DÉPLORABLE MÉPRISE

Il est des hommes sur lesquels semble peser une cruelle fatalité. Celui dont nous voulons parler en est un exemple bien affligeant. Très jeune encore, il a éprouvé ce que le sort peut avoir de rigueurs les plus affreuses. Nous nous abstiendrons de réflexions ; elles se présenteront d'elles-mêmes à l'esprit du lecteur au simple récit des faits.


mousseAnge-Lucien Duclos-Legris, natif de Châteauneuf (Finistère), à peine âgé de 20 ans, est marin de profession, classé au quartier maritime de Quimper. Il a perdu son père et sa mère ; il n'a plus qu'une soeur et une aïeule maternelle qu'il a perdues de vue depuis quelques années.
Après avoir embarqué d'abord comme mousse, et en dernier lieu comme matelot à 24 fr., et successivement, depuis 1823, sur la goëlette du Roi la Béarnaise, sur la frégate la Galathée, sur le brick marchand de Dieppe la Georgette, sur la gabarre le Chameau, sur le trois mâts marchand le Melayo ; après avoir été engagé dans le troisième équipage de ligne, à Brest, en novembre 1825, et en être sorti huit mois après par suite d'une blessure qu'il avait reçue au ventre, il débarque du Melayo à Marseille, le 28 octobre 1827. Il reçoit dans cette ville une feuille de route pour se rendre à Quimper et une somme de 410 fr. soit pour indemnité, soit pour conduite.


Le 10 novembre 1827, il arrive à Lyon, où il loge à l'auberge d'un sieur Perrachon, à la montée du Grillon, n° 12. Il montre sa feuille de route à cet aubergiste, qui la prend pour l'inscrire sur son registre et la lui rend ensuite. Deux jours après, sortant du théâtre, sur la place des Terreaux, il a une rixe avec un militaire ; des agens de police surviennent ; le militaire s'enfuit ; Duclos est arrêté et conduit à l'hôtel-de-ville. Là, il s'aperçoit qu'on lui a coupé, avec des ciseaux, la poche de son gilet, et qu'une bourse qui contenait 180 fr. lui a été ainsi volée. Le lendemain, 13 novembre, il est interrogé à la mairie ; on lui demande s'il a des papiers. Il répond avec assurance, cherche dans la poche de sa veste et ne trouve plus sa feuille de route qu'il présume avoir perdue dans la rixe de la veille au soir. Alors Duclos est suspecté de vagabondage ; il est mis à la disposition de M. le procureur du Roi et transféré dans la maison d'arrêt. Un nommé Mignot, qui se trouvait là sous la prévention de vol, croît reconnaître Duclos comme forçat évadé de Toulon. Le malheureux jeune homme s'en défend. Grande rumeur dans la prison. L'autorité est instruite. On s'informe à Toulon et dans les autres ports maritimes du royaume, s'il existe un forçat évadé du nom de Duclos. Les renseignemens obtenus sur ce point sont négatifs ; mais reste, dans la position équivoque de Duclos, le caractère de vagabondage aux yeux de la loi : il est jugé pour ce délit par le Tribunal correctionnel de Lyon et condamné à trois mois de prison qu'il subit.


A l'expiration de cette peine, Duclos est conduit par mesure de police à Paris. Arrivé dans cette ville, il y est amené à la préfecture de police ; c'était en mai 1828. Il passe sous les yeux de divers individus, parmi lesquels deux forçats libérés déclarent le reconnaître pour être Jean-Louis Sautel, forçat évadé du bagne de Toulon. L'un de ces individus ajoute même y avoir été accouplé avec lui.


Il existe en effet un nommé Jean-Louis Sautel, détenu au bagne de Toulon sous le n° 17,742, natif de Nîmes, condamné, le 28 février 1822, par la Cour d'assises du Gard, à six ans de travaux forcés, pour vol avec effraction et escalade, évadé une première fois le 11 juin 1824, repris le même jour ; condamné, par jugement du Tribunal maritime spécial de Toulon, du 11 septembre suivant, à trois ans de prolongation de peine, et évadé la seconde fois le 28 février 1828 ; repris à Septême (Bouches-du-Rhône) le 13 mars 1829, et ramené le 7 mai suivant à Toulon, où il doit être jugé prochainement à raison de cette seconde évasion.


Revenons à Duclos.


Par suite de la déclaration des deux individus qui, à Paris, prétendent reconnaître en lui Sautel, on prend au ministère de la marine un extrait de l'arrêt de condamnation de Sautel et le signalement de ce dernier. On compare ce signalement à celui de Duclos, et on se fortifie dans la pensée que ce doit être là Sautel.


Voici les circonstances de cette comparaison qui ont donné matière à l'erreur :
Les cheveux de l'un et de l'autre sont à peu près de la même couleur. Sautel est désigné comme ayant le teint blême ; Duclos a la peau blanche et peu colorée. Tous deux ont une cicatrice sur le front, au-dessus de l'oeil droit ; mais celle de Sautel est légère et horizontale : celle de Duclos est plus marquée et perpendiculaire. Sautel a une cicatrice sur le ventre ; Duclos en a une au même endroit ; c'est celle de la blessure à raison de laquelle il est sorti des équipages de ligne. Sautel a deux autres cicatrices à la jambe gauche vers la cheville ; on trouve aussi deux cicatrices à la jambe gauche de Duclos, dont l'une au bas de la jambe et sur le devant, l'autre plus élevée et vers le mollet, résultant d'un coup de pied qui lui fut donné à Lyon par le militaire avec lequel il s'est battu. Sautel est tatoué au bras gauche, portant l'image d'un saint-sacrement ; Duclos est tatoué au même bras, sous la figure d'une espèce de piédestal.


Maintenant voici les différences qui existent entre les deux hommes ; elles sont plus remarquables que les apparences de leur identité, et il est bien étonnant qu'on n'y ait pas pris garde lors de cette fatale méprise :
Duclos n'avait alors que 19 ans ; encore aujourd'hui, et malgré tout ce qu'il a souffert, on juge  aisément en le voyant qu'il ne peut pas avoir plus de 20 ans, tandis que Sautel en a 26. On savait, par l'arrêt de condamnation de ce dernier, qu'il avait été jugé en février 1822, de sorte que Duclos n'aurait eu à l'époque de cet arrêt que treize ans, et à cet âge il n'aurait pas été possible qu'il fût condamné aux fers.
On voyait bien, il est vrai, sur le signalement de Sautel et sur la figure de Duclos, qu'ils étaient l'un et l'autre sans barbe ; mais il était facile d'observer que si le premier n'avait probablement pas de barbe lors de sa condamnation, il pouvait très naturellement en avoir six ans plus tard.
La taille de Sautel est d'un pouce et demi plus haute que celle de Duclos ; le premier est plus gros que le second ; celui-là a une figure pleine et ronde, le nez court ; celui-ci a la figure maigre et longue, le nez long ; Duclos y voit très bien de ses deux yeux ; Sautel est affecté d'un taie à un oeil, et n'y voit pas du tout de ce côté : il est vrai, toutefois, que cette infirmité pourrait ne lui être survenue que depuis sa condamnation, car son signalement d'alors n'en parle pas.


Malgré tout ce qui pouvait les distinguer l'un de l'autre, malgré les protestations de Duclos, ceux qui l'avaient flétri du nom de Sautel, n'en persistent pas moins dans leur déclaration. On le conduit au ministère de la marine ; on lui demande des renseignemens ; tous ceux qu'il donne sont trouvés exacts et s'appliquent bien au marin Duclos, inscrit dans les registres. Mais les agens de police qui l'accompagnaient, habitués à voir les ruses des misérables qui cherchent à échapper à l'action des lois, prétendent ne rien trouver d'étonnant à ce que le força Sautel eût pu connaître un marin du nom de Duclos, et voulût se faire passer pour ce marin.
L'infortuné jeune homme, frappé de stupeur, éprouve, à l'hôtel de la marine même, une attaque de nerfs dans les convulsions de laquelle on ne crut voir qu'un jeu de sa part. Les forçats libérés s'obstinent à reconnaître en lui Sautel. Malheureusement cette version l'emporte ; son destin devait s'accomplir.


Dès lors, Duclos est conduit à Bicêtre où il est traité, quant à la surveillance exercée à son égard, comme un grand scélérat. Il y est resté environ dix mois et pourtant, vers le mois de novembre dernier, une chaîne en est partie pour Toulon d'où l'on savait que Sautel s'était évadé. Il écrivait parfois à ses parens ; mais il n'a jamais reçu de réponse. Ses lettres ne seraient-elles pas parvenues à leur adresse ?
Le 21 avril dernier, on fait à Bicêtre l'opération ordinaire pour y former la chaîne des forçats qui devaient être conduits à Toulon, c'est-à-dire que tous les malfaiteurs destinés à faire partie de cette chaîne y sont ferrés ; le collier en fer qui fut mis au cou de Duclos, et la chaîne qui en dépendait, étaient plus forts que pour les autres, attendu qu'on se méfiait davantage de lui, et qu'il était, en style de la chaîne, recommandé comme forçat déjà évadé deux fois, et pouvant s'évader encore. Le 22 avril, la chaîne est partie de Paris, et est arrivée à Toulon le 20 mai dernier. On se souvient que déjà le 7 du même mois, le véritable Sautel était rentré au bagne. Duclos subit les épreuves ordinaires ; il est déferré, dépouillé de ses vêtemens, lavé, couvert de la casaque rouge, chargé de la chaîne de forçat, et envoyé à la fatigue après les jours de repos qui sont accordés aux galériens nouveaux venus. Traité comme forçat récalcitrant, accueilli même par les huées des compagnons d'infamie qui lui étaient donnés, lorsqu'il voulait répudier le nom de Sautel, il répondait à ce nom aux appels et qui se faisaient ; on sent qu'il n'est pas possible d'exprimer les angoisses attachées à cette épouvantable position.


Cependant il essayait timidement de réclamer, lorsqu'en même temps on s'aperçoit au bagne qu'il y existe deux Sautel. Une investigation est provoquée par l'autorité compétente ; elle a lieu ; Duclos et Sautel sont interrogés, confrontés, et l'on acquiert la conviction que Duclos n'est que la victime d'une trop longue erreur.
Alors ce malheureux est déchargé de sa chaîne et du vêtement des condamnés ; il est extrait du bagne le 3 de ce mois, et amené dans les prisons du Palais de justice de cette ville. Il se trouve en ce moment, mais encore comme détenu, dans l'hospice civil. On a lieu d'espérer qu'il sera bientôt entièrement libre.


Dès le premier instant de son arrivée au palais de justice, Duclos a réclamé l'assistance de Me Colle, avocat. Me Colle n'a pu, en l'état de notre législation, indiquer à ce malheureux d'autres droits que ceux qu'il a incontestablement à l'intérêt de toutes les âmes généreuses et aux bienfaits du gouvernement pour adoucir, s'il est possible, des maux que rien ne saurait réparer. Une souscription est ouverte, dans ce but, au secrétariat de la commune, à Toulon, et au bureau de l'Aviso de la Méditerrannée.

LA GAZETTE DES TRIBUNAUX
Mercredi 17 juin 1829
numéro 1202