JEAN JACOB 3

 

Portrait de Jean Jacob
de Jean-François Garnerey
Jean Jacob est représenté âgé de 120 ans.
La tradition prétend que la Reine avait fait peindre ce portrait pour le placer dans ses appartements.
Ce portrait a été donné à la bibliothèque par M. Goupin qui le tenait de la famille à laquelle il avait été remis par Marie-Antoinette.

 

VIE DE JEAN JACOB
VIEILLARD DU MONT-JURA
AGÉ DE 120 ANS,
Pensionné de Sa Majesté, à laquelle il a été présenté depuis peu, ainsi qu'à l'Assemblée Nationale.

Où les faits parlent, il faut que l'incrédulité se taise.

Au physique comme au moral, s'il existe un être intéressant pour l'homme, c'est son semblable, & sur-tout celui qui a fourni une carrière aussi longue que Jean Jacob.
Mille questions se présentent à la fois pour savoir comment il a vécu pour se conserver jusqu'à son âge, au milieu de tant d'ennemis qui assiègent notre vie.

Voici ses réponses à toutes les interrogations ostensibles.
Peu de passions irritantes, beaucoup d'exercice, jamais d'excès ; mais la gaieté, la joie & la santé qui suivent le travail, & une bonne conscience ; point de soucis ; autres que ceux qui sont inséparables des pères de famille, & qui sont fort adoucis par la foi à la Providence : au surplus, jamais de Médecin ni de médecine. Voilà quelle a été toute ma science, & tout l'art que j'ai mis à conserver mes jours jusqu'à ce moment.

Né sous le chaume, sans aucun bien de patrimoine, j'ai subi le sort des infortunés, c'est-à-dire, que ma vie a été assujettie à de forts travaux ; mais l'habitude en avoit adouci presque toutes les peines ; en un mot, j'étais infatigable. Tantôt Journalier, travaillant à la terre, tantôt Bûcheron ou Berger, je m'endurcissois à toute sorte de fatigues, & souvent à la faim & à la soif même ; ce qui sans doute a contribué à me former un tempérament invulnérable aux maladies & à tous les vices destructeurs. Jeunes gens qui m'interrogez, si vous voulez vivre longuement, faites de même.
Le conseil est bon, il seroit salutaire ; mais il faut des situations données pour mettre à profit ces préceptes. Ainsi ne nous plaignons pas de vivre peu, si nous vivons bien. Ce ne sont pas la quantité d'années plus ou moins nombreuses que nous restons sur la terre, qui nous donnent droit à la reconnoissance de nos semblables ; mais bien l'emploi que nous faisons de nos momens ; car, comme l'a fort bien observer l'illustre Citoyen de Genève, tel a végété cent ans, qui n'a pas vécu une heure. Certes, cette citation n'est pas faite pour que l'on en fasse l'application à notre Héros, puisque celui qui travaille, mérite bien de la Société : or, Jean Jacob est recommandable de ce côté, il mérite d'autant mieux nos hommages, que c'est aux travaux de première nécessité qu'il a toujours travaillé.
Beau comme l'amour, chaste comme Joseph, jamais cet honnête paysan ne voulut de plaisir illicite. Vif, pétulent, emporté même, il abondoit en son sens, lorsqu'il le croyait juste. Ainsi il fut dans sa famille un maître sévère, poussant la probité jusqu'à maltraiter rigoureusement une de ses filles pour quelques pommes ramassées sous les arbres d'un verger de son voisinage. Sensible toutefois, il pleura beaucoup ses deux femmes. La perte de la dernière sur-tout l'affecta si vivement, qu'il fut plusieurs jours sans vouloir rien prendre. Il avoit 119 ans lorsqu'il perdit cette dernière compagne, avec laquelle il avoit vécu 56 années & quelques mois.
D'onze enfans que ce Patriarche a eus de ses deux femmes, il ne lui en reste que trois, dont deux garçons & une fille. Celle-ci est un exemple de piété filiale ; elle sert son père avec tout le respect, la déférence & la patience que le zèle met à tout ce qu'il fait ; car le bon-homme n'est point endurant ; il faut que toute chose soit faite ponctuellement & à sa fantaisie, sans quoi il se fâcheroit.
Ce vieillard, le plus beau & le plus frais qu'il y ait peut-être jamais eu au monde, a conservé quelques restes de passions viles, & quelques-unes de louables. Il est colère ; il aime la vie & l'argent ; il s'emporte donc encore quelque fois ; n'aime pas être appellé vieux ; il ne confie ses poches à personne ; du reste, il est reconnoissant, comme le sont tous les bons coeurs ; ainsi il parle avec effusion de ses bienfaiteurs.
Il est aveugle & il a l'ouïe dure ; mais il n'est pas chauve, & ses cheveux ne sont pas encore tous blancs ; il est peu voûté ; il marcheroit avec facilité, sans un accident qui lui est arrivé il y a 11 ans ; une cuisse cassée, & à laquelle on n'a pas osé faire l'opération nécessaire, est cause qu'il se sert de béquilles.
Depuis grand nombre d'années, ce vieillard est pensionné des Rois des François, de la somme de 100 liv ; de plus, Madame de Lauraguais, Seigneur de son endroit, lui faisoit donner vingt mesures de bled, que des envieux lui ont subtilisé en grande partie ; c'est une injustice bien criante ; aussi  le bon-homme dit-il souvent : si le Roi savoit que des coquins me frustrent de ce que la générosité fait donner, il les feroit bien punir.

Jean Jacob est bon Catholique, mais avec la foiblesse des ignorans. Selon lui, le monde est peuplé de loups-garoux, de sorciers, de magiciens & de revenans ; donc, pour chasser ces Messieurs, & avec eux tous les diables, il porte plusieurs  "agnus" à la boutonnière, & il récite souvent des prières pour leurs interdire toutes mauvaises inspirations. Au demeurant, ce vieillard jouit de la plus excellente mémoire, puisque dans le voyage qu'il vient de faire, il demandoit à loger, au bout de 102 ans, dans les auberges où il avoit fait halte dans un voyage qu'il avoit fait à Paris à l'âge de 18 ans. Il dort, boit & mange bien, pour l'ordinaire, il fait cinq ou six repas, & toujours ils sont arrosés d'un couple de verres de vin chaque ; ses autres fonctions se font également bien, quoiqu'il y ait quelquefois jusqu'à huit jours d'intervalle.

Ce doyen du genre humain n'est à Paris que depuis environ un mois. Il a été présenté au Roi & à la Famille Royale, dont il a reçu l'accueil le plus flatteur. L'Assemblée Nationale a voulu le voir aussi, & lui a rendu un bel hommage, en se levant à son apparition, selon l'Arrêté qui en fut fait sur le champ. Messieurs les Députés ont ensuite voté pour une souscription en sa faveur : souscription qui mettra vraisemblablement le père & la fille à leur aise, & leur donnera les moyens d'être reconnoissans envers ceux qui ont donné tous leurs soins à leur bien-être.

J'ai déjà dit que la fille est un modèle de piété filiale ; mais je n'ai pas dit qu'un Chirurgien du pays, qui m'a paru aussi sage qu'éclairé pour bien conduire le vieillard, étoit dévoué à cette famille, & qu'il est à Paris avec elle, ainsi qu'un neveu du Patriarche.
Ils sont tous logés près la Comédie Italienne, rue de Marivaux, n° 7, à l'entresol.

PAR M. JEAN PITHOU.
Paris - 1789

jean jacob 120 ans



JEAN JACOB
Agé de 120 ans
Né à Sarsie au Mont Jura le 10 novembre 1669,
a eu l'honneur d'être présenté au Roi à la Famille Royale,
le 11 octobre 1789 et le 23 à l'Assemblée Nationale.
Le Tableau original de cette Gravure a été accepté par cette Auguste Assemblée
et déposé dans ses archives le 3 décembre suivant.



Jean Jacob naquit à Sarsie, dans les montagnes du Jura, contrées où l'on voit de la neige à-peu-près sept mois de l'année, le dix novembre mil six cent soixante-neuf. Il habita, presque sans interruption, pendant cinquante ans, les lieux de sa naissance ; au bout de ce temps, il les quitta pour vivre dans une atmosphère moins froide. Le père de Jacob, pauvre fabricant de seaux de sapin, n'en a pas moins vécu, au rapport de celui-ci, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-seize ans. Quant à sa mère, on n'a pu savoir jusqu'où elle avait poussé sa carrière, et tout ce qu'il en disait lui-même, c'est qu'il n'avait que douze ans quand il la perdit.


Sa nourriture, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, ne fut composée que de pain d'avoine, d'orge et de fèves, de bouillie de farine de maïs, faite à l'eau et au sel ; et sa boisson d'eau pure et de petit-lait : on sait aussi que dans ces montagnes, un morceau de fromage est le seul mets dont les pauvres habitans assaisonnent leur pain grossier. Comme Jacob était fort, leste et industrieux, il fut choisi par M. de Beaufromont, pour être envoyé en commission à Paris. A son retour, il fut admis au nombre des domestiques de peine de la maison de son patron ; il vécut alors d'une manière plus substantielle, et sur-tout il but du vin, boisson pour laquelle il marqua d'ailleurs, tous le reste de sa vie, une grande prédilection. Au bout de six ans, il s'affranchit de la domesticité, pour se livrer à la tyrannie de la misère ; il se maria, et depuis cette époque jusqu'à l'âge de cent ans, il mena constamment une vie extrêmement frugale, pénible et dure : enfin, Jacob fut toujours pauvre, mais il fut laborieux ; à cent ans seulement, il prit d'un peu d'aisance. La vie ordinaire d'un homme ne suffit donc pas pour le placer au-dessus du besoin ! Et encore, d'où lui vint cette aisance au pauvre Jacob ? d'une obstination de la nature à le montrer aux yeux de ses semblables, et peut-être à les faire rougir de sa pauvreté. Centenaire, il obtint du prince une pension de quatre cents francs, et un habillement  de drap qu'on renouvelait tous les trois ans.

L'activité et l'industrie sont presque inséparables de l'aptitude que chacun apporte au travail. Jacob, bien conformé, le plus fort comme le plus ingénieux de tous ceux de sa classe, fut toujours très-laborieux ; il passait dans le pays pour l'ouvrier le plus actif et le plus intelligent. Le genre de ses occupations a pour ainsi varié, comme les différentes phases de sa vie ; il a été successivement domestique, cultivateur, journalier, bûcheron et berger, et n'a cessé de mettre à contribution les forces dont la nature l'avait pourvu, qu'à l'âge de cent six ans, époque à laquelle il eut la cuisse cassée d'un coup de pied de mulet. Cet accident lui ôta totalement la faculté de travailler, sans lui ôter néanmoins le besoin d'exercer ses membres accoutumés depuis si long-temps à le servir ; il se promenait encore beaucoup à l'aide de béquilles. Il aimait l'air libre ; et malgré son infirmité, il n'était pas rare de le trouver étendu sur la pierre brute, et endormi, exposé à toute l'ardeur d'un soleil brûlant. Toute sa vie il s'était couché de bonne heure et levé matin ; cette habitude ne l'abandonna jamais, pas même dans l'extrême vieillesse.

On ne peut être mieux constitué au physique que ne l'était Jean Jacob ; à la beauté de toutes les formes humaines, il joignait une physionomie mâle, une démarche assurée, un port libre. Il avait cinq pieds six pouces de hauteur, des membres bien conformés, et dont les muscles fortement prononcés, annonçaient une force athlétique. Une belle tête, ornée d'un superbe coloris, et que les rides n'avaient presque point sillonnée (puisqu'il n'y en avait pas une au front, même dans l'extrême vieillesse), surmontait de larges épaules, et une poitrine ample et bien effacée. Il était pour ainsi dire, idolâtre de la propreté ; tous les jours il se lavait les mains et la figure à l'eau froide, quelque temps qu'il fit, et très-souvent les pieds ; ces habitudes ne le quittèrent qu'avec la vie. Il soignait beaucoup ses cheveux ; ceux-ci couvraient encore, à sa mort, la plus grande partie de son crâne, et n'étaient que grisaillés ; il se faisait régulièrement faire la barbe, et presque toujours à l'eau froide.

Il n'est jamais parvenu à ses contemporains qu'il se fût livré à aucune espèce de débauche, ni qu'il eût contracté aucune maladie anti-sociale. Il aimait cependant beaucoup la compagnie des femmes, se plaisait aux propos gaillards, et en tenait assez souvent lui-même ; mais il avait toujours habité les champs, comme nous l'avons dit. Son corps, accoutumé à la dureté du climat de sa naissance, ne se trouva cependant pas mal d'habiter les vallées moins froides du Jura ; il est vrai qu'il n'a passé la plus grande partie de sa longue vie qu'à environ dix lieues au sud de Sarsie, sa patrie, où l'on remarque de rians côteaux et d'assez vastes plaines.

Tant que Jacob n'eut pas atteint sa centième année, il brava pour ainsi dire toutes les intempéries. Habituellement vêtu de toile grossière, souvent en lambeaux, il n'était couvert depuis le printemps jusqu'à l'automne, que d'une simple culotte de toile et d'une chemise, et marchait les pieds nus, à-peu-près dans toutes les saisons. Passé cet âge, il parut craindre le froid ; il se couvrait alors beaucoup, et il garda jusqu'à son dernier terme, l'habitude de porter un bonnet de laine, qu'il ne quittait pas même l'été.

Jamais, suivant lui, il n'éprouva de maladies graves ; les dérangemens de sa santé se bornèrent à quelques maux  de tête passagers, ou autres légères incommodités ; les plus sérieuses lui étaient d'ailleurs toujours venues d'un peu d'intempérance, car il était très-gros mangeur, ce qui lui occasionnait par fois des vomissemens. Au reste, jamais les ministres d'Esculape n'avaient été mandés à son secours, qu'à la cent sixième année de son âge, pour la réduction de la fracture de sa cuisse.

Ce beau vieillard a conservé pendant un siècle l'usage de tous ses sens ; il perdit ensuite et successivement, d'abord l'ouïe, puis la vue ; et néanmoins à cent vingt ans, il lui fut rendu une parti du premier sens, au moyen d'une injection détersive faite dans une des oreilles, de manière qu'à cette époque même il fut possible de se faire entendre et d'obtenir de lui les réponses les plus saisissantes et les plus sensées.

Quoiqu'il eût éprouvé à diverses reprises, quelques douleurs de dents, et qu'il en eût perdu à différentes époques de sa vie, cependant il lui en restait encore onze quand il mourut, dont sept molaires, deux canines et deux incisives. Il est vrai qu'il lui en avait poussé quatre molaires, à l'âge de soixante-dix ans ; mais celles-ci ne l'abandonnèrent plus, il les emporta dans la tombe.

Jean Jacob a été marié trois fois. De sa première femme, il a eu quatre enfans, dont trois moururent fort jeunes ; le quatrième se maria, et mourut à l'âge de soixante-neuf ans. On connaît aujourd'hui trois enfans de ce dernier, dont deux garçons et une fille ; deux de ceux-ci sont mariés ; ils ont des enfans, dont le plus jeune n'a pas moins de quarante ans. La seconde femme de Jacob lui donna deux enfans ; l'un mourut dans l'adolescence, et l'autre alla chercher un tombeau au champ de l'honneur. Enfin, il eut de sa troisième et dernière femme trois enfans, deux filles et un garçon ; deux vivent encore ; la fille qui est mariée et sans enfans, est à-peu-près âgée de cinquante-cinq ans. Quant au garçon, il était à Paris en 1789, où il étoit venu de Nantes, exprès pour voir son père ; il avait alors trente-six ans, et annonçait la meilleure constitution. Ce jeune homme était beau, leste, vigoureux, et de la plus belle carnation. La comparaison de l'acte de naissance du père et du fils, prouva que le premier avait fait les frais de cette belle production, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

SA MAJESTÉ LOUIS XVILa réputation du centenaire Jacob étant, comme nous l'avons dit, parvenue aux oreilles du prince, il lui fut assigné une pension de quatre cents francs, et un habillement de drap bleu complet, qui était renouvelé tous les trois ans. Il jouit vingt ans de cette marque de la bienveillance de Louis seize ; ce qui lui avait donné de l'aisance, et sur-tout ce qui avait accru sa célébrité. De toutes parts on rendait au vieillard des visites de curiosité, lesquelles ne manquèrent jamais d'augmenter son bien-être par quelques libéralités. Il conserva toujours de l'embonpoint, une très-bonne mine, de la mémoire et beaucoup de gaieté. Une visite arrivait-elle ? Jacob débutait par quelques tasses de vin, chantait une chanson gaillarde, et finissait par conter aux auditeurs, une histoire qui n'avait pas moins d'un siècle. Chacun s'empressait alors de doubler encore sa joie par de l'argent ; le vieillard l'aimait beaucoup, ainsi que le vin et le tabac ; de celui-ci, il n'en donnait jamais à personne, mais en prenait volontiers de celui des autres. Quoique réduit presque à la simple vététation, il végétait encore avec plaisir, et il a conservé jusqu'à sa dernière heure trois passions, qui sans doute sont les plus vivaces, la vanité, la colère, et l'amour de l'argent ; mais il y joignait la reconnaissance.

Jacob était dévot ; il priait régulièrement soir et matin, et même une grande partie de la journée ; il a porté pendant long-temps, pendue à son habit, une croix à laquelle il avait une dévotion particulière et la plus grande confiance ; mais il joignait à cela beaucoup de superstition. Il croyait sérieusement aux revenans, aux sorciers, à l'apparition des spectres, des fantômes ; cependant il n'était pas peureux. Très-irascible, il n'aimait pas à être plaisanté ; il s'emportait même jusqu'à la colère. Au reste, il assaisonnait tous les contes qu'il faisait, de bons mots très-piquans qui ne manquaient jamais de répandre la gaieté dans l'esprit de ceux qui l'écoutaient.

La révolution commençait ; un autre ordre de choses se préparait, chacun voulait en tirer parti. Ce furent sans doute quelques motifs semblables qui poussèrent les parens de Jacob à l'engager d'entreprendre, pour la seconde fois, le voyage de Paris. (Il y avait cent deux ans qu'il l'avait fait pour la première : il ne paraissait rien avoir oublié de ce qu'il avait alors observé ; il citait jusqu'aux noms des auberges où il avait été bien traité.) Le voilà dans la capitale. Le onze octobre 1789, il fut présenté au roi ; celui-ci dut sans doute voir avec attendrissement le sujet de Louis quatorze, de Louis quinze et de Louis seize. Le vingt-deux du même mois, il fut annoncé à l'assemblée nationale, ce qui donna lieu à la délibération suivante de la part de cette assemblée.

"M. le Président a demandé à l'assemblée, si elle voulait recevoir et donner place, à sa séance, au vieillard de cent vingt ans, du Mont-Jura, dont elle avait agréé les hommages dans la séance d'hier. L'assemblée y a consenti, et a même approuvé la proposition qui a été faite, que les membres de l'assemblée se levassent à son entrée dans la salle, pour témoigner leur respect pour la vieillesse. Il a été proposé que les membres de l'assemblée votassent une souscription en faveur de ce vieillard ; l'assemblée a applaudi unanimement à cette proposition, et MM. les trésoriers ont été chargés de recevoir de MM. les secrétaires des différens bureaux, le produit de cet acte de bienfaisance."

(Extrait du procès-verbal de l'Assemblée nationale, du vendredi vingt-trois octobre 1789.)

Jean Jacob ne survécut qu'environ trois mois à toutes ces démonstrations de curiosités, de respect, de bienveillance et d'intérêt ; il mourut le 29 janvier 1790, rue de Marivaux, N° 7, après avoir reçu les consolations de la religion de M. Poupard, curé de St Eustache, alors confesseur du Roi. Le vieillard n'éprouva aucune espèce d'agonie, il s'éteignit sans secousse, comme une mèche qui manque d'aliment. Il fut propre jusqu'au dernier moment, et ne souilla pas même son lit du moindre excrément. Le pouls des vieillards est presque toujours intermittent ; le sien ne le fut jamais ; plusieurs médecins de Paris le visitèrent dans les derniers moments de sa vie, et aucun ne découvrit la plus légère irrégularité dans les pulsations de ses artères. Jacob avait enfin, quand il quitta sa demeure terrestre, cent vingt ans, deux mois et vingt jours. Son inhumation fut brillante et solennelle : le curé de St Eustache, à la tête de quatre-vingts prêtres ; quarante flambeaux portés par autant d'enfans de choeur ; la garde nationale ; des filles de Saint-Thomas ; plusieurs personnes de marque ; tel fut le cortège pompeux qui, le 30 janvier, à neuf heures du soir, accompagna Jean Jacob à son dernier asile ; son corps fut ensuite déposé dans le tombeau en bronze, destiné à recevoir les dépouilles mortelles des princes.

Extrait :
Le Conservateur de la Santé
journal d'hygiène et de Prophylactique
Friedrich Melchior Freiherr von Grimm
1813

vers pour le vieillard âgé de 120 ans

 

Dans l'automne de 1785, Madame Elisabeth apprend par M. Perrenay de Grosbois, premier président de la cour des comptes, à Besançon, qu'il existait à Montfleur, bailliage d'Orgelet, dans le Jura, un vieillard du nom de Jacob (Jean), né à Sarsie le 10 novembre 1669, et par conséquent âgé de cent seize ans, n'ayant pour subsister que le faible produit du travail de sa fille, déjà fort âgée elle-même. Madame Elisabeth en informe M. de Calonne, le contrôleur général des finances, qui, éclairé sur la vérité de ces faits par l'intendant de Franche-Comté, les porte à la connaissance du Roi. Le centenaire reçut peu de temps après une gratification extraordinaire de douze cents livres et une pension viagère de deux cents livres ; mais il ne sut jamais à quelle initiative ce don royal était dû. Ce vénérable vieillard eut l'honneur d'être présenté au Roi et à la famille Royale, le 11 octobre 1789, et le 23 à l'Assemblée Nationale.

Extrait de :
La Vie de Madame Elisabeth, soeur de Louis XVI
Volume 1/2
de Alcide de Beauchesne

L'air que l'on respire en Champagne, est certainement bon, et l'on peut s'en rendre compte, en lisant le petit volume publié à Reims, sur les centenaires du département de la Marne ; l'auteur M. A. Lhote, est à sa 2e édition, augmentée, qui se vend chez Matot-Braine, rue du cadran St-Pierre à Reims. Le nombre des centenaires y est assez considérable pour prêter attention à ce volume. A ce propos, voici un centenaire dont il a été fait un portrait, et une réclame très curieuse malgré la date (1789) :
"Portrait du vieillard du Mont-Jura, âgé de 120 ans, présenté à l'Assemblée nationale, le 23 octobre 1789 et dont le tableau original peint par Garneray a été accepté de l'auguste Assemblée ; et placé dans ses archives.
Ce portrait gravé en couleur par Janinet, se vend au profit du vieillard, chez l'auteur, rue St-André des Arcs, n° 125 ; et chez le vieillard, qui se voit à toute heure, rue de Marivaux, près du Théâtre Italien, n° 7. Le prix est de 3 livres, et en noir ou en bistre, une livre dix sous. Le publique ne peut que s'intéresser à ce portrait qui se vend au profit du vieillard lui-même, sa figure est vraiment belle."
AD. VARIN, graveur.
Nous avons sous les yeux une épreuve de cette gravure. Les mentions spéciales au centenaires, indiquées par M. A. Varin ne s'y trouvent pas, et si, par lui-même, le sujet se rattachait à la Champagne, nous aurions inséré une notice sur l'estampe et sur le "vieillard", né à Sarsie, au Mont Jura, le 10 novembre 1669.

Revue de Champagne et de Brie
1879/07

Détails portrait de Jean Jacob