ILE D'YEU

IL ÉTAIT UN PETIT NAVIRE ...

 

ile d'Yeu église St-Sauveur



Il était un petit navire qui, au début du siècle dernier, était suspendu aux voûtes de l'église St-Sauveur. Sensible au moindre souffle, il pivotait avec coquetterie, faisant admirer aux regards connaisseurs des vieux marins, tantôt ses flancs armés de trois rangées de sabords, tantôt son profil robuste aux lignes finement frégatées, les herpes gracieusement incurvées de son étrave d'où jaillissait un bout-dehors long et trapu, sur laquelle pendaient les plis du pavillon tricolore, cet emblème chargé des gloires et des deuils des campagnes navales de la Révolution et de l'Empire.


Nous ne saurons jamais tous les soucis qu'il dut procurer, ce petit navire, à mon arrière grand-oncle, l'abbé Jacques Barbeau, pour lors curé de Saint-Sauveur. Il devait y en avoir des nez en l'air, à ses leçons de catéchisme, parmi les futurs mousses, petits garnements à l'imagination vagabonde !


Cette miniature de bateau, fruit du travail patient d'un matelot ignoré qui l'avait, sans doute, offerte en témoignage de pieuse reconnaissance, portait le nom poétique d'un vaisseau, le "Borée", lancé à Toulon en 1803 et qui fit carrière pendant vingt ans.


Borée, fils d'un Titan et de l'Aurore, dieu du vent qui vient du septentrion ...


Voici qu'au milieu d'avril 1814, parvint jusqu'à l'île d'Yeu une nouvelle retentissante : depuis le 6 du même mois, l'empereur Napoléon, vaincu par les puissances coalisées, avait abdiqué et le comte de Provence avait été proclamé roi de France sous le nom de Louis XVIII. Et le "Borée" arborait toujours  son pavillon tricolore ... C'était une inconvenance à laquelle il importait de mettre fin !


Aussi "pour changer le pavillon du navire de l'église", la fabrique paroissiale comptabilise méticuleusement dans son registre une dépense de "un franc et vingt centimes".


Chers vieux marguilliers, pourquoi avez-vous été imprévoyants pour vous débarrasser du petit pavillon tricolore ? C'est que, me répondrez-vous, nous n'avions cure des reliques inutiles. Le règne de notre bon roi "Louis-le-Désiré" paraissait solidement établi. Si vous saviez avec quel élan Célestin Turbé, le maire de la commune, suivi de tout son Conseil, avait prêté serment d'obéissance et de fidélité, le 1er octobre 1814, à la personne de l'auguste Souverain dont l'avènement effaçait enfin le souvenir de vingt-cinq années de deuils, d'épreuves, de désordres, d'usurpations du pouvoir ...


Mes amis, vous auriez dû le ranger avec soin, ce pavillon minuscule, pour vous épargner une nouvelle dépense de "un franc vingt-cinq centimes" que vous avez dû payer le 28 avril 1815 à Marie Fontaine ! Le Corse ayant débarqué à l'improviste de l'île d'Elbe, avait chassé de Paris, le 20 mars, votre bon roi. Le pavillon fleurdelysé hissé à la corne d'artimon du "Borée" était devenu, par le fait, un emblème séditieux.
Du reste, le même conseil municipal n'allait-il pas, dans quelques jours, le 6 mai 1815, jurer obéissance aux constitutions de l'Empire rétabli et fidélité à l'Empereur ?


L'épopée désespérée qui eut pour théâtre les champs de bataille du pays wallon allait commencer. De cette tragédie des "Cent-Jours" dont l'issue fut le désastre de Waterloo, l'abdication définitive et la déportation à Ste Hélène, il serait vain, bien entendu, de chercher des traces dans les documents de notre petite histoire locale. Le pénible épisode de l'extradition de l'Empereur proscrit se déroule pourtant loin de chez nous, à quelques dizaines de milles marins seulement. C'est, en effet, le 15 juillet 1815 que Napoléon dut se livrer aux Anglais en rade de l'Ile d'Aix. Qui sait si nos vigies n'aperçurent pas, quelques jours plus tard, les voiles du "Bellerophon" cinglant vers les côtes anglaises, sans soupçonner quel illustre captif portait le vaisseau britannique ? ...


A l'Ile d'Yeu, "Mameselle Fontaine", aiguille et dé aux doigts, était penchée, de nouveau, sur la soie blanche marquée de fleurs-de-lys. Nos incorrigibles marguilliers, bien qu'économes et parcimonieux, se virent dans l'obligation, le 17 juillet, de débourser 25 sous pour la besogne qu'ils avoient encore dû commander à l'adroite couturière" pour changer le pavillon et la flamme du navire de l'église, le "Borée", à l'occasion du retour du roi Louis XVIII, retour qui, par parenthèses, fut salué le 19 août suivant par de nouveaux serments du corps municipal.


En découvrant cette historiette à travers les comptes de la Fabrique de St-Sauveur et en osant le replacer dans le contexte de notre Histoire nationale, vous sourirez sans doute, comme moi, de tant de puérilité. Vous vous étonnerez peut-être aussi de la facilité avec laquelle nos édiles savaient s'adapter aux différents régimes portés au pouvoir.


Tout ceci montre bien que nos aïeux n'étaient pas des doctrinaires. Le souci primordial du bien commun les tenaient, plus que les hommes de notre temps, éloignés de l'esprit partisan, des vengeances sanglantes, des rancunes tenaces et inutiles.


Le pavillon qui flottait aux mâts du petit navire de l'église Saint-Sauveur n'avait pas cessé, sous des couleurs différentes, d'être le symbole véritable de la France, et c'était cela qui était l'essentiel.

Amand HENRY
Oya Nouvelles
1960