TOMBELAINE

LÉGENDE

Une douce légende s'attache à la vaste grève, large de deux kilomètres, qui sépare le Mont Saint-Michel du rocher sauvage de Tombelaine. Voici comment la chante le poète allemand Uhland.
Je ne saurais la mieux raconter :

"Il était une église bien connue sous le nom de Saint-Michel-du-Mont, à l'extrémité de la Normandie, sur la crête d'un roc escarpé qu'entoure la mer de tous côtés, à l'exception d'un seul par où, quand le flot se retire, s'ouvre un chemin praticable.
Un jour de grande fête, de nombreux fidèles se hâtaient d'arriver à la sainte messe ; mais le flux les surprit, et chacun de s'enfuir à travers les sables. Seule, une pauvre femme sur le point d'être mère manqua de forces, et se trouva arrêtée dans sa course par les douleurs maternelles.
Elle tomba sur la grève et y demeura sans être aperçue de la foule, parce que chacun pensait à son propre salut. Tout le monde avait échappé au péril et avait déjà gagné le rivage, quand on aperçut enfin la pauvre femme, et aussi les vagues tout près d'elle. Il était trop tard pour la secourir ; on se mit à prier.
Se voyant si près de mourir, et hors du secours des hommes, elle aussi invoqua tout haut Jésus, et Marie et l'Archange. Les pèlerins ne l'entendirent pas, mais au Ciel son cri fut entendu.
La douce Mère de Dieu, là-haut, se lève de son trône ; la sainte Patronne, pleine de pitié, étend un voile impénétrable sur la pauvre femme, qui, protégée de la sorte, fut gardée de la fureur des flots ; car au sein même de l'onde, le voile de la Vierge lui faisait un abri.
Le temps du reflux approchait, la multitude se tenait encore sur la côte ; nul n'espérait que la pauvre femme fût sauvée. Alors la mer se retira, et hors de l'abîme on la vit sortir saine et sauve tenant entre ses bras un bel enfant qui sous le voile de Marie était né.
A cette vue, prêtres et peuple furent touchés d'admiration et de joie, et se montrant les uns aux autres ce doux miracle, ils remercièrent le Seigneur et sa Mère."
A l'endroit même où s'accomplit ce prodige, l'abbé Hildebert éleva à grand'peine, sur un rocher artificiel, une colonne de cent pieds dont les chroniqueurs nous ont conservé le souvenir. On l'appelait la Croix des Grèves. La mer, qui ne respecte rien, l'emporta au XVIIe siècle. Cependant, au dire de Dom Huynes et de Thomas Le Roy, ses énormes fondations apparaissaient encore en 1632 et en 1745. Plus près de nous, en 1855, La Sée et la Selune joignirent leurs efforts pour les dégager un instant, et les pêcheurs de la côte voulurent aller en procession au lieu demeuré si célèbre chez ces populations restées fidèles à leurs souvenirs patriotiques comme à leur foi religieuses.

 

TOMBELAINE 5



TOMBELAINE

Le nom de Tombelaine a maintes fois exercé et dérouté la sagacité de Messieurs les étymologistes.
Pour Robert Cenalis, qui gouvernait en 1532 le diocèse d'Avranches, c'est la petite Tombe, Tombulana ou Tombellana. Je veux bien ; mais resterait à savoir de qui cette tombe. Serait-ce celle du beau Benelus, - tumba Beleni, - l'Appollon des Gaulois et des Bretons ? Serait-ce celle de cette princesse Hélène qui fut, au dire de Robert Wace, ravie par un géant, qui la fit mourir sur ce roc, et vengée ensuite par Arthur de Bretagne :
Pour Elaine qui iloc jut
Tombe Elaine cest nom reçut ?
D'Argentré dans son Histoire de Bretagne, et Dom Huynes en son Histoire Générale du Mont-Saint-Michel, rééditent l'opinion du poète anglo-normand.
Plus récemment on a proposé : Tom Belen, c'est-à-dire, paraît-il, le "Mont sacré de la Lumière ou du Soleil", ou mieux Tumbalena, selon l'orthographe ancienne, et signifiant le tombeau de la Vierge, ou de la Druidesse.
En attendant mieux ou plus fort, adhuc sub judice lis est !

Le Mont de l'Archange et le rocher de Tombelaine ont eu souvent commune histoire, depuis le jour où un collège de neuf druidesses était, paraît-il, en possession de l'un et de l'autre.


Il y avait au XIe siècle, tant à l'abbaye du Mont qu'à Avranches, une école dont plusieurs membres ont laissé un grand renom de savoir et de piété. Auprès de Lanfranc et de celui qui devait être saint Anselme de Cantorbéry, vivaient Anastase, que l'Eglise honore aussi comme saint, et Robert, son ami. Inquiets de voir leur abbé Ranulphe devenu simoniaque pour s'être fait imposer par le duc, auquel il avait, dit l'auteur de la vie de saint Anastase, donné une grosse somme d'argent, Anastase et Robert se retirèrent sur le rocher de Tombelaine, dans la commune et la baronnie de Genêts, qui appartenait au Mont Saint-Michel. Ils y reçurent souvent la visite de Lanfranc et d'Anselme, et Robert de Tombelaine, - c'est le nom que la postérité lui a conservé, - écrivit dans sa retraite son Commentaire du Cantique des Cantiques, qui fit l'admiration de tout le moyen âge.
Ils avaient vraisemblablement trouvé sur leur îlot le sanctuaire de Notre-Dame-la-Gisante, si secourable au faible et à l'opprimé, et surtout aux femmes en danger de mort, qu'un autel lui fut consacré à Paris dans la Sainte-Chapelle du Palais ; c'est là que venaient l'invoquer les pauvres femmes qui ne pouvaient entreprendre le long et pénible voyage au Mont et à son satellite.

 

TOMBELAINE NOTRE DAME


Le Gallia christiana nous apprend à quelle occasion Bernard du Bec fonda, en 1137, un prieuré à Tombelaine. Déjà, dans son zèle pour le culte de l'Archange, le pieux abbé avait restauré bon nombre des prieurés qui dépendaient du Mont, et en particulier le monastère de Saint-Michel-en-Cornouailles. La pensée le hanta que nul endroit n'était plus propice aux méditations de la retraite que cet îlot dont Alfieri disait "qu'il eût été poète s'il eût su parler une langue quelconque". Il rebâtit l'église dédiée à la Mère de Dieu, fit creuser une citerne, construisit des cellules ou releva celles d'Anastase et de Robert, et y installa un prieur et deux religieux.


Dès lors les moines du Mont se succédèrent alternativement dans cette solitude pour y partager leur temps entre la prière, l'étude et la culture du jardin qui leur avait été préparé par les soins de Bernard. Celui-ci s'y rendait souvent aussi pour y méditer sur les devoirs de son état.

 

TOMBELAINE GENETS


Toutefois la solitude des bons religieux ne resta pas longtemps ignorée. Les habitants de la côte et particulièrement ceux de Genêts, n'avaient plus d'église. Aussi, pendant sa réédification, rien ne les arrêta pour venir à Tombelaine remplir leurs devoirs religieux, ni les difficultés, ni les dangers de la route à travers une grève mouvante et soumise aux caprices de la mer. La Croix des Grèves était à la fois leur guide et leur abri, pas toujours suffisant. C'est pourquoi Robert de Torigny fit construire au bourg de Genêts une église dont il célébra la dédicace en 1157.


Nous savons par Dom Le Roy qu'en 1190, sous le gouvernement de Martin de Furmendeio, des donations furent faites au Mont Saint-Michel pour l'entretien perpétuel d'une lampe au prieuré de Tombelaine. C'est aussi dans le sanctuaire de Notre-Dame-la-Gisante que, sur sa demande, fut enseveli l'abbé Jourdain, dont la mort arriva le 6 août 1212.

 

PHILIPPE AUGUSTE


Alors régnait en France le roi Philippe-Auguste. Non content de faire de riches offrandes au Mont, il voulut aussi contribuer de ses deniers à sa défense contre les ennemis qui commençaient à le menacer. Prévoyant que les Anglais pourraient s'emparer de Tombelaine et en faire leur point de débarquement et d'attaque, il y construisit une forteresse. C'était en 1220.
Ces précautions n'empêchèrent pas les Anglais de l'assiéger et de s'en emparer, en même temps que de plusieurs places maritimes, alors que le roi Jean II était captif en Angleterre et que l'anarchie régnait en France. Ils s'y maintinrent, tenant en échec le Mont Saint-Michel jusqu'au moment où Charles V, qui avait, par sa sage et prudente politique, réparé les malheurs de la France, reprit successivement les provinces et les places envahies par l'ennemi.


Mais, vers la fin du règne malheureux de l'infortuné Charles VI, les Anglais reprirent Tombelaine, en 1417, et y bâtirent un nouveau château environné de robustes murailles et défendu par de puissantes tours.
Cependant Robert Jolivet, qui ne disposait pourtant que de faibles ressources, mettait, grâce au dévouement de ses religieux, son abbaye en état de se défendre, tandis que les Anglais, commandés par Lorens Holden, se maintenaient à Tombelaine. "Ils fortifièrent ce rocher, dit Dom Huynes, de hautes et fortes murailles et de plusieurs tours, sans que la garnison du Mont les en eût empêchés, à cause que la rivière de Couesnon changea son cours pendant plusieurs mois et se joignant au fleuve de Genêts, passaient ensemble entre le Mont Saint-Michel et Tombelaine."
Ils eurent beau faire, et amasser quantité d'armes et de munitions, de toutes les places de Normandie le Mont Saint-Michel fut la seule contre laquelle échouèrent jusqu'au bout nos ennemis. Jamais le pied de l'Anglais ne souilla le seuil du moutier.


Quant à Tombelaine, les Français le reprirent en 1450. Nous lisons dans l'Histoire de Charles VII, écrite par Jean Chartier, de Bayeux : "Après la réduction d'Avranches, le dict duc de Bretagne et son ost allèrent devant la place de Tombelaine, qui est une très forte place et quasi imprenable, pourvue et tant qu'on ait suffisance de vivre dedans : car elle est toute assise et posée sur un rocher près du Mont Saint-Michel. En la dite place il y avoit en garnison quatre-vingt à cent Anglois, lesquels voyant si grosse puissance de François devant eux, se rendirent à composition, tels qu'ils devoient aller leurs corps et biens saufs : ce qu'ils firent et se retirèrent à Cherbourg". Le brave Louis d'Estouteville et son frère le cardinal Guillaume d'Estouteville étaient, l'un gouverneur, l'autre abbé commendataire du Mont.


Tombelaine devait encore une fois appartenir aux protestants. Montgommery, seigneur de Ducey, devenu le grand chef des huguenots après avoir blessé à mort le roi Henri II, le prit par surprise en 1562, et le garda jusqu'à sa mort, en 1574.
On sait que Henri IV, devenu roi de France, ne fut reconnu que successivement comme tel par les diverses provinces et cités de son royaume. Tombelaine, redevenu français, fit sa soumission en 1592. Elle fut marquée par un évènement tragique : le vicomte de Vire et le seigneur de Grippon se noyèrent ce jour-là en se rendant à la côte.


Tombelaine était devenu le siège d'un gouvernement militaire. Fouquet, le fameux surintendant, en fut possesseur jusqu'au jour de sa célèbre disgrâce. Il transforma le prieuré en château, y ajouta quelques bâtiments, releva les parties qui étaient ruinées, et y entretint une garnison. "Le dernier commandant, dit M. le chanoine Pigeon dans son Diocèse d'Avranches (II, p. 361), fut le sieur Le Lorrain, inhumé à Genêts le 12 janvier 1662. Sa mort avait laissé Tombelaine sans chef. Aussi, dès l'année suivante, des soldats du régiment de la marine, qui étaient venus l'occuper, y commirent force dégâts. Constatation en fut faite et procès-verbal dressé au nom du roi par le gouverneur du Mont Saint-Michel, le sieur de la Chastière. A partir de cette époque, il ne resta sur notre îlot qu'un petit nombre d'habitants avec leur chapelain. Ce dernier, nommé Richard Gires, célébra, le 23 mai de cette année, le mariage de Robert Le Grand et de Guillemine Caron. Le dernier garde connu fut un certain André Blondel, qui, surpris par la mer alors qu'il se rendait à son poste, "se noya ès grèves du Mont Saint-Michel, et fut aussi inhumé à Genêts", le 23 décembre 1665. C'est alors que le gouverneur du Mont Saint-Michel, M. de la Chastière, désireux de mettre le Mont à l'abri d'un coup de main de la part des Anglais, demandait et obtenait de Louis XIV deux compagnies du régiment de Picardie, puis l'autorisation de démanteler Tombelaine.

 

TOMBELAINE - Ordre Louis XIV


"C'est le sieur de la Chastière, gouverneur, dit Dom de Camps, continuateur de Dom Huynes, qui a été l'autheur de la démolition du fort de Tombelaine, soit par jalousie pour en oster la possession au garde des costes de mer de Normandie qui le possédoit, soit pour nous faire déplaisir en ruynant notre église prieurale située dans le dit fort de Tombelaine : car il s'en excusoit en Cour, alléguant que les Anglais pourroient bien s'en emparer, et de là battre notre Mont (ce qui toutefois est ridicule). C'est pourquoy la charge de démolition en fut confiée à un certain homme dit des Houillères, homme vénal et fripon, qui prit et nous enleva de notre église notre cloche qu'il vendit et friponna et nous fit d'autres torts pour faire plaisir au dit sieur de la Chastière, avec il s'entendoit ; et quoiqu'il fût bien payé du Roy pour cette démolition, ils firent travailler quasi gratis les paysans d'alentour et surtout nos sujets pour les vexer, environ durant quatre mois que dura cette démolition".

 

TOMBELAINE 4


Château et forteresse, tout fut rasé sans pitié. Il ne subsista que la chapelle du prieuré, alors dédiée à Notre-Dame et à sainte Apolline.


Apprès la destruction des bâtiments, l'ilôt fut rapidement abandonné de ses habitants. Les fraudeurs de la côte et de Jersey trouvèrent longtemps dans les ruines un asile où ils cachaient les produits de leur contrebande.
Au commencement de notre siècle, l'antique et vénérable monastère de Notre-Dame-la-Gisante avait, lui aussi, disparu. Sur ses ruines fut élevé un sémaphore qui n'existe plus.


Quelle étrange destinée que celle de ce rocher ! Sanctifié par la prière et la méditation de ses pieux solitaires ; pris, repris et possédé tour à tour par les ennemis et les défenseurs du Mont de l'Archange ; couvert de constructions religieuses, militaires et civiles, selon les phases belliqueuses ou paisibles de son histoire mouvementée, il a perdu aujourd'hui tous ces témoins de son essor, de sa grandeur et de sa décadence. Il est redevenu ce qu'il était : un îlot rocailleux, dénudé et sec, où des ruines insignifiantes attestent que la main destructive de l'homme a passé pour faire son oeuvre.

Désormais Tombelaine n'a plus d'histoire. Vendu, le 18 thermidor an IV, - 5 août 1795, - comme bien national, il a passé depuis en plusieurs mains. C'est aujourd'hui la propriété de la famille de Moidrey, qui possède le château de ce nom, près de Pontorson. Administrativement, c'est à peine si Tombelaine existe encore : c'est un "îlot granitique où l'on voit quelques vestiges d'une habitation et d'une forteresse". Voilà, n'est-ce pas, qui ressemble assez à un faire-part nécrologique !

Regardez-le de loin, du Mont Saint-Michel, par exemple. Sa silhouette n'est-elle pas celle d'un lion accroupi, terrassé même ? Il en a la couleur, avec son pelage fait d'une végétation maigre et fauve. Toutefois la partie que baigne la mer à chaque marée lui forme comme un soubassement de roches sombres et dénudées.
Plus étendu en longueur que le Mont, Tombelaine présente sur sa croupe sept monticules dont le plus élevé, le dernier au nord, haut de quarante-six mètres, est appelé la Folie ou la Feuillée, foliata. Une caverne en miniature est formée par des roches éboulées. Une crique nommée l'Anse-à-Casse-Vou, s'enfonde assez profondément dans le flanc de la colline. Une cavité du rocher, - le Bénitier, - reçoit et conserve les eaux de pluie. Enfin des blocs de granit, semés en avant de l'îlot, brisent le premier effort des vagues.
"De l'ancienne forteresse, commencée par Philippe-Auguste, agrandie par les Anglais, restaurée plusieurs fois par les Français, il reste encore trois tronçons de tours ruinées, des murs de courtine, une rampe d'accès, la base du château ou du donjon sur le pic le plus élevé, et l'emplacement de la chapelle ; tout le reste a disparu."
D'habitants, il n'y avait, il y a quelques années, que de nombreux lapins, dont un petit nombre seulement a pu échapper aux engins des pêcheurs. Leur domaine est devenu celui des bandes d'oiseaux de mer, qui se plaisent dans la grève d'où émerge le rocher abandonné des hommes.

 

Le marquis de Tombelaine



Le "marquis de Tombelaine", lui aussi, a disparu. Celui qu'on appelait ainsi par dérision était un pauvre diable venu on ne sait d'où. Il exerçait en hiver le métier de pêcheur, dont il vivait chichement. Quand la belle saison ramenait les visiteurs au Mont Saint-Michel, il se faisait cicerone, guidant le long de la mer et du rempart ceux qui craignaient de s'égarer dans le minuscule village.
Jean de Tombelaine n'habita jamais l'île dont on lui avait donné le nom. Les vivres y manquaient, et l'eau du Bénitier ne lui semblait pas un breuvage digne de lui.
Un beau jour on le trouva noyé. Sa légende a disparu avec lui dans le même oubli.

L'abbé A. BOUILLET
La Normandie Monumentale
Manche - deuxième partie
1899

 

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tombelaine - plan

 

... Et pourtant cet ancien roc, sur lequel se retiraient autrefois les moines pour s'y livrer à la vie contemplative, au temps où Tombelaine était ce que les Chartes appellent un lieu propice à la contemplation, - un culmen contemplationis, - faillit être acheté par le Directeur du Moulin-Rouge, qui voulait y installer un Casino et un Dancing ! ...


Loin de permettre cette profanation, le dessein de GEORGES ANQUETIL, en achetant cette île, a été, à la fois, de restaurer ce qui pouvait être conservé, tant de l'ancienne église dont l'emplacement est patent, que des remparts, et de ne nuire en rien à la beauté d'ensemble du site, aussi bien du rocher que de la baie, - tout en donnant aux innombrables touristes qui viennent visiter cette incomparable contrée, la véritable possibilité d'y séjourner dans une Hostellerie en harmonie avec le goût moderne et les exigences du décor de l'époque.
Ajoutons que si l'on compare beaucoup d'Hostelleries en vogue à celle qui peut être édifiée sur Tombelaine, on admettra que celle-ci jouira d'un ensemble de privilège tout à fait extraordinaires :
Tombelaine ne connaît ni la neige ni la gelée : des figuiers y poussent en pleine terre et y donne, actuellement encore, de beaux fruits :
La granulite, qui le compose, contient énormément de tournaline, dont les propriétés radio-actives deviennent en faveur auprès des savants modernes ;
De notoriété publique, la pêche du saumon y est quasi miraculeuse et la chasse d'oiseaux de mer de toutes sortes peut y constituer, pour les uns, autant d'attraits que, pour les autres, la pêche de millions de coques dans les grèves.
C'est sans conteste de Tombelaine que la vision du Mont Saint-Michel est la plus intéressante pour les artistes, et sans exagération, la plus belle, puisque la digue se trouve alors cachée et que le Mont semble avoir recouvré son insularité de jadis.
Vu de Tombelaine, les reflets du coucher de soleil sur le Mont Saint-Michel et les effets de lune sont certainement des tableaux d'un grandiose impressionnant et on peut le dire, - malgré la prostitution de l'expression, - "uniques au monde". Les amants de la nature, les romantiques, les sensitifs peuvent vainement chercher ailleurs un cadre aussi saisissant.
Quelque mètres plus loin, la vue de la baie, du côté d'Avranches, constitue un miraculeux changement de décor, quasi instantané, et le touriste, émerveillé, n'a qu'à se tourner encore quelque peu pour voir, entre la pointe de Carolles et la pointe de Cancale, les flots venir du large à la vitesse d'un cheval au galop, déferler à ses pieds, sur les pointes du roc de Tombelaine, et pour éprouver des impressions de grandeur et de pittoresque, des frissons de lyrisme qu'on ne retrouve que sur les brisants des pointes rocheuses de la Bretagne.
C'est donc de tous les côtés des terrasses de l'Hôtel - terrasses abritées pour les temps de pluie ou de tempêtes, - des galeries, des escaliers, des salles à manger ou même des chambres que se déroulera sans cesse sous les yeux des visiteurs émerveillés, un panorama toujours varié et toujours incomparable, où trouveront leur compte de vibrations esthétiques les poètes, les artistes et tous ceux qui éprouvent une joie profonde aux spectacles de la nature.
La grande terrasse circulaire de l'hôtel proprement dit, longue de deux cents mètres sur quinze mètres de large, comprendra donc une superficie de trois mille mètres carrés. La terrasse du thé, face au large, mesurera à elle seule et en plus, six cents mètres carrés. Enfin, pour le mauvais temps, d'artistiques salles à manger, éclairées par de larges baies lumineuses, sont prévues sur une longueur de soixante-dix mètres et une largeur de huit mètres. Des meubles spécialement choisis, des objets d'art, des statues anciennes feront de ce cadre intérieur une véritable attraction de plus, qui, à elle seule, vaudra la visite de Tombelaine.
La plupart des chambres seront aménagées avec tout le confort moderne ; et les amateurs de bungalows isolés, avec salles de bains, en trouveront d'installés dans les conditions les plus pittoresques et les plus séduisantes.
Pour peu que l'Hôtel soit disposé et aménagé comme un Musée, à la manière de telle Hostellerie où il faut retenir sa table par téléphone (bien que le menu soit toujours uniforme, et que la cave ne contienne que des vins très jeunes), il est facile de prévoir que le succès de cet Établissement - seul de son genre dans le monde entier - sera évidemment tel qu'il faudra s'inscrire longtemps à l'avance, soit pour pouvoir y prendre un repas, soit pour y coucher.
Aussi bien, les âmes pieuses ne pourront point dire qu'on a profané les si poétiques souvenirs qui s'attachent à Tombelaine : en souvenir du Miracle des Grèves, évoqué par l'abbé Bouillet, et en souvenir de la Basilique qui lui fut autrefois consacrée, Monsieur GEORGES ANQUETIL a chargé Monsieur COLLIN, Architecte des Monuments Historiques, d'étudier la restauration de la Chapelle, qui sera, de nouveau, affectée à Notre-Dame Sainte-Marie-la-Gisante de Tombelaine.


Extrait : Notice sur la restauration
et l'aménagement du rocher insulaire de Tombelaine
1920 - Les Editions Georges-Anquetil
39 boulevard Berthier
Paris XVII