Descendance de Rouget de L'Isle

Existe-t-il des descendants directs de Rouget de Lisle ? Je ne saurais ni l'affirmer, ni le nier.
Mais la question est assez intéressante pour qu'on s'y attache quelque peu ...


En tous cas, s'il existe encore de ses descendants, ils sont assurément très peu nombreux ; ce qui peut sembler extraordinaire, Rouget de Lisle étant l'aîné d'une famille de huit enfants, donc cinq mâles et trois femelles (je demande pardon de cette expression, le Dictionnaire n'en mettant pas d'autre à ma disposition).

 

maison natale de Rouget de l'Isle

 


Voilà la liste de ces huit enfants, dont le père, Claude-Ignace Rouget, avocat au parlement à Lons-le-Saulnier, avait épousé Jeanne-Madeleine Guillande :
1° Claude Rouget, l'auteur de la Marseillaise, né le 10 mai 1760 ;
2° Marguerite-Claudine Rouget (1761-1812), non mariée.
3° Théodore-Hippolyte Rouget (1762-1817), qui fut commissaire de marine à Saint-Servan ;
4° Simonne-Christine Rouget (1763-?) ;
5° Jeanne-Monique Rouget -1766-1802) ;
6° Théodore Rouget (1768-?) ;
7° Claude-Pierre Rouget, dit le Batave (?), qui fut maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion d'honneur (1770-1833) ;
8° Marie-Joseph Rouget (1774-?).

 

Rouget_de_Lisle1


Rouget de Lisle, quoique l'aîné, fut le dernier survivant de ses sept frères et soeurs ; et de ses quatre frères, il semble que deux seulement étaient encore vivants en 1817 ; je m'appuie à ce sujet sur une lettre de Rouget de Lisle adressée à M. Camuset, avoué à Lons-le-Saulnier, le 24 novembre 1817, lettre ainsi analysée dans un catalogue d'autographes :
Très belle lettre, il y est question de la vente du domaine de Montaigu (qui appartenait à Rouget père) et des différends qui existent à ce propos entre lui et ses deux frères, le général Rouget et Théodore.
Quatre ans après, il semble que Mme Rouget mère vient de mourir, et que le général Rouget reste, avec Rouget de Lisle, le seul survivant mâle de la famille ; ceci m'est encore indiqué par l'analyse d'une autre lettre de ce dernier, du 27 avril 1821, adressée, comme la précédente, au même avoué Camusel, à Lons-le-Saulnier : "Lettre toute relative à la succession de sa mère et à des démêlés à ce sujet avec le général Rouget, son frère. Il parle de ses dettes et demande un à-compte sur la part qui lui revient." On voit qu'il n'est plus ici question que du général Rouget. Tous les autres mâls seraient donc disparus ?


Le seul descendant de Rouget de Lisle qui ait fait parler de lui est Amédée Rouget de Lisle, son neveu, qui intenta un procès victorieux à Fétis lorsque celui-ci, dans les sixième et septième volumes de sa Biographie universelle des musiciens, publiés en 1864, eut la malencontreuse et singulière idée d'attribuer la musique de la Marseillaise à Navoigille et d'en enlever la paternité à son véritable auteur. On sait le bruit qui se fit autour de cette affaire. Amédée était bien le neveu de Rouget de Lisle, mais qui était son père ? c'est ce que je ne saurais dire. En tout cas, il n'avait pas, je suppose, le droit légal de porter le nom de de Lisle (je n'entends soulever ici aucune question, et me tiens au seul point de vue du fait), aucun membre de la famille, autre que l'auteur de la Marseillaise ne s'étant fait appeler ainsi, on verra tout à l'heure pourquoi. Amédée Rouget de Lisle, ingénieur civil distingué et l'un des principaux rédacteurs du Dictionnaire des arts et manufactures, mort depuis longtemps déjà, avait une fille, Antoinette Mathilde Rouget de Lisle, née à Paris le 6 février 1841, qui, après avoir fourni au Conservatoire une carrière scolaire brillante, après avoir obtenu les premiers prix de solfège, de piano et d'harmonie, devint elle-même, à peine au sortir de l'école, professeur d'une classe de clavier, qu'elle abandonna en donnant sa démission en 1874. Elle avait épousé en 1866 M. Philippon, et plus tard, en secondes noces, devint Mme Hoffmann. Avait-elle un frère ? Je ne saurais le dire, ce que je sais, c'est que lorsque, le 14 juillet 1881, on inaugura avec une certaine solennité à Choisy-le-Roi, une plaque commémorative sur la maison où mourut le chantre de la Marseillaise, les journaux signalèrent la présence à la cérémonie de M. François Rouget de Lisle, dernier descendant de l'auteur de la Marseillaise. ...

 

chambre natale de Rouget de l'Isle


Certains ont dit et cru que le père de l'auteur de la Marseillaise avait porté lui-même le nom de Rouget de Lisle. Ceci est inexact, et j'en vais donner la preuve. Me trouvant, il y a quelque trente ou quarante ans, à Lons-le-Saulnier, à l'occasion de je ne sais plus quel concours ou cérémonie, j'eus l'honneur de recevoir l'hospitalité, une hospitalité vraiment écossaise, chez un homme charmant, avec qui je passai toute la soirée à causer de Rouget de Lisle, et d'une façon d'autant plus intéressante, que sa famille avait été liée jadis intimement avec la famille Rouget. Et pour me le prouver, il me fit très obligeamment un cadeau précieux, lequel consistait en un recueil de Chansons et airs sérieux et à boire des meilleurs auteurs modernes, comme il s'en faisait tant au XVIIIe siècle, un beau volume in-quarto oblong, dans sa reliure du temps, avec, sur la garde, cet ex-libris en un petit cartouche rectangulaire :

 

ROUGET



ce qui prouvait, entre parenthèse, que le père de Rouget avait une bibliothèque soignée et qu'il était amateur de musique, mais qu'il ne portait pas le nom de Rouget de Lisle.


Et voici comment mon hôte plein d'ammabilité, me fit connaître la tradition qui se rapportait au nom adopté par l'aîné des fils de Rouget. Son père possédait aux environs de Lons-le-Saulnier, à Montaigu (comme on l'a vu par les fragments de lettres citées plus haut), un domaine qu'on appelait le domaine de l'Isle, parce qu'il était traversé par un cours d'eau au milieu duquel se trouvait une sorte de petit îlot. Or, on sait qu'au XVIIIe siècle, c'était une coutume assez répandue, que l'aîné d'une nombreuse famille fit une adjonction à son nom pour le différencier de ses frères plus jeunes. C'est ainsi que, se conformant à l'usage, Claude Joseph Rouget, adoptant le nom du domaine paternel, le domaine de l'Isle, se fit appeler Rouget de l'Isle, dont on a fait, depuis, sans doute à tort, Rouget de Lisle. Je répète que je tiens ce récit d'un habitant de Lons-le-Saulnier, dont la famille était dans le pays depuis plus d'un siècle et était liée d'intimité avec la famille Rouget. Je n'en saurais dire davantage.

ARTHUR POUGIN
L'Intermédiaire des chercheurs et curieux
N° 1454
Vol. LXXV
1917