LE GÉNÉRAL LAZARE HOCHE
ET LES ADMINISTRATEURS DE NEUFCHATEL-EN-BRAY
1794 -1797 - 1798

On sait que Mme veuve Hoche acquit le 19 germinal an VII (8 avril 1799), des héritiers de Joseph du Ruey, Mmes de Chaumont et de Laage, le domaine de Gaillefontaine, qui, après avoir été longtemps en sa possession, puis en celui de sa fille, Mme la comtesse des Roys et de son petit-fils, le marquis des Roys, est aujourd'hui à son arrière-petit-fils.

 

gaillefontaine château


Mais on connaît bien peu - si même on les connaît - diverses circonstances, assez curieuses d'ailleurs, qui, pendant la vie de Lazare Hoche, et dans l'année qui suivit sa mort, appelèrent l'attention des habitants de la région brayonne de la Haute-Normandie où se fixa ensuite sa veuve, sur le nom, sur certains actes et sur la fin de cette illustration militaire de la France républicaine.


Un premier point demeure incertain, c'est celui de savoir si en passant par Neufchâtel-en-Bray, où il fut arrêté le 5 avril 1793, pour être conduit à Rouen, le général Le Veneur était accompagné de Hoche, à ce moment son aide de camp, et qui, à Rouen, s'occupa activement de lui faire recouvrer la liberté. Nous avons vainement cherché à suppléer au silence à cet égard du travail de M. E. Chavaray.


Environ dix-huit mois après Hoche était devenu général en chef, et le Comité de Salut Public de la Convention, croyant pouvoir diriger de Paris les opérations contre la Vendée, envoyait parfois, sous forme d'arrêtés, ses instructions à Hoche, lequel les transmettait à ses subalternes.


L'un de ses arrêtés, ainsi porté à la connaissance des administrateurs du district de Neufchâtel-en-Bray, les jeta dans une perplexité dont on se rendra compte par la réponse qu'ils y firent immédiatement :


19 vendémiaire, 3e année de la République (10 octobre 1794)
L'Administration du district révolutionnaire de Neufchâtel,
Aux Représentants du Peuple composant le Comité de Salut Public de la Convention Nationale,
Citoyens,
Le général de division près l'armée des côtes de Cherbourg, Huet, au quartier général du Havre-Marat, nous a adressé une circulaire du général en chef Hoche, datée du quartier général de Vire, le 2e jour des sans-culottides (18 septembre 1794), concernant l'abattis général de toutes les haies, genêts, bruyères, et l'établissement général de communications faciles dans les forêts, ordonné par votre arrêté du 1er jour de Fructidor (18 août 1794) et nous invite à mettre en réquisition tous les citoyens qui ne sont pas indispensables aux travaux de la campagne et de les occuper à ces abattis.
Avant d'exécuter les dispositions de cette circulaire dans notre arrondissement, nous croyons qu'il est de notre devoir de vous faire quelques observations sur la nature du sol que nous habitons, sa position, ses productions, la tranquillité des habitants des campagnes et la distance qui nous sépare de la Vendée :
1° Il y a dans notre arrondissement cinq vallées extrêmement resserrées ; le terrain en est spongieux, aquatique et impraticable presque pendant une grande partie de l'année ;
2° Ces vallées sont remplies d'herbages et prairies tous clos de haies pour contenir les bestiaux qui font la richesse du pays, connu sous le nom de Pays de Bray, et fournissent en grande partie à l'approvisionnement de Paris en beurre, fromages, veaux et moutons. Il est facile de concevoir que la suppression de ces haies porterait un préjudice des plus considérables au commerce des habitants de nos campagnes et les mettrait hors d'approvisionner nos frères de Paris ;
3° La tranquillité publique n'a jamais été troublée, l'habitant des campagnes est paisible, il s'occupe de son commerce ou de la culture de ses terres, est attaché à ses devoirs et se conforme à la loi. Peut-être l'appareil de la guerre l'exaspérerait-il, peut-être des malveillants prendraient-ils, de là, occasion de le soulever, en lui représentant ses possessions dévastées et en jetant le soupçon dans son coeur toujours défiant ;
4° Outre la distance de plus de cent lieues qui nous sépare de la Vendée, la Seine oppose une barrière impénétrable aux brigands, et nous aurions toujours le temps de prendre ces mesures si, contre toute attente, des circonstances malheureuses les rendaient nécessaires.
Telles sont, citoyens, les observations que l'amour du bien public et notre sollicitude paternelle envers nos administrés nous portent à vous faire. Mais, si vous pensez que nous ne pouvons nous dispenser de l'exécution de votre arrêté, si le salut de la patrie l'exige, ordonnez, aucun sacrifice ne nous coûtera.
Nous attendons votre réponse, et nous n'entreprendrons rien qu'elle ne nous soit parvenue. Nous vous serons obligés d'y joindre votre arrêté du 1er fructidor, que nous n'avons point encore reçu.
Salut et fraternité.
LEMAIRE, BOULLAIS, FOLLOPPE.

Ces trois administrateurs (deux cultivateurs et un commerçant) étaient bien inspirés en adressant ces représentations directement au Comité de Salut Public. Nous avons rencontré une lettre de Hoche aux administrateurs de la Seine-Inférieure, rejetant, naturellement, sur le Comité, la responsabilité de cette mesure au moins prématurée.


A peine trois ans après cet épisode, le 28 septembre 1797, au camp de Wetzlar (Prusse), Hoche, âgé de 35 ans, terminait, en pleine gloire, sa rapide et brillante carrière.

Une loi ayant ordonné que dans tous les camps et dans toutes les communes de la République, une pompe funèbre serait célébrée à l'occasion de la mort du général Hoche, les administrateurs municipaux du canton de Neufchâtel, "considérant que la coïncidence du marché de cette commune avec le jour fixé pour la célébration de cette fête empêcherait de lui donner toute la pompe et l'appareil qu'elle mérite, - considérant que par la loi du 19 fructidor précédent, la garde nationale se trouve désorganisée, et qu'il convient de la réorganiser avant la célébration de la fête dont il s'agit, afin que l'on puisse lui donner l'air martial qu'elle doit avoir surtout puisqu'il s'agit de rendre les devoirs à un héros, à un des plus ardents défenseurs de la République et de la liberté ; - considérant aussi que parmi les raisons qui commandent et nécessitent la prompte réorganisation de la garde nationale dans ce canton sont encore [plus] péremptoires : 1° le mauvais esprit avec lequel la dernière organisation a été faite dans plusieurs communes puisqu'un certain nombre d'officiers ont été frappés par la loi du 19 fructidor, le refus que l'on a fait d'admettre à voter les vrais amis du gouvernement républicain sous différents prétextes ; 2° l'affectation que l'on a mis à saisir pour cette organisation le moment où les ouvriers, qui sont en cette commune la masse républicaine, étaient à leurs travaux et ne pouvaient les quitter ; 3° la désunion et la mésintelligence qui règnent entre ceux-ci et les nouveaux officiers, à la nomination desquels ils n'ont pas concouru, et qu'ils ne veulent point reconnaître, ce qui, à l'occasion de la fête de la Fondation de la République, a failli causer du trouble qui n'a été prévenu que par la prudence des administrateurs, - Arrêtent : 1° que la garde nationale sera réorganisée demain 1er brumaire, dans la commune de Neufchâtel, et dans toutes les communes du canton sous le délai d'une décade ; 2° que la fête funèbre du général Hoche sera célébrée avec toute la pompe et l'appareil que les circonstances permettront de lui donner, le quatrième jour dudit mois de brumaire ; 3° que l'agent municipal de la commune de Neufchâtel est chargé de faire toutes les dispositions convenables à cet effet.

Dans sa notice sur Gaillefontaine, M. l'abbé Decorde rappelle, en quelques lignes seulement, que l'administration municipale de Gournay s'occupa aussi de fêter la mémoire de l'illustre général, et il fait ressortir que l'extrême misère du moment apparaît dans des détails de la cérémonie révélant que l'on y employa une livre de chandelles, un pot d'huile et de la mèche.

Le procès-verbal de la cérémonie, dont nous allons donner la teneur, témoigne d'une grande diligence dans les dispositions prises à Neufchâtel-en-Bray :


HOCHE 3Nous, administrateurs municipaux du canton de Neufchâtel, nous sommes réunis en exécution de notre arrêté du 30 vendémiaire dernier, au lieu ordinaire de nos séances, sur les onze heures du matin, à l'effet de célébrer la pompe funèbre décrétée le 6 dudit mois de vendémiaire, à l'occasion de la mort du général Hoche ; étaient pareillement réunis tous les fonctionnaires publics et membres des autorités constituées de ce canton, convoqués par lettre d'invitation et la garde nationale nouvellement réorganisée s'étant rendue devant la porte du lieu de nos séances, quatre lieutenants ont pris un simulacre représentant le cercueil du général mort, couvert d'un drap tricolore avec un crêpe et les insignes d'un général ; alors, le cortège s'est mis en marche et s'est rendu auprès de l'arbre de la liberté où avait été dressé un autel. Pendant la marche, qui était très lente, la garde nationale portait ses armes renversées et les tambours, couverts d'un voile noir, faisaient par intervalles des roulements sourds et lugubres. Le canon tirait de loin en loin et le silence respectueux qui régnait dans le cortège annonçait l'intérêt que chacun portait à la cérémonie.
Arrivés sur la place, devant l'autel de la Liberté, sur lequel fut déposé le simulacre, un roulement de tambour commanda le silence, et le président de l'administration (Ch.-Gabriel Martin), après avoir fait entendre le cri de : Vive la République et la Constitution de l'an III ! qui fut répété par tous les assistants avec le plus grand enthousiasme, donna lecture du procès-verbal de la fête du dix vendémiaire, des discours du président du Directoire et du citoyen Daunou, membre de l'Institut, et fit à la suite un discours plein de patriotisme dans lequel il fit l'analyse des vertus, des actions d'éclat du héros mort ; ensuite, le cortège, toujours dans le même ordre que celui du départ, parcourut les rues de la commune et revint sur la place publique ; alors, le simulacre du cercueil de Hoche fut déposé sur l'autel de la Patrie, et chacun s'empressa de jeter dessus les branches de chêne qu'il avait portées pendant la cérémonie et de l'en couvrir ; après quoi le cortège revint au lieu de nos séances, où nous avons rédigé le présent que des fonctionnaires publics qui ont assisté à la cérémonie ont signé avec nous.
Signé : Accard, Havet, Leblond, Martin, Joly, Delestre, Rose, Pinel, Vincent, Leblond, Morel, Maubert, Bance, Heu, M. Jérôme et Requer.

Le surlendemain, Neufchâtel était encore en mouvement et fêtait "l'heureuse nouvelle de la signature de la paix entre la République Française et l'Empereur roi de Hongrie et de Bohême", connue par une copie "reçue indirectement" d'une lettre de Hardy, représentant du peuple.


Si l'on rapproche le compte-rendu de la manifestation qui s'en suivit du procès-verbal de la cérémonie Hoche, il apparaît que l'empressement, tout à fait spontané, y fut aussi beaucoup plus grand. - L'administration fit battre la générale pour réunir la Garde Nationale qui, en un instant s'est rendue avec ses officiers devant le lieu des séances, accompagnée de la musique : "Tout étant disposé, le cortège composé d'un grand concours de citoyens de tout sexe et de tout âge, s'est rendu sur la place publique devant l'arbre de la Liberté, où lecture de la lettre ci-dessus a été donnée par le président de l'administration et entendue par le peuple avec tout l'enthousiasme le plus pur et le plus ardent patriotisme. Les cris de : Vive la République ! Vive la grande nation ! ont été mille fois répétés. La joie la plus complète brillait sur tous les visages, et après avoir parcouru toutes les rues de la commune, le cortège revint au lieu du départ ..."


Les brayons montraient donc autant de patriotique enthousiasme à célébrer les gloires militaires qu'à se réjouir des avantages de la paix ...

 

gaillefontaine château 3


En ce qui concerne spécialement Lazare Hoche, et neuf mois environ après que sa veuve eut fait l'acquisition du domaine de Gaillefontaine, qui présentait alors un aspect bien éloigné de ses splendeurs actuelles, il se produisit un incident, vraisemblablement resté ignoré, qui amena l'un des fonctionnaires de Neufchâtel à donner son appréciation sur Lazare Hoche.


Ce fonctionnaire, bien oublié aujourd'hui comme tant d'autres, a joué un rôle très important dans l'histoire Neufchâteloise pendant une dizaine d'années. Il se nommait David Godefroy ; sa mère appartenait à la famille Concédieu dont l'un des membres figure avec une copieuse notice dans l'Histoire de Paris et du département de la Seine pendant la Révolution par M. Sigismond Lacroix.


Un membre de l'administration départementale, avec lequel il avait fréquemment occasion de correspondre et peut-être parce que Mme Hoche venait d'acheter Gaillefontaine, venait de faire parvenir au citoyen Godefroy un exemplaire de la Vie de Hoche, que Rousselin avait publié dès 1797, c'est-à-dire dans l'année même de la mort de Hoche.


Voici en quels termes Godefroy lui en accuse réception et s'exprime sur le compte de Hoche :


SECRÉTARIAT. - LIBERTÉ. - ÉGALITÉ.
Gloire à la République
Neufchâtel, le 21e jour de Nivôse l'an VII de la République française, une et indivisible.
Le Commissaire du gouvernement près l'administration municipale du canton de Neufchâtel.
Au Commissaire du gouvernement près le département de la Seine-Inférieure,
Citoyen Collègue,
J'ai reçu le volume contenant la vie du brave général Hoche que vous avez bien voulu m'adresser. Cet ouvrage fort intéressant m'est arrivé fort à propos ; Il n'a pas peu contribué à me faire supporter plus patiemment des douleurs aiguës que j'éprouve depuis quelque temps et qui me font garder la chambre.
Je l'ai lu et relu avec tout l'intérêt qu'il inspire surtout quand on y aperçoit que le grand homme, tiré en quelque sorte du néant et ne devant qu'à la nature les rares qualités qu'il avait perfectionnées par son travail, se trouvait déjà bien au désir de beaucoup de gens qui, dans l'ancien régime, tenaient les grandes places qu'ils occupaient de leur fastueuse origine, sans avoir jamais pu justifier qu'ils les méritaient. - Voilà donc encore un des merveilleux effets de notre heureuse révolution ! - Je pense que la vie de l'immortel Hoche doit désormais servir de catéchisme aux vrais républicains et alors les hommes de bien qui aiment sincèrement leur patrie y puiseront sans doute tous les moyens de se fortifier dans leurs opinions.
Recevez, je vous prie, citoyen collègue, mon sincère remercîment de ce présent inappréciable.
Salut et fraternité.
GODEFROY.

Ces appréciations d'un politicien de canton ne sont pas à dédaigner. David Godefroy, alors le fonctionnaire le plus en vue à Neufchâtel, était le beau-frère du conventionnel Doublet, mort en 1793 à la Force, où il était détenu à la suite du 31 mai. Il était en même temps le cousin de l'avocat-député Nicolas Vimar, "le meneur" du département de la Seine-Inférieure.


Un peu plus d'un siècle et demi après les documents que nous venons de citer, un journal de la région publiait en feuilleton une assez longue bibliographie du général Hoche, dans laquelle on ne put raconter aucune des particularités révélés par ces documents.
Il nous a paru utile de les rappeler ici, principalement pour montrer que durant la période de 1793 à 1800, de beaucoup la plus mouvementée et la plus intéressante de l'histoire moderne de Neufchâtel-en-Bray, les fonctionnaires résidant en cette ville et qui en étaient presque tous originaires, veillaient attentivement aux intérêts régionaux et s'appliquaient aussi à glorifier le souvenir au moins d'un homme remarquable, d'un français dont les dernières années avaient été consacrées à la défense de la République "une et indivisible".

F. CLÉREMBRAY
La Normandie Littéraire
1907 (A22, T13)