LA TESSOUALLE EGLISE

 

LA TESSOUALLE (49)  -  LES RÉPUBLICAINS, LE FEU, LES VIPERES ... LES TROIS DANGERS DE CE JOUR-LA.

Un jour un détachement républicain se dirigeant sur la Tessoualle, aperçut une jeune fille qui venait faire l'herbe. Se mettre à sa poursuite, décharger les armes sur elle fut l'affaire d'un instant. Mais par un hasard providentiel, la métayère put échapper à l'ennemi et se retirer dans un champ de genêts inaccessible pour tous ceux qui n'en connaissaient pas les inextricables détours. Les soldats ayant perdu sa trace, entrèrent dans la ferme, brisèrent les meubles, emmenèrent les boeufs, s'emparèrent des provisions de  grains ; puis, pour couronner leur oeuvre, remplirent la cheminée de fagots, y mirent le feu et se retirèrent.

La pauvre Vendéenne vit de sa retraite la flamme s'élever au-dessus de son toit, et les tuiles du faîtage voler dans des tourbillons de fumée. Tout à coup le feu se ralentit, le bois trop vert a cessé d'alimenter l'incendie. La fermière n'entendant plus les cris de ses persécuteurs se hâte de revenir au logis : peu lui importent les ruines de sa demeure, elle n'a qu'une préoccupation, celle de savoir ce qu'est devenue une pauvre créature, un enfant de trois mois qu'elle avait laissé dans son ber. Elle entre, se fraye un passage au milieu du désordre qui règne autour d'elle, ouvre la porte d'un petit cabinet. Oh ! bonheur ; elle trouve son fils sain et sauf, dormant du plus doux sommeil. Dans sa joie, elle va se précipiter pour l'embrasser, quand tout à coup elle recule d'horreur. Cinq vipères étaient posées en pelote sur les langes de l'enfant, et semblaient elles aussi sommeiller tranquillement. Comment étaient-elles entrées dans ce réduit, la chose fut facile à expliquer : les vipères étaient dans les fascines lorsqu'on y mit le feu, la chaleur les avait forcées de fuir, et naturellement elles s'étaient dirigées dans la partie de la maison où l'incendie ne faisait pas de progrès, la porte mal close leur avait offert un passage, et le ber leur servit d'asile.


Vite la mère va chercher des pinces et s'approche doucement du berceau pour saisir les reptiles, mais au premier mouvement qu'elle fait une vipère s'éveille, se roule en spirale et lance un sifflement de menace, les autres l'imitent, changent de place et arrivent à la hauteur de la figure du pauvre enfant, qui heureusement est encore endormi. Dans ses angoisses, la mère se rappelle combien les vipères sont avides de lait, elle prend dans un placard un peu de ce liquide, le met auprès des tisons fumants. En un instant le breuvage est chaud, les vipères n'ont pas bougé, l'enfant dort toujours. Une jatte est posée à terre, la fermière se retire et, le coeur palpitant de crainte, observe à travers les planches disjointes de la porte ce qui va se passer. A l'odeur du lait, les vipères quittent rapidement leur couche et viennent boire dans le vase. Quand elles sont repues, la mère s'avance, s'en empare sans danger et les jette dans le foyer, puis prenant son fils dans ses bras le couvre de baisers. C'est à l'enfant devenu grand (il s'appelait Pineau), qu'on doit connaissance de ce fait. Il s'était fixé sur les bords de la Loire et y exerçait la profession de colporteur. C'était toujours les larmes aux yeux qu'il racontait cet épisode de sa première enfance.

Extrait
Annales de la Société Linnéenne
du Département de Maine-et-Loire
8ème année
Angers
1866