M. PERRONNEAU
PRIEUR-CURÉ D'ARTANNES,
GUILLOTINÉ A SAUMUR

F. UZUREAU

Artannes sur Thouet

Photo : http://paroisse.vincent.saumur.chez-alice.fr/artannes.htm



Le 19 septembre 1793, Laurent Philipon, premier officier municipal de la commune d'Artannes, fit au comité révolutionnaire de Saumur la dénonciation suivante contre le curé assermenté d'Artannes (M. Perronneau, nommé prieur-curé d'Artannes en 1783, avait prêté serment le 13 février 1791, contrairement à ce que dit le Dictionnaire de Maine-et-Loire par Célestin Port).

Jean-René-Joseph Perronneau, curé d'Artannes, s'est fait nommer, au mépris de la loi, maire de notre commune. Depuis qu'il exerce ces fonctions, il maîtrise tout le Conseil et le dirige à son gré.

Avant et depuis la prise de Saumur (9 juin 1793), il a donné l'entrée en la chambre de notre commune à Frère dit Beauvais, son neveu, qui a été mis à mort à Saumur par jugement de la Commission Militaire (7 septembre 1793). Ce Beauvais prenait dans notre chambre de la commune des renseignements de nos opérations ; des femmes même venaient lui apporter la nouvelle de ce qui se passait dans notre armée. J'ai voulu m'y opposer, et surtout une fois j'y allai me plaindre de ce que Beauvais y avait resté quatre jours. Alors ce dernier n'y était plus, mais Perronneau, sur les reproches que je lui fis, se porta contre moi à des excès et voulut me frapper.


Pendant le séjour des brigands à Saumur, Perronneau est venu trouver les brigands à leur comité. Ils lui ont donné des proclamations et ordonnances, qu'il a bien soigneusement publiées lui-même dans le chemin, à la porte de l'église, tandis qu'il ne fait jamais publier aucune des lois qui lui sont adressées. J'ai appris que Perronneau a fait abattre l'arbre de la liberté, lorsque les brigands étaient à Saint-Just-sur-Dive et à Molay. Perronneau, se disant commissaire des brigands, me donna ordre à moi, dont le fils est percepteur des impositions, d'aller les verser au prétendu Comité : je dis qu'on me couperait la tête plutôt que d'y consentir ; le curé me dit qu'on m'enverrait des garnisons ; je lui dis : "Envoyez et je les verrai." Perronneau, pour me forcer d'obéir, fit faire un acte d'assemblée, qu'il fit signer de 2 ou 3 membres de la commune et notamment de Jean Baudairon qui à peine sait signer, si vrai que le curé fut obligé de lui faire des lettres pour lui servir de modèle. Perronneau s'est bien donné de garde de me donner ces ordres par écrit. L'acte d'assemblée n'a point  été porté sur le livre de nos délibérations ; il a été fait sur une feuille volante, et on m'a dit qu'ils ne le feraient point voir. Foulard, procureur de la commune, s'est refusé ainsi que moi de consentir à cet acte. Je sais que Sulpice Chenuau l'a également signé. On m'a dit que depuis que je leur ai déclaré que je considérais notre chambre de commune comme souillée par la présence de Beauvais, on ne me prévenait plus d'aucune assemblée et que tout se faisait sans moi. Il a même été fait hier au soir une assemblée et je n'en ai rien su ; cette assemblée a eu pour objet de nommer des charretiers pour l'armée ; on m'a nommé et choisi seul, quoique je sois officier municipal, et mon fils percepteur, tandis qu'il y a d'autres charretiers désignés dans la commune (Philipon devint maire d'Artannes après Perronneau).

Le lendemain, 20 septembre, le Comité révolutionnaire de Saumur interrogea Charles Foulard, procureur de la commune d'Artannes :

Connaissez-vous la loi qui défend aux curés de remplir les fonctions administratives et notamment celles de maire de commune ? Pourquoi, en votre qualité de procureur de la commune, ne vous êtes-vous pas opposé à la nomination du  curé Perronneau à la place de maire ou à la continuation de ces mêmes fonctions, lorsque le procureur-syndic du district, par une circulaire imprimée, a rappelé, peu de temps après les nominations, toutes les communes à l'exécution de la loi qui exclut tous les curés et vicaires des places de maires, officiers municipaux et procureurs de commune ? - Je me suis opposé à cette nomination en rappelant à la municipalité et à la commune assemblée la loi à cet égard ; mais néanmoins ils ont toujours persisté dans la nomination qu'ils avaient faite.
Par qui ont été rédigés les différents actes portés sur le registre de votre commune ? En votre qualité de procureur de la commune, avez-vous assisté exactement aux dernières séances que vous avez pu convoquer ? - Les différents arrêtés ont été écrits et rédigés par Perronneau, je n'ai eu que la peine de les signer. Je n'ai point assisté à toutes les délibérations, mais je n'avoue point celles que je n'ai pas signées.
Frère dit Beauvais, neveu de Perronneau, est-il venu différentes fois chez Perronneau, et qu'y venait-il faire ? - Je l'y ai vu plus de vingt fois. Il venait dans la chambre commune, y compulsait les registres et prenait connaissance de nos opérations.
Des femmes venaient-elles apporter à Beauvais et à Perronneau, son oncle, les nouvelles de ce qui se passait dans notre armée ? - J'ai vu les soeurs de Beauvais venir rendre visite, mais je ne sais ce qu'elles venaient y faire.
Vous êtes-vous opposé à ce que Beauvais prit connaissance de vos délibérations ? Philipon, officier municipal a-t-il voulu s'y opposer, et à cette occasion, Perronneau s'est-il porté à des excès contre lui et a-t-il voulu le frapper ? - Je n'ai pas connaissance que Beauvais soit venu fouiller dans notre registre ; je l'ai vu seulement quelquefois regarder indifféremment le registre, lorsqu'il était ouvert. Mais j'ai connaissance des reproches que Philipon a fait au curé sur ce que son neveu venait chez lui et sur ce qu'il venait y faire ; Perronneau lui a répondu qu'il avait la permission de voir son neveu.
Qui a abattu l'arbre de la liberté ? Par les ordres de qui et à quelle époque a-t-il été abattu ? - On m'a dit que l'arbre à été abattu par Chevet, maçon dans notre commune, je ne sais par quel ordre. Il en a été abattu un second, qui était aussi dans notre commune. Cela est arrivé le 10 juin.
Pourquoi, en votre qualité de procureur de la commune, n'avez-vous pas dénoncé et fait arrêter Chevet ? - Je l'ai grondé pour avoir abattu ces arbres. Chevet m'a répondu qu'il l'avait fait parce qu'on l'avait fait partout.
Le curé Perronneau est-il exact à lire à ses paroissiens les décrets de la Convention Nationale et leur explique-t-il ces décrets ? - Il ne les lit jamais à l'église, mais il le fait quelquefois à la porte de l'église en sa qualité de maire.
Perronneau a-t-il lu dans son église comme curé, ou dans la commune comme maire, la proclamation des brigands ? Est-il venu trouver les brigands dans leur comité à Saumur pour y chercher leurs proclamations et ordonnances ? - J'ai entendu dire que Perronneau avait lu les ordonnances et proclamations à la porte de l'église. On m'a dit de même qu'il est venu trouver les brigands dans leur comité à Saumur, mais je ne l'ai pas vu ; j'ai su cela par le bruit public dans ma commune.
Perronneau vous a-t-il transmis une ordonnance du comité des brigands établi à Saumur, par laquelle il était enjoint au percepteur des impositions d'aller les verser à ce comité ? - Perronneau était porteur de cette ordonnance, mais je n'ai pas voulu en prendre connaissance. Perronneau m'a déclaré qu'il fallait obéir à la réquisition du comité des brigands, et à cet effet Perronneau est allé me chercher dans la prairie où je fauchais.
Perronneau est-il allé chez le percepteur des impositions pour lui ordonner de verser sa recette au comité des brigands établi à Saumur ? - Je n'en ai pas connaissance, mais le percepteur m'a dit que Perronneau m'a dit avoir mis dans un arrêté que le percepteur ne verserait que par contrainte ; mais je n'ai point voulu être présent à l'arrêté proposé par Perronneau, parce que je ne voulus rien connaître des écrits des émigrés, mais Jean Baudairon, notable, et Chenuau, officier municipal, l'ont signé. Cet acte n'est point porté sur le registre des délibérations de la commune, et je crois qu'il a été fait sur feuille volante.
Le curé Perronneau s'est-il conduit en patriote, a-t-il rétracté son serment et parlé dans le sens des aristocrates ? - J'ignore ses sentiments, il n'a pas rétracté son serment.
Lorsque vous êtes entré dans notre bureau, vous avez dit que Perronneau avait la réputation d'un aristocrate, et vous avez ajouté que c'était égal pourvu qu'il remplit bien ses fonctions de prêtre et de maire ? - Cela est vrai, il a la réputation d'un aristocrate et je conviens de l'observation que j'ai faite à ce sujet.

Après le procureur de la commune d'Artannes, ce fut le tour de Sulpice Chenuau, officier municipal :

Par quel ordre les deux arbres de la liberté d'Artannes ont-ils été abattus, et qui les a abattus ? - J'ignore par quel ordre et qui les a abattus.
Étiez-vous présent lorsque Perronneau a lu la proclamation des brigands ? où et en quelle qualité l'a-t-il lue ? - J'étais présent lorsqu'il a lu la proclamation à la porte de l'église ; j'ignore si c'est en qualité de maire ou de curé qu'il a lu cette proclamation ; mais il l'a lue à haute voix à l'issue de la grande messe, en disant que c'était la proclamation des insurgés.
Vous a-t-il donné connaissance ainsi qu'aux autres officiers municipaux de l'ordonnance tendant à faire verser au comité des brigands établi à Saumur les fonds provenant de la recette du percepteur d'Artannes, et ne vous a-t-il pas proposé ensuite de prendre un arrêté à ce sujet ? - Perronneau m'a fait voir une ordonnance tendante à me faire verser les fonds dont je pouvais être résignataire envers la nation, dans la caisse du comité des brigands établi à Saumur ; mais ayant visité mon rôle et l'ayant trouvé en avance, Perronneau me dit : "Restez tranquille, et attendez qu'on vous fasse assigner." Il est vrai aussi que Perronneau nous a fait assembler un dimanche à l'issue de la messe ; nous étions 8 ou 9, tant officiers municipaux, notables qu'habitants. Perronneau nous a proposé un acte qu'il a rédigé et écrit lui-même ; je ne me souviens pas de cet acte, quoique je l'aie signé ; il a de même été signé par Jean Baudairon. Les autres citoyens n'ont point signé, faute, faute de le savoir. Perronneau a gardé cet acte plusieurs jours ; il me l'a remis, sur ma demande, et je l'ai brûlé parce que je le croyais contraire à la loi actuelle.
Pourquoi avez-vous signé cet acte puisque vous le croyiez contraire à la loi actuelle ? qui vous a engagé à le signer ? - Quand je l'ai signé, je ne le croyais point contraire à la loi. Perronneau m'a engagé à le signer, en me disant que je ne courais aucun risque, et que nous serions toujours à même de le brûler quand il en serait temps.
Perronneau, en sa qualité de maire et curé, lit-il avec exactitude, à la porte de l'église ou au prône, les décrets de la Convention et les explique-t-il à ses paroissiens ? - Il n'en lit jamais à l'église, mais quelquefois à la porte de l'église, et il invite ses paroissiens à venir à la chambre commune en entendre la lecture.
Perronneau a-t-il rétracté son serment ? - Je n'en ai jamais entendu parler.
Perronneau est-il venu différentes fois à Saumur lors du séjour des brigands dans cette ville, et n'a-t-il pas apporté des proclamations et ordonnances des brigands ? - Il est venu un samedi. J'ignore s'il a apporté leurs proclamations et ordonnances, ou s'ils les lui ont envoyées directement.
Beauvais, neveu de Perronneau, qui a été guillotiné à Saumur dernièrement, venait-il souvent dans votre commune et y compulsait-il les registres de la municipalité ? Des femmes venaient-elles lui apporter les nouvelles de ce qui se passait dans notre armée ? - Lorsque nous étions à la municipalité, Beauvais regardait quelquefois sur le registre quand il était ouvert, mais sans affectation. Je n'ai pas connaissance que des femmes soient venues lui apporter des nouvelles de notre armée.
Perronneau a-t-il engagé le receveur de 1792 à verser sa recette au comité des brigands établi à Saumur ? - Je n'en ai aucune connaissance.

Le même jour, 20 novembre, le curé constitutionnel d'Artannes comparut à son tour devant le Comité Saumurois (Le 19 septembre, à l'issue de la dénonciation de Philipon, le Comité révolutionnaire avait adressé à Poché, commandant de Saumur, un réquisitoire à l'effet de faire arrêter et amener devant le Comité le curé d'Artannes.

Quels sont vos nom, âge, profession et demeure ? - Jean Perronneau, curé et maire d'Artannes, ci-devant prieur-curé d'Artannes.
Pourquoi, au mépris de la loi qui défend aux fonctionnaires ecclésiastiques de cumuler et exercer des fonctions civiles et administratives, avez-vous accepté les fonctions de maire dans votre commune ? - La première fois que j'ai accepté la place de maire, il n'y avait point de loi qui le défendit. Ensuite j'ai accepté celle de procureur de la commune en cédant à la sollicitation des habitants et sous condition d'en référer au district, ce que je fis alors, ainsi qu'au directoire du département. Le citoyen Dandenac, alors président du district de Saumur, me dit verbalement qu'il ne s'opposerait point à ma nomination, puisque j'étais seul dans ma paroisse en état de remplir cette place ; au directoire du département, on me dit que ma nomination me faisait honneur, quoiqu'elle fût contre la loi. J'ai continué les fonctions de procureur de la commune jusqu'à la dernière nomination, où j'ai été nommé maire. Je n'ai accepté cette seconde place que pour répondre aux sollicitations des habitants ; j'en ai prévenu le directoire du district, qui m'observa que c'était contre la loi, mais ne me requit point de m'en démettre ; seulement un mois après, nous reçûmes un avis du district, en forme de circulaire, qui prévenait les communes qu'elles ne pouvaient mettre dans leurs administrations des ecclésiastiques salariés. La commune n'ayant mis aucune importance à cet effet, me laissa dans les fonctions de maire.
N'êtes-vous pas venu à Saumur lors du séjour des brigands, et n'êtes-vous pas venu au Comité qu'ils y avaient établi ? - J'y suis venu le samedi d'après la prise de Saumur. Je trouvai dans la rue un de mes anciens amis, nommé La Ville, habitant de Rigny au-dessus de Thouars, qui me dit être avec les brigands ; sur quoi je lui fis des réflexions. Par suite de conversation, je lui demandai de quelle manière ils traitaient les curés. La Ville répondit qu'ils ne chassaient que ceux qu'ils appelaient intrus, et qu'ils se contentaient de laver la tête de ceux qui ne l'étaient pas. Un jeune homme qui était avec La Ville, qui disait avoir quitté l'armée patriote, me dit qu'il fallait présenter une requête à l'état-major, à l'effet d'être autorisé à continuer mes fonctions. Je répondis que mon ministère ne dépendait point de leur administration. - Je suis revenu une seconde fois à Saumur la veille de la Saint-Jean. Mon voyage a été déterminé par une réquisition à moi apportée par un inconnu, conduit par Sulpice Chenuau, municipal, qui venait de rencontrer dans la rue cet inconnu qui lui avait demandé l'adresse de la municipalité. Ce paquet cacheté remis par l'inconnu contenait un ordre du comité provisoire établi à Saumur par les brigands de nous former en comité, si déjà nous ne l'avions fait, de voir le rôle des impositions, d'en presser le recouvrement et faire verser les fonds dans les mains de Reneaume, à Saumur, nommé à cet effet par le comité provisoire. En suite de cette réquisition, après en avoir conféré séparément avec deux officiers municipaux de ma commune, je me transportai à Saumur auprès du comité provisoire, à l'effet d'aviser au parti qu'il y aurait à prendre. M'étant rendu à la maison de la ville, j'y trouvai le conseil assemblé, ensemble le nommé Laugrenière, un des chefs des brigands, qui me dit que nous devions nous former en comité comme celui de la ville, presser la perception de l'impôt parce qu'ils avaient besoin d'argent, notamment pour l'hôpital qui en manquait. On me donna une adresse et une proclamation intitulée De par le Roy, en me disant de me conformer à son contenu.
En vous rendant chez vous, sur la route, dans votre paroisse, et à l'issue de la messe, n'avez-vous pas lu à haute voix la proclamation et les ordonnances des brigands et ne les avez-vous pas accompagnées de réflexions conformes à leur contenu ? - Je ne me rappelle pas avoir communiqué à qui que ce soit sur la route ou dans le village avant d'arriver chez moi les proclamation et ordonnances dont j'étais porteur. Je ne les ai pas lues non plus à la porte de mon église à l'issue de la messe ; mais seulement huit jours après, à la fin de la messe, m'entretenant avec quatre ou cinq habitants de ma paroisse, ils argumentaient sur les différentes pièces envoyées par les brigands. Je les fus chercher chez moi, leur en donnai lecture et n'y fis d'autre réflexion que celle d'observer qu'ils n'étaient pas encore les maîtres.
Pourquoi avez-vous rassemblé à l'issue de la grande messe plusieurs habitants à qui vous avez proposé de signer un arrêté sur feuille volante, et quel était le motif de cet arrêté ? - Nous n'avons point fait d'arrêté ; mais comme les brigands nous avaient enjoint de nous former en comité provisoire, nous avons simulé une formation de comité pour nous mettre à couvert au besoin de leurs poursuites. Cet écrit m'est resté quelque temps entre les mains, mais je l'ai remis à Sulpice Chenuau et Baudairon. Chenuau m'a dit l'avoir brûlé. J'en suis fâché, parce que cette pièce, que je considère comme totalement en notre faveur, justifierait notre intention, d'autant mieux que j'avais déclaré aux deux percepteurs de ne point se presser d'apporter leurs recettes qu'on ne nous eût envoyé garnison.
Par quel ordre les deux arbres de la liberté de votre paroisse ont-ils été abattus et par qui ? - J'ignore par quel ordre les arbres ont été abattus. Le jour que les brigands défilaient sur Saumur, étant au pied de l'un de ces arbres avec quelques-uns de mes paroissiens qui comme moi regardaient filer les brigands, quelqu'un me dit qu'il fallait abattre l'arbre. Je répondis que non seulement je n'en donnerais point l'ordre, mais encore que je m'opposerais à ce qu'il soit abattu. Le lendemain on me dit qu'il était abattu, mais j'ignore par qui il a été abattu.
Êtes-vous dans l'usage de rédiger les délibérations de votre commune ? A cet égard, ne faites-vous pas les fonctions de procureur de la commune, et le procureur de la commune assiste-t-il exactement aux délibérations ? - Je suis dans l'usage de rédiger les actes de délibérations, attendu qu'aucun des membres ne veut faire cet ouvrage moi présent. Le procureur de la commune est assez exact.
Votre neveu Beauvais ne vous rendait-il pas de fréquentes visites ? ne lui est-il pas arrivé différentes fois de compulser le registre de la municipalité, et n'avez-vous pas reçu des reproches à ce sujet de la part de quelques officiers municipaux ? - Il est vrai que mon neveu est venu me voir quatre fois depuis le mois d'avril, la première lorsque nos prisonniers venaient d'être livrés à Coron, la deuxième vers le 12 mai, la dernière à la Saint-Jean et la quatrième il y a un mois ou cinq semaines. J'affirme que mon neveu n'a jamais ouvert le registre de la municipalité ; il a été présent une fois à une rédaction d'acte. Lors de la délivrance de nos prisonniers de Coron, en avril, s'étant trouvé chez moi avec un citoyen qui en revenait, je lui fis quelques questions sur cet évènement et en pris note pour nouvelles sur un petit morceau de papier.
Comme curé, lisez-vous exactement à vos paroissiens, à l'issue de votre prône, les décrets de la Convention Nationale, et en expliquez-vous le sens ? - Ainsi que je l'ai dit au département et au district, je n'entretiens à l'église mes paroissiens que de l'Evangile. Les décrets, je les lis chez moi, où est la chambre commune, et leur en explique le sens.
Les femmes et enfants, qui autant que les hommes ont besoin de connaître les lois et les progrès de notre révolution et à qui d'ailleurs cela peut servir de commencement d'éducation nationale, n'y participent pas ainsi ? - Quand les décrets sont à leur portée et renferment une police à laquelle ils doivent être soumis, je leur en donne lecture et en fais l'explication.
N'avez-vous pas pris la qualité de commissaire des rebelles, et en cette qualité n'avez-vous pas donné ordre au percepteur actuel des impositions de votre commune d'aller les verser à leur prétendu comité à Saumur, et ce percepteur ne vous a-t-il pas déclaré qu'on lui couperait plutôt la tête que d'y consentir, et ne lui avez-vous pas dit que vous lui enverriez garnison ? - Je me réfère à ma précédente réponse, dans laquelle j'ai déclaré que bien loin d'avoir donné cet ordre, j'ai conseillé tout le contraire en disant qu'il fallait attendre garnison, que cela ne faisait pas mourir. Je soupçonne, au surplus, que les diverses interpellations que vous venez de me faire ne sont fondées que sur la délation de Laurent Philipon, officier municipal, avec qui je suis depuis longtems en différend, et qui en différentes occasions m'a fait des menaces en me disant qu'il se vengerait et que l'un des deux partirait incessamment de la paroisse. Dimanche dernier, lorsqu'accompagné du 2e officier municipal et du greffier nous nous transportâmes chez moi pour remplir nos fonctions, Philipon a dit hier que s'il s'y était trouvé il nous l'aurait f... une belle danse.

Après son interrogatoire, M. Perronneau fut incarcéré. (Le 22 septembre, le comité révolutionnaire de Saumur fit mettre les scellés au presbytère d'Artannes). Le 23 septembre, le comité révolutionnaire envoyait le dossier aux représentants du peuple. Le 21 octobre, le curé-maire fut une seconde fois interrogé par le Comité révolutionnaire, qui le remit en liberté. Il revint à Artannes, et on leva les scellés qui avaient été apposés sur son mobilier.
M. Perronneau put alors envisager l'avenir sans trop de crainte. Il comptait sans de nouvelles dénonciations, toujours possibles en temps de révolution. En effet, le 11 novembre, Pierre Chevallier, maire de Chacé, déposait ce qui suit devant le Comité révolutionnaire de Saumur :

Le samedi 15 juin dernier, c'est-à-dire sept jours après la prise de Saumur, revenant d'un magasin de poterie que je tiens dans le canton du Port-au-Bois, j'aperçus Perronneau, curé d'Artannes, dans un groupe de gens distingués par leur costume (que je crois être des généraux de l'armée catholique), causant avec complaisance et familiarité avec quelques-uns d'eux, et ayant à son chapeau une cocarde blanche, grande et pompeuse. A cet aspect, je fus saisi de frayeur d'être reconnu et désigné à ces chefs, en raison de ce que je m'étais rendu adjudicataire d'une portion des terrains appartenant ci-devant au prieuré d'Artannes, dont Perronneau était titulaire ; en conséquence, j'évitai avec tout le soin possible la rencontre de Perronneau.

Le jour même de cette nouvelle dénonciation, M. Perronneau fut une seconde fois arrêté et conduit devant le Comité révolutionnaire de Saumur ; ce dernier procéda à un troisième interrogatoire et le maintint en prison. Le 20 décembre, le Comité révolutionnaire communiquait à la Commission militaire une copie de la dénonciation du maire de Chacé contre Perronneau. En même temps, le curé d'Artannes subissait un dernier interrogatoire par les soins de la Commission militaire, dans l'ancien grenier à sel de la ville, lieu ordinaire de ses séances publiques :

 

Acte de naissance Jean Perronneau


Quels sont vos nom, âge, profession et demeure ? - Jean Perronneau, 54 ans, natif de Sainte-Verge près Thouars, prêtre assermenté, ci-devant prieur d'Artannes.
Pourquoi vous êtes-vous fréquemment présenté au Comité contre-révolutionnaire établi par les brigands à Saumur ? - Je n'y ai été qu'une fois.
Pourquoi avez-vous fait abattre l'arbre de la liberté de votre commune ? - Je nie le fait.
Pourquoi vous êtes-vous dit commissaire des brigands et avez-vous donné ordre au percepteur des impositions d'Artannes de verser sa recette dans la caisse des brigands ? - C'est faux.
Pourquoi avez-vous lu une proclamation que les brigands vous avaient donnée, pendant la route et à la porte de l'église de votre commune ? - Je ne l'ai lue qu'à la porte de l'église après la messe à 6 personnes par curiosité.
Vous en imposez en disant que vous n'avez pas lu cette proclamation sur la route de Saumur à Artannes, et que vous ne l'avez pas proclamée à haute voix, car il en existe la preuve au procès ? - Je nie le fait.

Séance tenante, M. Perronneau fut condamné à mort, et exécuté le même jour, 20 décembre, à 4 heures du soir, sur la place de la Bilange, à Saumur.

Motifs de sa condamnation : 1) Avoir eu des intelligences avec les brigands de la Vendée, 2) avoir rendu des visites fréquentes aux chefs des brigands à Saumur en leur Comité contre-révolutionnaire, 3) avoir arboré la cocarde blanche et publié à haute et intelligible voix dans le chemin de Saumur à Artannes et à la porte de l'église d'Artannes des proclamations des brigands, 4) avoir fait abattre l'arbre de la liberté à Artannes, s'être dit commissaire des brigands, et en cette qualité avoir donné ordre au percepteur des impositions de verser sa recette dans la caisse des brigands sous peine de garnison, 5) enfin d'avoir provoqué au rétablissement de la royauté et à la destruction de la République française.

Extrait
Société des lettres, sciences et arts du Saumurois
6ème année - n° 18 - Janvier 1916