1793  -  SOUVENIRS ET JOURNAL D'UN BOURGEOIS D'ÉVREUX
NICOLAS-PIERRE-CHRISTOPHE ROGUE

[Il paraît y avoir ici une lacune produite par la perte d'un ou de plusieurs feuillets du manuscrit.]

Le lundi 15 avril, les prisonniers de guerre qui étoient aux Ursulines, furent transférés à Andely et Louviers.


Le vendredi 17 may, il se fit entendre un furieux coup de tonnerre semblable à deux forts coups de canon, comme venant de Rouen et le temps n'étant presque point chargé de nuages ; ce fameux coup fut entendu très-loin.
Ce fut aussi vers la fin de ce mois que la municipalité d'Evreux fut transportée dans l'évêché parce que l'ancienne maison commune se trouvoit trop petite. (Elle occupait le premier étage de l'Hôtel-de-Ville, auprès de la tour de l'horloge)

 

Evreux tour de l'horloge


Le lundi 3 juin, on coçmmença a arracher de dessus le choeur de la Cathédrale les fleurs de lys en plomb qui y étoient, ainsi que sur l'église de Saint-Léger.
On fit aussi dans la Cathédrale couper les armoiries et fleurs de lys qui étoient sculptées sur les chapelles.
Dans le courant du mois de juin, il arriva à Evreux le nommé François-Nicolas-Léonard Buzot, député à la Convention Nationale qui se sauvoit. Comme ce député avoit été mis en arrestation avec d'autres de ses collègues, il se sauva donc de Paris, et arriva le soir en la paroisse du Vieil-Evreux chez le sieur Vallée qui en est curé, conservé par le serment de la Constitution.

buzot françoisAlors Buzot, ne sachant pas s'il seroit reçu dans Evreux avec grande vénération, se fit annoncer au département, qui lui assura qu'il le recevrait et dont Buzot leur dit qu'il s'échappoit des assassins et des poignards ; il fit si bien qu'il engagea le département à dire comme lui ; que la Convention n'étoit pas libre et que ses décrets ne valoient rien. Cela fit que le département regarda les décrets depuis le 31 mai 1793 comme non avenus, et il se tint des assemblées publiques au département et à la Cathédrale, dans lesquelles on déclama fort contre la Convention, et on mit la personne de Buzot en quelque sorte sous la sauvegarde du département, ce qui fut improuvé par presque tous les districts du département de l'Eure et principalement par la commune de Vernon, qui dénonça à la Convention la conduite des administrateurs du département.
Ce fut alors que Robert-Thomas Lindet, évêque du département de l'Eure, fit décréter que le département de l'Eure seroit transporté à Bernay et le district d'Evreux à Vernon ; mais comme on regardoit comme rien tous les décrets, ceux-ci furent comme les autres mis à l'écart ; alors la Convention appela à sa barre le procureur-syndic du département de l'Eure qui, s'étant transporté à Paris, se rétracta de ses signatures et ne revint pas dans Evreux. Comme Buzot étoit en quelque sorte tranquille à Evreux, plusieurs de ses collègues qui avoient été aussi mis en arrestation, le vinrent rejoindre dans cette ville et ensuite partirent pour Caen, chef-lieu du département du Calvados ; ils furent suivis par d'autres députés qui arrivoient journellement de Paris.
Ils ne furent pas plus tôt arrivés en cette ville, qu'ils envoyèrent à Evreux un détachement de garde nationale avec deux pièces de canon ; et quelques jours après il arriva le sixième bataillon du Calvados, qui était en Vendée, avec d'autres détachements qui arrivoient journellement.
Les dragons de la Manche, qui étoient en formation à  Evreux et des chasseurs à pied dont une partie étoit à Evreux et des chasseurs à pied dont une partie étoit à Evreux et l'autre à Vernon, augmentèrent encore ce nombre. Mais les dragons de la Manche, qui avoient été redemandés par le ministre pour aller à Versailles, méconnurent les ordres et restèrent à Evreux ; quant aux chasseurs, une partie se mit dans les dragons de la Manche et les autres dans une compagnie de canonniers que l'on formoit à Evreux ; le restant s'en alla la nuit après avoir volé un malheureux ancien domestique des Capucins, dans la maison desquels ils étoient logés, et après avoir pillé les jardins qui étoient loués à divers particuliers et ceux des voisins ; ils partirent donc à Vernon pour reprendre la route de Versailles.
Alors en envoya à Pacy un détachement de dragons de la Manche pour former une espèce de poste avancé, parce qu'il étoit dit que l'on vouloit marcher sur Paris, pour rendre la liberté à la Convention, et même il s'étoit enrôlé un assez grand nombre d'hommes pour cette espèce d'armée.
Quelques jours après on envoya encore à Pacy un détachement de dragons de la Manche avec un détachement de garde nationale du Calvados et de l'Eure, avec deux pièces de canon. Cela alla toujours ainsi jusqu'au vendredi 12 juillet, que l'on battit la générale la nuit, et qu'on fit encore partir un détachement de la garde nationale d'Evreux avec le restant de celle du Calvados, des dragons de la Manche et du bataillon, avec huit pièces de canon.
Ce fut alors que le lendemain ils s'avancèrent pour aller sur Vernon, où l'on avoit appris qu'il venoit de la force armée ; mais ils se rencontrèrent et il y eut une affaire après laquelle les deux partis se retirèrent en désordre. Ceux d'Evreux y arrivèrent les uns par un chemin, les autres par l'autre. Ils avoient aussi avec eux un détachement de chasseurs à cheval qui revint également à Evreux.


[C'étaient les chasseurs de la Bretèche, ainsi appelés du nom de leur colonel. L'armée de la Convention était à Vernon. La rencontre, connue sous le nom de bataille de Brécourt, eut lieu à Brécourt et dans le haut du parc de Bizy. On lâcha pied des deux côtés. Les conventionnels se sauvèrent jusqu'à Versailles. Les fédéralistes traversèrent Evreux sans s'y arrêter et se retirèrent à Caen.
En traversant Evreux, un des sacs de poudre, semblable à un sac de blé, creva dans la Cour d'Assises, et l'on ne s'en aperçut qu'à la porte du Bois-Jollet, où l'on arrêta la voiture pour réparer le sac. La traînée de poudre était si abondante, que plusieurs en ramassèrent plein leurs chapeaux. Pendant ce temps-là, des cavaliers de toute sorte parcouraient la rue en fuyant. Une étincelle déterminée par le pied d'un cheval et ce quartier sautait, car il y avait bien douze sacs ou vingt-quatre hectolitres de poudre sur la charette.
Les grenadiers de la garde nationale d'Evreux étaient commandés par un nommé Chouard, ancien maître de mathématiques au régiment du roi et qui exerçait alors à Evreux la profession d'arpenteur ; c'est lui qui dressa le plan de la ville qu'on voit dans un bureaux de la Mairie.
Prêt à être chargé par les hussards de la liberté, dont l'uniforme était écarlate, il se tourne vers sa compagnie et dit : "Garde à vous, grenadiers ! le premier d'entre vous qui recule, d'une semelle de soulier, je lui brûle la cervelle." Les officiers portaient alors une paire de pistolets demi-arçon à la ceinture. Chouard fut envoyé pour ce fait au tribunal révolutionnaire. Il a été rendu à la liberté après le 9 thermidor.
L'armée des fédérés étant arrivé à Caen, les généraux assemblèrent les officiers, et, après leur avoir fait voir, sous la couleur la plus noire, la position des affaires, leur présentèrent la réunion aux chouans comme le moyen de se sauver. Tout alors se débanda, les officiers pendant qu'on n'avait fui à Brécourt que pour amener plus tard cette nécessité. Ce qui autorisait à penser ainsi, c'est qu'à Brécourt il y avait sur le terrain cinq fois autant de fédérés qu'il n'y avait de soldats du côté opposé.
Ce ne fut que trois jours après la déroute des vainqueurs, qui s'étaient sauvés de leur côté, entrèrent dans Evreux.
La ville courut à cette occasion un bien grand danger, qui ne fut pas connu de tout le monde.
C'était Carrier, si connu depuis par ses atrocités, qui avait été nommé commissaire de la Convention près de l'armée destinée à marcher sur Evreux. Le décret qui mettait la ville d'Evreux hors la loi, accordait, en cas de victoire, plusieurs heures de pillage aux soldats de l'armée révolutionnaire.
Duroy et Robert Lindet, adjoints aux commissaires Pauchol et Carrier, délégués de la Convention, vinrent seuls à Evreux, tandis que Carrier était envoyé à Nantes ; ce fut sous leur direction qu'eut lieu l'occupation d'Evreux par l'armée conventionnelle. Grâce à leur influence, le pillage n'eut pas lieu et les vainqueurs se contentèrent de la démolition de la maison de Buzot.
Des hussards s'étant introduits chez une dame Mare, voulurent prendre un avant-goût du pillage. Duroy en fut informé, y courut, et se plaçant le sabre à la main à la porte de la boutique, comptait à coups de plat de sabre tous les hussards rouges qu'il avait ordonné d'en faire sortir.
Duroy, ancien militaire, ancien avocat à Bernai, puis accusateur public, près le tribunal criminel de l'Eure et enfin député de la Convention, périt, avec son collègue Romme, sur l'échafaud, à la suite de la journée de prairial.]


Il arriva encore à Evreux le dimanche matin, lendemain de cette affaire, un détachement de chasseurs à cheval venant de Falaise, et un fort détachement de garde nationale du département du Morbihan, avec deux pièces de canon et un autre détachement d'un autre département, aussi avec des munitions.
Les choses demeurèrent en cet état jusqu'à l'après-midi que la générale battit, et tous ces détachements, avec les dragons et chasseurs à cheval,  partirent tous avec les administrateurs du département, en enlevant avec eux les papiers et titres et les quatre pièces de canon que le département de l'Eure avoit achetées à Paris il y avoit quelque temps.
Enfin ils ne laissèrent que ce qu'ils ne purent point emporter faute de voitures, tel que les farines et un grand nombre de boulets que le ministre de la guerre avoit fait faire à la Bonneville et au Vieux-Conches et que le département avoir envoyé chercher.
Les choses restèrent en cet état jusqu'au mardi suivant, 16 du courant, que les chasseurs de Paris, les hussards de la liberté et autres volontaires, arrivèrent à Evreux au son des cloches, comme ceux du Calvados ; mais ils ne se comportèrent pas de même, car les chasseurs de Paris et les hussards de la liberté pilloient et voloient partout dans la ville et dans la campagne encore davantage, et principalement de l'argent ou papier, de sorte que ceux chez qui ils tomboient étoient obligés de leur donner ce qu'ils demandoient. Quelques-uns des malheureux habitants donnèrent, les uns 1,200 fr.,  d'autres 600 fr., d'autres 400 fr. ; enfin différentes sommes que le caprice ou le hasard leur faisoit demander, et autres petits tours de cette espèce.
Ce fut aussi cette même semaine que la commune d'Evreux fit une adresse à la Convention pour lui demander que le département et le district ne sortissent point d'Evreux. Les députés-commissaires de la Convention, Lindet et Duroy, dans une assemblée qu'ils tinrent dans la Cathédrale, se plaignirent que cette adresse n'étoit revêtue que d'environ cent signatures, ce qui étoit étonnant, vu la population d'Evreux, suivant qu'on dit en avoir fait le dénombrement entre huit et neuf mille habitants ; cependant elle a été envoyée telle à la Convention.
Les commissaires de la Convention convoquèrent les sections d'Evreux en assemblée primaire pour l'acceptation de la Constitution républicaine. L'assemblée fut donc réunie le dimanche 21 du présent mois de juillet, et l'acceptation fut achevée le lendemain ; il fut défendu de travailler et d'ouvrir les boutiques ce jour-là ; il y eut le soir illumination dans toute la ville.
Les commissaires firent planter, le samedi 27, l'arbre de la fraternité sur la place de St-Léger, autrement de la fédération, cérémonie à laquelle assistèrent, avec les commissaires de la Convention, le général Soëfer et toute l'armée, composée d'un bataillon du régiment ci-devant Armagnac et autres corps de volontaires. Après la cérémonie, on brûla, sur la même place, le portrait de Buzot. On avoit commencé la veille de ce jour-là à raser la maison dudit Buzot, en exécution d'un décret que la Convention avoit rendu à ce sujet. On fit placer au haut du grand clocher de la Cathédrale un pavillon tricolore, et il y eut le soir illumination dans la ville.


Le vendredi 2 août, on fit aussi ôter la couronne de plomb qui étoit au haut du clocher de la grosse horloge, et les fleurs de lys qui étoient sur des pivots autour dudit clocher ; on y mit aussi un pavillon tricolore, de même qu'à celui de St-Léger, dont on venoit, la veille et jour d'avant, de retirer les fleurs de lys.
Les jours suivants, on ôta de dessus les églises supprimées les croix de plomb qui étoient sur la pointe du choeur, à cause qu'elles avoient des fleurs de lys et des couronnes. On retira aussi une croix de plomb qui étoit sur le presbytère de St-Pierre.


Le vendredi 9 août, on planta sur la place de la maison de François-Léonard Buzot une pyramide en pierre où étoient gravés ces mots ... (L'obélisque, supporté par un stylobate carré, élevé sur l'emplacement de la maison de Buzot, était quadrangulaire et avait 4 mètres environ de hauteur ; la face antérieure, sur laquelle on avait gravé l'inscription, était à 3 mètres environ de l'alignement de la rue.
Voici, d'après un témoin oculaire, le texte exact de cette inscription qui diffère de celle qu'on a imprimée depuis : "Ici fut l'asile du scélérat Buzot qui, Représentant du Peuple, conspira contre l'unité et l'indivisibilité de la République Française.)


Le samedi 10 août, on fit la fête civique de la réunion fraternelle, et on planta, à la porte de l'auberge du Grand-Cerf, un arbre de la liberté, parce qu'il y avoit des commissaires du pouvoir exécutif et des aides-de-camp du général Soëfer. Il y eut, le soir, grande illumination dans la ville.
On planta aussi, le dimanche 18 du même mois, un arbre de la liberté à la porte de la nouvelle maison commune, à l'évêché.


Le samedi 21 septembre, on convoqua au son du tambour tous les citoyens de la ville d'Evreux pour s'assembler le lendemain dimanche, 22 du courant, dans leurs sections respectives pour nommer un comité de salut public ou de surveillance. Il survint une difficulté dans la section du midi, qui demandoit que l'on réunît les deux sections en une pour ne former qu'un seul comité de surveillance ; mais la section du nord fit réponse aux commissaires envoyés par celle du midi que le décret de la Convention portoit qu'il seroit nommé un comité de surveillance par section, et qu'ils se conformeroient au décret. Il fut donc formé deux comités de surveillance, composés chacun de douze membres. Cette élection ne finit que le jeudi suivant ; mais tout ce travail fut cassé par des commissaires nationaux qui étoient au Hâvre, et qui envoyèrent, de cette ville, une liste de douze personnes à leur choix pour ne composer qu'un seul comité de surveillance, qui fut proclamé le 29 par les carrefours d'Evreux. (Ce comité, dès l'origine, n'était connu que sous le nom de comité de surveillance. Sa mission était de désigner les suspects qui devaient être arrêtés ou incarcérés. Hulot en fut le président. Lorsque le pouvoir des commissaires fut tombé, on mit au jour toutes les saletés qu'ils avaient commises dans le cours de leurs fonctions. Raynal, médecin à Evreux, fut le premier qui osa monter en chaire dans la Cathédrale pour attaquer le président lui-même. On avait si longtemps tremblé devant ces sortes de gens là, que tout le monde était étonné de l'acte de courage de Raynal.)
Ce comité commença ses fonctions le lendemain et fit arrêter, dès le mercredi suivant, 2 octobre, une partie  des nobles, agents de nobles et gens suspects. Pareilles arrestations furent faites encore le vendredi, 4 octobre.
Ce fut dans ces jours-là qu'il se forma une compagnie de sans-culotte, qui s'assemblèrent le dimanche, 6 octobre, dans l'église ci-devant St-Pierre qui avoit été supprimée lors de sa réunion en paroisses. Ce fut là qu'ils résolurent de renouveler la société populaire  et firent proclamer que ceux qui désireroient en être, vinssent sur-le-champ signer au rang des membres de ladite société, qui étoit composée des membres du comité de surveillance et adjoints dudit comité, et présidée par le citoyen Hulot, président dudit comité de surveillance.
Tout cela fini, les citoyens et citoyennes sortirent en dansant et chantant des chansons et airs patriotiques. Les citoyennes républicaines révolutionnaires proposèrent de faire une fête ; leur proposition fut accueillie par le comité de surveillance qui en nomma plusieurs d'entr'elles pour l'arrangement de cette fête républicaine révolutionnaire qui devoit avoir lieu les jours suivants.


Le lundi 7 octobre, on fit partir d'Evreux un certain nombre de gardes nationaux dudit lieu avec deux pièces de canon et tous les gendarmes à pied et à cheval qui étoient restés à Evreux depuis l'affaire de Brécourt, avec des chasseurs et des invalides, pour aller à Conches, à l'occasion d'une querelle qui s'étoit formée entre deux sociétés populaires qui existoient dans cette ville, et dont l'une accusoit l'autre d'être aristocrate.
Les commissaires envoyés par le comité de surveillance d'Evreux firent arrêter une partie des membres de la municipalité de Conches et envoyèrent des membres de la municipalité de Conches et envoyèrent les hussards chercher une famille de nobles dont le fils étoit émigré, et revinrent à Evreux, le 9 dudit mois d'octobre, amenant avec eux leurs prisonniers, et laissant à Conches des chasseurs et des invalides.
Ce fut ces jours-là que les citoyennes républicaines révolutionnaires travaillèrent avec zèle à tout ce qu'elles avoient projeté pour la fête qui fut annoncée pour le vendredi 11 d'octobre, avec invitation à tous les citoyens et citoyennes de s'y trouver sans armes. La fête fut encore annoncée la veille au soir par le canon et le jour le matin par plusieurs coups de canon.
La fête eut lieu à midi ; les citoyennes furent conduites au département avec la musique et les citoyens s'y trouvèrent aussi sans armes. Dans le cours de la cérémonie, elles plantèrent un arbre dans la cour du département et dans différents endroits de la ville, et tous les citoyens mirent à leurs maisons des pavillons tricolores avec des emblèmes de la république. Le comité de surveillance fit porter, dans une voiture, par le bourreau, des couronnes, des crosses, des fleurs de lys et autres emblèmes de la royauté sur la place Saint-Léger, et les y firent brûler par sa main avec l'image de Saint-Louis et autres saints, pendant que les citoyens et citoyennes dansoient. La fête fut terminée par une illumination dans la ville et par des danses sur la place Saint-Léger.


Le samedi 19 octobre, on commença à ôter les croix de fer de dessus les clochers des églises supprimées, et chapelles succursales et oratoires, qui avoient été érigées lors de la suppression des paroisses d'Evreux.
Le lendemain dimanche, au matin, un commissaire, qui étoit venu de Paris et qui ordonnoit tous ces ouvrages-là, fit mettre bas tous les saints de pierre qui étoient tout autour de la Cathédrale en dehors et tous ceux qui du beau portail du côté du septentrion, qui étoit un chef-d'oeuvre d'architecture et de sculpture.

[Cet énergumène se nommait Thibault. Les mutilations auxquelles il se livrait n'étant pas du goût de tout le monde, il conçut des craintes ou fut averti qu'il se tramait quelque chose contre lui. Plein de cette idée, il monte un soir dans la chaire de la Cathédrale et là, en pleine société populaire, il dit qu'il sait qu'il est menacé, et tirant aussitôt une paire de pistolets demi-arçon de sa poche, gesticule en les agitant sur l'assemblée, en disant qu'il ne craint rien et qu'il vient seulement, et par charité, prévenir ceux qui lui en veulent, qu'il ne marche jamais sans "une paire de mouchoirs", tout prêt à "moucher" ceux qui viendraient l'attaquer ; puis il descend de la tribune et se promène longtemps dans l'église, tenant un pistolet à sa main.
On raconte une particularité qui faillit lui attirer le châtiment mérité de ses dévastations. Thibault trouvait que les maçons ne grimpaient pas assez vite pour attacher la corde au cou des victimes, mais, s'il n'osait se risquer sur les échelles de corde aux endroits hasardeux, en revanche, du geste et de la voix, il encourageait les grimpeurs et se mettait bravement à l'oeuvre quand on s'apprêtait à précipiter à terre ces affreux monuments du despotisme  et de la superstition. Une statue, on dit que c'était celle du tyran Henri Ier, mieux fixée que les autres aux pierres de sa base, résistait aux efforts des manoeuvres ; furieux d'un tel mépris pour les ordres souverains de la Convention, Thibault lui-même monte à grande peine sur une corniche plus élevée, et là, après s'être enroulé la corde fatale autour du corps, ébranle de tous ses efforts la pierre qui commençait à céder. Henri Ier, en normand rusé, allait se venger en entraînant dans sa chute le stupide ennemi qui s'était si fatalement lié à son sort. De la hauteur de 20 mètres environ, où il était placé, le roi s'apprêtait à entraîner avec lui le jacobin, où il était placé, le roi s'apprêtait à entraîner avec lui le jacobin, son adversaire ; et à lui donner sur les dalles des voûtes, ou au milieu des tombes brisées du cimetière, le baiser mortel de la fraternité, lorsqu'un passant plus clairvoyant prévint à temps notre jacobin du danger qu'il courait. C'est d'en bas, et avec l'aide de ses manoeuvres, qu'il se vengea de la conspiration flagrante du vieux tyran, en le précipitant et, après sa chute, en abattant bravement avec sa masse sa tête déjà mutilée.]


Tous ces saints étoient arrachés de leur place avec une corde qu'un maçon leur mettoit au col et que d'autres tiroient d'en bas, et, lorsqu'ils étoient tombés, le commissaire de Paris les mettoit en pièce à coups de marteau ; il en fit de même de la statue de Henri Ier, roy d'Angleterre et duc de Normandie, qui tenoit à sa main une espèce de rouleau à demi-développé, et qui étoit contre la grosse tour et trois chanoines qui étoient à un pilier aussi en dehors et contre la tour du choeur, du côté du couchant. Ensuite, ils vinrent abattre la compagnie des frères de charité, qui étoit sur le portail de l'église de l'Hôtel-Dieu, et une vierge qui étoit sous cette tour, sur la porte d'entrée de l'église, et qu'ils mirent pareillement en pièces. De là ils parcoururent toutes les églises et édifices qui avoient quelque image ou fleurs de lys, et abattirent pareillement les croix dans les cimetières, qu'ils brisèrent de même.
La municipalité fit aussi ôter les images de la Vierge qui étoient sur les maisons de différents particuliers, dans différentes rues et places ; mais les propriétaires les enlevèrent eux-mêmes. On fit aussi ôter de dessus la pointe de la couverture de la mère de Dieu, à la Cathédrale, une Vierge en plomb, de même qu'un saint Michel en plomb qui étoit sur la pointe du choeur de la Cathédrale.

 

cathédrale d'Evreux


Le dimanche 27, le même commissaire, aidé des sans-culottes, abattit le grand calvaire qui étoit entre la rue Saint-Taurin et celle des Cordeliers, et celui qui étoit à Saint-Germain-de-Navarre, et vendit les pierres des marches à ceux qui en voulurent. Pour la croix du grand clocher de la Cathédrale, la municipalité ne voulut pas qu'elle fut arrachée ; mais elle fit seulement enlever les fleurs de lys qui étoient aux extrémités.
Ce fut aussi vers les premiers jours de novembre que Robert-Thomas Lindet, évêque du département de l'Eure et membre de la Convention, fit abjuration de la religion catholique dans une des séances de la Convention.
Le samedi suivant, qui étoit la 9 novembre, on commença à sonner l'office à une seule cloche, qui étoit la seconde des deux grosses de Saint-Pierre, qui y avoient été transportées lors de la réunion des paroisses d'Evreux ; mais cela ne dura pas longtemps, puisque le mercredi suivant, le soir, à l'assemblée populaire séant dans la Cathédrale, le nommé des Cans ou du Camp, ci-devant religieux moine, et pour lors vicaire épiscopal de Robert-Thomas Lindet, fit, en son nom et au nom de ses confrères, abjuration de la religion catholique, en disant que cet édifice qui avoit été consacré à l'erreur et au mensonge, seroit désormais dédié à la Raison.
Ce fut pendant ces séances-là que plusieurs prêtres apportèrent leurs lettres de prêtrise, qui furent brûlées en leur présence. Ils renonçoient, disoient-ils, au métier de prêtre ; aussi, dès le lendemain, on commença à ne plus dire de messes ni à faire aucun office.


Le 10 novembre, on avertit au son du tambour les jeunes gens de la première réquisition de s'assembler le jeudi suivant à la maison commune pour y être visités et se former en compagnies. Les jours suivants, ceux des paroisses de campagne du district vinrent aussi pour former leurs compagnies.


Le lundi 18, arrivèrent à Evreux les commissaires de la Convention, Legendre, Lacroix et Musset, venant de Rouen, qui réinstallèrent, le lundi suivant, le département qui n'étoit que provisoire et remplacèrent les juges des tribunaux qui étoient en arrestation. Ils renouvelèrent aussi les administrateurs du district, la municipalité et les commandants de la garde nationale.
Ce fut le samedi suivant, que le district fut transporté à Vernon, conformément au décret de la Convention, lors de l'affaire du Calvados.
Ce fut aussi cette semaine que se marièrent plusieurs prêtres. Ce furent les premiers qui aient été mariés à la municipalité d'Evreux.


Le lundi 30 décembre, jour de la décade, la société populaire fit une fête, en mémoire de la reddition de Toulon qui avoit été pris par les Anglais. La société avoit arrêté dans une séance, quelques jours avant, que cette fête seroit faite à la décade suivante. La cérémonie fut annoncée, la veille au soir et le lendemain matin de même, par plusieurs coups de canon. Alors tous les membres de la société se rendirent à la Cathédrale qu'ils avoient prise pour le lieu de leurs séances et sur le portail de laquelle ils avoient fait peindre ces mots : "C'EST ICI LE TEMPLE DE LA RAISON ET DE LA PHILOSOPHIE." La fête commença par la plantation d'un arbre de la liberté, planté contre la grosse tour et ensuite ils rentrèrent dans l'église où ils chantèrent des chansons et des hymnes analogues à cette fête. Les bustes de Brutus, Peltier et Marat furent posés sur le grand autel, au lieu où étoit le crucifix, et au bas de l'autel il y avoit de l'encens qui brûloit dans des cassolettes. Tout cela fini, le cortège se transporta sur la place de Saint-Léger, autrement de la fédération, où étant arrivé, on apporta dans une voiture l'image de Saint-François-de-Salles et d'autres saints et des vierges qui avoient été arrachés des chapelles de la Cathédrale, ensemble les livres d'église, de même que les éfigies en carton de Buzot, Lecerf et Puisaye, lesquels furent brûlés par la main du bourreau, au son de la musique. Ensuite le cortège retourna d'où il étoit parti avec la même cérémonie ; il fut formé des danses dans le lieu de leurs séances pour la seconde fois, car à la décade d'avant on y avoit déjà dansé.
Le soir la municipalité, fit faire une illumination générale dans toute la ville, en mémoire de la réddition de Toulon.

Extrait
Souvenirs et journal d'un bourgeois d'Evreux
Nicolas-Pierre-Christophe Rogue
1740 - 1830
Publié par Théodore Bounin
1850