LES CARTES DE SOUS

Pendant la première moitié du XIXe siècle, en particulier sous le règne de Louis-Philippe, certaines maisons payaient leur personnel au moyen de bons de billon, appelés "cartes de sous".
Ces bons, imprimés sur parchemin pour résister à l'usage, étaient émis par les négociants au détail auxquels leur commerce amenait beaucoup de monnaie de bronze, achetés contre or ou argent - avec prime - par les industriels et remis le jour de la paye aux ouvriers, qui en allaient ensuite toucher le montant.
Ce système procurait un certain bénéfice au patron et n'avait généralement, pour le porteur, que l'inconvénient de lui occasionner une course. Cependant, lorsque ce dernier, ainsi payé en sous, avait à faire un versement dépassant la somme de billon légalement acceptable, il était obligé, à son tour, d'acheter de l'or ou de l'argent chez un changeur, moyennant un droit qui s'élevait à dix sous par cinquante francs, douze ou quatorze sous par cent francs, ce qui diminuait d'autant son salaire.

 

carte de sous



Comme on le voit sur la carte ci-dessus reproduite, on était parfois prié de ne pas se présenter le samedi, jour de grand marché, d'encombrement des magasins ; certains émetteurs stipulaient même l'exclusion de ce jour ; mais la loi autorisait à passer outre et à exiger le remboursement de ces titres essentiellement "au porteur".
Des patrons donnaient aussi, en guise de paiement, des factures à présenter chez les clients. Cette démarche n'était pas toujours agréable et il arrivait qu'on en revenait les mains vides, bien qu'il soit supposable que l'on choisissait pour cela les créances les plus sûres.
Ces coutumes sont caractéristiques de l'esprit d'économie de la bourgeoisie de l'époque, tirant parti de tout, liardant sur tout et trouvant moyen d'édifier des fortunes à l'aide de petits gains accumulés, de petits moyens répétés avec une inlassable patience, sans que ceux qui les employaient en soupçonnassent même la mesquinerie et le caractère vexatoire.

LOUIS MORIN
La Révolution dans l'Aube
Bulletin d'histoire moderne et contemporaine
1911 (T3) - 1912 (T4)