LA BANDE DES DEMOISELLES

Derniers épisodes de la chouannerie au pays de Dol.

 

Dol de Bretagne - Cathédrale



La proclamation des consuls aux habitants des départements de l'Ouest du 7 ventôse an VIII et les différents arrêtés qui la précédèrent et la suivirent, aussi la tolérance accordée aux prêtres insermentés d'exercer leur culte pourvu qu'ils soient munis d'une carte de sûreté du général Debelle ou du général Brune, avaient ramené le calme dans les campagnes du pays dolois. On espérait que les chouans dont la plupart des chefs étaient ou incarcérés ou désarmés avaient enfin renoncé à leurs sinistres exploits et que la tranquillité et le calme allaient régner dans le canton. Aussi Lepoitevin, commissaire près l'administration municipale de Dol  écrivait-il au citoyen sous-préfet Boullet à la date du 11 prairial (31 mai 1800) "Il continue à régner dans ma commune la plus grande tranquillité ..." et la municipalité s'apprêtait-elle à fêter dignement le 25 messidor, en même temps que la prise de la Bastille, la fête de l'Union des Français décrétée par les consuls dès le 6, le maire Villalard avait chargé Mielle l'ex-maître de psalette de l'ex-cathédrale "de préparer et exécuter le dit jour avec des musiciens de son choix quelques morceaux analogues a l'objet de ces fêtes dont ses accords seraient le principal ornement." En attendant, le 5 du dit mois de messidor, pour fêter le succès de nos armées, la municipalité fait tirer 40 coups de canon, sonner les cloches, et toutes les maisons de la ville restent illuminées jusqu'à 10 h 1/2.


La population était donc toute à la joie, heureuse de pouvoir jouir enfin d'une tranquillité qu'elle croyait bien définitive cette fois, quand tout à coup des bruits inquiétants arrivent des campagnes voisines : on en doute d'abord tant on désire qu'ils soient faux, mais voilà que ces bruits se précisent et des rapports venus de Mont Dol, d'abord, puis du Vivier et de Hirel et enfin de Lafresnay ne laissent plus de doute : les chouans ont repris la campagne. La consternation est générale et aussi la colère et l'effroi.


Le 19 le maire de Dol en avertit le sous-préfet en ces termes : "Une bande de vagabonds d'environ quinze hommes parcourt les communes voisines. Ils sont armés et se font voir presque tous les jours surtout aux pâtres ; ils se sont déjà portés à plusieurs vols partiels sur les chemins ... pour dissiper cette horde il nous faut absolument une augmentation de troupe et de gendarmerie."


Le sous-préfet communique cette requête au général Paradis, commandant les arrondissements de St-Malo, Dol et Dinan et alors à son quartier-général à St-Servan. Le général envoie à Dol une compagnie d'infanterie. Elle y arrive le 22. On la divise aussitôt en petits détachements de cinq hommes qui battent la campagne jour et nuit.


Au milieu de ces préoccupations, la fête du 25 se célèbre sans enthousiasme mais cependant "avec la décence que la faiblesse des ressources de la municipalité a permis d'y mettre."


Le 29 le maire rend compte au général Paradis de la situation, il lui écrit "Il n'est que trop vrai qu'il existe dans les environs de Dol une bande de 15 à 20 brigands qui la plupart déguisés en femmes, parcourt le pays dans un espace de deux à trois lieues et paraissent avoir pour lieux de retraites les communes du marais voisines de la mer, depuis le Mont Dol jusqu'à Chateauricheux. Ils n'ont encore commis aucun assassinat, mais ils arrêtent les passants sur les chemins de traverse et se livrent à des vols partiels. Il ne se passe pas de jour où je n'apprenne qu'on les a vus, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Aussitôt qu'ils sont aperçus ils s'enfuient dans les blés. L'avant dernière nuit ils ont attaqué la maison du citoyen Turmel, maire de Hirel. Il leur a tiré quelques coups de fusils, ils ont fui. On a dit dernièrement à un détachement que nous avions envoyé à Lafresnaye qu'il y avait parmi eux peu d'hommes du pays, que c'étaient en général des émigrés, qu'il devait y en avoir nouvellement débarqué soixante.
La troupe que vous nous avez envoyée a fait des marches et des patrouilles multipliées sans rien rencontrer. Ils ont certainement des partisans qui les instruisent de tout ce qui se fait et la récolte qui couvre la campagne les favorise. Je crois qu'il n'y aurait pas de meilleur parti à employer que de solder particulièrement six ou dix braves militaires pour ne faire autre chose que se déguiser et parcourir jour et nuit le pays que fréquente la bande et assurer une prime à ceux qui en arrêteraient ..."


Six jours après cette lettre écrite, ce ne sont plus seulement des vols, que le maire annonce au citoyen Boullet, c'est aussi un horrible assassinat : "Ces jours de deuil ou l'humanité n'avait qu'à s'envelopper d'un crêpe, renaissent pour notre malheureux pays. La nuit dernière, un meurtre horrible a été commis dans la commune de Cherrueix ; le citoyen Bru de Flouville vieillard octogénaire du village de la Haute Rue, à une demi lieue du bourg a été assassiné. Une poignée de brigands sont entrés chez lui, ils l'ont étranglé dans son lit. Il est dû sans doute à la bande que je vous ai signalée.
Je ne puis qu'applaudir aux moyens dont vous êtes dans l'intention de faire usage pour la détruire ; mais les campagnes sont déjà terrifiées et la fatalité vient toujours paralyser l'effet de nos mesures parce qu'elles ne sont ni conçues, ni exécutées avec assez de discrétion ..."

 

Le Mont Dol

 


La nuit même de ce jour où le maire de Dol écrivait la lettre qu'on vient de lire, eut lieu au Mont Dol une véritable catastrophe restée bien à tort dans l'esprit de la population doloise "l'affaire des demoiselles".


Ce fut dans la soirée du 5 thermidor huitième année républicaine ; une escouade de quinze gendarmes et volontaires nationaux commandée par le lieutenant Espérandieu, était partie en campagne à la recherche des brigands. Pour dépister les espions on avait affublé ces militaires de vêtements divers. Vers 9 heures, cette troupe bariolée arrive au village de la Mulotais chez le citoyen maire du Mont Dol, Provost. Il était absent depuis midi et au village de Vivret. Par ordre du chef deux domestiques vont à sa recherche. Ces estaffettes de retour disent qu'il n'est plus à Vivret, mais à Pont Léchard. C'était Provost lui-même qui prévenu par ses domestiques de ce qui se passait chez lui, leur avait dicté cette réponse mensongère.
Les troupiers, tout en mangeant et buvant aux frais du maître de la maison, pestaient contre l'absence prolongée du maître, quand tout à coup une bande de gens munis d'armes improvisées arrive brusquement dans la cour de la maison, Provost à leur tête.
Le maire de Mont Dol signifie à l'un des militaires venu en parlementaire reconnaître les assaillants, d'avoir à lui remettre son sabre ; pour toute réponse celui-ci le frappe de son arme sur la tête et sur les bras. Alors s'engage un combat acharné, deux soldats périssent, plusieurs sont blessés, le reste prend la fuite. L'acharnement des villageois avait été extrême et leur conduite après le combat fut barbare. L'un des blessés fut retiré tout ensanglanté de dessous un lit, sali de crachats au visage et mutilé. Tels sont les faits.


Le maire de Mont Dol fut suspendu de ses fonctions, enfermé à St-Servan et une instruction minutieuse fut ouverte. Les rapports militaires sont accablants pour lui, mais le maire de Dol, le sous-préfet de St-Malo et le préfet se portent fort de son honnêteté et rejettent sur un effrayant malentendu, cette catastrophe. Ils luttent avec une louable ténacité contre l'exaspération des militaires pour faire reconnaître l'innocence de leur administré ; leur enquête et la conduite subséquente du maire de Mont Dol confirment de point en point le récit de Provost que voici :


"... Les deux domestiques le trouvent chez Michel Moulinet au Vivret. Ils lui rapportent d'un air triste qu'il y a douze à quinze hommes chez lui habillés de différentes manières et inconnus qui le demandent. Il s'informe s'ils sont armés ; on lui répond qu'ils ont des sabres. La frayeur s'empare de lui, il dit "ce sont les brigands qui ont assassiné Flouville de Cherrueix, la nuit dernière, si j'ai la maladresse de m'en aller, ils vont m'en faire autant." Il renvoie ses domestiques : "Allez vous en dire aux hommes qui sont chez moi que vous ne m'avez point trouvé et que vous avez appris que j'étais à Pont Léchard." Les deux domestiques obéirent et de retour à la maison, ils firent la réponse convenue sur laquelle le détachement demanda si il y avait beaucoup de monde au village où le maire devait être.
Provost resté chez Moulinet délibère sur le parti qu'il avait à prendre, il lui vint plusieurs fois à l'idée de courir à Dol chercher du secours pour arrêter les prétendus brigands ; d'un autre côté il réfléchit que quand on serait de retour de Dol, on ne les trouverait plus et qu'étant sans armes à feu, en réunissant ses voisins et ses amis armés soit de fusils, de faulx, ou autres instruments défensifs, il pouvait les cerner et les arrêter. Ce dernier parti lui parut préférable ; il réunit donc les habitants du village du Vivret. Armés de fusils, pistolets, fourches et crocs à gerbes, il marche avec eux sur sa maison. Arrivé dans sa cour il feint de commander à ses hommes de porter les armes, pour intimider les prétendus brigands qui étaient dans la maison. Ceux-ci à ce bruit ferment la porte sur eux et les gens de la maison et la rouvrent aussitôt pour lâcher deux coups de pistolets à leurs assiégeants. Le citoyen Téré l'un de ces derniers s'approche et décharge dans la maison le coup du fusil dont il était armé. L'un des militaires déguisés et enfermés dans la maison demande alors si c'est le maire de Mont Dol ? le citoyen Provost répond : oui, je suis le maire de Mont Dol, et il demande en même temps à l'un des hommes déguisés s'il avait un officier et un mot d'ordre. Ce dernier répondit que son officier était dans une maison plus bas ; le citoyen Provost demanda à aller trouver cet officier, l'homme parlementaire y consent. Ils furent accompagnés d'une partie de l'escorte de Provost chez le nommé Jean Lebel où devait être cet officier. Ils ne l'y trouvèrent point, il n'y avait que les gens de la maison.
Provost voyant que cet homme l'avait trompé se confirma de plus en plus dans l'opinion qu'il était un brigand ; il lui demanda son sabre. Au lieu de le donner le prétendu brigand en déchargea deux coups au citoyen Provost, l'un sur la tête et l'autre sur la main droite. Alors l'escorte de Provost tombe sur l'agresseur de ce dernier, le hache à coups de sabre, de fourche, etc. ... Un combat meurtrier s'engage. Outre le premier volontaire massacré un second est tué sur la place, un autre a un bras cassé. Le citoyen Biolai, gendarme de Dol a l'épaule également cassée d'une balle, un gendarme de St-Servan est blessé, le surplus du détachement voyant que les armes n'étaient pas égales prend la fuite.
Les assaillants, toujours persuadés qu'ils avaient à faire à des brigands entrent dans la maison de Provost, y trouvent Biolai derrière une porte et un militaire caché sous un lit. Ils les lient. Provost les laisse à la garde d'une partie de ses gens et vient avec deux de ses voisins prévenir  à Dol. Il trouve le citoyen Delore commandant de la garde nationale et les hommes du détachement qui avaient fui. On s'explique : la fatale illusion du citoyen Provost se dissipe, il avait cru se battre avec des brigands ; il est reconnu qu'il s'est battu avec un détachement déguisé qui cherchait lui-même ces brigands."


Tel est le récit du maire de Mont Dol dont le sous-préfet et M. Villalard garantissent la parfaite loyauté républicaine, de plus il est établi que la lettre qui devait prévenir Provost de cette expédition sur le territoire de sa commune ne lui a pas été envoyée et qu'Espérandieu ne s'est pas fait connaître aux gens de sa maison parce que dit-il il avait ordre de ne pas le faire. Mais les militaires ne veulent admettre aucune erreur et menacent de mort Provost et les villageois qui l'ont soutenu. Malheureusement pour Provost une loi d'amnistie vint annuler toute la procédure et depuis, dans l'esprit simpliste du peuple, le maire de Mont Dol et les gens de Vivret sont demeurés les alliés et complices des Demoiselles : se battre contre les soldats de la République, être privé de ses fonctions de maire et poursuivi, pour ce méfait, puis amnistié, n'est-ce pas là, la situation d'un coupable ? Depuis ce jour, d'ailleurs, les Demoiselles n'ont plus été rencontrées nulle part.


Cependant dans la nuit du 9 au 10 brumaire an IX (1er novembre 1800) Julien Lemonnier, le meunier de Carfantain était assassiné dans son moulin. Ce crime fut le dernier exploit des chouans dans le canton de Dol.

P. DELARUE
Revue du Pays d'Aleth
Janvier 1906 - 3e année - Numéro 1