NOTICE SUR LA VIE DE M. LOUIS BEAUFRETON
ANCIEN CURÉ DE LA TESSOUALLE
ET SUR LA TRANSLATION DE SON CORPS
DE LA CHAPELLE DE VAILLÉ A SON ANCIENNE PAROISSE.

C'est toujours un spectacle touchant que celui d'une paroisse entière accompagnant avec larmes le cercueil du pasteur qui lui a consacré sa vie. Dans les contrées où la foi règne encore dans les âmes, elle leur inspire pour leur père spirituel ce tendre respect et cette sainte reconnaissance qui, après la mort du bon prêtre, se changent en une vénération religieuse et consacrent sa mémoire, comme celles des vérités mêmes et des vertus qu'il a enseignées. La Tessoualle, grande paroisse voisine de Cholet, vient de se signaler en ce genre par une manifestation de sentiments vraiment extraordinaire, qui ne lui fait pas moins d'honneur qu'à son véritable curé. Pour la bien apprécier, il est nécessaire d'esquisser en quelques mots la vie de ce saint prêtre.

 

acte naissance Louis Beaufreton curé


Né au moment des premières fureurs de la persécution contre le clergé, le 31 décembre 1792, dans la paroisse de Saint-Pierre de Cholet, Louis Beaufreton fut baptisé par M. Boisdron, son oncle maternel, qui en était vicaire. Il avait à peine deux ans, lorsque son père périt pour la foi, les armes à la main, avec la plus grande partie de l'armée vendéenne qui avait passé la Loire. En même temps les désastres de la guerre enlevaient à sa famille le petit fonds de commerce qui faisait toute sa fortune. Quand M. Boisdron rentra dans le pays l'année suivante, il dut recueillir sa soeur avec son pauvre enfant. Il les emmena avec lui dans sa retraite de Saint-Hilaire de Vihers, et plus tard à Vesins, quand il en eut été nommé curé, à l'époque du Concordat. C'est là que, par les soins réunis d'une mère pieuse, la plus simple et la plus modeste des femmes, et d'un oncle confesseur de la foi, prêtre d'une capacité et d'une instruction peu communes, le nouveau Samuel grandit dans la paix et l'innocence, à l'ombre de l'autel, et donna les signes les moins douteux de sa vocation ecclésiastique. Après avoir dirigé par lui-même ses premières études, son oncle l'envoya au collège de Doué. Il s'y fit distinguer par ses succès et plus encore par sa piété, mais surtout par sa candeur qui était véritablement d'un autre âge. Enfin il alla à Angers terminer ses humanités, et entra au grand séminaire dans les dernières années de l'empire. Il eut pour condisciples Mgr Angebault qui devait être plus tard son évêque, et Mgr Régnier, maintenant évêque d'Angoulême, qui a toujours fait une estime singulière de sa vertu.

 

LA TESSOUALLE 3


Ordonné prêtre en 1816, il fut donné comme vicaire à son oncle, et partagea tous ses travaux pendant six ans. Ce furent là sans doute les années les plus heureuses de sa vie : celles qui suivirent furent les plus méritoires.


Nommé curé de la Tessoualle au commencement de 1822, il fut installé par le vénérable M. Boisdron, qui put dire alors à quelques habitants, dans un entretien particulier : Je vous donne mon neveu avec sa robe baptismale ; depuis sa plus petite enfance, je n'ai jamais eu aucun reproche à lui faire : il a toujours eu la crainte de Dieu. Ce beau témoignage était d'ailleurs inscrit sur le front du jeune prêtre. Le calme angélique de sa figure, qui ne s'animait que pour parler de Dieu, des intérêts de sa gloire, ou pour chanter ses louanges, disait assez que jamais le souffle d'aucune passion mauvaise n'avait eu le pouvoir de troubler son coeur. Jusqu'à son dernier soupir, la persécution la plus déloyale et la plus obstinée n'a pu y faire pénétrer le moindre sentiment de haine ni d'aigreur.

 

signature Boisdron curé St Pierre de Cholet


Ce mode de persécution, dans une paroisse aussi chrétienne que celle de la Tessoualle, pourra surprendre. Il n'a pourtant rien d'exagéré, et ceux qui connaissent la situation de nos petites villes et d'une partie de nos campagnes, n'auront pas de peine à se l'expliquer. Au milieu de ces populations religieuses, l'irréligion est une sorte de beau genre. C'est trop souvent celui qu'affectionne la petite bourgeoisie ; or, il suffit d'un ou deux hommes adroits pour s'emparer de l'esprit d'autres hommes, bons dans le fond, mais faibles ou déjà prévenus, qui bientôt croiront se relever et acquérir, eux aussi, leur droit de bourgeoisie par le mépris affecté de la religion, ou du moins par l'hostilité contre ses ministres. De là ces oppositions tantôt sourdes, tantôt violentes : ces tracasseries sans cesse renouvelées, ces entraves mises au zèle du pasteur dans ses entreprises les plus saintes et les plus visiblement utiles à la commune ; les singularités de vie intérieure ou de langage les plus légères et les plus inoffensives, grossies, exagérées ; ces préventions habilement semées et répandues jusque dans les paroisses voisines.


M. Beaufreton, après quinze ans du ministère le plus dévoué et le plus irréprochable, eut la douleur de voir le petit nombre d'hommes qui ne le goûtaient pas, s'entendre assez bien entre eux pour écarter des conseils de la commune, ceux dont le concours l'avait jusque-là aidé si puissamment pour le bien de la paroisse. Ses adversaires, une fois au pouvoir, ne lui tinrent aucun compte de tous ses services, de l'église embellie et richement décorée, du presbytère agrandi, de deux écoles florissantes fondées par son zèle et en grande partie à ses frais, du culte divin et de la fréquentation des sacrements remis en honneur dans une paroisse longtemps abandonnée ; de l'estime et de l'affection de la presque unanimité des habitants, estime et affection conquises par une sainteté de vie et un dévouement qui ne s'étaient jamais démentis ; de son invincible patience au milieu des contradictions et en face des procédés les plus indignes. Que dis-je, ils n'en tinrent aucun compte : ce furent là ses véritables crimes. Il faut toutefois y ajouter l'aimable simplicité de ses manières et de son langage, et sa bonhomie parfois singulière, qui, incapable de feindre jamais, n'excluait cependant ni l'intelligence ni l'activité pour la conduite des affaires. Une fois même on trouva qu'il avait eu beaucoup trop d'intelligence. Lassé de tant de tracasseries et tant d'oppressions au bien, à l'époque des élections municipales, il réunit quelques-uns de ses paroissiens les plus dévoués et les plus influents, et leur conseilla de porter leurs voix de préférence sur ceux qu'ils sauraient les mieux disposés pour l'église et les écoles, qui étaient, après tout, les établissements les plus intéressants pour la commune. Son avis fut suivi et le succès complet. Mais ce fut ce triomphe qui fit sa perte. Ses adversaires exaspérés mirent, pour la dixième fois peut-être depuis vingt ans, tout en oeuvre pour obtenir son éloignement de la paroisse. Le vénérable évêque d'Angers, frappé, d'une part, du danger d'un tel exemple et des inconvénients de l'intervention des curés dans les élections ; d'autre part, séduit par l'espérance de voir cinq ou six habitants notables revenir à l'église, ce qu'ils promettaient de faire avec un nouveau pasteur, proposa à M. Beaufreton, dont il connaissait la vertu, de faire un grand sacrifice et de quitter sa paroisse, lui déclarant qu'il ne l'en retirerait jamais malgré lui, mais qu'il le verrait avec peine s'obstiner à y demeurer. "Monseigneur, répondit le bon prêtre, je ne puis accepter une telle position ; je ne saurais demeurer ici contre votre bon plaisir ; Dieu n'y bénirait pas mon ministère. J'irai où il vous plaira de m'envoyer."


Il est vrai qu'en disant cette parole, il n'avait point encore mesuré l'étendue du sacrifice qu'elle préparait ; il ne savait pas ce que 22 ans de ministère avaient mis dans son coeur de pasteur et de père pour ces 1.800 âmes, dont chacune lui était plus chère que sa vie. La réflexion le lui montra. Sans rétracter sa première parole, il essaya, par les plus humbles requêtes, d'en arrêter l'effet, mais il était trop tard. En vain le nouveau maire, ou plutôt l'ancien maire depuis peu rétabli dans ses fonctions, interprète des craintes de la paroisse, fit parvenir à Angers des réclamations non moins pressantes que respectueuses.

Le 3 novembre 1843, les habitants de la Tessoualle apprirent que leur curé, qu'ils avaient vu sortir comme pour aller visiter un confrère voisin, était parti sans retour, et la désolation fut universelle. Il avait fait en secret toutes ses dispositions de départ, chargeant seulement son fidèle vicaire de faire ses adieux à quelques amis plus dévoués, qu'il priait en même temps de reporter vers son successeur leur affection et leur dévouement. Pour lui, satisfait de se voir remplacé par un prêtre plein de zèle et qui avait, suivant lui, tout ce qu'il fallait pour le faire oublier, il s'acheminait tranquillement vers la paisible retraite que lui avait ménagée la sollicitude de son évêque, à côté des ruines du château de Vaillé, dont il l'avait nommé chapelain. Là il trouva une solitude profonde. Il y vécut plus que jamais de cette vie cachée en Dieu que le monde ne connaît point. Le coeur toujours saignant d'une séparation qu'il avait à peine crue possible au moment même où il l'exécutait, il goûtait néanmoins, au pied de l'autel, cette joie vive et pure que donne toujours un sacrifice accompli généreusement. Jésus crucifié et sa sainte mère s'immolant avec lui au pied de sa croix, voilà quels étaient ses confidents et ses consolateurs. Un ami qui vint de loin pour le visiter deux mois avant sa mort, le trouva, malgré son agonie en quelque sorte déjà commencée, occupé à écrire sur son lit de douleur, dans les courts instants de relâche que lui laissaient ses continuels étouffements, des entretiens pieux avec Jésus et Marie, qu'il eût désiré voir achevés et publiés après sa mort.


Cette maladie, dont le germe ancien s'était tristement développé au milieu des peines et des contradictions de ses dernières années, fit des progrès effrayants peu après son éloignement de sa chère paroisse. Il eut coup sur coup plusieurs attaques d'apoplexie, dont chacune faisait de nouveaux ravages dans son organisation naturellement frêle et délicate. Bientôt il ne lui fut plus possible de s'y méprendre ; il sentit que le coup mortel était porté, et il se disposa avec une nouvelle ferveur à paraître devant son juge. On avait espéré pour lui une mort prompte et subite. Dieu, qui voulait achever de purifier son serviteur dans le creuset de la souffrance, et couronner sa patience, d'un plus bel éclat, trompa ces prévisions et permit qu'il languît dans la douleur pendant toute une demi-année. Durant ce temps, et même depuis son arrivée à Vaillé, il eut continuellement auprès de lui un habitant de sa paroisse, qui, au nom de tous les autres et comme leur représentant, avait voulu se constituer son infirmier, et qui a rempli ce devoir pieux jusqu'à la fin, avec la fidélité la plus touchante. Outre ces soins si attentifs, de nombreux pèlerins venaient de mois en mois et même plus souvent, de la Tessoualle à Vaillé, faisant ainsi plus de 80 kilomètres pour avoir la consolation de revoir encore leur vénérable curé, l'assurer de nouveau de leur tendre respect et de leur reconnaissance, et remporter sa bénédiction pour eux et pour leur famille. Les prêtres des environs venaient encore plus souvent le visiter et s'édifier du spectacle de sa patience. Enfin il reçut avec une vive satisfaction la visite de son successeur, et lui légua l'achèvement de la décoration de son église et le soin de ses écoles. Le maire de la Tessoualle étant venu vers le même temps avec deux autres de ses amis, et le voyant toucher au terme de ses souffrances, lui exprima au nom de la paroisse entière, le désir qu'il fût inhumé au milieu d'eux. Il répondit que c'était aussi un de ses voeux les plus chers, et régla à l'instant même le mode de translation de son corps et les stations qu'il conviendrait de faire entre Vaillé et la Tessoualle, insistant sur celle de Vesins, où la reconnaissance des habitants et la mémoire vénérée de son oncle lui promettaient des prières plus ferventes.


Moins de trois semaines après ces dispositions prises, le 27  novembre, il expirait doucement à l'âge de 53 ans, laissant pour toute fortune, avec quelques meubles destinés à des aumônes ou à d'autres bonnes oeuvres, une somme de 35 francs. Un courrier parti à l'instant même arriva dans la soirée à la Tessoualle, et avant minuit, le maire, l'adjoint, l'instituteur et trois autres notables habitants partaient avec trois voitures, dont une tendue de drap noir, pour recevoir le corps du saint prêtre.

Vaillé chapelle

 

Sitôt qu'ils furent arrivés à la chapelle de vaillé, sur les 10 heures, le clergé de la paroisse (Nueil-sous-Passavant) et des paroisses voisines, avec une foule de peuple, attirée des environs par la vénération d'une vertu si pure, commença l'office des morts et après l'absoute conduisit le corps jusqu'au char funèbre. Il était deux heures lorsque le convoi se mit en marche, sous la conduite du vicaire de Vesins, venu avec quelques députés de cette paroisse qui s'étaient joints à ceux de la Tessoualle. Partout sur le passage, le peuple s'agenouillait avec les marques du plus profond respect. Les voyages des bons habitants de la Tessoualle, qui étaient venus si souvent par petites troupes visiter dans son exil leur ancien curé, l'avaient fait connaître à toute la contrée, et avaient partout inspiré le plus tendre intérêt pour sa personne et la plus haute estime pour sa vertu. Sur toute la route de Saumur à Cholet, depuis Vaillé, on en eut des preuves touchantes.

A Vihers les rues étaient pleines de spectateurs dans un religieux silence ; à Coron, malgré la nuit déjà commencée, tous les habitants, aux portes et aux fenêtres, montraient la même vénération.

Mais ce fut à Vesins que ce sentiment éclata par les témoignages les plus attendrissants. On se rappelait l'enfance si pure, la jeunesse si édifiante de M. Beaufreton, son zèle et ses travaux pendant six ans qu'il avait été vicaire du vénérable M. Boisdron. Souvent on l'avait revu depuis, soit au lit de mort de ce saint oncle, soit dans les autres circonstances intéressantes pour la paroisse. Tout récemment il y était encore revenu, déjà frappé à mort, pour respirer l'air de ses premières années, et faire ses derniers adieux à des parents et à des amis dévoués. Maintenant que son sacrifice était consommé, c'était son corps inanimé qu'on rapportait dans cette église si souvent témoin de sa vive foi et de son angélique piété. Tous ces souvenirs se représentaient à l'esprit et encore plus au coeur des fidèles de Vesins. Aussi, quand le cercueil eut été déposé dans une chapelle ardente préparée à l'entrée de l'église, ils y vinrent en grand nombre prier et pleurer, et se succédèrent les uns aux autres dans ce pieux devoir pendant toute la durée de la nuit. Ils remplissaient l'église le lendemain matin dès 6 heures, pour assister au service solennel annoncé la veille. Comme on le terminait, on vit arriver une députation des habitants de la Tessoualle, composée de 26 hommes vêtus de deuil, tous à cheval, qui venaient pour escorter le convoi funèbre. Mais le cercueil ne put être replacé dans la voiture à la porte de l'église : les principaux habitants de Vesins se disputèrent l'honneur de le porter jusqu'à l'extrémité du bourg, sur la route de Cholet. Ce fut là seulement que les 26 cavaliers purent se ranger en deux lignes régulières de chaque côté du char ; cortège touchant formé sous l'inspiration de la foi et de la reconnaissance, et bien supérieur à toutes les pompes officielles des funérailles les plus magnifiques !


A Nuaillé, le curé vint processionnellement au-devant du corps de son confrère et de son ami, et, après une absoute, prit place dans la voiture à côté du vicaire de Vesins.

On approchait de Cholet, et partout sur la route c'étaient les mêmes démonstrations de respect ; elles avaient même quelque chose de plus sensible, à mesure qu'on approchait des lieux où le bon curé était plus connu. La ville de Cholet, peuplée de plus de 10.000 âmes, centre d'affaires, de commerce et d'industrie, est en rapport continuel avec toutes les communes voisines, avec celle de la Tessoualle peut-être plus qu'avec aucune autre. Peu d'hommes qui n'y connussent M. Beaufreton, ses entreprises, de zèle, ses succès, puis ses longues tribulations, le triomphe de ses adversaires, enfin ses souffrances et sa mort dans une sorte d'exil. Cette mort faisait taire toutes les préventions de certains esprits qui avaient écouté trop complaisamment les accusateurs d'un prêtre, qui les avaient même excités et dirigés dans leurs démarches d'opposition contre lui. Pour le peuple, son bon sens et sa foi lui avaient fait discerner tout d'abord de quel côté étaient le bon droit, la raison et la justice, et voyant le triomphe de cette justice dans ces hommages si empressés et si éclatants que tous les habitants de la Tessoualle rendaient à leur vénérable curé après sa mort, il y applaudissait de toute son âme, et jouissait du spectacle d'une si touchante réparation.


Lorsque les prêtres des deux paroisses de la ville partirent de leurs églises pour aller processionnellement jusqu'aux barrières au-devant du convoi funèbre, toute la population se mit en mouvement comme pour une solennité publique. On ne porte pas à moins de 5.000 le nombre de ceux qui remplissaient les rues par où devait passer le cortège. Et cependant les deux églises étaient remplies de fidèles à qui l'on avait fait espérer qu'on y entrerait un instant le corps du saint prêtre pour une absoute solennelle. Mais il fallut renoncer à ce projet : l'heure était trop avancée, et une seule station eût retardé au delà du temps prescrit le service qui devait être célébré à la Tessoualle. On traversa donc simplement la ville de Cholet en chantant l'office des morts. Le clergé des deux paroisses, accru de quelques prêtres voisins, la croix en tête, précédait la voiture funèbre conduite par deux habitants de la Tessoualle en manteaux noirs, suivie des autres voitures, et toujours escortée par les deux lignes de cavaliers en deuil. On était frappé du maintien grave de ces braves gens, de la douleur peinte sur leurs visages, et surtout des larmes qu'ils ne pouvaient retenir à la vue de tout ce peuple recueilli et silencieux qui entrait si bien dans leurs sentiments. On entendit seulement çà et là quelques bons fidèles qui disaient : Voyez ces gens de la Tessoualle, comme ils pleurent ! ils emportent cependant chez eux le corps d'un saint.


Au sortir de la ville, la procession retourna vers les églises et les deux curés de Cholet, avec quatre autres prêtres, montèrent dans les voitures qui les attendaient. En même temps un cavalier se détaché pour avertir M. Mathis, curé de la Tessoualle, de l'arrivée du convoi. M. le curé partit à l'instant même avec les chantres et les enfants de choeur et une partie de son peuple, et alla presque jusqu'aux limites de la paroisse. Là s'offrit bientôt un triste spectacle : arrivé en face du cercueil de son vénérable prédécesseur, M. le curé répandit sur lui l'eau bénite et entonna une antienne des morts. Mais ni chantres ni enfants de choeur n'eurent assez de force pour lui répondre : leurs voix ne purent faire entendre que des cris, des gémissements, et il fallut qu'un prêtre dominant sa propre émotion descendît des voitures pour continuer le chant de l'office.

A mille pas du bourg étaient sur deux rangs 33 hommes tenant en main un cierge ; les enfants des deux écoles, la société de persévérance des jeunes filles et 4 ou 500 personnes. Quand toute cette troupe aperçut la voiture funèbre tendue de drap noir avec festons blancs, et surtout l'extrémité du cercueil surmonté de la croix et accompagné d'un flambeau, il y eut un saisissement général et les sanglots éclatèrent de toutes parts. Ils redoublèrent encore à l'entrée du bourg où se trouvait réuni le reste des paroissiens, avec un grand nombre d'habitants des paroisses voisines. Là se trouvaient aussi ceux qui, 15 mois auparavant, étaient allés demander à leur évêque l'éloignement du pauvre prêtre. Les regards se portaient involontairement sur eux, et l'on voyait avec consolation que les préventions de leur esprit n'avaient point fermé leur coeur au sentiment, qu'ils partageaient les regrets et la douleur de toute la paroisse. Dans le vrai, cette entrée si éclatante après la mort, un tel retour, un an seulement après un tel départ, fournissait une ample matière aux réflexions et aux sentiments : il y avait là des instructions touchantes pour tout le monde, et l'on peut dire que tout le monde les comprenait, bien que la douleur parût seule dominer toutes les âmes.


On s'achemina lentement, au milieu des cris et des lamentations, jusqu'à l'église paroissiale. Outre le portail, toute la grande nef était tendue de noir ; on avait eu recours pour cette décoration aux tentures des églises de Cholet et de Saint-Laurent. Les marchands avaient apporté toutes leurs étoffes noires : les femmes leurs tabliers et leurs mouchoirs noirs, chacun avait voulu y mettre du sien. Ceux qui ne pouvaient ni prêter ni travailler avaient offert de l'argent, afin que rien ne manquât à l'éclat du triomphe qu'ils voulaient décerner à leur vénéré pasteur. Le corps fut déposé sur un magnifique catafalque décoré avec beaucoup de goût et qui s'élevait presque jusqu'à la voûte.


[Ces décorations ont encore eu quelque chose de plus remarquable, le jour du service de huitaine. Les tentures couvraient les vitraux, de manière à ne laisser dans l'intérieur de l'église d'autre lumière que celle des cierges et des lampes.
Le deuil, composé des membres du conseil de fabrique qui ont voulu s'adjoindre pour cette cérémonie le généreux infirmier du vénérable défunt, était conduit par M. l'abbé Lheureux, son fidèle vicaire pendant huit ans, qui n'avait pu assister aux funérailles. Appelé à Angers, dans sa famille, par un douloureux évènement, il était parti de la Tessoualle quelques heures avant l'arrivée du courrier qui venait annoncer la mort de M. Beaufreton.
L'empressement des paroissiens pour assister à ce service n'a pas été moindre que pour l'enterrement, et bon nombre d'habitants des paroisses voisines sont encore venus se joindre à eux.
On avait osé dire que la paroisse de la Tessoualle désirait l'éloignement de son curé. Par ses principaux habitants elle avait déjà donné, dans les élections municipales, un premier démenti à cette calomnie, en en repoussant tous les auteurs. Au jour de l'enterrement et du service, c'est la population tout entière qui a donné à sa protestation l'éclat le plus religieux et le plus solennel. Aujourd'hui que toute justice est accomplie, puissent tous les coeurs s'unir dans la paix et la charité, entre les bras de la religion ! Tel fut le voeu suprême du saint prêtre, à son lit de mort. Espérons qu'il ne l'aura pas porté en vain au trône de Dieu.]


Bien que l'église de la Tessoualle, composée de trois larges nefs, soit très vaste, elle fut tellement remplie qu'il fut impossible de s'y asseoir pendant tout le temps du service funèbre. La cérémonie, faite avec grande solennité par 20 prêtres de trois diocèses d'Angers, de Poitiers et de Luçon, tous réunis dans un même sentiment de vénération pour leur confrère défunt, ne put être terminée qu'à 3 heures après-midi. On sortit alors de l'église, et l'on déposa le corps du saint prêtre dans le nouveau cimetière, au lieu désigné par lui, au pied de la grande croix qu'il y avait plantée quelques années auparavant. Ses paroissiens se proposent de lui élever un tombeau qui leur rappellera à eux et à leurs enfants, les leçons et les exemples de vertu qu'il leur a donnés pendant 22 ans. La douleur d'avoir perdu un tel pasteur, et après de si cruelles épreuves, fait place aujourd'hui dans leur âme à la confiance la plus entière qu'il a reçu maintenant du juste juge la récompense promise au ministre fidèle qui a beaucoup travaillé, beaucoup aimé et beaucoup souffert, et qui a persévéré jusqu'à la fin dans la patience et la charité. C'est à Dieu seul, sans doute, qu'il appartient de prononcer une sentence absolue sur le mérite des hommes, et son Église ne le fait en son nom que pour ses illustres serviteurs. Toutefois, dans une sphère moins haute et pour de plus humbles vertus, la voix du peuple fidèle, qui les honore avec une telle unanimité et un tel enthousiasme, ne peut-elle pas être aussi regardée comme la voix de Dieu ?

Curé Beaufreton 3

Curé Beaufreton 6

Curé Beaufreton 5



Extrait
Oeuvres historiques et archéologiques de Mgr Cousseau
Tome 1
1891-1892