LE MEUNIER DE COUROSSÉ
PAR H. JAGOT

 

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En ce temps-là, le meunier de Courossé s'appelait Jacques Doguereau.
C'était un gars d'environ trente ans, grand et fort, avec un air de bonne humeur qui ne trompait point, et des cheveux noirs un peu bouclés qui, d'après ce que les vieilles gens du pays racontaient, ressemblaient à ceux du fameux Cathelineau.
Il paraît même qu'une fille de ce Cathelineau, qui vivait encore en 1873 sur la paroisse du May, se mit un jour à pleurer en regardant Jacques Doguereau, disant que pour la mine et les manières, il lui rappelait son défunt père, étant comme lui, plaisant à voir, toujours joyeux et content, le premier à faire rire les autres, et ne craignant pas, quand il le fallait, d'égayer la compagnie par une chanson.
Il est bien vrai que ce meunier de Courossé n'avait qu'à se montrer pour chasser la tristesse et la mélancolie. Dès qu'il poussait la porte d'une ferme, ou qu'il paraissait dans la salle d'une ferme, ou qu'il paraissait dans la salle des auberges de la Chapelle-Saint-Florent, du Marillais ou de Saint-Florent-le-Vieil, les gens se sentaient le coeur à l'aise, et l'on apportait la meilleure bouteille, rien que pour faire honneur à Jacques Doguereau, et non pas seulement parce qu'il n'était jamais le dernier à payer son écot.
Il est bon de vous apprendre que le meunier aurait pu se passer de travailler, car il était riche. En plus de son moulin, il avait des terres sur la Chapelle-Saint-Florent, une métairie bien louée sur Botz, une île plantée de peupliers sur la Loire, en face de Bouzillé, et des prairies en bordure de l'Evre, la rivière qui passe à Courossé.
Ces biens lui étaient venus de son père et de sa mère, et aussi des anciens Doguereau, de ceux qui habitaient le pays depuis des temps et des temps, et qui n'avaient jamais cessé de s'agrandir, achetant un coin de terre dès qu'ils avaient mis de côté une pile d'écus.
A vingt-deux ans, Jacques était resté seul au monde. Malgré sa jeunesse, et tout en riant et s'amusant honnêtement, il n'avait pas laissé s'amoindrir entre ses mains l'héritage de ses parents. Il s'était contenté de ne pas l'augmenter, disant qu'il en avait assez pour lui, mais refusant d'en vendre la moindre parcelle.
- Non, bien sûr, avait-il répondu un jour au maître de la Guérinière, qui est un vieux joli château, bâti il y a plus de cinq cents ans sur les rochers qui bordent la rive gauche de l'Evre, non, bien sûr, je ne vous céderai point ces deux champs-là ! Vous me direz qu'ils ne me servent guère, et c'est vrai, mais ça vient des vieux Doguereau, et j'ai dans l'idée qu'ils seraient fâchés, là où ils sont, en me voyant vendre ce qui, dans les temps jadis, leur a donné tant de peine à acheter. Ça m'empêcherait de dormir tranquille.
Le maître de la Guérinière n'avait pas insisté. On connaissait le meunier. On savait que lorsqu'il avait dit non, c'était non. En cela, comme en tout, Jacques était un pur Doguereau, de la race des gens des Mauges, qui n'en font qu'à leur tête, et qui ne lâcheraient pas pour mille francs  un bout de terre de dix écus, si cela ne leur convenait point.
Pourtant, on se demandait ce que deviendrait plus tard le bien du meunier de Courossé, si celui-ci ne se décidait pas à se marier. Je viens de vous dire qu'il avait une trentaine d'années. Or, malgré cela, il ne parlait point de prendre femme. Presque tous ses camarades d'école, ses meilleurs amis, ceux avec lesquels il avait fait sa première communion, avaient maintenant une ménagère et des enfants dans leur maison. Lui seul était resté célibataire, - seul avec Retureau, le gros maréchal de la Chapelle-Saint-Florent, et Pierre Vilain, le marchand de cochons de Saint-Jean-du-Marillais.
Ce n'était pas faute d'avoir été recherché, ainsi que vous pouvez le croire. Dans tous les pays du monde, et dans les Mauges comme ailleurs, les filles regardent avec complaisance les gars aussi bien tournés que l'était Jacques Doguereau. Aux noces de ses amis, dans les assemblées, aux veillées, il n'y avait pas de garçon plus gai, plus aimable, plus prévenant, que le meunier de Courossé. Personne ne dansait mieux, ni plus longtemps que lui, personne ne racontait d'aussi bonnes histoires, et pour ce qui était de chanter ...
Ah ! mes amis, pour ce qui était de chanter, vous auriez pu courir d'Angers à Nantes sans rencontrer son pareil ! Pas un autre n'avait cette voix chaude, douce et grave, qui vous passait sur le coeur comme une caresse, qui vous remuait jusqu'au fond de vous-même, qui vous remplissait l'âme d'une si drôle d'émotion, que l'on ne savait pas, vrai de vrai, si l'on avait envie de sourire ou de pleurer.
Les filles, en l'écoutant, rougissaient ou devenaient plus blanches que des cierges ; il y en avait de qui les doigts tremblaient, et d'autres qui baissaient les yeux, ou qui restaient, les lèvres un peu ouvertes, comme dans une extase, tant que durait la chanson, tant que s'élevait cette belle voix du gars Jacques qu'on ne se lassait point d'entendre. Je vous jure, c'est mon idée, qu'à ce moment-là, si le chanteur promenant son regard autour de lui, avait montré du doigt celle qu'il voulait pour femme, la plus timide ou la plus froide, ou la plus orgueilleuse, se serait levée, quittant sa place pour aller à lui les mains tendues.
Et puis, le meunier de Courossé n'était pas seulement un fier et beau garçon, un homme honnête et loyal, qu'on avait toujours vu marcher droit dans le bon chemin, travailleur, accueillant pour le pauvre monde, serviable et ne craignant point sa peine quand il s'agissait de venir en aide à ses voisins, enfin, tout ce qu'il fallait pour rendre une femme heureuse et ne point lui faire regretter d'être entrée dans sa maison ...
Par surcroît, je vous le répète, il était riche. Si l'on fait le compte de ce qu'il possédait au soleil, sans parler des écus qui devaient être empilés dans les coffres du moulin, on serait arrivé à un fameux total. Le jour où Retureau, le maréchal de la Chapelle, avait dit, étant assis dans la buvette de la Boule d'Or, à Saint-Florent, qu'après les châtelains de la Baronnière et de la Guérinière, son ami Doguereau était l'homme le plus cossu des alentours, il ne s'était pas trompé.
Le meunier était donc un bon parti, et chez ceux où il y avait une fille à marier, on pensait à lui souventes fois. On l'invitait adroitement, sous un prétexte ou sous un autre, et, ces jours-là, la jeune fille, en plus de sa grâce et de sa gaîté, montrait, sans en avoir l'air, tous ses talents de ménagère. On espérait qu'elle plairait au gars Jacques, et qu'il se dirait, en retournant chez lui : "C'est une femme comme ça qu'il me faudrait dans mon moulin !"
Mais c'était du temps perdu ! Doguereau ne se disait rien de pareil, et, lorsqu'il rentrait à Courossé, il se trouvait très bien tout seul dans ce moulin, où tournait, virait, trépignait, toujours alerte et vive malgré ses soixante-cinq ans, sa vieille domestique, la Madelon, qu'on appelait la Ponette dans sa jeunesse, tant elle était petite et mince. Depuis, elle avait grandi, mais elle avait gardé son nom, et c'était encore la Ponette, ainsi qu'un demi-siècle auparavant.
Deux jours plus tard, le meunier envoyait un lièvre, des perdrix ou un poisson, là où il avait dîné, et les choses n'allaient pas plus loin. Doguereau entendait rester célibataire et l'idée qu'il avait qu'on le recherchait pour son argent n'était point de nature à rendre facile la tâche de ceux qui se mêlent de marier leur prochain.
- Voyez-vous, expliquait-il à Retureau, le maréchal, et à Pierre Vilain, le marchand de cochons, je fais chez moi ce que je veux, et rien que ce que je veux. Si ça me dit d'aller à la pêche ou à la chasse, j'y vas. Si ça ne me plaît point d'aller à la fête de Montjean, à l'assemblée de Bouzillé ou à celle de la Boissière, je ne suis point obligé d'y conduire ma femme, comme ça arrive à d'autres qui aimeraient mieux jouer une partie de boules avec leurs amis. Depuis que mes défunts parents ne sont plus là, je me suis habitué à être mon maître. Ça me convient, et je ne veux point changer.
- T'as raison, mon gars ! répondaient le maréchal et le marchand de cochons.
Et les trois amis, installés à l'auberge, achevaient gaiement de vider une bonne bouteille, en mangeant des guillarets.

 

cirque de Courossé

 


Vous ne connaissez probablement point Courossé, et pourtant ce n'est pas un pays inventé, comme on en met dans les livres. Pour s'y rendre, on prend une route qui, du bourg de Saint-Florent-le-Vieil, sur la Loire, passe au milieu de la paroisse de la Chapelle, tourne à gauche et s'arrête au château de la Baronnière, construit à la place de celui du même nom où habitait le célèbre Bonchamp.
On coupe alors à travers les champs, ou bien l'on suit une allée partant, à droite, de la porte de la Baronnière, et qui conduit à une terrasse naturelle, d'où l'on aperçoit tout à coup, à cent pieds au-dessous de soi, un magnifique cirque de rochers, entourant des prairies, et, tout en bas, l'Evre qui, de là-haut, paraît deux fois large comme la main, avec le moulin de Doguereau, qu'on pourrait croire sorti d'une boîte, tant il est petit.
Jacques aimait ce cirque de Courossé, avec son vieux moulin, ses grands rochers et sa rivière. On pourrait s'imaginer qu'on est là à cent lieues du village le plus proche, et il y a des gens qui périraient d'ennui. Mais le meunier s'y plaisait et disait volontiers qu'il ne s'en irait de Courossé que pour aller au cimetière.
Ne supposez pas, d'après ça, que Doguereau préférait la solitude à la compagnie. Ce que vous savez déjà de lui montre le contraire. Mais il était né, il avait été élevé, il avait grandi à Courossé ! Tout jeune quand il avait commencé à courir dans les prairies, à lutter avec les veaux, à grimper le long des rochers au risque de se casser le cou et en déchirant le fond et les genoux de sa culotte, à arrocher les oiseaux avec des cailloux et à pêcher des brèmes dans l'Evre, l'amour de ce coin perdu lui était entré dans l'âme et n'en était plus sorti.
Il n'avait pas de fierté, ni d'orgueil, mais il gardait en son coeur ce sentiment d'indépendance qui existe chez les campagnards des Mauges angevines, un sentiment qui n'est point bruyant, que les étrangers ne savent pas deviner derrière le calme des physionomies et à travers la lenteur du langage, mais dont la force est sans égale. C'est une race qui ne se courbe point, qu'on ne saurait dominer par la violence, qu'on peut briser, mais qu'il est impossible de plier.
Le meunier de Courossé était un vrai bon gars de son pays. Il n'aimait pas seulement son joli désert parce qu'il y était né, parce qu'il y avait du bien, parce qu'il y retrouvait partout le souvenir de ses défunts parents, mais aussi parce qu'il s'y sentait libre comme une hirondelle dans l'air. Il avait coutume de répéter que Jacques Doguereau, dans son moulin, était plus roi qu'un roi dans son palais, et c'étaut, au fond, la vérité.
Aussi lui arrivait-il, bien qu'il ne fut point, de son naturel, rêveur ou mélancolique, de rester des heures entières assis au bord de l'Evre, regardant ce qui l'entourait, et ayant sur ses genoux la tête de son chien Mitron, qu'il amignonnait doucement, sans lui parler. A quoi pensait-il, durant ces heures-là, tandis que l'eau de la paisible rivière descendait sans bruit vers la Loire, ou bouillonnait sous la roue du moulin ? Il n'aurait pas su l'expliquer, et ne cherchait point à le faire. Il se sentait heureux, et cela lui suffisait.
Bien entendu, ceci ne l'empêchait pas de recevoir ses amis de temps à autre, et de leur offrir un fin déjeuner, que la vieille Ponette n'avait point, à deux lieues à la ronde, un pareil pour cuisiner. Vous n'avez, de votre vie, mangé un poulet rôti pareil aux siens, ni vu une omelette plus dorée et réjouissante à l'oeil que celle qu'elle servait ...
Rien qu'à voir ce plat arriver sur la table, le gros maréchal et le marchand de cochons plissaient les yeux et se passaient la langue sur les lèvres, tandis que Jacques s'écriait : - Bravo, la Ponette ! Si le goût vaut l'odeur, tu n'auras jamais fait mieux ! C'est le moment de déboucher une bonne bouteille !
La vieille femme, toute sèche et toute plate, un vrai échalas, se redressait davantage encore, avec vanité, tant elle était heureuse de ce compliment, toujours le même, qui lui paraissait toujours nouveau. Puis elle atteignait la bonne bouteille, la débouchait soigneusement, et la plaçait sur la table, à portée de la main du meunier. Après celle-là, il en venait une deuxième, suivie d'une troisième, et souvent d'une quatrième, car une bouteille de plus ou de moins n'est pas pour faire peur à trois gars angevins, réunis autour d'un copieux repas.
Tout en buvant, tout en mangeant, les joyeux compagnons se racontaient les nouvelles des environs. Chacun d'eux, à sa manière, était bien placé pour les connaître. Les cultivateurs qui amenaient leur blé au moulin avaient toujours des histoires à apprendre au meunier ; il en était de même pour ceux qui s'arrêtaient chez Retureau ; quant à Pierre Vilain, le marchand de cochons, courant sans cesse la contrée pour son commerce, tantôt à Cholet ou à Angers, à Ancenis ou à Nantes, il aurait pu remplir une gazette des anecdotes qu'il récoltait chemin faisant.
Certain dimanche du mois d'avril, Jacques ayant justement offert à déjeuner à ses deux amis, Vilain dit tout à coup, en reposant vide devant lui le verre de Quart-de-Chaume qu'il venait de boire à petites gorgées, et pendant que le meunier se préparait à lui en verser un autre :
- Hier, à la Boule d'Or, j'ai rencontré le gars Pauvert, l'épicier de Varades.
- Je serais bien aise de le voir ! Fit Doguereau. On a souvent chassé et pêché tous les deux, du temps qu'il était établi dans le haut de Saint-Florent. C'était un bon gars, un gars à plein la main. Et comment vas-t-il, depuis qu'il a passé la Loire, rapport à son mariage ?
Le marchand de cochons haussa les épaules et hocha la tête.
- Il n'est pas malade, au moins ? questionne Jacques.
- Non bien sûr ! ... Mais, tout de même, ça ne va pas.
- Quoi qu'il a donc ?
- Il a ... Il a ... Il a qu'il s'a marié parbleu ! ... D'abord, il n'aurait pas dû quitter Saint-Florent pour s'en aller à Varades ... C'est bien vrai qu'il n'y a que la Loire entre les deux, mais ça n'a jamais rien valu à un Angevin de s'établir en Bretagne ... Et puis, il a laissé sa femme prendre pied sur lui ... S'il veut aller à l'auberge avec des amis, ou à la chasse, ou à la pêche, et si ça déplaît à sa bourgeoise, il faut qu'il reste avec elle à la boutique ... Elle le mène quasiment par le bout du nez ... Aussi ça fait pitié de voir comme il a changé ! ... Il ne rit point ... Il cause à peine ... Faut lui arracher les paroles ... Pas moyen de lui faire prendre plus d'un verre de vin ... Il avait une chienne avec lui ... Dieu me pardonne ! je crois que la pauvre bête était aussi triste que son maître !
- C'est malheureux ! dit le maréchal. Mais, au fond, c'est bien fait pour lui. Il a été tenté par les écus de la fille. En restant vieux gars, il n'aurait pas été si riche, mais il serait plus content. Pour moi, je vous jure qu'on ne verra jamais un jupon tourner autour de ma forge !
- Moi, déclara Vilain, je n'ai point besoin d'être marié pour vendre mes cochons, et, quand je rentre à la maison, personne ne me demande des comptes.
- Oui ! conclue Jacques Doguereau, nous sommes libres, tous les trois, et rien ne vaut ça ! Faut avoir perdu l'esprit pour se mettre la corde au cou quand on peut faire autrement.
Ce même dimanche, dans l'après-midi, une heure après le départ de ses amis, Jacques Doguereau, qui n'avait pas voulu les accompagner jusqu'à la Chapelle, était assis à la porte de son moulin, regardant l'Evre et le cirque de Courossé.
Il faisait beau, l'air était doux, l'eau de la rivière ne paraissait point couler, tant elle était calme, et plus lente encore que de coutume. Rien ne troublait le silence de la campagne, dans cette solitude où Jacques ne savait point s'ennuyer.
Pourtant, malgré le souvenir des joyeuses histoires de Pierre Vilain et de Retureau, malgré le bon vin d'Anjou et le petit verre de vieille eau-de-vie qui avait clôturé le déjeuner, le meunier ne se sentait pas dans son assiette ordinaire.
Sans savoir pourquoi, il ne voyait point ce qui l'entourait comme les autres jours. Il avait cependant sous les yeux les mêmes ruchers, les mêmes prairies et la même rivière, mais tout paraissait avoir changé de couleur et d'aspect, et les rayons du soleil, qui commençait à baisser, ne semblaient pas donner à cette aimable et familière nature sa gaîté coutumière.
Jacques comprenait bien que cela venait de lui-même. Avait-il donc un sujet de tristesse ou d'ennui ? Il savait le contraire, mais il ne parvenait pas à chasser l'espèce de brouillard gris dont il était enveloppé. Rien ne lui manquait ; les terres étaient bonnes, le métayer ne payait point en retard, il avait reçu une offre avantageuse pour les peupliers de son île sur la Loire, et jamais le moulin n'avait été plus achalandé. Il se disait toute ces choses, ce qui ne l'empêchait point de soupirer.
Insensiblement, sa pensée remonta vers le passé. Il évoqua le souvenir de ses défunts parents, et il crut voir Pierre Doguereau, son père, aller et venir dans le moulin, alerte, vif, rude sans méchanceté, les yeux malins sous des sourcils touffus, la lèvre rasée avec soin, toujours le premier à l'ouvrage, le dernier couché, et, fidèle aux anciens usages, passant le dimanche une belle blouse bleue, aux agrafes d'argent, par dessus sa veste noire, pour se rendre à la messe.
L'image de sa mère Jacqueline lui apparaissait de même. Oui ! C'était bien la chère femme, ni trop grande, ni trop petite, avec son sourire accueillant, ses traits fins, sa démarche aisée, et la coiffe qui mettait sur son front une ombre légère et gracieuse. La vision était si nette, si précise, que Jacques n'aurait point été surpris, ni effrayé, s'il s'était entendu appeler par celle qui n'était plus là.
Il s'absorbait dans ses rêves, tandis que d'une main distraite, il caressait le chien Mitron. C'était l'habitude de celui-ci, dès que son maître s'asseyait ainsi à la porte du moulin d'accourir placer sa tête sur ses genoux. Le gars Jacques ne le repoussait jamais et l'homme et le chien restaient souvent à cette place une heure entière, heureux d'être ensemble, car je crois que le meunier aimait mieux cet animal que le reste du monde à l'exception de la Ponette.

 

PonetteCelle-ci était l'âme du moulin, depuis que Jacques avait perdu ses parents, et même du temps de ces derniers, elle y commandait aussi bien qu'eux, ayant l'oeil à tout, et plus regardante, ma foi, pour les dépenses, que Pierre Doguereau et sa femme. Elle avait quinze ans, quand elle était entrée à Courossé, alors que le grand'père et la grand'mère de Jacques vivaient encore, et elle y avait été, par la suite, l'amie plutôt que la servante du jeune ménage, tout en se tenant à sa place. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle aimait le dernier des meuniers autant que si elle avait été sa mère, et lui de son côté, lui rendait toute son affection.
De même, il la respectait. Il honorait en elle le courage, la vaillance, l'honnêteté, la passion du travail, la droiture de l'esprit, la bonté du coeur se cachant sous des dehors bourrus, car la Ponette aimait à bougonner, mais, ne s'y trompant point, on la laissait dire.
Elle s'indignait : "Jusqu'à ce failli chien, grognait-elle, qui a l'air de se moquer de moi ! Tant plus que je crie dessus, tant plus qu'il remue la queue !" Mitron avait d'excellentes raisons pour se conduire de la sorte, car les sermons de la digne femme s'accompagnaient toujours du don d'une croûte de pain trempée dans la graisse, où d'un os mis de côté pour lui.
Jacques se plaisait à répéter qu'il entendait être le maître dans son moulin, mais on l'aurait bien surpris si on lui avait dit, et prouvé, que ses volontés étaient, le plus souvent, celles de la Ponette, attendu qu'il ne faisait rien sans la consulter. Il allait la trouver dans sa cuisine pour avoir son avis sur un marché qu'on lui proposait, écoutait ses conseils, prenait à tout propos leçon de son expérience, et il ne serait point sorti, le dimanche, sans s'être laissé inspecter par elle de la tête aux pieds, et rudement brossé, plutôt deux fois qu'une.
Donc, le meunier de Courossé, malgré son gai déjeuner en compagnie du gros maréchal de la Chapelle-Saint-Florent, et du marchand de cochons du Marillais, avait le coeur tout malade et l'esprit couleur de terre.
Il faut croire que le chien Mitron se rendait compte de l'état de son maître, car il faisait entendre parfois un petit gémissement plaintif, pareil à une marque de compassion. Ceci interrompait la vague rêverie de Jacques Doguereau, qui donnait alors à la bête une caresse un peu plus forte.
Soudainement, une ombre apparut près du meunier. C'était celle de la Ponette qui rentrait des vêpres. Elle connaissait trop bien Jacques pour ne pas avoir remarqué, rien qu'en jetant les yeux sur lui, qu'il n'était point dans son accoutumance, et ceci l'inquiéta.
- Qu'as-tu donc, mon gars ? dit-elle. T'as fair malade !
- Non, Ponette. Je ne suis point malade ! répondit le meunier.
- T'as quelque chose, pourtant ! Ca se voit tout de suite. T'as peut-être regret d'être resté au moulin, au lieu d'être allé faire une partie de boules avec Vilain et Retureau ? Si c'est ça, t'en as encore le temps.
Jacques secoue la tête.
- Non ! dit-il. Au jour d'aujourd'hui, on ne me fait point envie d'aller jouer à la boule. Je suis mieux à Courossé.
La Ponette se mit à rire.
- On ne le dirait point à te voir ! répliqua-t-elle. Et, vrai de vrai, mon gars, ce n'était pas la peine de déjeuner si joyeusement pour finir par avoir une mine si triste ! Voyons ! continua la vieille femme, prise d'une crainte en face de l'accablement de ce garçon qui d'ordinaire, avait toujours une chanson aux lèvres, c'est-il que tu aurais une contrariété ? ... Faudrait me raconter ça ... La Ponette a des remèdes pour toutes les maladies, aussi bien pour celles du corps que pour les autres ... Je ne vois pas ce qui pourrait aller mal ! ... T'es quasiment le garçon le plus riche du pays et celui qui réussit (?) le mieux dans ses affaires ...
- Sois tranquille ! interrompit le meunier. Il n'y a point de contrariété. Du côté des affaires, tout va bien.
- Qu'as-tu donc ?
- C'est bête à dire, Ponette, mais je n'en sais rien ... Quand Retureau et Vilain ont été partis, j'ai tourné et viré dans le moulin comme d'habitude, puis je suis venu m'asseoir ici ... Et voilà qu'il m'a pris une espèce de chagrin. Et même je ne peux pas dire que c'est du chagrin ... C'est ... Je ne saurais point t'expliquer ce que c'est ... On dirait que je suis tout las, tout fatigué, comme si j'avais fait deux fois le chemin de Courossé à Saint-Florent ... J'ai pensé que ça se passerait si je prenais mon bateau pour descendre l'Evre jusqu'à la Roche-qui-Boit, mais je n'ai pas eu le courage de me lever ... Je ne suis point triste, ma Ponette ... Faut avoir des raisons pour être triste ... Malgré ça, c'est comme une tristesse qu'il y a en mois ... Ca me casse les bras et les jambes. Tu ne m'as point vu pleurer depuis le jour où l'on a conduit ma défunte mère au cimetière ... Eh ! bien à cette heure, je pleurerais pour un rien. Oui ! pour un rien !
Et c'était vrai, ce qu'il disait là, le meunier de Courossé, car ses mains tremblèrent, sa voix changea, sa gorge se serra, et voici que ce grand gars aux cheveux noirs bouclés, habituellement plein de bonne humeur, se prit à pleurer, tandis que la vieille Ponette le regardait, les mains jointes et pendant que le chien Mitron gémissait tout bas, comme s'il avait eu peur de troubler la peine de son maître.
Je me souviens d'avoir veillé, dans le temps, le vieux père Pouplard, le tisserand, lors de sa dernière maladie. Il avait plus de soixante années, ce qui ne l'empêcha point, au moment de rendre l'âme, d'appeler sa mère, ainsi qu'aurait pu le faire un petit queniot. Cela vient qu'au fond de nous il reste toujours quelque chose de notre première jeunesse, qui nous pousse à demander protection, dans nos malheurs où nos tristesses, aux bonnes créatures qui entourèrent de leurs soins nos faibles pas.
Jacques Doguereau, tout grand et tout fort, qu'il était, ressemblait sous ce rapport à tout un chacun. Quand il eut pleuré en silence durant deux ou trois minutes, il saisit les mains de la vieille Madelon, et lui dit, d'un ton qui montrait qu'il avait l'âme à l'envers :
- Ah ! Ponette, je suis malheureux ! ... Et le pire, vois-tu, c'est que je ne sais pas ce que j'ai !
En dépit de la peine qu'elle éprouvait à voir ce gars, qui était presque son fils, dans un pareil état, la Ponette ne retint point un sourire et répondit :
- Ce que t'as ? ... Je vais te le dire, moi ! ... T'as que t'as trente ans, mon gars Jacques et qu'à cet âge-là un homme ne doit point rester seul ... Dans le moulin de Courossé, il manque une meunière, et, plus tôt elle y viendra, mieux ça vaudra, pour toi et pour moi.
Du coup, Jacques Doguereau cessa de pleurer. Essuyant ses yeux du dos de sa main, il se leva d'un bond, renversant presque le chien Mitron et il s'écria :
- C'est-il que tu deviens folle, la Ponette ?
- Pas plus que toi, mon gars !
- Tu sais bien que je ne veux pas me marier ... Ca n'est point dans mes goûts ... Là-dessus, je suis de l'avis de Vilain et de Retureau.
- Tais-toi donc ! interrompit Madelon. Vilain et Retureau y passeront comme les autres ... Tu verras ça !
- Jamais !
- Je te dis que tu le verras ! ... Pour ce qui est du marchand de cochons, je ne voudrais point en jurer ... Il aime trop la bouteille, et c'est une habitude qui déplaît aux filles ... Mais le maréchal c'est une autre affaire ... Avant trois mois d'ici tu seras garçon d'honneur.
L'assurance avec laquelle parlait la Ponette troubla Doguereau, mais il n'en eut pas moins un geste d'incrédulité.
- Ah ! reprit la vieille femme, t'as beau secouer la tête, il en sera comme je viens de te dire ... Aujourd'hui, à table, ce gros maréchal faisait le fanfaron, et criait fort ... Mais si tu l'avais vu tantôt, à la sortie des vêpres, tourner autour de Marie Bouju, la fille du fermier de la Chevalinière, tu changerais d'idée.
- Il tournait autour de Marie Bouju ! balbutia Jacques Doguereau, qui n'en croyait point ses oreilles.
- Bien sûr ! ... Et ça donnait envie de rire, de le voir tout gauche, tout embarrassé, et plus rouge, ma foi, qu'un coquelicot ... La fille, elle, naturellement, n'avait point l'air de s'en apercevoir ...
- Ah ! fit le meunier abasourdi, c'est donc ce qu'il était si pressé de partir !
- Faut croire ! ... A la fin, il lui a parlé ... Il lui a demandé des nouvelles de ses parents, et si leur cheval ne boitait plus, depuis qu'il lui avait changé ses fers ... Marie Bouju lui répondait en riant à moitié, ce qui le rendait encore plus maladroit dans ses manières ... Pourtant, il a pris de la hardiesse, il lui a expliqué qu'il avait justement affaire du côté de la Chevalinière, et que si ça ne la dérangeait pas il ferait la route avec elle ! ... Elle n'a pas dit oui, elle n'a pas dit non, et ils sont partis ensemble ...
- Seuls !
- Non ! ... Marie Bouju est une fille trop sage pour s'en aller seule avec un garçon ... Elle avait ses deux petites soeurs avec elle ... Me croiras-tu, maintenant ? ... Dans trois mois, tu sera de la noce.
Jacques resta d'abord silencieux, se promena une minute devant la porte, s'en fut regarder la roue du moulin, puis, revenant vers la Ponette, il lui dit :
- Retureau fera ce qu'il voudra. Il est libre ... Mais, pour ce qui est de moi, entends-tu, je ne veux point me marier.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? ... Pourquoi ? ... Tu le sais aussi bien que moi. Tu m'as souvent entendu dire ...
- Des bêtises, mon gars ! fit Madelon, coupant la parole au meunier. Tu vas me raconter encore une fois toutes les sornettes que vous débitez, toi et tes amis, quand vous êtes à table, en train de vider les plats et les bouteilles ... Ce n'est pas faute de t'entendre le répéter, que je sais que tu veux être le maître dans ton moulin et y vivre tranquille jusqu'à la fin de tes jours !
La Ponette se mit à rire.
- C'est-il vrai, mon gars, ajouta-t-elle, que tu crois être le maître dans ton moulin ?
Cette question déconcerta tellement le meunier de Courossé, qu'il resta muet comme une carpe.
- Oui ! oui ! t'es le maître, continua la Madelon, et c'est bien vrai que le moulin est à toi, comme il était autrefois à ton père avec tout ce qu'il y a dedans ... T'es le maître ... Seulement c'est la vieille Ponette qui prend soin de te rappeler tes rendez-vous, qui tient la maison propre, qui veille sur ton linge et tes habits, qui remplit ta bourse quand tu vas sortir ... T'es le maître. Seulement, tu ne fais pas un marché sans prendre conseil de moi ... T'es le maître. Seulement, dès que je ne suis plus là pour n'importe quoi, t'as la mine d'une poule qui n'a qu'un poulet ... Voilà comment t'es le maître, mon gars ! ... C'est parce que la Ponette pense pour toi, veille sur toi, travaille pour toi, tout pareil à ce que faisait ta défunte mère, qu'elle ferait encore si elle était là, et qu'une bonne femme fera à ma place quand c'est que je serai partie pour le cimetière.
Sur ce dernier mot, la Ponette s'arrêta, et des larmes lui vinrent aux yeux.
Ce n'était point parce qu'elle avait peur de la mort, cette vieille femme. Qu'aurait-elle pu avoir à en redouter ? Aussi loin qu'elle regardait derrière elle, rien de mal, de mauvais, ne frappait sa vie. Sa vie avait été une vie de travail et de devoir. Elle ignorait la haine, l'envie, la médisance, toutes les petites et laides passions qui agitent souvent l'âme de ceux de qui l'existence s'écoule dans la dépendance d'autrui. C'était, dans sa modestie et son humilité, une de ces créatures parfaites que le Seigneur, du sein de sa gloire, contemple avec complaisance.
Non ! ce n'était point la crainte de mourir, qui, en cet instant, la troublait si grandement. Mais c'est qu'elle venait de songer au temps où elle ne serait plus là pour entourer le gars Jacques de tant d'affection et d'une prévoyance de toutes les heures. C'est qu'elle le voyait seul dans son moulin de Courossé, servi et obéi sans doute, mais n'ayant plus, auprès de lui, un amour quasi maternel que nuls soins nécessaires ne sauraient remplacer.
- Vois-tu, mon gars, reprit-elle, un homme n'est vraiment le roi de sa maison que s'il y est aidé et aimé ... C'est la prévenance de la femme qui fait la liberté du mari ... Tu ne peux pas comprendre ça, parce que tu n'as jamais été seul ... Mais si ce malheur t'arrivait demain, tu ne sais pas combien le moulin te paraîtrait grand et triste ... Toi, si content d'y rentrer aujourd'hui, quand tu as été obligé de le quitter, tu n'reviendrais que la mort dans l'âme, et c'est alors que tu te sentirais malheureux !
De même qu'elle l'avait fait, en voyant pleurer Jacques Doguereau, la Ponette joignit ses mains et poursuivit, presque sur le ton de la prière.
- Il faut penser à ça, mon gars ! ... Ce ne sont pas les braves filles qui manquent dans le pays, et, quand tu voudras en prendre une, tu sais bien que tu n'auras que l'embarras du choix ... Ça serait presque un péché, de me laisser m'en aller avec le chagrin de t'abandonner sans une femme dans la maison ... Tu ne m'as jamais fait de peine, car c'est bien vrai que t'es bon comme le bon pain, mais celle-là serait la plus grande que je pourrais te devoir ... Je crois que j'en souffrirais dans l'autre monde autant que dans celui-ci ... Si ta mère m'entend, je suis sûre qu'elle me donne raison ... Je ne te dis pas de te dépêcher ... C'est une affaire qu'on fait pour le restant de ses jours. Il faut donc y regarder à deux fois et tâcher de ne point se tromper. Et pour ça aussi je suis dans le cas de te donner un conseil, car je connais tout le monde, et je sais ce que vaut chaque fille de la paroisse ... Mais je suis bien tranquille. Ton coeur ne te trompera pas.
Jacques écoutait, mais il n'était point convaincu, ce qui se voyait à l'air de son visage.
- Ne dis pas non, mon gars ! supplie la Ponette. Ne dis pas non ! ... C'est le bonheur.
Elle ajouta, gravement :
- Et puis c'est ton devoir !
Ce mot-là secoua Jacques.
Le meunier de Courossé n'avait peut-être pas su donner une claire définition du devoir. C'est l'affaire des philosophes, et, les trois quarts du temps, ils s'y prennent si bien qu'on n'y comprend rien. Mais Doguereau en avait la confuse idée, et le sens de ce que venait de dire la vieille Madelon ne lui échappait pas.
Quand on travaille du matin jusqu'au soir sans trouver la tâche trop lourde, quand on est sans orgueil et plein de simplicité, avec le coeur droit et l'âme juste, quand on fait son devoir, enfin, un pareil mot ne saurait laisser indifférent. Ainsi la Ponette lisait-elle plus d'une question dans le regard que Jacques fixait sur elle.
- Eh ! bien, oui ! reprit-elle. C'est ton devoir. Et pour bien des raisons. D'abord n'as-tu pas appris que c'est la loi du bon Dieu, et qu'on n'a pas été mis sur la terre pour y vivre seul, comme un renard dans son trou ? Et même je dis une bêtise, car le renard n'est point seul, et il a souvent, le coquin, une famille qui ne vaut pas mieux que lui. T'as entendu notre curé lire en chaire l'Evangile du septième dimanche après la Pentecôte, où il est parlé du mauvais arbre qui ne donne point de fruits, et qui, à cause de cela, sera coupé et jeté au feu ? Il faudrait avoir une pauvre cervelle pour ne point comprendre cette parole-là. L'homme qui ne se marie pas, qui n'a pas d'enfants, ressemble quasiment à l'arbre inutile, qui prend la force de la terre et n'en fait profiter personne.
La Ponette s'arrêta. Elle voyait que son discours laissait le meunier calme et froid. Sans doute, ce qu'elle disait était vrai, mais il fallait des choses plus voisines de lui pour toucher Jacques, des choses qui l'atteindraient directement.
La vieille femme le devina.
- Et puis, mon gars, s'écria-t-elle, crois-tu que ton père et ta mère, et leurs parents, et tous les anciens Doguereau, qui se donnèrent tant de mal à Courossé pour faire vivre le moulin, pour agrandir le bien de la famille, heureux quand ils pouvaient acheter un coin de pré, un bout de vigne, un petit champ venant s'ajouter à un autre pour en faire un grand, et qui, tous, riaient et se frottaient les mains en voyant que ça marchait à leur convenance, crois-tu que ces gens-là travaillaient pour eux ?
- Bien sûr, répondit Jacques, qu'ils travaillaient pour eux !
- Allons donc, mon gars ! ... Ça n'est point vrai ce que tu dis-là ! ... Les anciens, ceux des temps passés, ceux d'avant la Révolution, faisaient ce que t'as vu faire à ton père et à ta mère ... Ils ne s'arrêtaient point, ils se donnaient un mal terrible, ils ramassaient les écus un à un, et quand ils avaient pu, après tant de coeurs et de fatigues, acheter ce qui leur faisait envie, c'est sûr qu'ils étaient contents et qu'ils se réjouissaient ... Mais pas rien que pour eux ... Non ! pas rien que pour eux ... Ils savaient qu'on est tous mortels, et qu'on n'emporte point son moulin et son argent avec soi, quand on s'en va ... Leur vrai bonheur, c'était de penser que tout ce qu'ils avaient reviendrait à leurs enfants ... Et quand ils mouraient, avant de rendre l'âme ils ne manquaient pas de dire à ceux qui pleuraient à côté d'eux : "Ne vous désolez pas. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, et l'on est tranquille après pour l'éternité. Quand on a peiné tout le long de sa vie, on n'est point fâché de voir arriver le temps où l'on se reposera toujours. Vous le comprendrez plus tard. En attendant, ne laissez pas se perdre l'héritage qui vous vient de nous. Augmentez-le, si ça vous est possible, par le travail et l'économie, pour le rendre meilleur encore à vos enfants." Es-tu d'avis que ces gens-là parlaient mal ?
Jacques Doguereau ne répondit pas.
- Toi, mon gars, poursuivi la Ponette, c'est pareil ... Combien de fois, quand t'étais encore un tout petit queniot,et plus tard, alors que tu commençait à grimper aux arbres, ce que tu aimais mieux que d'aller à l'école, m'est-il arrivé d'entendre ton père et ta mère parler de toi, heureux qu'ils étaient de penser que tu serais riche, estimé, aimé, et que, grâce à eux, tu vivrais dans la joie et la tranquillité ! ... Ils espéraient bien tous les deux, les pauvres chers défunts, que leur existence serait plus longue, et je crois toujours les voir rire à l'idée qu'ils feraient sauter un jour tes enfants sur leurs genoux ... Ils n'auraient pas pu s'imaginer que leur fils leur refuserait ce plaisir, qui est le plus doux pour les vieux, car c'est comme s'il se voyait revivre dans ces petits êtres. En ne te mariant point, en ne laissant point derrière toi, sur la terre, d'autres Doguereau pour être meuniers à Courossé, tu n'es point fidèle à la mémoire de ceux qui dorment au cimetière ...
- Oh ! fit Jacques, peux-tu dire une chose pareille, ma Ponette !
- Oui, je peux le dire ! ... C'est la vraie vérité ... Si tes parents vivaient, tu ne voudrais pas les chagriner ... Crois-tu donc que les morts ne savent pas ce qui se passe ici-bas, et qu'ils n'en souffrent pas ? ... On dit qu'il y a des nuits, dans l'année, où les âmes des défunts reviennent là où elles habitaient ... Faut-il, mon gars, qu'elles y trouvent de la douleur, et non de la consolation ? ... Maintenant que tu es jeune, fort et vigoureux, tu ne réfléchis point à tout ça ... Mais quand tu seras vieux, faible, et que t'auras du mal à venir t'asseoir devant ta porte pour te chauffer au soleil, tu sentiras combien il est triste d'être seul, tu regretteras de n'avoir point écouté les conseils de la Ponette, tu te diras qu'il serait bon d'avoir autour de toi les enfants de tes enfants, pour égayer tes derniers jours, et ton coeur se serrera quand tu viendras à regarder ton moulin, tes champs et tes prés, à la pensée que tout cela appartiendra bientôt à des étrangers, à des gens pour qui les vieilles pierres de ta maison seront muettes, alors qu'elles te parlent de tant de choses et qu'elles sont pour toi si pleines de souvenirs.
La vieille femme ajouta, la voix remplie d'une émotion qui la faisait trembler :
- Et tu pleureras, mon pauvre gars, en te disant que par ta faute, après tant et tant d'années, tout ce que la race des Doguereau avait su gagner, tout ce qui était son bien, s'éparpillera au hasard ... Tiens ! comme cette poussière, là-bas que le vent soulève du chemin, et qu'il emporte de tous les côtés ... Ton devoir, c'est de garder l'héritage pour d'autres Doguereau ... En ne le faisant pas, c'est comme si tu offensais les morts.
Je ne sais pas si le meunier de Courossé était convaincu, mais il ne trouva rien à répondre, et pas davantage lorsque la Ponette lui dit encore :
- Oui ! oui ! c'est bien ce que j'ai dit ... Il manque une meunière dans le moulin de Courossé, et, plus tôt elle viendra, mieux ça vaudra, pour toi et pour moi ...
- Pour toi ? Ponette ? questionna Jacques.
- Oui ! Je me fais vieille ... Je suis fatiguée.
- Pourquoi ne pas le dire plus vite ? ... Faut prendre une aide ... Ca n'est pas difficile à trouver ...
- Plus qu'on ne le croit ... Pourtant, si ça te convenait, je connais quelqu'un ...
- Qui ça ?
- La fille à la mère Machou. Du hameau de la Rongère ... La pauvre femme vient de mourir ... Sa fille est seule au monde ... Elle est propre, travailleuse, rangée ... Ça ne serait point une mauvaise action, ni une mauvaise affaire que de la prendre ...
- Prends-la ! dit Jacques Doguereau.

 

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Au fond, Jacques n'avait jamais pensé sérieusement à cette question du mariage. Rien ne lui manquait. Il aimait son moulin, ses occupations, le coin de terre où il était né, et à aucun moment il n'avait été effleuré par les soucis, ce qui veut dire qu'il n'avait point eu besoin d'être aidé ou consolé. Les petits tracas, les légers ennuis que nous subissons tous au cours des journées, c'était la vieille Ponette qui les prenait à sa charge, s'arrangeant pour rendre l'existence de son gars Jacques aussi calme que l'Evre pendant les mois d'été.
Dès lors, pourquoi le meunier de Courossé aurait-il songé à prendre femme ? L'état de mariage pouvait-il lui apporter plus de contentement qu'il n'en avait aujourd'hui ? Et puis, ayant malgré tout dans l'âme la méfiance instinctive des gens de la campagne, il se demandait si, au cas où il voudrait épouser une fille de la paroisse ou des paroisses voisines, on ne le prendrait pas uniquement pour ses écus, et cette idée le vexait, car, sans s'en douter, s'il était un peu orgueilleux de son bien, il l'était aussi de lui-même.
Enfin, ainsi que je vous l'ai expliqué, le meunier de Courossé chérissait la libre vie dont il jouissait. Il n'avait point à rendre compte de sa conduite. Quand il lui plaisait de rester, il restait. Au contraire s'il lui passait par la tête de sortir, d'aller rejoindre ses amis, de rentrer tard, il en était le maître car jamais la Ponette ne lui faisait la moindre observation, ce qu'il n'aurait point trouvé mauvais, d'ailleurs, car il aimait et respectait cette vieille femme presque autant que si elle avait été sa mère ... Elle l'avait tant chéri, tant amignonné, quand il était petit ! Et il sentait si bien qu'il était tout pour elle, qu'il remplissait son coeur ! Vraiment, elle, étant là, à quoi bon un autre jupon dans le moulin ? Jacques Doguereau, lorsqu'il ne se réunissait pas avec eux à l'auberge, préférait y voir ses amis, les deux fidèles, le maréchal et le marchand de cochons.
Pourtant, il resta pensif, après sa conversation avec la Ponette. Celle-ci lui avait dit des choses qui lui avaient fait un drôle d'effet. Il en était remué, ému, presque étourdi. Où donc avait-elle été chercher tout ça ?
Le curé, à sa manière, ne parlait pas mieux quand il était en chaire, et ce qu'il aurait prêché sur un pareil sujet ne l'aurait probablement pas touché autant.
Il y avait du vrai dans le langage de la Ponette. Pour la première fois, Jacques regarda le moulin avec d'autres yeux, sentit qu'il lui était attaché de toutes ses forces, et fut pris de chagrin à l'idée qu'il faudrait le quitter plus tard et l'abandonner à des mains étrangères. Ce n'était plus un Doguereau qui en franchirait le seuil à vingt reprises le long du jour, en fredonnant un vieux refrain du pays, et il n'y aurait point d'autre Doguereau pour s'asseoir aux heures des repas, dans la cuisine, autour de la table de chêne, vieille de deux cents ans peut-être, où l'on se reposait du travail accompli, en prenant des forces pour celui qui restait à faire.
A partir de la minute où lui, Jacques Doguereau, le dernier des siens, aurait rendu l'âme, le lien serait rompu qui unissait depuis des siècles les meuniers de Courossé à leur solide moulin, ainsi qu'à ce qui l'entourait, aux rochers, aux prairies, à l'Evre, à cette belle nature au sein de laquelle ils avaient vécu et qu'ils aimaient sans le savoir, attendu, voyez-vous que c'est seulement quand on est obligé de s'éloigner de la terre natale que l'on comprend à quel point on lui est attaché ... Oui ! le gars éprouva tout cela, qui lui fit l'effet d'une blessure, et il en souffrit dans tout son corps.
Ce n'était point gai de penser que tout disparaîtrait, s'effacerait, et qu'il viendrait un temps où les gens de la Chapelle, de Botz, de Saint-Florent, de Saint-Pierre-Montlimart, ne sauraient plus le nom des anciens meuniers de Courossé ! Avoir tant travaillé, tant peiné, avoir pris tant de mal, durant si longtemps pour en arriver là, c'était une vraie désolation. La Ponette avait raison : les vieux Doguereau, dans l'autre monde, en seraient cruellement chagrinés.
Au contraire, s'il s'était marié, s'il avait eu des enfants, rien n'aurait été changé dans la marche des choses. A sa mort, un autre Doguereau aurait été meunier de Courossé, et la destinée de la famille se serait poursuivie.
De quel droit la brisait-il, cette destinée ? Pourquoi ne suivait-il pas l'exemple de ses ancêtres ? A ces questions, Jacques ne découvrit point de réponse, et il lui en vint un malaise.
Avec cela, il était furieux contre le gros maréchal de la Chapelle-Saint-Florent, ce fourbe de Retureau, qui jurait de ne point se marier au moment où il cherchait à fréquenter Marie Bouju, la fille des gens de la Chevalinière.
Oh ! il la connaissait bien, cette Marie Bouju, avec ses jolies boucles brunes, ses yeux noirs remplis de malice, son sourire un peu moqueur, sa fine taille et sa démarche aisée ! Il n'y avait guère mieux qu'elle sur la Chapelle. C'était une fille sage, ainsi que l'avait dit la Ponette, et elle promettait d'être une bonne ménagère, mais il n'y avait pas besoin de la regarder à deux fois pour comprendre qu'elle serait la maîtresse chez elle, et qu'elle saurait conduire son mari comme elle l'entendait.
Tout gros et tout fort qu'il était, avec sa taille de géant, ses biceps énormes, et son poing capable d'assommer un boeuf, il filerait droit, le maréchal ! Jamais il ne manquait son coup, quand il parlait de casser un fer à cheval avec deux doigts, mais il trouverait plus de résistance dans la volonté de Marie Bouju, digne fille de son honnête mère, qui gouvernait la Chevalinière, obéie de ses domestiques, de ses enfants, et de son mari.
Cette idée de soumission de Retureau à sa future petite femme, dérida le meunier de Courossé. Il en plaisanta même en soupant avec la Ponette, et le lendemain, dans l'après-midi, ayant affaire à Saint-Florent, il s'arrêta chez le maréchal et lui demanda, le voyant peu pressé, s'il voulait venir prendre un verre de vin blanc à l'auberge.
- Oui ! répondit Retureau à condition de payer la fillette. C'est mon tour.
- Non ! c'est le mien ! répliqua Jacques.
- Je te dis que non !
- Je te dis que si !
Cette querelle amicale se poursuivit durant quelques instants et, finalement les deux compagnons convinrent qu'ils mangeraient un guillaret en buvant la fillette, et que celui qui aurait le petit pois paierait le vin. Il faut vous expliquer que le guillaret est un biscuit de pâte un peu dure, dans lequel on met un petit pois en guise de fève. Ce fut le meunier qui le trouva dans son morceau, mais Retureau réclama une seconde fillette, disant qu'on ne devait point s'en aller sur une jambe.
Jacques remplit les verres, lorsque la seconde demi-bouteille fut arrivée, et c'est alors qu'il dit tout doucement au maréchal :
- Eh ! bien, mon gars, c'est dans combien de temps que tu vas te marier avec Marie Bouju ?
Le gros garçon, juste à cette minute, levait son verre pour trinquer. La question de Doguereau le démonta tellement qu'il fit un geste brusque, et envoya les trois quarts du vin sur la table, tandis qu'il rougissait jusque derrière les oreilles, autant du moins que cela lui était possible, car il avait le visage cramoisi de son naturel.
Dans son émotion, il ne trouva rien à répondre.
- Oh ! repris le meunier de Courossé, tu n'as point besoin de te cacher ! ... T'es bien libre !
- C'est au moins la Ponette qui t'a raconté ça ? interrogea Retureau, évitant de la sorte un aveu plus net.
- Je ne pouvais pas le deviner tout seul ! répliqua Jacques en riant. Et je n'étais point dans le cas de m'en douter, surtout après que tu venait de jurer, rapport à l'histoire du gars Pauvert, l'épicier de Varades, qu'on ne verrait jamais un jupon autour de ta forge.
- C'est vrai que j'ai dit ça, confessa le maréchal, et je ne parlais point d'après mon idée de derrière la tête. Mais c'est que je ne voulais pas laisser deviner que je pensais à Marie Bouju, dont le père était un ami du mien, et qui a toujours été aimable avec moi. Sa fille a une bonne réputation sur la paroisse, et, avec ça, elle est gentille. Tout de même, j'aurais dû me méfier de la Ponette, qui a de bons yeux et de la malice. Mais voilà, conclut Retureau avec embarras, en baissant le nez sur son verre, quand cette Marie Bouju est quelque part, mon gars Jacques, vrai de vrai, c'est comme je te le dis, je ne vois qu'elle, et il y aurait tous les gens du bourg autour de nous que je ne m'en apercevrais même pas.
- Alors, c'est décidé ?
- Décidé ... Décidé ... Pas tout à fait ... Maintenant ça dépend d'elle ... Hier, ma foi, j'ai pris mon courage à deux mains, et j'ai parlé à son père ... Il n'a point dit non ... Il m'a même répondu que ça serait convenable sous tous les rapports, vu que si la fille est pour avoir du bien, je ne suis pas pauvre de mon côté ... Mais il voulait en causer avec sa femme ... Et tous les deux ont toujours été d'avis que leur fille resterait maîtresse de sa volonté ... "Elle aimerait un gars sans le sou que nous ne le trouverions point mauvais, m'a dit, Bouju, s'il était honnête, et point fainéant."
- Crois-tu que Marie Bouju répondra comme t'en as envie ? demanda Jacques.
Le maréchal regarda autour de lui, plutôt par habitude que par nécessité, car la salle de l'auberge était vide, puis il répondit, le plus bas possible :
- Oui ! ... Ça m'a rudement coûté, et j'ai cru que les paroles ne sortiraient point de ma gorge ... Mais j'ai tout de même fini par expliquer la chose à Marie Bouju, lui disant qu'elle me plaisait plus que n'importe quelle fille du bourg, et que je serais heureux, si je pouvais la fréquenter ... Au lieu de se fâcher, comme j'en avais peur, elle m'a répondu que ça n'était pas elle qui pouvait me permettre de la fréquenter, et qu'auparavant fallait causer à ses parents ... Une fille, comprends-tu, ça ne doit point en dire plus long, mais j'ai bien vu qu'en me répondant elle avait l'air contente ... Je dois aller dimanche prochain revoir Bouju, et je serai bien étonné si je ne dînais pas ce soir-là à la Chevalinière.
Il y eut un petit moment de silence, puis le gros maréchal dit encore :
- Faut point me garder rancune, mon gars Jacques ... Ce n'est pas de ma faute ... On rit, on plaisante, on se moque de ceux qui se mettent en ménage, on juge qu'on n'en fera jamais autant ... Et puis, un jour, l'ennui vous prend ... Un quart d'heure plus tôt, on était encore heureux, tranquille, sans tracas ... On se trouvait bien comme on était ... Et  voilà que tout d'un coup la maison paraît grande ... On se sent seul ... On a le coeur tout mal en train ... On ne comprend pas d'abord ce que ça veut dire ... Puis, on se met à penser à une fille qu'on a rencontrée sans faire plus attention à elle qu'aux autres ... Pourquoi pense-t-on à elle dans ce moment-là ? ... Je n'en sais rien, mais ce que je sais bien, vois-tu, c'est qu'on croit la voir devant soi, qu'on a une espèce de frisson en prononçant son nom, qui vous paraît tout frais et tout joli, et qu'on se dit qu'on sera plus malheureux que les pierres, si cette fille-là ne veut point devenir votre femme ...

 

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Trois jours après, Jeanne Maclou entra au moulin de Courossé.
Doguereau n'était point de ces gens qui jugent les autres sur la mine, car il ne se serait peut-être pas accommodé de la présence de cette fille, agréable à voir, c'est sûr, avec ses cheveux noirs bouclant sur son front, ses yeux sombres au regard droit, sa bouche plutôt petite, mais sérieuse, et son allure de jeunesse et même de grâce. Mais il y avait en elle une froideur étonnante, un air qui vous glaçait, qui vous gênait, au point qu'on ne se sentait pas à l'aise pour lui parler et encore moins pour lui donner des ordres.
Habitué à s'exprimer librement avec sa Ponette, aimant à rire et à plaisanter, le meunier fut tout surpris, quand, à son premier mot, Jeanne l'ayant regardé, sans lui répondre, tourna le dos et s'en fut à son ouvrage. Ceci le contraria, mais il n'en dit rien à Madelon, joyeuse d'être aidée par une fille qu'elle estimait, et qui ne reculait point devant la besogne. Par exemple, il ne s'inquiéta plus guère de Jeanne Maclou, la laissant aller et venir sans lui demander ce qu'elle faisait. Elle était plutôt la servante de la Ponette que la sienne, et vis-à-vis de lui, dans le moulin, elle demeurait presque comme une étrangère.
Pourtant, il lui arrivait de dire à la Ponette :
- Es-tu toujours contente de Jeanne ?
- Toujours ! répondait-elle. Je ne pouvais pas mieux tomber. Elle allongera ma vie de dix ans, si elle reste au moulin.
- Pourquoi n'y resterait-elle pas ? fit un jour Doguereau, ayant reçu la même réponse à la même question.
- Pourquoi ? ... Dame, mon gars, c'est qu'elle n'est point attachée à nous ! ... Elle va sur ses vingt ans, et c'est un âge où souventes fois les filles ont bonne envie de se marier ... à propos de mariage, sais-tu que c'est à la messe de dimanche prochain qu'on publiera le premier ban, pour la Marie Bouju et ton ami Retureau ?
- Bien sûr, que je le sais ! répliqua Jacques. Le maréchal nous l'a dit hier, à Vilain et à moi ... Le marchand de cochons s'est moqué de lui, mais Retureau s'est fâché, tant il est épris de cette fille de la Chevalinière ... C'est vrai qu'elle est gentille et tout plein futée ... Un peu trop, même, à mon idée.
- Mieux vaut qu'elle soit trop fine que trop bête ! dit la Ponette en riant. Tu ne prendras pas une idiote, quand tu te marieras.
Jacques Doguereau eut un geste signifiant que cette chose-là n'était pas à la veille d'arriver.
- C'est ce qu'on verra ! reprit la vieille femme. Tu n'oseras pas me raconter que depuis dimanche où nous avons causé de ça, quand t'étais assis si tristement à la porte du moulin, avec Mitron à côté de toi, tu n'y as point pensé ... Je te connais, mon gars, et je lis dans ta tête aussi facilement que notre curé dans son bréviaire.
Le meunier garda le silence. Il savait que la vieille femme ne se trompait point. En regardant tourner la roue du moulin, en suivant l'Evre dans son bateau pour aller pêcher au pied de la Roche-qui-Boit, en passant devant la forge du gros maréchal lorsqu'il descendait jusqu'à Saint-Florent-le-Vieil, ou quand il se promenait le long des haies, son fusil sous le bras, le souvenir des paroles de la Ponette lui était plus d'une fois revenu.
Ce qu'elle lui avait dit l'avait touché. D'abord, il s'était efforcé de n'y plus songer, mais il y a des mots qui ressemblent à des graines qu'on jette en passant dans un champ, auxquelles on ne pense plus, et qu'on est tout étonné, un matin, de retrouver germées, et perçant la terre. Ces mots-là tombent sur notre coeur, s'y enfoncent, y germent, et finissent par le remplir tout entier. Et c'était si fort, leur puissance, ils tourmentaient si grandement Jacques Doguereau, que celui-ci, à deux ou trois reprises, s'était rendu au cimetière, restant debout, les bras croisés, devant la tombe de son père et de sa mère, comme s'il avait voulu leur demander avis.
Oui ! le meunier de Courossé comprenait que la Ponette n'avait pas tort, et qu'il en ferait tout autant que le gros Retureau s'il venait à rencontrer une Marie Bouju, qui aurait, en le regardant, un petit sourire aux lèvres, un de ces petits sourires avec lesquels les filles font chavirer l'âme des gars, et qui rendent le plus hardi aussi poltron qu'un lièvre. C'est pourquoi, ne voulant point répondre à Madelon, il remit la conversation sur Jeanne Maclou.
- Ca serait fâcheux pour toi, dit-il, si Jeanne quittait Courossé.
- C'est vrai que je ne retrouverais pas sa pareille ! ... Les braves et honnêtes filles ne manquent pas sur la paroisse, mais celle-là est bien la meilleure de toutes ... Ca me ferait une vraie peine de la perdre.
- Tu dis ça comme si tu en avais peur ! observa Doguereau. Crois-tu qu'elle a des idées sur un gas du pays ?
La Ponette secoua la tête.
- Non ! répondit-elle. Je mettrais ma main au feu qu'elle ne pense à personne. Et même, mon gars, je crois que ça ne lui arrivera peut-être jamais, malgré ce que je te disais tout à l'heure.
Le meunier de Courossé eut un regard surpris, qui contenait une question.
- C'est qu'elle est trop fière ! expliqua la Ponette.
- Trop fière ! ... Tu veux rire ! ... Une fille sans le sou, qui est obligée, pour vivre, de travailler chez les autres ! ... Elle a donc un mauvais orgueil ?
- Elle ! s'écria la vieille femme en joignant les mains, ainsi qu'elle le faisait toujours quand elle était émue. Ah ! la chère fille ne sait point ce que c'est que l'orgueil, et, si elle ne commet que ce péché-là, elle ne doit pas avoir grand'chose à dire à confesse ! ... Mais elle est fière à sa manière, justement parce qu'elle est pauvre ... Depuis sa petite enfance, depuis que défunt son père mourut écrasé sous le chariot qu'il conduisait, elle a été malheureuse, vivant dans la misère, car sa mère ne gagnait pas lourd à laver pour le monde ... Une journée par ci ... Une journée par-là ... Ça ne rapporte pas gros d'argent, mon gars, et, quand on tient à être propre et à ne point tendre la main, le bon Dieu seul peut savoir toutes les privations qu'on doit endurer. Eh ! bien, vois-tu, Jeanne ne voudrait point, en se mariant à un gueux, risquer d'avoir des enfants à qui elle n'aurait pas toujours à donner leur part de pain ... Quant à épouser un garçon ayant du bien, c'est un rêve qu'elle ne fait point. Elle sait qu'ici, comme ailleurs, chacun, dans le mariage, doit apporter sa part ... Ça serait mieux si l'on ne demandait que de l'amitié ... Mais les gens ne veulent pas le comprendre ...
La Ponette soupira, resta un instant pensive, puis elle continua :
- Cependant, si par hasard un garçon fortuné invitait cette fille à entrer dans sa maison, elle refuserait ... Oui ! elle refuserait ... J'en suis sûre ... Elle aurait peur de s'entendre reprocher plus tard sa pauvreté ... Elle est fière ... Je te le répète ... Et c'est une offense qu'elle ne pardonnerait jamais ... Aussi, je ne serais pas étonnée de la voir rester ici, tout le temps de son bel âge, pour y vieillir à son tour comme la Ponette, mon gars Jacques ... Oui ! comme moi ... Attachée au moulin de toutes ses forces. Et c'est peut-être elle qui, toujours comme moi, élèvera un jour les petits enfants du meunier de Courossé !
La conversation n'alla pas plus loin. Il vint un homme du Marillais, qui voulait louer à Jacques Doguereau sa grande île sur la Loire, en face de Bouzillé, et qui insista longtemps, sans parvenir à décider le meunier. Tous deux vidèrent une bouteille, et, lorsque cet homme partit, Jacques le reconduisit un bout de chemin, causant avec lui des récoltes, et aussi des bestiaux, qui se vendaient mal et à des prix si bas qu'il valait mieux les garder à l'étable que de les mener au marché de Cholet.
L'ayant quitté, le meunier revînt à Courossé, baguenaudant et rêvant. Il pensait au gros maréchal, dont le curé annonçait le prochain mariage le dimanche suivant, et il était gêné à l'idée que Retureau l'avait choisi comme garçon d'honneur. Jusqu'alors, il avait toujours refusé de remplir cette fonction, ayant crainte de s'y montrer maladroit et de faire rire les filles, mais il n'y avait pas eu moyen de dire non à ce vieux camarade, le premier de ses amis d'enfance, avec qui il avait tant couru les prés et les bois, déniché tant de nids, fait tant de parties de pêche sur l'Evre. Avec le marchand de cochons, c'était le dernier de ses meilleurs compagnons, le plus gai, le plus franc, sans malice, toujours disposé à rendre service, pas fier de son argent, et aimant obliger le pauvre monde.
- Oui ! murmurait Doguereau, c'est un vrai bon gars ... Un gars à la main !
Ceci lui mettait une tristesse dans l'esprit. Bientôt il allait se retrouver un peu plus seul, n'ayant pas la ressource, quand il s'ennuierait au moulin, de descendre à la Chapelle et d'emmener Retureau à l'auberge du bourg, ou même à la Boule d'Or de Saint-Florent. La Marie Bouju serait là, qui conduirait ce gros maréchal par le bout du nez, et qui, sans faire mine de rien, saurait l'empêcher de quitter sa forge le long de la semaine, le gardant pour elle le dimanche.
Jacques hocha la tête et soupira.
Même quand on ne va pas vite, on finit par arriver, et le meunier rentra au moulin. Faisant le tour des bâtiments, afin de voir s'il n'y avait rien dans les trois ou quatre nasses qu'il tenait à l'eau d'un bout à l'autre de l'année, il s'arrêta brusquement en apercevant Jeanne Maclou, entourée d'une trentaine de poules auxquelles elle jetait du grain.
Jacques n'aurait pas su dire pourquoi il n'avait pas continué son chemin, mais le fait est qu'il resta là, planté sur ses deux jambes, à moitié caché, et regardant cette fille, qui, elle, ne se doutait point de sa présence.
Vraiment, elle avait raison la Ponette ! C'était une créature pleine de fierté, avec sa mine glacée, son air de hauteur, ses lèvres qui souriaient si rarement. Toute pauvre qu'elle était, simple servante, mangeant le pain d'autrui, on aurait juré qu'elle se croyait d'un autre monde et qu'elle avait le coeur rempli, en effet, de ce mauvais orgueil dont avait parlé Jacques à la vieille Madelon.
Le meunier s'éloigna sans bruit, le front barré d'une ride, et sentant qu'il était prêt à détester cette fille, silencieuse et froide.

 

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Ce fut une fameuse noce que celle du gros maréchal de la Chapelle-Saint-Florent et de la Marie Bouju, de la Chevalinière, une noce qui dura trois jours, et où l'on mis les petits plats dans les grands.
On en parlait encore longtemps après, car on y avait vu des choses anciennes, dont les plus vieux du pays ne se souvenaient guère, mais que le grand-père de Marie, qui touchait à ses quatre-vingt-dix ans, et qui avait gardé toute sa tête, avait pris plaisir à apprendre aux noceux. C'était un petit vieillard tout maigre et tout sec, plus sec, bien sûr, qu'un morceau de bois mort, du moins à en juger par sa mine, car l'écorce était menteuse, et il y avait toujours dessous une sève que les années ne parvenaient pas à tarir.
C'était le roi des veillées. Pendant les mois d'hiver, lorsque les gens se réunissaient autour de la grande cheminée de la Chevalinière, au coin de laquelle le vieux Bouju se tenait assis dans son fauteuil de paille, celui-là même où Stofflet avait dormi toute une nuit, trois jours avant le coup de traîtrise qui l'avait fait tomber aux mains des bleus, on l'aurait écouté jusqu'à minuit.
Il racontait des histoires d'avant la révolution, du temps de la gabelle, où l'on était si malheureux. Il parlait aussi de la guerre des Vendéens, de Cathelineau qu'il avait connu, du brave Stofflet et de M. de Dommaigné, combattant avec  son habit rouge, qui le faisait prendre pour un Anglais. A Thouars, il avait aidé M. Henri à grimper le long des murailles de la ville. C'était miracle s'il était sorti du Mans, le jour du grand massacre, mais il ne se serait peut-être pas sauvé de Savenay, si, étant bon nageur, il n'avait pas traversé la Loire, face d'Ancenis, au milieu de la nuit, aux trois quarts mort de froid, et passant auprès des canonnières que les républicains avaient sur le fleuve.
Ces histoires-là, tous ceux qui venaient passer la veillée à la Chevalinière les connaissaient bien, le vieux Bouju les répétant volontiers toujours avec les mêmes paroles, s'arrêtant aux mêmes endroits, et posant alors son menton décharné sur sa maigre main, regardant devant lui des choses et des gens invisibles pour les autres, des figures de jadis, qui sortaient pour lui seul du fond de la nuit.
Tant qu'il demeurait ainsi, immobile et silencieux, les hommes se taisaient, respectant ses souvenirs, comprenant qu'il revivait avec les compagnons de sa jeunesse, avec ceux qui dormaient un peu partout, dans les champs, dans les bois, là où ils étaient tombés en défendant leur cause. Quant aux femmes et aux filles, elle furent troublées, inquiètes, un peu effrayées, et il en était plus d'une fois pour tourner la tête du côté de la porte, comme si un revenant des jours passés avait été sur le point d'entrer sans frapper, pour venir s'asseoir au milieu de la compagnie.
Elles avaient bien plus peur, quand le père Bouju se mettait à raconter les contes, les légendes, et les sombres histoires d'autrefois, des mauvaises fées de la Vendée, et des sorciers des Mauges angevines, des bons saints et des méchants diables, des garaches qui attendent les voyageurs aux croisées des chemins, du loup garou qui va fuyant dans la nuit, du cheval malet qui emporte, à des dizaines et des dizaines de lieues l'imprudent s'avisant de le monter.
Il savait le nombre des enfants mis vilainement à mort par le seigneur à la barbe bleue, dont on voit errer l'ombre dans les ruines de ses châteaux de Tiffauges et de Champtocé. Il aurait presque juré avoir rencontré l'Homme sans Tête, au coin du cimetière, dans la nuit du Vendredi-Saint. Ah ! oui ! les femmes et les filles avaient peur, durant les récits du vieux Bouju, et elles sentaient un petit frisson leur passer dans le dos tandis qu'il parlait. Mais elles étaient contentes de trembler, et ne se pressaient point de s'en aller. Seulement, aux approches de dix heures, le père de Marie Bouju se levait et disait : "Demain, il fera jour ; maintenant il faut dormir." C'était la fin de la veillée.
Le grand-père avait donc arrangé la noce de sa petite-fille ainsi que cela se faisait dans l'ancien temps, et lui-même, de sa vieille voix qui tremblait, il avait appris aux deux plus jeunes des filles invitées au mariage l'antique Chanson de la Mariée, qu'elles vinrent chanter à Marie à la fin du repas, accompagnées par le violon du père Douneau, le sacristain de la Chapelle :
Avez-vous remarqué
Ce que vous dit le prêtre ?
Il dit la vérité
En disant qu'il faut être
Soumise à votre époux,
Et l'aimer comme vous.
Vous n'irez plus au bal,
Madame la Mariée ;
Vous n'irez plus au bal,
Aux jeux, à la veillée.
Vous gard'rez la maison
Pendant que nous irons.
Le meunier de Courossé n'avait pas pu refuser d'être le garçon d'honneur de son ami Retureau. C'était, je vous l'ai dit, la première fois qu'il remplissait cet office, mais, à le voir, on ne l'aurait pas cru. Depuis l'âge de quinze ans, il avait été à bien des noces et n'avait pas manqué de se rendre compte de ce qu'il fallait faire. Aussi aurait-il pu donner là-dessus des leçons à tout le monde. Pour veiller à la bonne ordonnance et à la marche des plaisirs, personne n'aurait été dans le cas de lui en remontrer. Il était partout, il avait l'oeil à tout, et les noceux disaient qu'un garçon d'honneur pareil, si aimable avec les hommes, si galant avec les femmes, c'était une vraie bénédiction dans un mariage.
Pourtant, Jacques Doguereau n'était pas à l'aise, et il y avait des instants ou ce gars, si alerte et déluré, se sentait gauche et gêné. C'était quand il lui fallait s'occuper de sa demoiselle d'honneur, une fille blonde, avec des yeux bleus, toute menue et jolie, plus vive qu'une épinoche, et ayant aux lèvres un sourire malicieux, qui vous chavirait l'esprit et vous arrêtait les paroles dans la gorge. Jacques ne se lassait point de la regarder, mais il ne trouvait rien à lui dire, ce qui n'était guère dans ses habitudes, car, d'ordinaire, il n'avait pas la langue dans sa poche.
Cette fille blonde se nommait Marguerite Mauvif, et venait d'Angers, où elle habitait avec ses parents, une grande et vieille maison de la rue Saint-Aignan, proche de la place Saint-Maurice, pas loin de la cathédrale. Ces Mauvif étaient riches. La famille comptait déjà parmi l'ancienne bourgeoisie d'Angers avant la révolution. Je ne saurais pas vous dire comment ils avaient des liens de parenté ou d'amitié avec les Bouju, de la Chevalinière, mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que tous les ans Marguerite, en compagnie de sa mère, venait passer quelques jours chez les fermiers. A son tour, lorsque les deux femmes étaient parties, M. Mauvif arrivait, pour faire avec Bouju l'ouverture de la chasse. Naturellement, quand un des maîtres de la Chevalinière allait à Angers, il ne descendait point ailleurs que dans la maison Mauvif.
Marie Bouju était fière d'avoir Marguerite pour demoiselle d'honneur, et, dès que la blonde fille avait accepté, on avait pensé qu'on ne pourrait pas lui donner un meilleur cavalier que le meunier de Courossé. Sans le vouloir, c'était un mauvais tour qu'on avait joué là à Jacques Doguereau, captivé, du premier coup, par les yeux couleur de ciel et le sourire plein de malice de cet aimable fille. Auprès d'elle, il éprouvait un embarras terrible, et, ce qu'il y avait de plus malheureux, c'est que Marguerite Mauvif s'en apercevait et s'en amusait. Pas par méchanceté, bien entendu, mais quelles soient de la ville ou de la campagne, toutes ces jeunesses de vingt ans se ressemblent, et rien ne leur plaît tant que la gaucherie d'un grand et fort garçon, à qui deux hommes de sa taille ne feraient point peur, et qui ne sait plus que devenir devant une mignonne petite créature qu'il renverserait d'une chiquenaude.
Au bout du troisième jour, Jacques était complètement ensorcelé et ne pensait plus qu'à Marguerite Mauvif. L'idée de la demander en mariage ne lui était pas encore venue, mais il commençait à être moins en colère contre le gros maréchal et pensait même qu'il n'avait point eu tort de se marier avec la Marie Bouju. Il le dit au marchand de cochons, qui en demaura stupéfait et s'en alla, en branlant la tête, non sans avoir répondu :
- Mon gars, je vas te dire ! ... T'as l'air d'un gars qui va faire une bêtise ... Crois-moi ! Tu ferais mieux de rentrer dans ton moulin et de n'en plus sortir.
Les noces finies, le meunier de Courossé rentra, en effet, dans son moulin, mais l'envie d'en sortir ne tarda pas à le prendre. Les parents de Marguerite Mauvif avaient eu la politesse de le prier de venir les voir, quand il serait à Angers, ce qui lui arrivait rarement, n'y connaissant personne, et n'ayant rien à y faire. Dans ce temps-là, on ne se dérangeait pas aussi volontiers qu'aujourd'hui où vous voyez les gens courir les foires et les marchés, sans avoir rien à vendre ou à acheter. Aussi, lorsqu'il parla à la Ponette de son intention d'aller à Angers, la vieille femme eût-elle l'air surpris. Mais cela ne dura pas, et, la minute d'après, elle eut un sourire presque moqueur, se contentant de répondre :
- Quand tu voudras, mon gars !
Jacques Doguereau attendit encore un peu. Le désir de revoir Marguerite Mauvif lui remplissait l'esprit. Il ne savait pas s'il aimait cette fille blonde aux yeux bleus, mais, ce qu'il savait bien, c'est que tout le long du jour il pensait à elle, et qu'il lui arrivait même d'en rêver. Seulement, dans la peur où il était de montrer trop vite ses sentiments, et peut-être ses espérances, il ne voulut point se presser, et il y avait plus d'un mois que Retureau était marié quand il se décida à partir. Jusqu'au bout, il avait caché à la Ponette la véritable raison de son voyage, sans se douter qu'elle l'avait deviné. Elle le lui avait dit ! Ne lisait-elle pas dans son coeur aussi facilement que le curé dans son bréviaire ?
Or, il revint dans la soirée du lendemain. Il avait la mine d'un homme qui aurait été aux trois quarts assommé, et c'est vrai qu'il l'avait été. En arrivant dans cette rue Saint-Aignan, où les Mauvif avaient leur demeure, il était resté tout étonné en apercevant plusieurs voitures arrêtées à la porte de cette vaste maison, et, comme il avait demandé à la domestique qui était venue lui ouvrir, ce que cela signifiait, elle lui avait répondu :
- C'est aujourd'hui qu'on signe le contrat de mademoiselle Marguerite !
- Au moins, demanda, la Ponette, on ne t'a pas mal reçu, là-bas ?
Ceci se passait le lendemain du retour de Jacques Doguereau à Courossé. Jeanne Maclou était occupée dans la cuisine. Robert, le garçon meunier, venait de partir pour Saint-Florent, où il conduisait des sacs de farine. Assise à l'ombre, au seuil du moulin, la vieille femme plumait un poulet, et Jacques, debout devant elle, la regardait faire, tout en pensant à autre chose, peut-être même à cette Marguerite Mauvif, dont il avait eu la tête si remplie pendant des jours et des jours, et qui allait se marier.
La question de la Ponette le fit tressaillir.
- Je ne sais pas ce que tu veux dire ? répondit-il.
La vieille femme eut un petit rire.
- Bien sûr, dit-elle, que tu ne sais pas ce que je veux dire ! ... Bien sûr que tu ne comprends pas mes paroles ! ... Oui ! Oui ! c'est certain, vu que je ne suis point assez fine pour avoir deviné ce que tu allais faire à Angers. ... Dieu merci, la Ponette n'est point aveugle. Elle a même encore ses yeux de quinze ans, et, de toutes les femmes de son âge, vivant sur la paroisse, elle est maintenant toute seule à lire sa messe sans lunettes ... J'y vois clair ...
Jacques, avec un peu d'humeur, haussa les épaules.
- Tu ne sais pas ce que tu dis, Ponette ! fit-il.
- Bon ! répliqua la Ponette en riant, une pincée de plumes entre les doigts, tout à l'heure tu ne comprenais pas ce que je disais ... A présent, je ne sais pas ce que je dis ... C'est-il donc que tu me prends pour une radoteuse, pareille à la vieille mère Rabouin, qui s'en va en causant toute seule le long des chemins ? ... Tu n'oserais pourtant pas me jurer que ce n'était pas pour aller voir les Mauvif que tu es parti avant-hier matin pour Angers ? ... L'oserais-tu ?
Le meunier de Courossé garda le silence, mais il sentit qu'il lui venait un peu de sang aux joues.
- Ca n'est pas la peine de rougir, mon gars ! continua la Ponette, toujours du même ton tranquille, et sans cesser de plumer son poulet. Ça n'est pas un reproche que je te fais. T'es bien libre ! Et même je suis bien contente de cette histoire-là !
- T'es contente ! s'exclama Doguereau, avec une pointe d'aigreur. Il n'y a pourtant pas de quoi !
- Ca n'est pas mon avis ! répliqua la Ponette. Tiens ! ajouta-t-elle, en lui montrant de la main un vieux banc d'ardoise qu'ombrageait une glycine courant le long du mur du moulin, mets-toi là ... T'as rien à faire pour le quart d'heure ... Nous pouvons causer un brin.
Docilement, Jacques prit place sur le banc.
La Ponette commença :
- Je pourrais, dit-elle, te reprocher de n'avoir point eu confiance en moi ... Mais je ne le ferai pas. Sans avoir passé par là, je sais que lorsqu'on est amoureux, ou seulement quand on se croit amoureux, on voudrait le cacher à tout le monde, et même à une vieille Ponette comme moi ... Mais, je te le répète, ça a de bons yeux, une vieille Ponette, et ça n'est tout de même point trop bête ... Ça devine ... Et puis mon gars, point n'est besoin d'aller à une noce pour savoir ce qui s'y passe et qui est la fable de tout le monde ...
- La fable de tout le monde ! répéta machinalement le meunier.
- Oui ! ... Ça n'est-il pas vrai que pendant les trois jours de la noce, tu ne t'es occupé que de Marguerite Mauvif ! ... Tu n'as dansé qu'avec elle ... T'étais tout le temps en train de chercher ce qui pourrait lui faire plaisir ... Tu tournais autour d'elle en la regardant comme si tu n'avais jamais rien vu d'aussi joli, et dès qu'elle te parlait tu devenais rouge comme un coquelicot. T'étais maladroit en dansant ... T'étais maladroit en chantant ... Et ça se voyait si bien que c'était à cause de cette fille-là que la Marie Bouju s'en amusait, avec son gros maréchal ...
Cette idée, que le gros maréchal avait pu se moquer de son gars Jacques, piqua la Ponette.
- Avec ça, dit-elle, qu'il avait l'air si fier, quand il commençait à tourner autour de la Marie Bouju ! Enfin, poursuivit-elle, quand la noce a été finie et que t'es rentré au moulin, ta tête était remplie de Marguerite Mauvif ... Je dis la tête, vois-tu, et non pas le coeur ... Tu te croyais amoureux ... Et tu le crois peut-être encore ... Tu ne pensais qu'à elle ... Tu ne voyais qu'elle ... Le moulin, le blé, la farine, le son, tout ça c'était bien loin de ton idée ! Tu ne lâchais pas vingt paroles le long du jour ... Tu évitais de rester seul avec moi ... Jusqu'à Mitron, que tu renvoyais, quand il venait à toi pour se faire amignonner ! ... Je ne parle pas de Jeanne Maclou ... Celle-là t'avais l'air de ne point la voir ... On dirait que tu ne peux pas la souffrir ... C'est pourtant une bonne fille ...
- Si t'es contente d'elle, ça suffit ! interrompit Jacques.
- Bien sûr, que je suis contente d'elle. Je t'ai dit un jour que je ne pouvais pas mieux tomber, et c'est la pure vérité ... Mais il ne s'agit pas de Jeanne. Nous causions de la fille de ces Mauvif, d'Angers, qui sont, d'après ce qu'on dit, des gens cossus. Durant des semaines, son souvenir t'a tracassé. Tu ne savais pas ce que tu devais faire. Puis, un matin, tu t'es décidé tout d'un coup, et t'es parti pour Angers. Est-ce que ça n'est pas vrai, tout ça ?
Le meunier de Courossé était incapable de mentir ...
Néanmoins, au lieu d'avouer, il baissa la tête, et fit mine de regarder avec attention deux fourmis qui essayaient d'entraîner un grain de blé.
La Ponette eut un nouveau petit rire.
- Tu ne veux pas en convenir, dit-elle, mais c'est la vérité. Et c'est pourquoi je te demandais tout à l'heure si t'avais été mal reçu là-bas. On pourrait le croire, en te voyant.
Jacques Doguereau cessa de regarder les fourmis et releva le front.
- On se tromperait ! répondit-il. On ne m'a point mal reçu, pour la bonne raison qu'on ne m'a point reçu du tout.
Et, alors, heureux, au fond, de se décharger le coeur, il raconta son histoire.
C'était vrai que depuis la noce de Retureau, il avait toujours pensé à Marguerite, qu'il voyait son image partout, qu'il aimait à prononcer son nom, à se rappeler son air, ses manières, et les moindres paroles qu'elle avait pu lui dire pendant ces trois journées ... C'était vrai qu'il rêvait d'elle la nuit et le jour, et aussi qu'il n'avait point voulu en parler à la Ponette ... Une fois, une petite fois seulement, il avait été sur le point d'ouvrir la bouche, de lui lâcher un mot ... Mais, à l'idée qu'elle se mettrait peut-être à rire en se moquant de lui, il était resté muet comme un poisson.
A la fin, il s'était décidé à partir pour Angers, à faire une visite aux Mauvif. Il ne savait pas ce qu'il leur dirait. Oserait-il leur faire comprendre qu'il aimait leur fille ? Pourquoi pas, après tout ? Il était honnête, estimé, respecté, et si ces gens avaient du bien, lui-même n'était point pauvre. Un riche meunier ne vaut-il pas autant qu'un riche bourgeois ?
Tout le long du chemin, tandis que le train qu'il avait pris à Varades l'emportait vers Angers, il s'était répété ces choses-là pour se donner du courage. Ce qui ne l'avait pas empêché, quand il était entré dans cette rue Saint-Aignan, de sentir ses jambes devenir toutes molles et de ralentir le pas.
Or, il avait vu les voitures arrêtées à la porte de la maison des Mauvif, et la domestique lui avait appris qu'on était en train de signer le contrat de Marguerite. Il était resté tout étourdi sous le coup, et il avait eu bien de la peine à expliquer à la brave fille, qui voulait quand même prévenir ses maîtres qu'on ne dérangeait point les gens dans un pareils moments.
- Voilà mon histoire, conclut-il, et je ne vois pas, Ponette, en quoi, ça peut te rendre contente. Tu devrais plutôt me plaindre.
- Ah ! pour sûr que non ! s'écria la vieille femme. C'est tout ce qui pouvait t'arriver de plus heureux, mon gars. Tu étais en train de faire une fameuse bêtise. C'est vrai, pourtant, que tu n'aurais pas pu la faire, parce que ces Mauvif n'auraient point voulu te donner leur fille en mariage. Point par mépris. T'as dit tout à l'heure qu'un riche meunier valait bien un riche bourgeois, et c'est la pure vérité. Mais ça n'est pas la même chose. Un meunier est un meunier, un bourgeois est un bourgeois. Ça peut s'estimer, ça peut même avoir de l'amitié l'un pour l'autre. Mais ça n'est point fait pour frayer ensemble. Que chacun reste à sa place, et le monde, n'en marchera que mieux. On disait ça dans mon jeune temps, et c'est encore pareil aujourd'hui.
Jacques Doguereau écoutait la Ponette sans chercher à l'interrompre, mais la vieille créature était trop fine pour ne pas sentir qu'il n'était pas convaincu.
- Je comprends bien, poursuivit-elle, ce qui s'est passé en toi. C'était la première fois que tu te trouvais près d'une fille pareille, si bien éduquée, si gentille dans ses manières, point sotte, et délurée comme on l'est à la ville. T'as été ébloui, tout pareil à une alouette qui tourne autour d'un miroir. Oui ! oui ! je comprends ça ! Je comprends ça ! Et aussi que les autres filles de la noce ne brillaient guère à côté de Marguerite Mauvif ... Tu t'es laissé prendre, mon gars. Seulement, crois-moi, dans une semaine d'ici, quand tu seras redevenu ce que t'es d'ordinaire, tu t'apercevras que ce n'était point de l'amour, mais rien qu'un moment de fièvre, comme qui dirait une petite maladie de ton coeur, et tu en conviendras avec moi.
Le meunier de Courossé eut un geste de doute.
- Je te dis que t'en conviendras ! insista la Ponette. Et comme t'as de la sagesse et de la raison, tu finiras par rire de toi, en te disant qu'il fallait être fou pour rêver d'un pareil mariage. Belle cage à donner à ce joli petit oiseau de la ville que le vieux moulin de Courossé !
La digne créature s'interrompit pour regarder autour d'elle.
- Ce n'est pas qu'il est vilain, le moulin ! reprit-elle avec une certaine émotion, qui lui fit, pour quelques minutes, oublier à la fois son poulet et son discours. Non ! vrai de vrai ! Et je ne voudrais pas aller vivre ailleurs. Ni toi non plus, j'en suis sûre. T'es attaché à la vieille maison, à tout ce que nous voyons ici, à l'Evre, au bruit de l'eau sous la roue. C'est notre vie. C'est ce qui nous plaît. C'est ce que nous aimons. Sans compter tous les souvenirs qui nous entourent, et qui font qu'on croit toujours et partout retrouver ceux qui ne sont plus avec nous. T'es assis sur le banc où ton père venait regarder le soleil se coucher. Je ne peux pas ouvrir une armoire sans revoir ta mère en faire autant et s'amuser à compter le linge. Pour moi, tes grands-parents et ton père et ta mère sont partout ici, et pour toi c'est la même chose ... Non ! non ! le moulin de Courossé n'est point laid, et même s'il l'était, nous trouverions, mon gars, que c'est le plus beau des moulins, et nous l'aimerions de tout notre coeur.
La Ponette se tut. Les pensées qu'elle venait d'exprimer si naïvement remplissaient son âme, et il lui fallut quelques secondes pour se remettre de son trouble et empêcher de rouler sur ses vieilles joues ridées les larmes qui lui montaient aux yeux.
Mais tout de même, elle finit par sourire et continua :
- Nous autres, nous le trouvons à notre goût, le moulin de Courossé. Mais crois-tu qu'une fille de la ville, une fille riche, habituée à vivre dans les plaisirs et dans les belles choses, à voir du monde, à causer avec ses amies, serait heureuse de passer ses journées ici. Crois-tu que c'est un endroit pour Marguerite Mauvif ? Crois-tu, comme je te le disais tout à l'heure, que c'est une cage pour un oiseau de son plumage ? réponds-moi !
La Ponette attendit ... Mais elle aurait pu attendre jusqu'au lendemain. Le meunier de Courossé ne voulait point répondre. Et, d'ailleurs, il sentait trop bien que la vieille femme avait raison.
- T'as mis ta langue dans ta poche, faut croire ! bougonna Madelon. Ca prouve, qu'au fond, t'es de mon avis. Alors, mon gars, ça serait donc toi qu'aurait quitté le moulin ...
Pour le coup, Jacques Doguereau se redressa :
- Jamais ! s'écria-t-il. Quand je quitterai le moulin, ce sera comme feu mon père, pour m'en aller dormir au cimetière. Quand on est le meunier de Courossé, on reste le meunier de Courossé jusqu'à son dernier jour !
- Alors ? questionna la Ponette.
- Alors, répondit Jacques Doguereau avec un grand soupir, le soupir de l'homme qui, après un dur combat, se résigne à se rendre à la vérité, c'est une histoire finie ... Mettons que j'avais tort ... Mais ça m'a fait de la peine tout de même, et je ne vois pas ce qui a pu te rendre contente dans cette histoire-là.
- Ce qui m'a rendue contente ? Ca n'est pas ton chagrin, bien sûr, mais c'est une autre chose. Cette histoire-là, comme tu dis, mon gars, montre que toi aussi, presque sans t'en douter, tu as pris l'envie de te marier, par le désir d'avoir une femme chez soi, de l'entendre rire et chanter, de la voir tourner autour de toi ... Je m'y connais ... Je m'y connais ... Tu feras comme le gros maréchal. Et tu prendras une bonne fille de chez nous, qui vaudra tout autant que Marguerite Mauvif, et qui aimera le moulin par dessus le marché.
La Ponette se leva.
- Ah ! dit-elle, j'allais oublier de te dire que Robert va s'en aller ...
- Hein ! fit Jacques Doguereau.
- Il n'osait pas t'en parler ... Son père est malade ... On a besoin de lui dans sa maison.
- C'est que ça va rudement me gêner ! observa le meunier. A ce moment de l'année, je ne trouverai point de garçon.
- Faut pas t'inquiéter, Robert a un remplaçant sous la main ... Un de ses camarades de régiment ... Un nommé Michel Rochard, de Saint-Herblon ... Il a rendez-vous aujourd'hui à Saint-Florent, et il va le ramener pour que vous puissiez causer tous les deux.

 

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La Ponette n'avait jamais rien lu, hors les grosses lettres de son paroissien et son Nouveau Testament, qui contenait les quatre Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres et l'Apocalypse. C'étaut un livre qui lui avait été donné par l'ancien curé de la Chapelle, un livre qu'on aurait eu partout pour quarante sous, mais auquel elle attachait autant de prix que s'il avait été rare et précieux. Elle en lisait tous les dimanches quelques pages, quand elle était de retour des vêpres, et lorsqu'elle était arrivée à la fin du volume, elle retournait au commencement, toujours avec le même contentement.
C'est pour vous expliquer que cette vieille femme n'avait point appris dans les livres la science de la vie. Cette science-là lui était venue toute seule, et c'est ainsi qu'elle avait compris ce qui se passait dans l'âme de Jacques Doguereau, et ne s'en était point inquiétée. C'était un léger coup de folie, un petit éblouissement passager, et, vu que les choses n'avaient pas été plus loin, et qu'un semblable mariage était impossible, elle s'était dit que le meunier, après un moment de tristesse, redeviendrait tout doucement ce qu'il avait toujours été.
Elle ne se trompait pas. Jacques fut soucieux et préoccupé durant une quinzaine, puis, un matin, il se leva en chantant, comme il avait coutume de le faire auparavant. C'était fini, et, dans son coin, la Ponette se mit à rire.
Pourtant, une chose l'ennuyait. Elle avait beau regarder de tous les côtés, elle ne parvenait point à découvrir celle qui conviendrait pour femme au meunier de Courossé. Elle avait bien assuré que les braves et bonnes filles ne manquaient pas sur la paroisse, et c'était la vérité, mais, quand elle se prenait à les examiner, les unes après les autres, elle finissait toujours par découvrir une petite raison pour les repousser.
N'allez pas croire, au moins, que la Ponette, qui aimait Jacques Doguereau autant que s'il avait été son fils, ressemblait à ces mères qui, malgré ce qu'elles en disent, ne voudraient point voir une bru dans leur maison. Son grand désir, au contraire, était de pouvoir accueillir, au seuil de la porte, la nouvelle maîtresse du moulin de Courossé. Tout ce qu'elle avait dit à Jacques, le dimanche où elle l'avait trouvé si tristement assis, avec la tête du chien Mitron sur ses genoux, elle le pensait de toutes ses forces. Mais elle aurait voulu trouver pour lui la merveille des merveilles, et vous savez comme moi que la perfection dans les créatures ne se rencontre nulle part, en ce monde, pas plus à la Chapelle-Saint-Florent qu'ailleurs.
C'était ce qu'elle finissait toujours par se répéter, puis elle ajoutait :
- Bon ! Ça viendra quand on y pensera le moins.
Dans les commencements, elle ne causait guère avec Jeanne Maclou que des choses du moulin, des bêtes à soigner, de la cuisine à faire, de la lessive qui revenait tous les trois mois. Et même, dans le temps, on ne la faisait que deux fois par an ; mais la Ponette, en vieillissant, avait jugé que c'était trop fatigant. Le petit linge, c'était Jeanne qui le lavait au bord de l'Evre. Peu à peu, sans paraître y toucher, cette fille prenait pour elle le gros travail, disant à la Ponette qu'elle avait bien le droit de se reposer un peu, après s'être donné tant de mal durant des années et des années. La vieille femme ne s'en occupait pas moins, car il lui était impossible de rester tranquille, les bras croisés. Elle jurait qu'elle deviendrait enragée, s'il lui fallait cesser de travailler, et c'était sûr que de tous les jours de la semaine, c'était le dimanche qui lui paraissait le plus long. Enfin ! puisque le bon Dieu s'était reposé le septième jour, il fallait bien en faire autant pour ne point lui déplaire.
Avec le temps, ayant tout de même besoin, comme tout un chacun, de vider son coeur, elle en était venue à parler de son gars Jacques avec Jeanne Maclou. Si le meunier de Courossé avait pu, caché dans un coin, entendre les bavardages de la Ponette, il aurait été confondu et plein d'embarras, tant elle disait du bien de lui, assurant qu'il n'y avait pas de meilleur et de plus honnête garçon sur la paroisse, et franc, et droit, et pas fier, et charitable ; c'était le vrai portrait de son père.
Jacques, de plus que ce dernier, avait une douceur qui manquait à l'ancien meunier de Courossé, lequel ressemblait un peu à une châtaigne, toute bonne en dedans, mais piquante au dehors. Il était bien capable néanmoins de se mettre en colère, et, fort comme il l'était, portant jusqu'à deux cents kilogs sur son dos si la fantaisie lui en prenait, il ne craignait personne. La Ponette était, racontant comment le gros maréchal de la Chapelle ayant un jour voulu lutter avec Doguereau, celui-ci l'avait couché sur l'herbe en moins de trois minutes, le laissant là tout hébété, tandis que le marchand de cochons se tenait les côtes et riait tellement que les larmes lui en tombaient des yeux sur sa grosse moustache.
Une confidence en amène une autre. La Ponette expliquait à Jeanne Maclou son chagrin de voir que Jacques ne se décidait point à se marier. Elle dévidait toutes ses raisons et, silencieusement, la jeune fille l'approuvait de la tête.
Alors, la vieille femme, ayant peut-être un peu la manie de marier les gens, et oubliant ce qu'elle avait dit un jour à Doguereau du caractère de Jeanne, lui demandait :
- Et toi, ma fille, quand c'est que tu penseras à te mettre en ménage ?
- Oh ! moi, répondait Jeanne, ça ne presse guère, et l'envie ne m'en vient point. Je suis bien ici.
- C'est vrai qu'on ne peut pas être mieux qu'au moulin de Courossé ! approuvait la Ponette. Mais tu ne peux pas y passer ta vie. Le plus petit chez soi, comme on dit, vaut mieux qu'un grand chez les autres.
Elle ajoutait, en riant :
- Et toi, t'as déjà une maison !
C'était ma foi vrai, que Jeanne Maclou avait une maison, si une malheureuse masure, avec une seule chambre éclairée par une toute petite fenêtre, et un mauvais grenier au-dessus, peut s'appeler une maison. Jadis, le riche métayer chez qui travaillait le grand-père de Jeanne, lui en vait fait cadeau, ainsi que d'un petit jardin, où l'on pouvait faire pousser une vingtaine de choux et autant de salades. La bicoque était plantée au coin d'un chemin, isolée, triste à voir, encore plus triste à habiter.
En la quittant pour venir à Courossé, la jeune servante y avait laissé les trois ou quatre meubles qui étaient tout son avoir, et qu'elle n'avait point peur de se voir voler. Avec les murs et le jardin, le tout ne valait pas cent écus. Aussi, la Jeanne, lorsque la Ponette lui parlait de sa maison, ne manquait-elle jamais de s'associer à la gaîté de la vieille femme.
- Oui ! oui ! insistait celle-ci, faudra bien te marier un jour.
Jeanne Maclou, les yeux perdus dans un rêve, souriait avec mélancolie, puis répondait, de sa curieuse voix où il y avait autant de gravité que de douceur :
- Qui voudrait de moi ?
Puis elle se dépêchait de dire encore :
- Et puis, voyez-vous, Ponette, si quelqu'un voulait de moi, il n'est pas sûr que je voudrais de ce quelqu'un-là.
Elle ne disait point ses raisons, mais la Ponette en savait long là-dessus. Avec son coup d'oeil pénétrant et la sagesse qui nous vient des années, elle avait depuis longtemps surpris le secret de ce coeur fier et sauvage. Elle l'avait un jour expliqué à Jacques Doguereau. Courageuse, Jeanne Maclou ne craignait point la pauvreté pour elle, mais elle n'en aurait pas voulu pour ses enfants. Et parce qu'elle était sans le sou, obligé de servir chez les autres, et de manger le pain d'autrui, comme l'avait dit le meunier de Courossé, elle se serait refusée à entrer dans la maison d'un garçon riche ou aisé, redoutant de l'entendre lui rappeler plus tard sa misère passée. Elle se connaissait bien. Si jamais une chose pareille arrivait, elle s'en irait à la porte, l'ouvrirai et partirai droit devant elle, retournant à la vieille masure.

 

lavandièreTout marchait convenablement au moulin. Pourtant, Jacques Doguereau n'était pas très content de son nouveau garçon, Michel Rochard. Il n'avait rien à lui reprocher pour le travail, mais son air lui déplaisait. C'était un gars hâbleur, avantageux, le regard audacieux, fier de ses yeux noirs, de sa longue moustache, de sa taille élevée et de sa tournure dégagée. Dès son entrée, il avait voulu rire et plaisanter avec Jeanne, mais celle-ci l'avait regardé d'une telle manière qu'il ne s'était pas avisé de recommencer. Et même au bout de quelques jours, il s'était mis à tourner autour d'elle lorsque l'occasion s'en présentait, lui parlant avec politesse, lui offrant de petits services, sans parvenir à gagner son amitié. Il y avait en lui quelque chose qui ne convenait point à la jeune fille, et qu'elle n'aurait pas pu expliquer, mais dès qu'elle le voyait d'un côté, elle s'en allait d'un autre, et si elle était obligée de lui répondre, elle ne le faisait que du bout des lèvres.
Tout vaniteux qu'il était, Michel Rochard sentait bien que cette fille ne l'aimait pas, mais, au lieu de le rebuter, ceci ne servait qu'à l'exciter davantage. Jusqu'alors, à Saint-Herblon ou ailleurs, les filles avaient toujours été sensibles à ses avances, le trouvant beau garçon et riant de ses propos. Pourquoi donc celle-ci ne voulait-elle pas l'écouter ? Était-elle au-dessus des autres ? Il n'était qu'un garçon meunier, mais elle, la Jeanne Maclou, n'était-elle pas une simple servante ? Sans compter que ses parents, à lui, ayant des économies, lui donneraient un peu d'argent, s'il voulait avoir un moulin, ce qui lui passerait peut-être par l'esprit un de ces quatre matins. Et, alors, Jeanne Maclou se mordrait les doigts d'avoir été si bête.
Le manège de Michel Rochard n'avait point échappé à la Ponette, qui s'en était amusée de tout son coeur. Elle connaissait trop bien celle qu'elle avait fait entrer au moulin de Courossé pour la supposer capable de se laisser prendre aux galanteries de ce grand ... (?), qui avait l'air de croire que les filles, rien qu'en le regardant, devaient tomber amoureuse de lui. Avec Jeanne, il pouvait attendre ! Il ne lui avait certainement fallu qu'un coup d'oeil pour le juger, ce qui faisait qu'il perdait son temps et sa peine.
Les hommes, on le sait, sont d'ordinaire moins observateurs que les femmes. Cela vient sans doute de ce que leur vie est plus extérieure. Ils ont trop de travail et se donnent trop du mouvement pour prêter attention à toutes les petites choses qu'il y a autour d'eux. Aussi Jacques Doguereau n'avait-il rien remarqué des empressements de Michel Rochard auprès de Jeanne Maclou et de l'attitude de cette dernière envers le garçon meunier. Ce n'était donc point pour cela que Rochard lui déplaisait, mais jamais, depuis qu'il avait cessé d'être un adolescent pour devenir un homme, il n'avait pu souffrir ces gars, fiers d'eux-mêmes, qui se pavanent comme des coqs et promènent leur vanité à travers les rues des villages.
Or, il advint qu'un vendredi, dans la matinée, Jacques eut l'idée de prendre son bateau pour s'en aller pêcher, en descendant le courant de l'Evre, un peu au-dessous de la Roche-qui-Boit. Il connaissait là, au pied des rochers qui bordent le domine de la Guérinière, un trou où se donnaient rendez-vous les plus beaux poissons de la rivière. Justement, il n'y avait pas grand chose à faire au moulin, et le garçon pouvait suffire à la besogne. Avec ça, la matinée était belle, l'eau calme, le soleil pas trop chaud. C'était un vrai plaisir que d'aller pêcher par un temps pareil, et ce fut en fredonnant une chanson que le meunier sortit pour descendre vers son bateau.
Seulement, il n'avait pas fait quatre pas qu'il s'arrêta. Venant de la rivière, le bruit régulier d'un battoir, auquel se mêlait le chant d'une voix fraîche, montait jusqu'à lui. Sa surprise fut grande. En cet endroit, une seule créature pouvait laver du linge au bord de la rivière, et c'était Jeanne Maclou. Ceci n'avait donc rien d'étonnant. Mais ce qui l'était assurément, c'était de l'entendre chanter. Jamais le meunier de Courossé, habitué à la trouver tous les jours grave et silencieuse, ne se serait avisé de la supposer capable de chanter, et surtout d'une aussi jolie manière, car il était vrai que sa voix avait un charme que Jacques Doguereau ne connaissait à nulle autre fille dans le pays, et il en fut curieusement troublé.
Vous savez qu'il chantait bien, si bien qu'on ne l'écoutait pas sans être remué jusqu'au fond de l'âme. Cela venait de ce qu'il y mettait tout son coeur, et que les mots ne tombaient pas seulement de ses lèvres. Aussi fut-il tout secoué, tout ému et comme bouleversé en entendant ainsi, tout à coup, Jeanne Maclou chanter en battant son linge.
Un instant, il demeura indécis sur ce qu'il devait faire, puis, prenant son parti, ou, plutôt, cédant à un instinct mystérieux, il s'avança doucement presque jusqu'au bord de l'eau. A cet endroit, l'Evre se trouvait un peu au-dessous de lui, et un vieux chêne, derrière lequel il se cacha, devait empêcher Jeanne Maclou de l'apercevoir, si elle venait à lever la tête.
A cette minute, elle avait cessé de chanter et de battre son linge. Songeuse, elle regardait la rivière, coulant si doucement, si lentement, que l'eau se plissait à peine quand elle venait à rencontrer des roseaux, ou lorsqu'elle se heurtait aux larges feuilles des nénuphars. Le soleil la rendait transparente et presque lumineuse, et des centaines de petits poissons allaient et venaient dans la clarté, paraissant jouer entre eux, fuyant, puis revenant, ou remontant le courant par bandes nombreuses, comme des écoliers flâneurs. Ce n'était rien du tout, et c'était charmant, et là-haut, derrière son arbre, le gars Jacques qui avait l'âme sensible, se laissait attendrir par ce joli spectacle, et aussi par la vue de cette belle fille, agenouillée et pensive.
A quoi rêvait-elle, la Jeanne Maclou ? Était-elle seulement intéressée par ce qu'elle avait sous les yeux, ou sa pensée s'en allait-elle ailleurs ? Peut-être vers les jours de sa petite jeunesse. Peut-être vers la vieille masure où elle avait grandi. Le meunier de Courossé aurait voulu le savoir, et il s'étonnait lui-même de cette curiosité. Ce qu'il vit bien, ce fut le mouvement de tête de la jeune fille, ce mouvement que l'on fait quand on veut chasser une idée importune. Après quoi, ayant soupiré, elle jeta son battoir sur l'herbe, puis elle se mit à savonner, à frotter, à presser le linge, le roulant sur la planche inclinée qui, par un bout, plongeait dans l'Evre. Le savon moussait, cent petites bulles reflétaient la lumière du jour et les rayons du soleil scintillaient sur les bras nus de la laveuse, et voici que celle-ci recommença à chanter, étant parvenue à vaincre la tristesse qui l'oppressait.
Jacques retenait son souffle et ne faisait aucun mouvement. Il aurait été tout honteux d'être surpris par Jeanne Maclou, occupé à la regarder et à l'écouter, et lui-même se demandait pourquoi il restait là, caché derrière son arbre, et sans volonté pour s'en aller. Elle ne lui plaisait pourtant guère, cette fille qui ne voulait épouser ni un gueux, ni un riche, et cela par mauvais orgueil, car, malgré ce que disait la Ponette, qui vraiment en était coiffée, il n'y avait pas d'autre raison. Il ne fallait pas jeter deux fois les yeux sur elle pour voir qu'elle était hautaine et fière, et il n'en fallait pas plus pour irriter le meunier de Courossé.
Enfin, il allait partir quand, levant les yeux par hasard, il aperçut à une petite fenêtre du moulin son garçon Michel Rochard qui, lui aussi, écoutait la chanson de Jeanne Maclou. Cela lui déplut, et il attendit que Michel se fût retiré pour s'éloigner.
A cet instant, un nuage passa sur le soleil, l'eau devint sombre, les petits poissons disparurent, toute la gaîté de la belle nature parut s'évanouir, et, comme Jeanne Maclou achevait sa chanson, il sembla à Jacques Doguereau qu'une grande tristesse pénétrait dans son coeur.

 

moulin de Courossé


Le temps passa et la mauvaise saison arriva peu à peu. On approchait du mois de novembre. Jamais le meunier de Courossé n'avait connu un été si maussade. Il avait bien deviné qu'après le mariage du gros maréchal de la Chapelle-Saint-Florent, il n'aurait guère de compagnie, mais, tout de même, il ne se serait pas imaginé que ce Retureau, dès le lendemain de ses noces, deviendrait un casanier d'une pareille espèce, ne quittant point sa forge durant la semaine, et ne sortant qu'avec sa femme le dimanche. C'était toute une affaire quand il fallait l'emmener à l'auberge ainsi qu'autrefois, et l'on aurait dit que l'envie de retourner chez lui le démangeait dès qu'il avait vidé son verre.
- T'as donc peur d'être disputé par ta femme, que tu t'en vas si vite ? lui avait demandé un jour Pierre Vilain, le marchand de cochons.
- T'es qu'un sot ! s'était contenté de répondre le maréchal, tout en s'essuyant la moustache du revers de sa main.
Là-dessus, il était parti, filant comme s'il avait eu le diable à ses trousses.
Le marchand de cochons avait haussé les épaules, puis, se retournant vers Jacques Doguereau, il avait dit à celui-ci :
- Voilà pourtant comme tu seras plus tard, mon gars Jacques !
Le meunier de Courossé s'était borné à hausser les épaules.
- C'est bon ! c'est bon ! reprit Pierre Vilain. Tu n'as point le courage de me dire que ça n'est point vrai, rapport qu'au fond de toi t'as bonne envie, maintenant, de te mettre en ménage. C'est la fille que tu n'as point sous la main. Sans ça, je crois que ça serait déjà fait ...
- T'es qu'un sot ! affirma à son tour Jacques Doguereau.
- Ça va bien ! fit paisiblement le marchand de cochons, tout en frappant sur la table pour commander une autre fillette. Si je ne le sais point, ça ne sera pas de votre faute, à Retureau et à toi ! C'est peut-être vrai, que je ne suis qu'un sot, mais pas encore assez, mon gars, pour me mettre la corde au cou, et d'être sot, ça ne me rend point aveugle. Te souviens-tu du jour où ce gros menteur de maréchal nous disait qu'on ne verrait jamais un jupon traîner autour de sa forge ? C'était quand il commençait à faire la cour à la fille des Bouju de la Chevalinière ... Je ne saurais pas dire pourquoi, mais, pendant qu'il parlait, l'idée m'était venue qu'il ne disait pas ce qu'il pensait. Toi, mon gars, t'as eu l'idée de te marier aux noces à Retureau. Et si t'avais pu demander la main de cette jolie fille d'Angers, Marguerite Mauvif, je suis sûr que tu l'aurais fait.
Jacques Doguereau devint écarlate et ouvrit la bouche pour répondre à Pierre Vilain.
- Tais-toi ! s'empressa de dire ce dernier. Tu vas me répéter que je ne suis qu'un sot, et moi je te redirai que ça ne m'empêche pas d'y voir clair. Je sais bien que tu ne pouvais pas épouser Marguerite Mauvif. Ces filles de la ville ne sont point faites pour vivre à la campagne, et celle-là serait morte d'ennui dans ton moulin. Mais tu n'oserais pas me soutenir en face qu'elle ne t'avait point rendu un peu malade de l'esprit ! C'est depuis ce jour-là que t'as changé ...
- J'ai changé, moi ! protesta Doguereau.
- Bien sûr ! Tu n'es plus le même. Ceux qui ne te connaissent pas comme moi ne peuvent pas s'en apercevoir. Mais un vieux camarade ne s'y trompe pas. T'as toujours l'air de chercher quelque chose que tu ne peux pas trouver ... Sois tranquille, mon gars ! Ça viendra ! Un malheur, ça vous arrive toujours. Et une femme aussi ...
Six mois plus tôt, le mot aurait fait rire le meunier de Courossé.
Il ne parut même pas l'avoir entendu.
- C'est bien vrai, continua le marchand de cochons, que si l'on regardait Retureau, on ne voudrait pas croire qu'il est malheureux. Il est pour le moins aussi joyeux qu'auparavant ... Faut croire, tout de même, qu'il est mieux tombé que le gars Pauvert, l'épicier de Varades, ou bien que la Marie Bouju sait mieux s'y prendre ... Ça doit être ça ...
Le marchand de cochons remplit les verres, vida le sien d'un trait, resta pensif dix secondes, puis reprit :
- Vois-tu, mon gars, la femme la plus terrible pour un homme, ça n'est pas celle qui crie tout le temps et qui veut être la maîtresse en tout et pour tout ... Il arrive toujours un moment où l'homme l'envoie promener et sort de chez lui pour avoir la paix. C'est ce que ferait le gars Pauvert, s'il avait pour deux sous de courage, mais, d'avoir passé d'Anjou en Bretagne, ça l'a tué ... Non ! une femme pareille à la sienne, ça n'est pas la plus dangereuse. Mais ne viens pas me parler d'une Marie Bouju. En voilà une qui sait s'y prendre. Si tu pouvais en parler à Retureau, il te dirait que sa femme fait tout ce qu'il veut, et qu'il est le maître chez lui. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce gros imbécile croit ça dur comme fer, et qu'il ne s'aperçoit pas qu'il est comme un petit queniot, qui s'imagine marcher tout seul et que l'on conduit avec des lisières ! ... Elle est trop fine pour avoir une volonté, la Marie Bouju. Seulement, elle a si bien entortillé le maréchal qu'il ne voit plus que par ses yeux et que tout ce qu'elle dit est parole d'Evangile. Maintenant, c'est un gars fini. Et toi, aussi, tu seras un gars fini quand c'est que tu te marieras. Dis tout ce que tu voudras. C'est mon avis. Tu sera un gars fini !
Le marchand de cochons répéta ces mots à plusieurs reprises, riant de toutes ses forces, tandis que Jacques Doguereau se mordait les lèvres et devenait soucieux, vexé de penser qu'aux yeux de Pierre Vilain, et probablement à ceux des autres, il ne serait plus qu'un gars fini, un homme en puissance de femme, mené par le bout du nez sans même s'en apercevoir, ce qui, d'une autre manière, lui était déjà arrivé avec la vieille Ponette, qui ne s'était point gêné pour le lui dire.
- Enfin, continua Pierre Vilain, la vraie vérité c'est qu'il ne faut point se mêler des affaires des autres. Si Retureau est content avec la Marie Bouju, tant mieux pour lui. Quant à toi, puisque ça doit venir ...
Le meunier de Courossé, de la main, voulut protester.
- Faut pas t'en défendre ! déclara Vilain, Maintenant, mon gars, c'est plus fort que toi. Tu ne le voudrais pas que ça se ferait tout de même. Peut-être qu'une heure avant de regarder Marie Bouju un peu plus que d'habitude, le maréchal ne pensait point à se marier avec elle. Ça lui est venu tout d'un coup. J'ai connu des gars qui épousaient des filles qu'ils ne pouvaient pas voir en peinture six mois plus tôt. C'était comme un instinct qui leur faisait comprendre qu'il y avait du danger à passer trop près d'elles. Ces choses-là, personne ne peut savoir comment ça s'arrange. On est pris, des fois, sans seulement s'en douter. C'est un courant qui vous emmène tout doucement. On se laisse aller sans méfiance, et même on trouve que c'est agréable. Oui ! mais, quand on veut le remonter, ce courant-là, il est trop tard, et, comme je te le disais tout à l'heure, on n'est plus qu'un gars fini.
Le marchand de cochons secoua la tête et conclut :
- Ca t'arrivera ... Tu seras tout pareil aux autres. Tu auras une femme dans ta maison, et tu seras si heureux de la regarder faire ses tours et ses retours que t'en oublieras les vieux amis. Oh ! se hâta d'ajouter Pierre Vilain, arrêtant un mot de protestation sur les lèvres du meunier de Courossé, quand je dis que t'oublieras les vieux amis, je ne veux pas dire que ça ne te fera pas plaisir de leur serrer la main, de les recevoir chez toi, de les avoir à ta table. Mais ça ne sera plus pareil. Dès les commencements, t'auras des raisons pour ne plus sortir avec eux. Le dimanche, c'est avec ta femme que t'en iras aux assemblées. Et plus tard, quand c'est que t'auras des queniots à faire sauter sur tes genoux, t'auras bien trop de contentement pour aller en chercher ailleurs. Je sais ça, mon gars. J'ai vu ça partout.
La figure de Pierre Vilain s'assombrit ...
- Alors, acheva-t-il avec une soudaine tristesse, ce sera le gars Vilain qui sera tout seul. Il n'aura point de femme chez lui ... Les camarades de sa jeunesse resteront chez eux. Il n'aura plus personne de son temps pour boire en sa société une bonne bouteille. Personne ne l'attendra. Personne ne le recevra. Il vieillira dans son coin. Tout seul avec ses cochons !
Cette idée provoqua chez Vilain une espèce de colère, d'emportement. Donnant sur la table un coup de poing qui fit tout trembler, il répéta, furieux :
- Tout seul avec ses cochons !
Puis il se leva, prit la porte et s'éloigna, sans écouter Jacques Doguereau, qui le rappelait. Il passa devant la forge de Retureau en détournant la tête pour ne pas répondre au salut amical du gros maréchal, et descendit vers Saint-Florent-le-Vieil, suivi des yeux par le meunier de Courossé, demeuré debout au seuil de l'auberge. Tout en marchant, il secouait la tête et gesticulait, et Jacques comprenait qu'il répétait avec fureur :
- Tout seul avec ses cochons ! Tout seul avec ses cochons.
Le dimanche d'avant la Toussaint, Jacques Doguereau déjeuna chez le maréchal. Ce n'était pas la première fois, mais jamais jusqu'à ce jour-là, le meunier de Courossé n'avait fait aussi attention à l'air plein de joie de Retureau. Celui-ci avait toujours été gai, mais il ne l'était plus de la même manière. Il y avait en lui quelque chose qui racontait la tranquillité du présent et la sécurité de l'avenir, ce qui est bien le meilleur des sentiments que nous pouvons ressentir pour être heureux.
Vous me direz que personne ne peut se croire certain du lendemain, et je n'irai pas contre ; mais quand on est content, qu'on a le coeur tranquille, qu'on vit dans une maison joyeuse, qu'on a du plaisir à travailler et de la santé, on croit sans peine que ça ne finira point, et même il arrive qu'on se demande en souriant si l'on vieillira comme les autres, et si l'on mourra à son tour. On sait bien qu'on ne peut pas y échapper, que c'est la loi du monde, qu'elle est pareille pour les grands et les petits, mais on n'y pense que pour se dire que ça ne viendra qu'après des années et des années, quand on sera si vieux qu'on n'aura plus qu'un désir, celui de se reposer pour l'éternité.
Le maréchal de la Chapelle-Saint-Florent n'était pas de ces gens à qui viennent des idées pareilles et qui s'attendrissent en les tournant et les retournant dans leur tête. C'était un bon gros gars, qui ne s'embarrassait pas de rêvasseries. Il était content parce qu'il était content, et il n'en demandait pas davantage. Quand il battait son fer sur l'enclume et qu'il chantait, tout entouré d'étincelles, il était plaisant à voir, avec sa face rouge et ses bras énormes, qui maniaient le plus lourd des marteaux aussi facilement que si ce marteau-là n'avait été qu'une plume. En passant, les gens s'arrêtaient pour le regarder, et il y en avait plus d'un pour se dire en s'en allant :
- Voilà un gars qui ne se fait point de bile !
C'était la vraie vérité. Retureau ne s'était jamais fait de bile. Ce n'était pas dans sa nature. Ou, plutôt, il ne s'en était fait que le jour où il s'était décidé à aller demander aux Bouju, de la Chevalinière, la permission de fréquenter leur fille, et aussi tandis qu'il faisait la cour à Marie. Dans ce temps-là, plus d'une fois, il n'avait fermé l'oeil qu'au petit jour, et il se souvenait de son embarras et de ses craintes lorsqu'il se trouvait seul avec cette fille, qui le regardait d'un air moqueur, avec une moitié de petit sourire au coin de la lèvre, un petit sourire qui le rendait quasiment tout hébété.
Il avait encore chaud dans le dos, et il lui venait une sueur au creux des mains, quand il pensait à l'après-midi de dimanche où, comme ils se promenaient en causant aux environs de la Chevalinière, Marie Bouju l'avait prié de rattacher le cordon de son soulier, qui venait de se dénouer. Elle avait mis en même temps le pied sur une pierre, et lui, tout gêné, tout gauche et tout maladroit, il s'était baissé pour rattacher ce maudit cordon, qui lui semblait, entre ses doigts, peser des centaines et des centaines de kilogs. Il n'en respirait plus, et il enrageait de sentir derrière lui le regard de cette fille, qui, de tout son coeur et avec toute la malice, devait s'amuser en le voyant prendre tant de peine pour si peu de choses. On ne peut pas s'imaginer comme ça se sent bête, un gros maréchal en train de renouer le cordon de soulier d'une jolie fille. Naturellement, au lieu de faire une boucle, il fit un noeud, et, maintenant encore, sa femme riait à l'idée de son air désolé devant ce beau coup.
Le temps de ces jolies petites misères était passé ; ce temps dont on se souvient avec bonheur durant tout le reste de sa vie. A présent, Retureau était tranquille. Bien sûr que la Marie, toute mince et mignonne qu'elle était, le tourmentait gentiment de plus d'une manière, ce qui est une des adresses des femmes pour rendre les maris plus épris d'elles, mais il ne craignait plus de la perdre, et c'était avec une sorte de ravissement qu'il la voyait tourner et virer dans toute la maison. Il ne disait pas qu'il était content, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas le comprendre.
Le meunier de Courossé avait l'âme trop juste et l'esprit trop droit pour être jaloux du bonheur des autres, et comme il y avait longtemps qu'il n'en voulait plus à Retureau de s'être marié, il était heureux de la joie du brave garçon. Seulement, peu à peu, tout en causant et riant avec le maréchal et sa jeune femme, il se sentait pris d'un drôle de sentiment. Ce n'était pas de la tristesse, du chagrin, ni de l'ennui, mais quelque chose de gris, qui ressemblait à du brouillard, quelque chose de pareil à ce qu'il avait éprouvé un dimanche, quand il avait fini par se mettre à pleurer devant la Ponette, sans savoir pourquoi.
C'était une grande mélancolie, qui descendait de son esprit, sur son coeur, qui l'enveloppait d'un voile, et qui faisait qu'en retournant chez lui il ralentissait le pas, comme s'il avait eu de l'ennemi à rentrer dans son moulin.
Jacques Doguereau n'était donc point pressé, ce jour-là, de rentrer dans son moulin. Nous sommes tous les mêmes, et il y a des moments où nous quitterions de bon coeur la plus aimable et la plus gaie des compagnies, pour être seuls. C'est pourquoi, parvenu au chemin qui devait le ramener chez lui, Jacques poursuivit sa route, montant vers la Baronnière, dans l'unique désir de remuer plus longtemps et plus à son aise les idées qui remplissaient sa tête. Par là, on ne peut pas dépasser la porte du château. Elle s'ouvre sur une allée qui continue le chemin et va sortir à l'autre bout de la propriété. Le passage est libre, certains jours de foire et de marché, afin d'éviter un long détour aux gens du pays, mais en temps ordinaire, on ne franchit point l'entrée.
A la droite de celle-ci, se trouve une avenue plantée de grands arbres, qui aboutit à un petit plateau où l'on a au-dessous de soi tout le cirque de Courossé. Ce fut dans cette avenue que Jacques Doguereau s'engagea. Là, il était certain de n'être point dérangé. Il n'y a guère que pendant l'été qu'on y peut rencontrer des promeneurs et des curieux, car l'endroit, tout charmant qu'il est, se trouve trop éloigné des villages pour qu'on y vienne volontiers surtout à la fin d'octobre, lorsque les journées sont courtes.

 

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Le meunier de Courossé se croyait sûr de n'y trouver personne. Il s'avançait donc, cédant à l'envie d'aller regarder son moulin du haut des rochers et de contempler une fois encore la jolie rivière, les prairies, tout ce qu'il chérissait et qu'il ne se lassait point d'admirer, quand, au tournant de l'avenue, il s'arrêta net, empêché par la surprise de faire un pas de plus.
Il venait d'apercevoir, causant ensemble, Michel Robard et Jeanne Maclou.
Il semblait à Jacques Doguereau qu'on venait de lui casser les bras, et voici qu'il se sentit tout à coup furieux contre Jeanne Maclou, contre cette fille de qui la fierté n'était que de l'hypocrisie, puisqu'elle donnait des rendez-vous à Michel Rochard, en se cachant de tout le monde. Ses grands airs, sa sauvagerie, son silence habituel, ses manières froides et réservées, ce n'était que de la comédie, et c'était pour cacher son jeu qu'elle ne répondait que du bout des lèvres au garçon meunier. Tous deux s'entendaient et devaient bien rire ensemble de la crédulité de la pauvre vieille Ponette, qui aurait juré que la servante du moulin était la sagesse même !
Le plus malin s'y serait laissé prendre, mais Jacques comprenait, à présent, pourquoi cette fille lui avait toujours été désagréable. Il en venait à se reprocher d'avoir pris plaisir à l'écouter, le matin où elle chantait, en lavant son linge au bord de l'Evre. Il se souvenait d'avoir été tout remué par son air, par sa chanson, par l'espèce de grâce hautaine qu'il y avait en elle, et qu'elle ne perdait jamais, et il se reprochait d'avoir cédé à cette impression. Vrai de vrai, pendant une minute, il avait failli croire qu'elle était au-dessus de bien d'autres filles, et voici qu'il découvrait que sa tête était légère et qu'elle n'avait point su se défendre contre les airs vainqueurs de ce Michel Rochard, qui se vantait de séduire les filles à sa volonté.
Oui ! le meunier de Courossé était furieux. Mais au colère se mêlait du dépit, de la tristesse, une gêne qui lui serrait le coeur. Il était vexé, humilié, et cela sans cause, sans raison, car, après tout, elle ne lui était rien de rien, cette Jeanne Maclou ! Et puis, n'était-elle pas libre d'elle-même, n'ayant à rendre compte de sa conduite à personne ? S'il lui plaisait de se laisser enjôler par ce gars aux longues moustaches, c'était son affaire. Elle pouvait partir, suivre Rochard, se marier avec lui. Jacques Doguereau ne s'en inquiétait point. La Ponette trouverait une autre servante. Elle n'aurait qu'à dire un mot pour en voir dix se présenter, car la place était bonne.
Tout ce que je vous raconte là, et qui est long à écrire, n'avait demandé qu'une douzaine de secondes pour traverser l'esprit de Jacques Doguereau, lequel, en même temps qu'il apercevait les deux jeunes gens, s'était glissé derrière la forte haie qui sépare l'avenue des champs voisins. Il ne voyait plus rien, mais on ne pouvait pas davantage le découvrir. Il ne savait point ce qu'il devrait faire. Rester ou s'en aller ? Le loisir de la réflexion lui manqua, attendu que l'instant d'après le garçon meunier, ayant quitté Jeanne Maclou, passa rapidement à côté de lui, sans se douter de sa présence.
Jacques s'attendait à voir Jeanne le suivre, mais elle ne se montra pas. Qu'était-elle devenue ? Pourquoi restait-elle seule en cet endroit désert ? Que faisait-elle ? Retrouvant toute sa curiosité du jour où il s'était approché si doucement pour l'écouter chanter, le meunier de Courossé longea la haie, s'avança avec précaution, évitant de faire craquer les branches, adroit comme un homme qui a souvent traversé les bois en prenant garde de ne pas effaroucher le gibier. Et ce fut ainsi qu'il parvint à ce petit plateau qui domine le pays, et qui est lui-même dominé par une grande croix que l'on aperçoit de tous les environs.
Dans le premier moment, il ne vit point Jeanne Maclou. Etait-elle donc partie ? Pourtant, il n'y a pas d'autre chemin, pour se retirer, que celui qu'il avait suivi, à moins de filer à travers les champs, et, dans ce cas, il n'aurait pas pu ne pas la voir. Il existe bien des lacets, qui descendent du plateau le long des rochers, mais Jeanne n'aurait pas pu regagner le moulin de ce côté, car ces lacets s'arrêtent à une autre petite plate-forme, devant une brotte où l'on a représenté celle de Lourdes. Enfin, avançant un peu la tête, Doguereau découvrit la jeune fille, appuyée sur la murette qui borde le précipice, le dos tourné à la grande croix, et presque cachée par celle-ci.

 

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Que faisait-elle là ? A quoi pensait-elle ? Pourquoi, à son tour, Michel Rochard devant être loin déjà, ne retournait-elle pas au moulin ? L'heure passait, cependant ! La Ponette allait avoir besoin d'elle. Mais, droite, la tête haute, les deux mains posées sur la petite muraille, elle ne bougeait pas. On aurait pu croire qu'elle avait été changée en pierre, et qu'elle n'était plus qu'une statue. Et ceci la montrait dans tout son charme austère et discret. A la fin, cependant, il parut à Jacques Doguereau qu'elle frémissait, qu'elle tremblait, puis, se retournant brusquement, elle se laissa tomber à deux genoux au pied de la croix, cachant sa tête dans ses mains et soudainement secouée par de grands frissons, qui devinrent des sanglots, dont le bruit parvenait jusqu'aux oreilles du meunier de Courossé.
Jamais il ne se serait imaginé qu'une créature humaine pouvait pleurer avec tant de douleur, avec un tel désespoir, car il voyait bien que cette fille souffrait, se désespérait, et se croyant seule, loin de tous les regards, laissait tomber son manteau de glace et de fierté, et se livrait sans contrainte à son chagrin. Non ! non ! ce n'était plus la Jeanne Maclou de tous les jours, avec ses lèvres closes, son regard sévère, son attitude froide et pleine de réserve ! C'était une âme blessée, meurtrie, déchirée, accablée, qui, ne pouvant attendre aucune consolation terrestre, se réfugiait auprès de son Dieu.
Elle pleurait. Et chacun de ses sanglots retentissait dans le coeur de Jacques Doguereau, et le remplissait d'une immense pitié. Il oubliait sa colère et sa surprise de tout à l'heure, il oubliait Michel Rochard, il oubliait le mal qu'il avait pensé de Jeanne Maclou. Tout s'effaçait, devant le spectacle de cette fille brisée par la peine. Il aurait voulu pouvoir courir vers elle, la relever, la consoler, lui demander pourquoi elle pleurait ainsi, d'où lui venait cette souffrance, et il fut tenté de le faire.
Mais non ! ... Le meunier de Courossé sentit confusément qu'il y a des douleurs qu'il ne faut pas troubler, des secrets qu'il ne faut pas violer, des pudeurs d'âme qu'il faut respecter, et qu'il eût été mal, qu'il eût été criminel peut-être de se montrer à cette fille, qui n'avait voulu prendre pour confident que le pâle Crucifié penché sur toutes les amertumes et sur toutes les détresses.
Elle, cependant, pleurait moins fort, se calmait un peu ... Elle levait, maintenant, son visage vers la croix, et il y avait sur ses lèvres un sourire de résignation. Dans ce mouvement, ses traits se montrèrent à Jacques Doguereau, qui fut surpris de les voir imprégnés d'une douceur qu'il ne leur connaissait pas.
Après quoi, Jeanne Maclou s'était relevée, essuya ses yeux et s'en alla lentement, le front baissé, tandis que le meunier de Courossé, qui la regardait s'éloigner à travers les arbres, restait immobile, écoutant, au fond de lui-même, une voix qui lui reprochait d'avoir été injuste envers cette fille.
Jacques Doguereau dormit mal cette nuit-là, ou plutôt il ne dormit guère, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Il ne ferma vraiment les yeux qu'un peu avant le jour, et le soleil entrait dans sa chambre quand il se réveilla, tout surpris et mécontent d'être encore au lit à une heure pareille. Il avait les membres las, la tête lourde, et, volontiers il serait resté couché. Mais, rougissant de sa paresse, il fut sur pied aussitôt, s'habilla vite et descendit, surpris de ne rencontrer personne dans la cuisine, et pas davantage au dehors.
Ce fut alors seulement qu'il se souvient que la Ponette l'avait prévenu, la veille, qu'elle s'en irait le lendemain matin à la Chapelle-Saint-Florent, ayant des provisions à faire, et qu'elle emmènerait Jeanne Maclou. Il déjeuna donc seul, avec un morceau de pain du fromage et un verre de vin blanc, puis il sortit afin de prendre l'air et de se rafraîchir les idées, pensant que c'était le meilleur moyen de se débarrasser de cette lourdeur de tête qui le gênait.
Il faisait frais. Novembre, tout voisin, commençait à se faire sentir. Dans cette saison, ce n'est guère que vers dix heures que l'on retrouve un petit reste de la chaleur de l'été. Mais Jacques Doguereau avait toujours aimé la fraîcheur matinale qui fouette le sang, qui ravigote, et tout de suite il se sentit mieux. Il alla jeter un coup d'oeil sur la rivière, se demandant s'il ne ferait pas bien de pêcher jusqu'à midi, mais il fut distrait de cette idée par la vue de la planche sur laquelle, un autre matin, Jeanne savonnait son linge en chantant si joliment. A la connaissance de Jacques, c'était l'unique fois que cela lui était arrivé depuis ces premiers jours du mois d'avril, où elle était entrée au moulin. Il faut croire que ce matin-là, malgré son humeur sauvage et concentrée, elle avait été conquise par la douceur du temps et la beauté des choses. Mais ceci n'avait duré qu'un moment, et elle était retombée dans son silence habituel, et aussi dans cette tristesse cachée qu'elle portait en elle, et qui, alors qu'elle se croyait seule, avait éclaté sous les yeux du meunier de Courossé.
Celui-ci leva la tête. Très haut, bien au-dessus de lui, la grande croix étendait ses bras sur tout le pays. Jacques en une minute revit cette scène singulière et ce qui avait eu lieu auparavant. De même qu'il l'avait fait, il s'engageait encore dans l'avenue, il apercevait Michel Rochard causant avec Jeanne Maclou, il se cachait de nouveau, puis, le garçon meunier s'étant éloigné, il s'avançait avec précaution ... Ces choses passées redevenaient vivantes ... Elle était là, à quelques pas de lui, cette fille bizarre, debout, les mains posées sur la petite muraille, contemplant le cirque de Courossé, aussi immobile qu'une statue ... Puis elle frémissait, elle frissonnait, et, tout à coup, elle tombait à deux genoux au pied de la croix, pleurant, sanglotant ... Oh ! ces sanglots de Jeanne Maclou, il semblait à Jacques Doguereau les entendre résonner dans son coeur ! ... Chacun d'eux le faisait souffrir. Et, malgré ce qu'il avait vu, malgré ce rendez-vous surpris, il se reprochait d'avoir mal pensé de la jeune servante.
Soudainement, il entendit qu'on marchait derrière lui. Il se retourna. C'était Michel Rochard qui s'approchait dans l'intention évidente de lui parler. Son air embarrassé frappa Doguereau. En même temps, le meunier éprouva plus vivement que jamais son antipathie pour ce garçon, bon travailleur pourtant et ne reculant pas devant l'ouvrage. En vérité, il n'avait rien à lui reprocher, car ce qu'il pouvait faire en dehors du moulin ne le regardait point. Mais ce sentiment d'inimitié était plus fort que lui, et, depuis la veille, il avait grandi. Néanmoins, il fit bon accueil à Michel Rochard, lui demandant ce qu'il lui voulait.
L'autre ne se décidait point à s'expliquer ... Il se frottait les mains, puis, les fourrant dans ses poches, il se dépêchait de les en retirer pour les frotter encore ; une seconde, il se gratta la tête, se détournant à moitié, comme s'il avait voulu se sauver ; il regardait le moulin, la rivière, les prairies, d'un air plein d'embarras, ne rappelant guère sa suffisance ordinaire, que le meunier de Courossé, dans un autre moment, n'aurait pas pu s'empêcher de rire.
A la fin, il voulut aider Rochard.
- Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-il. Est-ce que quelque chose est démanché, dans le moulin ?
- Non ! non ! se hâta de répondre le garçon meunier. Il n'y a rien de démanché. Tout est solide et en bon état. Ça n'est pas à cause du moulin que je viens vous trouver ...
Il s'arrêta, repris de toute sa gêne.
Jacques Doguereau crut qu'il avait besoin d'argent, et qu'il n'osait pas le lui dire.
- C'est peut-être, interrogea-t-il, que vous voudriez une dizaine d'écus ... A votre service, mon gars ...
Michel Rochard secoua la tête.
- Non ! fit-il. L'argent ne me fait point défaut. Je vous remercie, tout de même de votre bonne intention, mais, ce que je voulais vous dire ... Ah ! c'est une drôle d'affaire ! ... Et, vrai de vrai, je ne sais pas par quel bout commencer ... Vous êtes dans le cas de vous moquer de moi ... Surtout, Maître Doguereau, n'en parlez à personne, si ça ne doit point marcher comme je le voudrais ...
- Là-dessus, mon garçon, déclara Jacques, vous pouvez être tranquille. Le meunier de Courossé n'a qu'une parole ... Ce que vous me direz restera entre nous ... Parlez donc ... Ne vous gênez pas !
Michel Rochard eut une dernière hésitation, mais enfin, se décidant, il lâcha brusquement :
- C'est à cause de Jeanne Maclou.
Le meunier de Courossé s'attendait si peu à une pareille chose qu'en entendant Michel Rochard lui dire qu'il s'agissait de Jeanne Maclou, il recula d'un pas, regardant le garçon meunier avec stupeur. Puis une espèce de flamme passa devant ses yeux, ses mains tremblèrent, et ce fut d'une voix mal assuré qu'il répéta, machinalement :
- C'est à cause de Jeanne Maclou ?
L'embarras de Michel Rochard s'était dissipé d'un seul coup, et maintenant, il parlait sans s'arrêter. C'était tout semblable à un ruisseau, qui se met à courir d'autant plus vite qu'à un certain endroit on l'a barré.
- Dans le commencement, maître Doguereau, j'avais essayé, expliquait-il de tourner autour de Jeanne Maclou, de l'amuser, de lui faire la cour à ma façon comme ça m'est arrivé avec d'autres, à Saint-Herblon et ailleurs ... Je croyais qu'elle rirait, qu'elle me répondrait ... Au lieu de ça, elle ne desserrait pas les dents et me regardait d'une manière qui me rendait tout bête ... Et même, un jour que nous étions seuls, je fis mine de vouloir l'embrasser ... Elle me repoussa, devenant toute pâle, me disant que si jamais je recommençais elle se plaindrait à la Ponette et à vous, et que si, après ça, on me gardait au moulin, ce serait elle qui s'en irait ... En me parlant, ses yeux brûlaient de colère, et elle était si blanche qu'elle faisait peur à voir ... Oui ! bien sûr, c'est comme je vous le dis, maître Doguereau, elle faisait peur à voir !
Michel Rochard hocha la tête.
- Jusqu'à ce jour-là, continua-t-il, j'avais cru que ce qu'en faisait Jeanne Maclou c'était comme qui dirait des agaceries que vous font les filles pour vous appâter, pour vous rendre plus amoureux d'elles ... Mais, en la voyant dans un pareil état, je compris que je m'étais trompé, et qu'elle n'était point de celles qui se laissent conter des douceurs ... Pendant un bon bout de temps, je restai tranquille à ma place, tandis qu'elle ne faisait point attention à moi ... Alors, vous me croirez si vous voulez, je sentis que je devenais amoureux d'elle, et que si ça ne lui déplaisait point nous pourrions nous marier.
Le meunier de Courossé tressaillit, en entendant Michel Rochard parler de se marier avec Jeanne Maclou, et il ne fut pas maître d'un petit mouvement qui n'échappa pas à son garçon.
- Oh ! fit ce dernier, ne croyez pas, maître Doguereau, qu'en se mariant avec moi elle ferait une mauvaise affaire ... C'est vrai que nous autres, les Rochard, nous ne sommes point aussi riches que vous ... Mais, tout de même, mon père et ma mère ont de l'argent, et il y a longtemps qu'ils me poussent à prendre un moulin à mon compte ... J'en connais un, pas loin de Saint-Herblon, qu'on aurait pour pas cher ...
- Je sais ! dit Jacques. Celui du père Malinge.
- Justement ! ... Le bonhomme se fait vieux ... Avec ça, il est un peu mon oncle du côté de ma mère ... Il me céderait volontiers son moulin ... A moi plus vite qu'à un autre ...
- Pourquoi ne l'avez-vous pas pris ? interrogea le meunier. On peut y gagner sa vie, et ça vous serait plus avantageux d'être chez vous que de travailler chez les autres ... C'est une justice à vous rendre de dire que vous n'êtes point fainéant.
- Oui ! je crois qu'avec moi ça marcherait mieux qu'avec le père Malinge, qui se fait vieux ... Mais, voyez-vous, maître Doguereau, faut que jeunesse se passe, comme on dit, et ça m'amusait d'aller à droite et à gauche et de courtiser les filles, histoire de rire ... Voilà tout de même que je vas sur mes vingt-huit ans. Faut finir par se ranger. Ca serait le moment de s'entendre avec le père Malinge. L'autre dimanche, étant allé à Saint-Herblon, on me le disait chez moi, et aussi que je ne trouverais peut-être point une si bonne occasion, si je laissais perdre celle-là ... Seulement, dans un moulin, tout un chacun le sait, il faut une meunière ... Tout le monde n'a pas la chance d'avoir chez soi une femme pareille à la Ponette ... C'est ce qui fait que je suis décidé à causer pour de bon à Jeanne Maclou.
Pourquoi ces mots-là furent-ils désagréables à Jacques Doguereau ?
Le fait est que ce fut d'une voix mal assurée qu'il demanda :
- Vous lui avez parlé ?
Michel Rochard eut un geste négatif.
- Ça n'est point l'envie qui m'en faisait défaut, répondit-il. Mais devant cette fille-là c'est quasiment comme si je perdais la tête ou comme si j'avais un sac de farine sur la langue ... Je deviens un vrai nigaud et je me balance d'un pied sur l'autre sans oser rien dire. Pourtant, il fallait me décider et profiter de la première occasion qui se présenterait. Ça n'est pas facile, vu que Jeanne Maclou est presque toujours avec la Ponette ... Enfin, hier soir, étant à flâner autour du moulin, j'entendis Jeanne demander à la Ponette de monter avec elle, en se promenant, jusqu'à la croix de Courossé. Mais l'autre répondait qu'elle était fatiguée et qu'elle préférait rester au moulin lire dans son livre. Je crois bien que Jeanne Maclou eut d'abord l'idée de rester aussi. Dans tous les cas, elle ne se décidait point à s'en aller. A la fin pourtant, elle partit, et, quand elle fut à moitié chemin, je m'en fus derrière elle. Là-haut, nous serions seuls. Je n'étais point trop fier, et je ne savais pas comment je m'y prendrais, mais j'étais tout de même décidé à m'expliquer une bonne fois.
- Vous l'avez fait ? questionna Doguereau.
Michel Rochard eut une grimace piteuse.
- C'est-à-dire, continua-t-il, que j'ai voulu le faire. Mais il n'y a guère eu moyen. Quand Jeanne s'est retournée, entendant quelqu'un marcher derrière elle, et qu'elle a vu que c'était moi, elle est devenue aussi pâle que le jour où j'avais voulu l'embrasser. Ses dents se serraient et ses yeux se remplissaient de colère. Je voyais aussi qu'elle tremblait. "Faut point avoir peur ! que je lui dis. Je ne veux point vous faire de mal !" Ah ! maître Doguereau, si vous aviez pu la voir se redresser quand c'est qu'elle m'a entendu lui dire de ne point avoir peur ! Elle avait, vrai de vrai, des éclairs dans les yeux et c'est moi qui n'étais point tranquille. Tout ce que je voulais lui dire et que je m'étais répété tout le long du chemin pareil à un queniot qu'apprend sa leçon en allant à l'école, s'était brouillé dans ma tête et je n'en savais plus un mot. Je devais avoir l'air d'un fameux sot. Pourtant, ça ne pouvait pas durer comme ça. Fallait parler. "Jeanne, que je lui dis, faut point vous fâcher. Je ne suis point un mauvais gars au fond. Et si je suis venu ici, ça n'est rien que pour vous demander si ça ne vous déplairait point de vous marier avec moi ..." Là-dessus comme elle ne me répondait pas, voyant qu'il y avait moins de colère dans ses yeux, je repris courage. "Jeanne que je dis encore, si ça vous convenait de devenir ma femme, nous irions demeurer à Saint-Herblon, où j'achèterais le moulin du père Malinge, et je crois que nous gagnerions de l'argent, et que nous pourrions être heureux tous les deux." Je ne pouvais pas mieux parler. Pas vrai, maître Doguereau ?
- C'est vrai ! approuva le meunier de Courossé. Que vous a-t-elle répondu ?
- Pas beaucoup de paroles, soupira Michel Rochard, mais ça valait un long discours. Elle m'a regardé presque amicalement ce qui ne l'a pas empêché de me dire : "Je vous remercie, Michel, d'avoir pensé à moi. Pour ça je vous pardonne vos anciennes manières. Mais je ne veux point me marier. Ni avec vous, ni avec un autre. Maintenant allez-vous-en ! Ça ne me ferait point plaisir si l'on nous voyait ensemble." Alors je suis parti.
Le garçon meunier se tut. De son côté, Doguereau gardait le silence. Il ne comprenait pas pourquoi Rochard lui racontait cette histoire. Certainement ce gars avait une pensée de derrière la tête. A son air, Jacques voyait bien qu'eil avait encore quelque chose à lui dire, et qu'il cherchait comment y venir. Enfin il s'y décida :
- J'ai pensé à vous causer, expliqua-t-il. L'idée m'était venue de m'adresser à la Ponette, qui est une digne créature, mais je sais qu'elle ne m'aime pas, tandis qu'elle amignonne Jeanne Maclou comme elle ne le ferait peut-être pas pour une servante. Elle se voit quasiment que par ses yeux. Aussi, je me suis décidé à vous demander de parler pour moi.
Le meunier de Courossé interrompit son garçon.
- C'est-il donc que vous êtes fou ! s'écria-t-il.
L'autre secoua la tête.
- Non, maître Doguereau, dit-il. Je ne suis point fou. Mais c'est vrai que ça me fait de la peine d'être obligé de renoncer à cette fille-là. Plus je la vois, plus je comprends que ça sera une bonne femme, la meilleur qu'on puisse voir, et, qu'on sera heureux avec elle si on sait ne pas la blesser dans son amour-propre. Car, voyez-vous, elle a une espèce d'orgueil.
- Je la connais aussi bien que vous ! déclara Jacques, coupant la parole à Rochard, et c'est pour ça qu'à mon avis vous ne devez point croire qu'elle reviendra sur ce qu'elle a dit.
- Peut-être ! Insista le garçon meunier. Elle a été surprise, étonnée, et n'a point pris le temps de réfléchir. Elle m'a répondu ce qui lui est venu par la tête dans le premier moment, et qu'elle pensait. Mais voilà déjà une nuit qu'a passé par là-dessus, une nuit où je n'ai guère fermé l'oeil ; et ça pourrait bien qu'il lui en soit arrivé autant ... Ca se pourrait bien aussi qu'elle se dise maintenant qu'elle a eu tort et que sa langue a marché un peu trop vite. D'elle-même, bien sûr, elle ne reviendrait pas. Elle a trop de fierté pour ça ... Mais si quelqu'un lui parlait pour moi. Vous, maître Doguereau. Je sais que ça vaudrait mieux, si c'était la Ponette. D'une vieille femme à une fille toute jeune ces choses-là sont plus faciles à dire. Mais, je vous répète que la Ponette ne m'aime point, et qu'elle ne voudrait probablement pas se charger de la commission ...
Jacques Doguereau,  les yeux fixés à terre, en proie à un trouble que le garçon meunier ne povuait pas soupçonner, se taisait toujours.
- C'est vrai, reprit Michel, qu'on peut me reprocher de n'avoir point toujours été un gars sérieux. Mais la raison vient avec le temps, et, pour ce qui est du travail et de l'honnêteté, personne n'a rien à dire sur moi ... Je saurai faire mes affaires aussi bien qu'un autre, et Jeanne Maclou n'aurait point à regretter son mariage. Sans compter, maître Doguereau, qu'elle est seule sur la terre, sans famille, obligée de servir les autres pendant toute sa vie. Avec moi, elle serait chez elle, dans sa maison, et contente, parce que je ne suis ni mauvais, ni brutal. En me refusant, c'est peut-être comme si elle passait à côté de son bonheur.
Le garçon meunier termina, résumant tout son discours dans ces derniers mots :
- Si vous pouviez lui faire comprendre ça !
Jacques Doguereau releva la tête.
- C'est bon ! dit-il brusquement. Je lui parlerai !
Et, tournant le dos, il s'éloigna, sans écouter les remerciements de Michel Rochard.
Le meunier de Courossé sauta dans son bateau. C'était le plus sûr moyen de rester seul, et presque sans donner un coup d'aviron, il descendit jusqu'à la Roche-qui-Boit, au pied de laquelle il s'arrêta, immobilisant sa barque avec une lourde pierre glissée au fond de la rivière à l'aide d'une corde.
Pour un homme ému, troublé, presque bouleversé, il n'y a pas de meilleur endroit pour réfléchir. Tout y est silencieux et grave. Les hauts rochers à pic jettent leur ombre sur l'Evre, plus profonde là que partout ailleurs, et si lente qu'on pourrait croire qu'elle s'est arrêtée dans sa marche, ne voulant pas aller plus loin. C'est beau, et aussi un peu triste. C'est aussi, de même que Courossé, un de ces sites français que les voyageurs ignorent et qui valent mieux que d'autres, célèbres et renommés. Jacques Doguereau l'aimait, et je crois vous avoir dit qu'il se plaisait à y pêcher, mais, après sa conversation avec Michel Rochard, il ne songeait guère à la pêche, et tout le poisson de la rivière aurait pu lui passer sous le nez, qu'il ne se serait pas  plus occupé plus occupé de lui que d'une ablette morte, filant au cours de l'eau le ventre en l'air.
Des sentiments divers s'agitaient en lui, formant un curieux mélange de joie, de tristesse, d'ennui. Il était heureux de savoir que ce n'était pas à un rendez-vous donné ou accepté par Jeanne Maclou qu'il avait assisté là-haut, près de la croix de Courossé. La jeune fille n'avait point été consentante à cette rencontre, et même son premier mouvement avait été celui de la colère et de l'indignation. Elle avait montré cet orgueil, cette fierté sauvage, cette dignité un peu sombre qui était en elle, et le coeur du meunier de Courossé battait avec plaisir au souvenir du récit de Michel. C'était bien toute cette fille, telle qu'elle lui était apparue, le soir où, revenant de reconduire un visiteur, il s'était arrêté, la regardant donner du grain aux poules. Aussi nettement qu'à cette première minute, il ressentait l'impression étrange qui avait été la sienne alors, et qui lui avait fait croire que pour un rien, pour un mot, pour un geste, il en arriverait à détester cette créature hautaine et silencieuse. Ce qu'elle avait répondu au garçon meunier ne le surprenait donc pas, et, au fond de lui-même, il en était satisfait.
Satisfait ? ... Pourquoi ? ... Est-ce que cela le touchait ? ... C'était curieux, cette joie, qu'il éprouvait ... Mais, ce qui était plus curieux encore, et qu'il n'aurait pas su s'expliquer la cause de cette tristesse ... Était-ce parce qu'il la savait seule au monde, sans avenir, condamnée à la pauvre vie d'une servante, destinée à vieillir, sans avoir marché au bras d'un honnête garçon, sans s'être penchée sur le berceau des petits enfants sortis de son sein ? Était-ce parce qu'il regrettait pour elle son refus de la veille, cette barrière qu'elle avait élevée entre elle et l'existence simple et paisible que lui offrait ce Michel Rochard, qui valait mieux que son air et ses manières ? Jacques Doguereau ne prenait point la peine de démêler ces choses embrouillées. Il savait qu'il était triste. Il savait qu'il était content ... Ça ne s'accordait guère ... Mais c'était comme ça !
Quant à l'embarras, c'était une autre affaire, et bien claire celle-là ! C'était presque sans le vouloir qu'il avait promis à Michel Rochard de parler pour lui à Jeanne Maclou, et, bien sûr, il n'était pas homme à manquer à sa parole. Il le ferait comme il l'avait dit. Mais voici qu'il s'inquiétait de savoir de quelle façon il s'y prendrait. Ce n'était pas une chose aisée, et, du caractère qu'il connaissait à la jeune fille, elle était capable de l'arrêter au premier mot et de le planter là sans plus s'occuper de lui que s'il n'existait pas. Oui ! vrai de vrai, c'était une drôle de commission dont il s'était chargé, et, plus il y pensait, plus il était ennuyé, et c'était sans les trouver qu'il cherchait les paroles par lesquelles il commencerait. Oui ! oui ! le diable, c'était de commencer !
Du reste, il devinait bien ce qui allait se passer.  Le garçon meunier se trompait en supposant que Jeanne Maclou lui avait répondu sous le coup de la surprise, cédant à un mouvement trop rapide, mais qu'après y avoir réfléchi elle se reprocherait peut-être de lui avoir dit qu'elle ne voulait point se marier, ni avec lui, ni avec un autre. A tout autre moment, et même si elle avait été avertie de ce qu'il voulait lui demander, elle aurait fait la même réponse. C'était une fille qui savait ce qu'elle disait, et à qui la surprise ne pouvait pas faire perdre la tête. La démarche que lui, Jacques Doguereau, allait faire auprès d'elle, ne servirait à rien. Il en était certain. Mais puisqu'il avait eu la bêtise de promettre, il fallait aller jusqu'au bout.
Durant un instant, l'idée vint au meunier de Courossé qu'il se trompait peut-être, que c'était peut-être Michel Rochard qui avait raison, et que Jeanne Maclou était dans le cas de se dédire, et ceci lui fut désagréable. Mais non ! C'était impossible. Il n'en aurait pas juré, pour une autre. Avec celle-ci, c'était le contraire. Elle possédait toute la grâce et la beauté que peut avoir une fille de son âge, mais elle avait aussi la volonté d'un homme, une volonté qui ne pliait pas comme un roseau, qui ne tournerait pas au vent comme une girouette.
Et puis ... Et puis ... Elle avait son secret ...
C'était sûr qu'elle avait son secret, quelque chose qu'elle cachait dans le fond de son coeur, et qu'elle ne voulait laisser voir à personne. C'était pour cela qu'elle avait tant pleuré la veille au soir. C'était pour cela qu'avant de tomber à deux genoux, au pied de la grande croix de Courossé, elle se tenait debout, si droite, les deux mains appuyées sur la murette, regardant le pays. Mais ça c'était point le pays qu'elle regardait ... C'était en elle-même. C'était son secret.
Jacques Doguereau, assis dans son bateau, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains, avait les yeux fixés sur la rivière. On aurait pu croire qu'il suivait des yeux les petites bouillées d'herbe qui s'en allaient paisiblement au cours de l'eau, les ablettes qui jouaient dans un rayon de soleil, les grosses mouches ravigotées par la chaleur, et qui venaient se poser sur les feuilles plates des nénuphars, ou l'ombre que faisait sur l'Evre les oiseaux, passant au-dessus de sa tête. Mais tout cela était bien loin de son esprit. Une pensée lui était venu d'un seul coup, et, sans même s'en apercevoir, voici qu'il dit, tout haut :
- Ça serait-il qu'elle aimerait quelqu'un ?
C'était très joli de s'être engagé à parler à Jeanne Maclou, mais ce n'était pas tout ce qu'il y avait de plus aisé, attendu que la jeune fille et la Ponette étaient toujours ensemble. Il fallait une occasion, et Jacques Doguereau se demandait quand elle se présenterait, lorsque le vendredi d'avant la Toussaint, alors qu'on finissait de déjeuner, la vieille femme dit soudainement :
- Je vas aller me confesser, rapport que je veux communier dimanche, à la première messe.
Le meunier de Courossé regarda la Ponette avec surprise.
- Eh ! bien oui ! répondit la Ponette. C'est vendredi. Qu'est-ce que ça peut faire ? Crois-tu que ça porte malheur de se confesser un vendredi ?
- Non ! Mais, d'ordinaire, c'est le samedi que notre curé confesse ...
- Il n'a point changé son jour. Seulement, depuis lundi il y a un missionnaire, à la Chapelle, et c'est lui qui confesse ce soir. Je vas y aller ... Notre curé, c'est un bon homme, mais pour ce qui est de la confession, il trouve toujours que c'est bien comme ça. Et il vous donne des pénitences toutes petites. Des pénitences de rien du tout. Tandis qu'un missionnaire, ça n'est pas si commode.
- Fais donc ce que tu voudras ! dit Jacques, en riant. Faut croire tout de même que t'as fait quelque chose de point beau, que tu n'oserais pas raconter à notre curé.
- T'es qu'un mauvais gars ? répliqua la Ponette, en riant également. Mon idée est comme ça. Je suis bien libre, pas vrai ? Jeanne ira demain. De cette manière-là, il y aura toujours quelqu'un au moulin pour s'occuper de la cuisine.

 

courossé 4


A mesure que les heures passaient, l'embarras de Jacques Doguereau grandissait. A part lui, il trouvait que le temps galopait terriblement, et il envoyait au diable Michel Rochard et sa commission. Mais comme il ne pouvait pas se dédire, il fallait bien sauter le pas, ce qui ne l'empêcha pas d'espérer jusqu'au dernier moment, que la Ponette changerait d'idée. Mais, quand cette vieille femme avait une chose dans la tête elle ne l'avait pas au talon, et, à l'heure dite, il la vit prendre le chemin de la Chapelle Saint-Florent.
C'était l'instant. Jeanne Maclou était seule dans la cuisine, en train de racommoder du linge. Il n'y avait qu'à entrer. Moyennant quoi, le meunier de Courossé commença par s'en aller regarder l'Evre, puis, revenant, s'arrêta pour caresser le chien Mitron. Tout ceci lui prit quelques minutes. Après quoi, d'un seul coup, poussant la porte de la cuisine, il vint se planter devant Jeanne.
Celle-ci, tranquillement, lui demanda :
- Voulez-vous quelque chose, maître Doguereau ?
- Ma foi, oui ! dit-il.
Et tout de suite il ajouta, allant droit au but :
- Je voudrais vous causer de Michel Rochard.
Jeanne Maclou devint un peu pâle, déposa son ouvrage sur ses genoux, et, sans prononcer une parole, regarda Jacques, attendant.
- Je sais bien, reprit le meunier de Courossé, qui sentait son courage lui venir, maintenant qu'il avait parlé, qu'il aurait mieux fait de s'adresser à la Ponette, vu que ce sont des affaires qui regardent plutôt les femmes que les hommes, mais il ne l'a point voulu. Ca ne me plaisait pas trop de vous causer de ça.
S'arrêtant sur ce mot, il se reprit :
- Pas à cause de vous, bien sûr ! ... Mais parce que c'est gênant, ces histoires-là. Voilà donc de quoi qu'il est cas. Michel est venu me raconter que, dimanche dernier, ayant remarqué que vous montiez à la croix de Courossé, il s'était arrangé pour aller vous y rejoindre, et qu'il vous avait demandé là-haut si ça ne vous déplairait point de vous marier avec lui ...
- Vous a-t-il dit aussi, questionna Jeanne Maclou, ce que je lui ai répondu ?
- Oui ! Vous lui avez répondu que vous ne vouliez point vous marier. Ni avec lui, ni avec un autre ... C'est bien ça, pas vrai ?
Jeanne eut un signe de tête affirmatif.
- Il n'en a pas dormi de toute la nuit, continua Jacques Doguereau, et, dans la journée d'hier, il m'a expliqué son affaire, et m'a demandé de vous parler pour lui. Il avait dans l'idée que vous lui aviez répondu au premier moment comme vous le pensiez, mais il s'est dit qu'ayant eu le temps de la réflexion, vous seriez peut-être dans le cas de changer d'avis.
Le meunier de Courossé se tut, dans l'attente d'un mot qui ne vint point. Jeanne Maclou avait repris son ouvrage et travaillais la tête baissée.
- Ca se pourrait, continua Jacques, et je crois, vrai de vrai, que vous n'auriez point tort. Faut tâcher de vous établir, voyez-vous, pour ne pas rester en service pendant toute votre vie.
- C'est bien arrivé à la Ponette ! observa Jeanne.
- Ca n'est pas pareil. Quand la Ponette est entrée au moulin, il y avait de la jeunesse. Mon père, qu'était quasiment comme un frère pour elle. Mon grand-père et ma grand-mère, qui aimaient à l'amignonner, rapport qu'elle était si petite, ce qui ne l'empêchait pas d'être vaillante. Plus tard, je suis venu au monde, quand elle commençait à être vieille fille, et elle s'est attachée à moi de toutes ses forces. Aussi, je l'aime autant que j'aimais ma défunte mère. C'est pour vous dire que la Ponette avait des raisons pour s'attacher au moulin de Courossé. Elle y était en famille. Tandis que vous, ça n'est point la même chose. La Ponette peut s'en aller.
- Oh ! protesta Jeanne, elle n'en a point envie.
- Personne n'en a envie ! riposta Doguereau. Mais quand c'est qu'il est décidé là-haut qu'il faut s'en aller, on ne nous demande point notre avis. On nous appelle. Faut filer. J'espère pourtant que ma vieille Ponette restera encore longtemps à Courossé. Mais le malheur est pour tout le monde. Et il n'y aurait plus ici qu'un vieux gars, tout triste dans une maison triste.
Le meunier, s'interrompant, se passa la main sur le front.
- Je ne veux point penser à ! dit-il. Pour en revenir à ce que nous disions, je ne vois pas pourquoi vous refuseriez Michel Rochard. Je sais qu'il a la réputation d'être un gars volage, et que c'est une mauvaise chose. Il en convient lui-même. Mais il dit aussi que c'est fini, et qu'il est décidé à vivre tranquille chez lui, auprès de sa femme, et travaillant dure. On ne peut pas lui reprocher d'être un fainéant. Quand il sera établi, il fera ses affaires, et il n'y aura point de gêne dans son moulin. Pour vous, Jeanne Maclou, ce serait une bonne occasion, et je vous répète que je ne vois pas pourquoi vous la refuseriez. Les bonnes occasions, ça ne se retrouve pas toujours dans la vie.
Le meunier de Courossé hésita ... Un drôle de malaise s'empara de lui. Il aurait voulu se taire, et il crut que les paroles ne sortiraient point de sa gorge. Tout de même, il fit un effort et questionna :
- Qu'est-ce que je répondrai à Michel ?
D'une voix blanche, un peu voilée, Jeanne Maclou dit très bas, sans relever la tête, et toujours travaillant :
- Vous lui répondrez, maître Doguereau, que mon idée est toujours la même. Vous lui direz que je le remercie, mais que je ne veux point me marier avec lui.
- C'est bon ! fit le meunier de Courossé. Ca vous regarde, et après tout vous êtes libre. Je lui dirai ça.
Jacques Doguereau fit un mouvement pour se retirer, mais voici qu'une curiosité plus forte que lui le retint, et qu'il ne put s'empêcher de demander :
- Et s'il veut savoir pourquoi ?
Jeanne Maclou hésita.
- Vous lui répondrez, dit-elle enfin, que ça n'est pas à cause de lui, mais que mon désir est de rester fille.
On sentait qu'elle ne disait point le fond de sa pensée, et elle vit bien que Jacques ne s'y trompait pas. Alors, presque malgré elle, emportée par un sentiment qui dominait sa volonté, elle continua :
- A vous, maître Doguereau, je dirai la vraie vérité ... Du moment que vous vous êtes chargé, dans une bonne intention, de la commission de Michel Rochard, et bien sûr parce que vous pensiez me rendre service, j'aurais tort de ne pas être franche avec vous. Je ne sais pas si je resterai fille. Ca se peut. Le contraire se peut aussi. On ne peut pas tirer soi-même sa bonne aventure, et c'est heureux qu'on ignore ce qui se passera le lendemain. C'est une raison que je donne à Michel Rochard pour ne point lui faire de la peine. A vous, je pourrais dire que si je ne veux point être sa femme, c'est de peur qu'il ne recommence un jour à se mal conduire. Mais ça serait vous mentir. Si je ne veux pas me marier avec Michel Rochard, c'est parce que je ne l'aime point, et que même s'il devait être un bon homme, comme ça se peut, je ne l'aimerais jamais.
Brusquement, tandis que le meunier de Courossé restait interdit et étonné de ce qu'il entendait, Jeanne Maclou s'anima, laissant fondre, pour un moment, la glace dont elle entourait son coeur.
- Voyez-vous maître Doguereau, dit-elle, ça n'est point beau de ne se marier que par intérêt. A mon avis, c'est comme si on se vendait, au lieu de se donner. Il y en a beaucoup qui le font. Ca les regarde. Et la Ponette, pas plus tard que dimanche dernier, me lisait l'Evangile où il nous est recommandé de ne point juger les autres, si nous ne voulons pas qu'on nous juge. Mais moi, c'est mon idée, une idée qui m'est venue quand j'ai cessé d'être une gamine pour être une grande fille. Je suis comme ça. Je sens bien que je ne pourrais pas vivre tranquille dans la maison d'un homme que je n'aimerais pas, que j'aurais pris seulement pour son argent, et je me le reprocherais la nuit et le jour. Ce que je vous dis-là, vous le savez aussi bien que moi, maître Doguereau, et, là-dessus, vous pensez de même. La Ponette me l'a assez souvent raconté que vous auriez pu vous marier avec des filles ayant du bien, que vous n'aviez qu'un mot à dire, et que vous ne l'aviez point fait, parce que vous n'aimiez aucune de ces filles. Vous me répondrez peut-être que vous êtes riche et que vous n'avez pas besoin de l'argent des autres. Mais la Ponette est bien sûre que vous en feriez autant, si vous n'étiez qu'un garçon meunier, au lieu d'être le maître du moulin de Courossé.
Jeanne Maclou se tut, mais ce fut pour ajouter presque aussitôt, en fixant sur celui de Jacques Doguereau son regard profond et sombre :
- Puisque vous êtes comme ça, vous ne pouvez pas être surpris de me trouver pareille à vous. Au jour du jugement, il n'y aura point de pauvres, il n'y aura point de riches. Ca signifie, quand on sait le comprendre, que sous les yeux du Seigneur toutes les âmes sont semblables, ce qui fait qu'elles peuvent avoir les mêmes sentiments et sentir les choses de la même manière.
Entre Jeanne Maclou et Jacques Doguereau le silence se fit de nouveau, un silence que rien ne devait plus troubler. Elle avait repris son ouvrage, et, maintenant qu'elle baissait la tête, le meunier ne voyait plus que ses doigts agiles, courant sans relâche. Elle ne faisait point attention à lui. Elle avait dit tout ce qu'elle avait à dire. Ses pensées roulaient à présent sans bruit dans les profondeurs de son coeur, et, jalousement, elle gardait le secret que Jacques soupçonnait en elle.
Pour lui, debout, immobile, en proie à une gêne singulière, il ne savait s'il devait parler encore ou se retirer. Mais à quoi bon parler ? Qu'aurait-il pu ajouter ? Il comprenait bien que la volonté de cette fille était un roc contre lequel toutes les forces du monde se seraient brisées. Vraiment, il n'avait plus rien à faire là. Aussi, tout doucement, il s'en alla, et il aperçut Michel Rochard, qui l'attendait au dehors.
- Dans ce cas-là, répondit Michel Rochard, lorsque Jacques Doguereau lui eut dit que Jeanne Maclou ne voulait pas se marier, je vas vous demander une chose qui va vous ennuyer ... Mais ça ne peut pas être autrement. Puisqu'elle ne veut point de moi, et qu'elle sait que vous êtes au courant de toute l'affaire, je voudrais m'en aller maître Doguereau.
Le meunier de Courossé fit la grimace.
- Oui ! reprit Rochard, je savais bien que ça vous ennuierait, et que vous ne seriez point content de rester tout seul ici. Mais si ça ne vous fait rien, mettez-vous seulement une minute à ma place. Est-ce que ça vous plairait de vous asseoir tous les jours en face d'une fille qui n'aurait point voulu de vous, surtout si vous aviez pour elle plus que de l'amitié. Oui ! oui ! mettez-vous à ma place, maître Doguereau, et vous vous direz que ça ne serait point une vie et que mieux vaudrait sortir d'ici.
Le garçon meunier s'anima.
- Si je ne l'aimais point, continua-t-il, si ça n'était qu'un caprice, une idée d'un moment, ça pourrait marcher. Il y a des fois qu'on a envie de se mettre en ménage, et alors on prend la première qu'on rencontre, et qui n'est point désagréable : autant celle-là qu'une autre, pas vrai ? On n'en est pas plus mal ensemble. On s'accorde. On s'entend. Les enfants viennent. Et ! bien, si j'avais été comme ça pour Jeanne Maclou, je ne me ferais point de chagrin de ce qui m'arrive. Ca n'irait pas plus loin. Mais ça n'est point comme ça. Non ! maître Doguereau ! Ca n'est point comme ça !
Le meunier de Courossé, sa réponse donnée, avait voulu quitter Michel Rochard, éprouvant le besoin d'être seul, désirant repasser dans sa tête ce que lui avait dit Jeanne Maclou, mais voici qu'il se prenait à écouter le garçon meunier avec intérêt, avec une espèce de curiosité, tout surpris des sentiments qu'il découvrait en lui.
- Ca n'est point comme ça ! affirma de nouveau michel, et c'est ce qui fait que je veux m'en aller de Courossé. Ne soyez pas en peine. Vous me connaissez. Vous savez que je ne suis point un gars hâbleur, quand il s'agit des affaires sérieuses. Ayant trois jours d'ici, je vous aurai envoyé un bon garçon meunier, sans compter que vous ne seriez pas en peine pour en trouver un vous-même. Mais, de ça, ne vous tracassez pas. J'en connais au moins deux qui seraient contents de venir chez vous. Surtout, n'allez pas croire que ça ne m'ennuie pas de vous quitter, ni que c'est un coup de tête ... Je vous répète que vous en feriez tout autant, si vous étiez à ma place.
Michel Rochard eut un mouvement des épaules, en même temps qu'il soupirait :
- Je ne serais point entré chez vous, bien sûr, si j'avais su ce qui m'y attendait, et comme cette fille-là me retournait, sans jamais me parler, et presque sans me regarder. Dans les premiers jours, je ne pouvais pas la sentir, et je croyais que je finirais par la détester. C'était bête. Comprenez-vous une chose pareille, maître Doguereau ?
Jacques ne répondit rien. Il lui semblait qu'il venait de recevoir un coup sur la tête, et il restait tout étourdi. Ce que venait de lui dire Michel Rochard, n'était-ce pas ce qu'il avait éprouvé lui-même ? N'avait-il pas compris un jour qu'il était prêt de détester Jeanne Maclou ?
- Ca n'a pas duré longtemps ! poursuivit le garçon meunier. Je ne pourrais pas vous expliquer comment ça s'est fait, parce que ce sont des choses qui se passent au dedans de nous. On n'y voit goutte, mais ça se fait tout de même, et un beau jour qu'on se sent tout ennuyé, malade, on devine que c'est parce qu'on aime la fille qu'on croyait haïr. C'est de ça qu'on est malade, maître Doguereau, et qui vous rend tout drôle et tout bête. Oui ! je vas m'en aller. Et si je m'en vas, c'est parce que j'aime trop Jeanne Maclou pour pouvoir vivre à côté d'elle en me disant qu'elle ne sera jamais ma femme !
Ces derniers mots, Michel Rochard les prononça avec un accent de tristesse qui frappa le meunier de Courossé. Il comprit que ce garçon aimait, en effet, Jeanne Maclou de toutes les forces de son âme, et qu'il souffrait durement de se voir repoussé par elle. Peut-être même sentait-il vaguement que ce malheur, qui lui arrivait, était une espèce de punition, et qu'après avoir ri de l'amour tout son content, il était enfin frappé par lui.
- Il le faut ! dit-il. Je vous répète qu'à ma place, vous en feriez autant. Mais, tout de même, c'est bien fait ! Je n'avais qu'à ne point m'adresser à Jeanne Maclou. J'aurais dû me douter qu'elle n'était pas pour moi.
- Vous êtes fou, mon gars ! fit Jacques Doguereau. Jeanne Maclou, après tout, n'est qu'une pauvre fille qui gagne son pain chez les autres, qui ne peut rien espérer de la vie, et ce que vous lui offriez, c'était bien joli, et plus, peut-être, qu'elle ne trouvera jamais.
Michel Rochard protesta d'un signe.
- C'est ce qui vous trompe, maître Doguereau ! répondit-il. C'est votre servante, c'est vrai, mais ça ne fait rien. Croyez-moi ! C'est moi qui vous le dis, et je m'y connais un peu. Cette fille-là n'est pas pareille aux autres, et si vous aviez vu sa pâleur et ses yeux pleins de colère, quand elle s'est retournée, là-haut, vous l'auriez compris du premier coup, et, tout autant que moi, vous vous seriez senti devant elle tout gêné et tout petit. Chez vous, elle se tient dans son coin, comme elle le doit, mais mon avis c'est qu'elle pourrait entrer comme maîtresse dans n'importe quelle maison, et qu'elle y serait à sa place. Ca arrivera peut-être un jour. Souvenez-vous de mes paroles !
Michel Rochard ajouta, fortement :
- Et si c'est un gars riche, en la prenant, il augmentera sa richesse !
Puis il termina, tendant la main à Jacques :
- Pardonnez-moi de vous quitter, maître Doguereau. Vous êtes un homme trop juste pour ne pas comprendre mes raisons. Je vous aurai dans les trois jours un autre garçon. Pour moi, je ne veux point revoir Jeanne Maclou. J'avais dans l'idée qu'elle vous répondrait de même qu'à moi, et j'avais déjà mis toutes mes hardes dans mon coffre. Vous le ferez porter à la Boule d'Or, de Saint-Florent, où j'irai le chercher cette semaine. Pour moi, je vais aller y souper ce soir, et je filerai après sur Saint-Herblon. Adieu, maître Doguereau. Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi. Je ne l'oublierai point.
Michel Rochard fit un pas pour s'éloigner.
Mais il revint, et dit encore :
- Pour ce qui est de Jeanne Maclou, si vous trouvez occasion un jour de lui parler de moi, vous lui direz que si je suis parti à cause d'elle, comme elle le comprendra bien quand elle verra, ce soir, que je ne suis plus là, c'est sans rancune. Je ne suis point en colère contre elle. J'ai du chagrin. Ça n'est pas pareil. Et vous pourrez lui dire aussi que ça sera toujours avec amitié que je penserai à elle. Vous n'y manquerez pas, maître Doguereau ?
- Soyez tranquille, Michel ! promit le meunier de Courossé. Ce que vous venez de me dire, je le lui répéterai sans y changer un mot.
- Merci ! Vous me faites plaisir et je m'en vas un peu plus content. Elle verra par là que je ne suis pas un mauvais gars.
Il termina mélancoliquement :
- Pas assez bon pour elle, pourtant ! Mais ça ne sera point commode d'être assez bon pour elle, car ce n'est pas une fille comme les autres ! Non ! ça n'est point une fille comme les autres !

 

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Ce fut seulement le lendemain soir, tandis qu'à son tour Jeanne Maclou était à la Chapelle, que Jacques voulut raconter à la Ponette ce qui s'était passé, et pourquoi le garçon meunier était parti.
La veille, comme elle s'étonnait de ne pas voir Michel venir s'asseoir à table à sa place accoutumée, il lui avait expliqué que ce dernier, sur un mot qu'il avait reçu de chez ses parents, s'en était allé à Saint-Herblon, disant qu'il n'était pas sûr de rentrer, mais que, dans ce cas-là il se ferait remplacer. La Ponette n'avait fait aucune remarque. Au fond, elle n'aimait pas Michel, ainsi que celui-ci l'avait deviné, et, du moment qu'il y aurait quelqu'un pour le service du moulin, la chose ne l'intéressait guère. Quant à Jeanne, il avait bien paru à Jacques qu'elle avait rougi imperceptiblement, mais elle n'avait pas ouvert la bouche.
Au premier mot du meunier, la Ponette l'interrompit.
- Je sais tout ça, mon gars ! lui dit-elle. Jeanne a bien fait de ne pas vouloir de Michel Rochard, et il a eu raison de partir. Ça se passera, du moment qu'il ne la verra plus, et il se mariera avec une autre.
Jacques secoua la tête :
- Pour ce qui est de se marier avec une autre, t'as raison, et je crois que c'est ce qui arrivera. Michel Rochard n'est point un gars à rester seul chez lui. Tant mieux, s'il tombe sur une bonne fille. Pour le mal que je lui veux, c'est tout ce que je lui souhaite, car, après tout, s'il a été volage, ça ne l'empêche pas d'être honnête et travailleur.
C'était peut-être l'avis de Ponette, mais, parce que jamais Rochard ne lui avait plu, elle garda la bouche close.
- Tu peux en penser ce que tu voudras, continua Jacques, mais c'est la pure vérité. Et c'est aussi la vérité que Michel n'avait point seulement un caprice pour Jeanne, mais qu'il l'aimait de tout son coeur.
La Ponette sourit, d'un air moqueur.
- Il le croyait ! fit-elle. C'est des choses qui arrivent. On se monte la tête tout seul. On se fait des idées. Souviens-toi, mon gars, de ton voyage à Angers, quand tu te croyais amoureux de Marguerite Mauvif.
Le meunier de Courossé rougit.
- T'as point tort ! avoua-t-il. C'était une bêtise. Je me croyais amoureux de Marguerite Mauvif, mais ça n'était point vrai, sans être un caprice. J'ai souventes fois pensé à cette histoire-là, et je me suis dit que je n'avais été qu'un sot, et que ces gens auraient eu raison de me rire au nez si je m'étais risqué à leur demandé leur fille en mariage. Elle m'avait mis l'âme à l'envers, c'est sûr, par son air et ses manières. Et puis, c'était aussi ta faute ...
- Ma faute ! s'exclama la Ponette suffoquée.
- Oui ! ... Tout ce que tu m'avais dit, sur le mariage, sur les vieux Doguereau, sur le moulin et les biens, sur ta vieillesse et sur la mienne, malgré moi me trottait par l'esprit. Et il y avait aussi le contentement de ce gros maréchal, qui tournait comme un mouton  lourd autour de sa Marie Bouju ... Enfin, je n'étais quasiment pas dans mon sens ordinaire. Il faut convenir que cette Marguerite Mauvif était une fille bien agréable à voir. Enfin ! c'est fini. N'en parlons plus !
Jacques Doguereau se reprit :
- Parlons-en, au contraire ! fit-il. C'était une bêtise. On ne peut pas aimer quelqu'un qu'on ne connaît pas. C'est joli, la gentillesse et les manières, mais ça n'est que le dehors. Faut voir le dedans.
La Ponette se mit à rire.
- Pourquoi ris-tu ? questionna le meunier de Courossé.
- Je ris, parce que pour un gars qui ne veut point se marier, t'as des justes sur le mariage.
Jacques haussa les épaules avec un peu d'humeur.
- T'as tort de te moquer de moi ! dit-il. On n'a pas besoin d'avoir envie de se marier pour savoir ce qu'il faut désirer en mariage. C'est vrai qu'autrefois je n'y pensais pas beaucoup, mais ça m'est venu depuis que tu m'as parlé. Alors donc, pour en finir avec Michel Rochard et Jeanne Maclou, je te répète que ce n'est point par caprice, par un coup de fantaisie, que le gars demandait Jeanne. Il m'a trop bien parlé d'elle, montrant qu'il la connaît, pour ne pas l'aimer.
Doguereau eut un sourire.
- Tu ne me diras pas, fit-il, que Jeanne l'a pris par ses gentillesses ! S'il est tombé amoureux d'elle, elle ne l'y a guère encouragé ! Ce n'est donc point le dehors qui la lui faisait désirer. C'était parce qu'il avait deviné le dedans.
Jacques Doguereau raconta de son mieux, et presque sans en oublier un mot, sa conversation avec Michel Rochard au sujet de Jeanne Maclou. La Ponette, attentive, écoutait en silence, et lorsque Jacques, en terminant, insista sur ce que le garçon meunier avait dit que Jeanne augmenterait la richesse d'un homme riche en entrant dans sa maison et aussi qu'elle n'était point une fille comme les autres, la vieille femme approuva de la tête et murmura :
- C'est vrai, ce qu'il a dit là ... Ça n'est point une fille comme les autres !
Jacques resta un instant songeur, puis il dit, à voix basse, comme se parlant à lui-même :
- Ça ne l'empêche pas d'avoir son secret !
Le meunier de Courossé n'avait pas lâché ces paroles qu'il aurait voulu les retenir. Avait-il le droit de raconter ce qu'il avait vu, de trahir la douleur mystérieuse qu'un hasard lui avait fait surprendre, d'écarter un peu du voile qui recouvrait cette âme si soigneusement fermée ? Mais il en avait trop dit, et comme la Ponette l'interrogeait du regard, n'essayant pas de cacher la surprise qu'elle éprouvait, et qui mettait une inquiétude dans ses yeux, il expliqua tout, et, quand il eut terminé, il se prit à murmurer ainsi qu'il l'avait déjà fait :
- Ça serait-il donc qu'elle aimerait quelqu'un ?
La Ponette ne répondit pas.
Lorsque la Ponette ne répondait pas, cela ne voulait pas dire qu'elle n'avait rien à répondre, car elle avait l'esprit leste et la langue rapide. Mais c'est qu'elle voulait songer plus à son aise à ce qu'elle venait d'entendre, et aussi parce qu'elle était plus troublée qu'elle ne tenait à le laisser paraître par ce que Jacques Doguereau lui avait appris. Peut-être même était-elle un peu vexée de savoir que Jeanne Maclou avait un secret et qu'elle n'avait pas été assez fine pour le deviner, elle, à qui, d'ordinaire, rien n'échappait.
Elle n'en gardait point rancune à la jeune fille. Celle-ci avait bien le droit de lui cacher ce qui se passait dans son coeur, et qui devait être un amour malheureux, ou peut-être la désolation de se voir seule et si pauvre sur la terre. Mais non ! ce n'était point de sa pauvreté et de n'avoir pas de famille que Jeanne Maclou avait pleuré si longtemps et si douloureusement au pied de la croix de Courossé. Tout ignorant qu'il était de ces choses-là, Jacques avait dit la vérité. Cette fille aimait quelqu'un. Et la Ponette cherchait en vain le nom de ce quelqu'un-là.
Jamais Jeanne ne lui avait fait une confidence, pas même dans ces moments où les femmes s'avouent entre elles leurs plus secrètes pensées. Bien des fois, quand elles travaillaient toutes les deux, assises l'une près de l'autre, elles avaient pris plaisir à se raconter leur propre histoire, la Ponette ayant toujours de nouveaux souvenirs sur le moulin, sur les anciens Doguereau, sur le père et la mère de Jacques, et aussi sur la petite enfance de ce dernier, qui était si turbulent, si dissipé, et qui lui en avait tant et tant fait voir. Il n'était pas méchant, mais il avait de la malice pour deux, une bonne malice, qui lui valait parfois des taloches de la part de son père, mais dont tout le monde riait en dehors de lui.
- C'était toujours à moi qu'il venait se faire consoler ! ne manquait jamais d'ajouter la Ponette.
Alors, elle riait, elle s'attendrissait ; elle voyait encore le gars Jacques accourant la trouver dans la cuisine, les yeux mouillés de larmes et, de la main, frottant sa joue rouge de la giroflée paternelle. Après cette histoire-là, il en venait d'autres, et il y en avait tant qu'on aurait pu faire un gros livre sur le moulin de Courossé, et tout ce qui s'y était passé d'étonnant et de merveilleux, depuis le jour où la Ponette y était entrée, comme elle allait sur ses quinze ans.
Jeanne Maclou parlait aussi. Seulement, ses histoires à elle n'étaient pas aussi gaies que celles de la Ponette. Pourtant, elle aimait à les dire. En grandissant, en devenant peu à peu la belle fille sage et grave qu'elle était, elle avait compris l'humilité de sa situation, la rude loi qui la contraignait à toujours peiner pour vivre ; mais, de ces choses-là, elle n'avait pas la moindre idée quand elle était petite fille, alors qu'elle éprouvait un naïf orgueil à penser que la vieille masure où elle vivait appartenait à sa mère, et qu'on ne pouvait pas l'en chasser.
Elle y avait été heureuse à sa façon. Est-ce que, dans les familles les plus pauvres, les enfants n'ont pas une espèce de bonheur ? Ils ne voient que ce qui est tout près d'eux. Ce n'est que plus tard, lorsque la raison s'affermit et que le regard s'étend au loin, qu'ils commencent à souffrir par comparaison. Et c'est si vrai, ce que je vous dis là, qu'on rencontre tous les jours des hommes arrivés, des hommes riches, ayant de belles maisons et des domestiques pour les servir, qui aiment à se rappeler le temps où ils n'étaient que de petits galopins, avec des souliers percés et des trous au fond de leur culotte, et qui disent, en souriant et en soupirant :
"C'était le meilleur temps de ma vie !"
Eh bien ! Jamais dans ces conversations si intimes et si douces, où s'ouvraient dans un semblable abandon le coeur de la vieille femme et celui de la jeune fille, Jeanne Maclou n'avait fait allusion à ce secret, que la Ponette n'avait point soupçonné, et qui serait demeuré dans l'ombre si Jacques n'avait pas surpris son existence. C'était extraordinaire et je vous mentirais si je vous disais que la curiosité de la bonne créature n'était pas fortement excitée par ce mystère.
Dans tous les cas, ce ne fut pas en cette veille de Toussaint qu'elle en devina quelque chose, et même, si elle n'avait pas su que Doguereau n'était point sujet à des hallucinations, elle aurait pu croire qu'il s'était trompé, tant Jeanne Maclou, quand elle revint de la Chapelle-Saint-Florent, paraissait contente et reposée. Ce fut tout pareil le lendemain. Soit en allant à la messe, soit au retour, la jeune fille montra une gaîté qui ne lui était point habituelle. Il est vrai qu'il faisait beau. Les gens disaient que ce n'était point un temps de Toussaint. Il y a comme cela des jours, dans l'année, où, d'après la tradition, il ne doit pas y avoir de soleil. Le Vendredi-Saint en est un. La Toussaint en est un autre. Mais la nature a ses caprices et se moque des humains et de leur sagesse.
Tout changea durant la nuit. Il vint un vent froid, qui amena des nuages sombres et lourds, se traînant dans le ciel, et la campagne pris un air de tristesse. On aurait pu croire qu'elle portait le deuil des milliers de morts qui dorment dans les cimetières, et de qui c'était la fête silencieuse et mélancolique. Le matin, Jacques et la Ponette s'en allèrent fleurir les tombes des Doguereau, Jeanne devant partir après le déjeuner pour accomplir le même devoir envers sa défunte mère, qui reposait à Botz. Il ne restait rien de sa gaîté de la veille. Toute sa gravité lui était revenue, et le repas se passa presque sans un mot, dans une espèce de recueillement. Ensuite, Jacques sortit, emmenant le chien Mitron, qui sautait et gambadait, dans son ignorance des chagrins de la terre, heureux d'accompagner son maître et aboyant au vent, sans savoir pourquoi.
- Tu n'es qu'un gars sot ! disait Jacques, lorsque le chien revenait vers lui, la gueule ouverte, joyeux paraissant rire. Et, là-dessus, Mitron repartait, aboyant plus fort.
Le meunier de Courossé avait pris le cheval qui s'en va sur les hauteurs, couper la route de Saint-Florent-le-Vieil à Beaupréau, route fameuse qui a vu, au mois d'octobre 1793, rouler comme un torrent la grande armée des Vendéens vaincue à Cholet et descendant vers la Loire. Jacques Doguereau savait cette histoire, mais, ce jour-là, il ne pensait point à ces choses lointaines, encore vivantes dans la mémoire des gens du pays. Ce qui l'occupait, c'était sa conversation du samedi avec la Ponette, et ce qu'ils avaient dit tous deux de Jeanne Maclou. Il en souriait malgré lui, se demandant pourquoi cette fille remplissait ainsi son esprit, et aussi pourquoi, maintenant, il avait du contentement du départ de Michel Rochard.
Il en était là de ses réflexions, et il était arrivé au point qui traverse l'Evre, au fond de la vallée, quand un faible rayon de soleil traversa les nuages accumulés dans le ciel. C'était vraiment un pauvre rayon, pâle et craintif, mais il n'en fallut pas davantage pour rendre un peu de vie et de joie à la nature, pour changer la figure des choses et, d'un seul coup, Jacques se retrouva tout regaillardi et se mit à chantonner entre ses dents.

 

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A cette minute, le chien Mitron, qui avait pris les devants, et qui revenait en galopant sur trois pattes, une habitude de sa petite jeunesse, qu'il n'avait jamais perdue, s'arrêta net, comme en arrêt, puis se mit à remuer la queue, regardant quelqu'un qui s'approchait, qu'il devait connaître, et qui avait sa sympathie, sans quoi il aurait grogné, en montrant toutes ses dents.
Jacques se retourna, et aperçut Jeanne Maclou, déjà occupé à se défendre contre les démonstrations un peu brutales de Mitron, lequel s'était élancé de toute sa vitesse au-devant d'elle, avec le secours de sa quatrième patte. Elle finit pourtant par en venir à bout et continua son chemin en riant et en caressant le chien du bout de ses doigts.
- Il vous aime ! observa Doguereau.
- Oui, répondit-elle. C'est une bonne bête !
Comme elle avait parlé sans cesser de marcher, le meunier, machinalement, l'accompagna, traversant le pont à son côté ; mais, à l'autre bout, il s'arrêta, disant, un peu gauche, ne sachant comment prendre congé d'elle :
- Je vas maintenant retourner au moulin !
- Allez donc, maître Doguereau ! fit-elle. Seulement, retenez Mitron par son collier. Sans quoi, il serait capable de me suivre.
Le meunier de Courossé se baissa et, tirant son mouchoir de sa poche, il attacha Mitron, qui se laissait faire d'un air penaud, comprenant bien ce qui se passait, et que sa grande amie Jeanne ne voulait point de lui.
- Le voilà tout triste ! remarqua Jacques.
Il se redressa, regarda la jeune fille dans les yeux, et resta immobile. Elle ne bougea pas davantage, croyant qu'il voulait encore lui parler. Autour d'eux, c'était le troublant silence de la nature. La rivière coulait sans bruit ; quelques petites branches remuaient à peine sous le vent ; le pâle rayon de soleil continuait à traverser les nuages et enveloppait Jeanne de sa lumière un peu chaude.
Alors, Jacques Doguereau lâcha la première chose qui lui vint à la tête :
- Au moins, vous ne m'en voulez pas trop de m'être mêlé de vos affaires ?
Jeanne baissa la tête et, tout d'abord, elle ne répondit rien. Il parut au meunier de Courossé qu'elle frémissait un peu. Peut-être se trompait-il. Dans tous les cas, aussi calme et grave que de coutume, ayant relevé le front, elle dit :
- Pourquoi donc vous en vouloir ? C'était bien à vous, maître Doguereau, de ne point refuser à Michel Rochard le service qu'il vous demandait, et ça ne pouvait pas m'offenser.
- Bien sûr que non ! s'écria Jacques. Autrement, je ne me serais pas chargé de la commission.
Il ajouta, presque malgré lui :
- Vous ne regrettez point d'avoir refusé Michel Rochard ?
- Non, maître Doguereau ! affirma la jeune fille. Vous savez pourquoi. Ce que je vous ai dit vendredi, je vous le redirai dans dix ans d'ici. Sur la terre, chacun a ses idées. J'ai les miennes. Et je n'en changerai point.
Et, là-dessus, donnant une rapide caresse au chien Mitron qui gémissait doucement, voyant qu'il ne pouvait pas l'accompagner, Jeanne Maclou s'éloigna, laissant Jacques Doguereau planté au bout du pont.
Il la regardait s'en aller, et sa manière de marcher, légère et souple, lui plaisait. Toute servante qu'elle était, fille de pauvre femme, élevée dans un village en pleine campagne, elle n'aurait point été déplacée auprès d'une fille de la ville, pas même auprès de Marguerite Mauvif. Elle était mieux, bien sûr, que sa condition, et Michel Rochard ne s'était pas trompé en la jugeant.
Elle commençait à monter le premier tournant du chemin. Encore une minute, et Jacques ne la verrait plus. Elle hâta le pas. Elle parvint au détour. Durant un quart de seconde, sa coiffe blanche apparut derrière une haie. Puis ce fut tout. Alors, un nuage passa entre le soleil et la terre, le pâle rayon s'effaça, et de nouveau, autour de Jacques Doguereau, tomba sur la terre la grande tristesse du Jour des Morts.
Le meunier de Courossé ne se décidait pas à rentrer ...
Appuyé sur le parapet du pont, il semblait regarder avec attention l'eau qui coulait au-dessous de lui, mais il ne la voyait point, pas plus qu'il ne voyait ce qui l'entourait, et qui était si triste, gris et maussade depuis que le rayon de soleil avait disparu. Il rêvait sans savoir à quoi, et il ne se le demandait même pas.
Vous avez eu de ces moments où l'on est comme un corps sans âme, où notre esprit paraît nous avoir quitté pour s'en aller vagabonder si loin que nous le perdons de vue, où nous sommes étrangers aux choses et aux gens. C'était dans cet état que se trouvait Jacques Dogueneau, oubliant l'endroit où il était, sans envie de pousser plus loin sa promenade ou de retourner au moulin, et tellement absorbé dans ce rêve qui n'en était pas un que si des gens étaient venus à passer, il ne s'en serait pas aperçu.
Il fallut les gémissements plaintifs du chien Mitron pour le rappeler à lui. A l'instant où Jeanne disparaissait au coin du chemin, Jacques avait lâché cet animal qui, sans chercher à rejoindre la jeune fille, s'était assis à côté de son maître, mais non sans faire entendre, de temps à autre, une petite plainte qui avait fini par tirer Doguereau de sa rêverie. D'une main distraite, le meunier caressa le chien qui, levant la tête et fixant sur l'homme le regard humain de sa race, paraissait le supplier de prendre la même route que Jeanne.
- Non, Mitron ! ... Non ! murmura Jacques. Ce n'est point notre chemin. Faut aller retrouver la Ponette, qui doit s'inquiéter de nous.
Pourtant, il ne se hâtait pas de s'éloigner. Quelque chose qu'il n'aurait pas su expliquer le retenait sur ce pont solitaire. Un peu plus haut, là où le chemin tournait, il apercevait toujours la haie qui le bordait, mais la coiffe blanche n'y était plus. La nuit serait proche, si même elle n'était pas venue tout à fait, lorsque Jeanne Maclou repasserait en cet endroit. Elle serait bien surprise de le rencontrer là, s'il y restait. Cette folle idée lui fit hausser les épaules.
- Rentrons ! dit-il au chien Mitron.
Tout de même, il marchait lentement, repassant dans son esprit les évènements des derniers jours, bien petits par rapport à tout ce qui se passe quotidiennement dans le monde, immense solitude de Courossé. C'était son univers, à lui, que ce moulin, qui avait vu le commencement de sa vie, et qui, s'il plaisait à Dieu, en verrait aussi la fin. Tout ce qui s'y accomplissait était grand à ses yeux, et cette histoire de Jeanne Maclou, de Michel Rochard, du secret que gardait cette fille, valait pour lui le plus passionnant des romans qu'on peut lire dans les livres. Les puissants de la terre ont une vie agitée, mais le plus humble des laboureurs trouve la sienne aussi remplie. Tout ce qui nous touche nous paraît important, et le meunier de Courossé, là-dessus, ressemblait à tout un chacun, ni plus, ni moins.
Singulière fille, pensait-il, tout en marchant, la tête basse, et sans faire attention au chien Mitron, qui s'était remis à gambader. Oui ! singulière fille que cette Jeanne Maclou, qui attirait et repoussait en même temps. Elle attirait par sa jeunesse, par un charme qu'elle avait, mais elle repoussait par sa froideur. C'était vrai, ce que Michel Rochard avait dit, qu'elle ne ressemblait point aux autres, et c'était malheureux aussi, parce que cela l'empêcherait d'avoir du bonheur.
Ah ! oui, c'était un mystère et même un fameux mystère, qui ressemblait à une grande injustice, mais qui avait probablement des raisons cachées, des raisons que nous sommes incapables de découvrir. Il fallait s'incliner, ne point chercher, se dire qu'il y avait une sagesse au-dessus de la nôtre, qui avait arrangé les choses ainsi qu'elles devaient l'être, et qui n'avait point besoin de nos avis et de nos conseils. Tout de même, c'était malheureux.
Et toujours le meunier de Courossé en revenait à cette tristesse de la vie de Jeanne Maclou, qui aurait pu venir au monde dans une autre maison, être une fille riche et enviée, autour de laquelle on se serait empressé, et qui n'aurait eu que la peine de choisir le mari de son goût, tandis qu'elle était condamnée à pleurer et souffrir en silence, car jamais elle ne laisserait sortir de ses lèvres le secret de son coeur ...
Ah ! ce secret de Jeanne Maclou ! c'était à lui que revenait sans cesse Jacques Doguereau, qui en était tellement tourmenté qu'il aurait donné n'importe quoi pour le savoir. Mais ce n'était pas la peine d'y penser ! Il ne pouvait pas le demander à la jeune fille, et, s'il l'avait pu, il n'en aurait pas été plus avancé, car, du caractère qu'il lui connaissait, elle aurait été dans le cas de se laisser massacrer sans ouvrir la bouche.
Doguereau rentra au moulin, bavarda un peu avec la Ponette, ou plutôt il essaya de bavarder, car la vieille femme ne lui répondait que du bout des lèvres et paraissait à cent lieues de Courossé, absorbée qu'elle était dans ses pensées. Il lui en fit la remarque.
- Aujourd'hui, mon gars, dit-elle, je ne suis point en train de causer.
Il lui tourna le dos, monta dans sa chambre, puis redescendit et alla flâner au bord de l'Evre. Il voulut sauter dans son bateau, et appela le chien Mitron pour l'emmener, mais le chien ne bougea pas. Il demeurait couché au seuil de la maison, la tête allongée sur ses pattes de devant, le regard obstinément fixé sur le chemin voisin, et ce fut à peine s'il remua la queue en entendant la voix de son maître. Comprenant que Mitron guettait le retour de Jeanne Maclou, qu'il attendait avec la merveilleuse patience des chiens, le meunier contint mal un mouvement d'humeur.
- Cette damnée fille ensorcelle tout le monde, grogna-t-il, et jusqu'à cet imbécile de Mitron !
Le temps passa. La nuit commença à tomber. La campagne, peu à peu, devenait toute noire. Jeanne Maclou n'arrivait point. Alors le meunier de Courossé se sentit pris d'une inquiétude. Que faisait-elle ? Pourquoi ne revenait-elle pas ? C'était loin, Botz, mais elle avait eu grandement le temps d'y aller et d'être de retour. Peut-être s'était-elle attardée à causer avec des gens de là-bas, des amis heureux de la revoir, peut-être même ...
Jacques Doguereau crut que quelqu'un lui avait piqué le coeur avec une aiguille. Il y porta la main, mais, déjà, la douleur n'y était plus. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Était-ce donc la pensée que Jeanne pouvait avoir rencontré là-bas celui qu'elle aimait, à qui elle pensait et pour qui elle pleurait ? Mais en quoi ces choses-là pouvaient-elles l'intéresser, lui, Doguereau, qui n'avait rien à démêler avec la servante du moulin ? Cette fille avait bien le droit d'aimer quelqu'un, même sans espoir.
L'inquiétude de Jacques grandissait. La nuit se faisait de plus en plus sombre. Sur les chemins, Jeanne n'était-elle pas dans le cas d'avoir fait une mauvaise rencontre ? Le pays était sûr, c'est vrai, et ce n'était pas l'époque où les vagabonds couraient les champs, mais il ne fallait qu'un hasard, et cette crainte devint si forte chez le meunier de Courossé qu'il dit tout à coup à son chien :
- Viens, Mitron ! Allons à sa redevance ! L'animal devina, et fut debout aussitôt. Mais, en même temps, aboyant joyeusement, il s'élança, partant comme une flèche, sans écouter Jacques, qui lui criait de l'attendre. A cette minute, une ombre se montra sur la route. C'était Jeanne Maclou. Elle marchait vite, se sentant en retard, ayant hâte de rentrer. Pourtant, elle s'arrêta, en voyant Jacques Doguereau qui s'approchait.
- Vous ne veniez point au devant de moi, maître Doguereau ? questionna-t-elle, la voix un peu faible.
- Ma foi si ! avoua le meunier. Voilà qu'il fait noir, et je me demandais s'il ne vous était rien arrivé. Alors, je venais de me décider à aller à votre redevance.
Il ajouta, riant à moitié, pour ne pas laisser surprendre à cette fille l'espèce de gêne qu'il éprouvait :
- Depuis que je suis rentré au moulin, Mitron n'a point quitté la porte ... Il n'a même pas voulu venir avec moi dans mon bateau. Il vous attendait. C'est sûr qu'il vous aime.
Le meunier de Courossé et Jeanne Maclou restèrent un petit moment silencieux, l'un en face de l'autre. Jacques ne trouvait rien à dire. Personne n'aurait pu deviner à quoi pensait la jeune fille, toute droite, immobile ...
Ça ne pouvait pas durer.
Brusquement Jeanne se pencha. Elle prit à deux mains la tête du chien Mitron, et l'embrassa.
Puis se redressant, elle dit :
- Rentrons !
Alors, ils revinrent vers le moulin, marchant côte à côte, sans se parler.
Jacques rêvait, et même il faisait un drôle de rêve.
Il rêvait qu'il était avec ses deux amis le maréchal et Pierre Vilain. Le maréchal avait épousé Marie Bouju et Vilain avait dit : "Toi aussi, Jacques, tu vas faire une bêtise. Puis c'était lui, le meunier de Courossé qui dansait à la noce avec Marguerite Mauvif. Il la poursuivait en courant et tout à coup il se trouvait devant Jeanne Maclou, qui pleurait au pied de la grande croix.
Alors Jacques se réveillait.
Le meunier de Courossé se sentait comme engourdi et tout dolent. Ce rêve le chagrinait. Pourquoi, dans son sommeil, pensait-il ainsi à cette Marguerite Mauvif, qui, maintenant, était mariée, et qu'il ne reverrait peut-être jamais ? C'était vrai qu'il avait cru en être épris, et qu'il était allé à Angers, rien qu'à cause d'elle, sans trop savoir ce qu'il dirait quand il serait en face de ses parents. Sa langue aurait-elle seulement voulu remuer dans sa bouche, et ne serait-il pas resté muet, comme un grand dadais, tournant son chapeau entre ses mains ? Rien que d'y penser, il en avait chaud dans le dos. Il dit, en se retournant dans son lit :
- Tout de même, mon gars, tu n'aurais pas été aussi bête que ça !
C'était curieux, malgré tout, de retrouver Marguerite Mauvif dans un rêve, alors qu'il n'avait pas pensé à elle depuis des semaines. D'avoir rêvé du gros maréchal, de Marie Bouju, du marchand de cochons, ça se comprenait. Mais c'était autre chose pour cette fille blonde. Jacques Doguereau ne se l'expliquait pas. Surtout ce qui le frappait, ce qui l'étonnait, c'était la brusque disparition de Marguerite Mauvif, remplacée tout à coup par Jeanne Maclou. Ah ! oui ! c'était curieux, les rêves, et il y avait dedans des mystères que notre esprit ne saurait approfondir, des significations au-dessus de notre entendement. Il était bien sûr que la vieille Ponette, qui se mêlait de les expliquer, et qui tombait juste quelquefois, ne verrait point clair dans celui-là.
Pour lui, ça prouvait tout simplement que dans un coin de lui-même le souvenir de Marguerite Mauvif vivait encore. Il aurait bien juré le contraire, ce qui montre que nous nous trompons quand nous croyons nous connaître. Quant à cette vision de Jeanne Maclou au pied de la croix de Courossé, ça venait de ce qu'il avait été bouleversé par le spectable de la secrète douleur de cette fille, le jour où elle avait tant pleuré, après avoir dit à Michel Rochard qu'elle ne voulait point l'épouser, ni lui, ni personne.
Doguereau avait des remords. Il se reprochait d'avoir mal pensé de Jeanne Maclou, quand il l'avait surprise, causant avec le garçon meunier. C'était une offense qu'elle ne méritait point. On devrait s'y reprendre à vingt fois, avant de juger les autres, mais les gens sont facilement méchants pour les gens. Il n'aurait pas dû s'y tromper. Jeanne n'était point capable de fauter, ni d'écouter les galanteries d'un gars comme Rochard, connu pour sa légèreté, et si la vieille Ponette avait tant de confiance en elle, c'est qu'elle le méritait.
Alors, le meunier de Courossé, pour la première fois de sa vie, se mit à penser doucement à Jeanne Maclou, s'attendrissant sur sa pauvre jeunesse, sur la misère de sa petite existence, sur son courage et la dignité avec laquelle elle rendait plus haut son humble sort de servante, comme si elle avait senti que la fermeté de notre âme nous élève toujours au-dessus de notre position. Jacques Doguereau aurait été embarrassé pour expliquer ces choses délicates, et il en avait plutôt la sensation que la compréhension, ce qui ne l'empêchait pas de s'y arrêter avec plaisir.
Il souriait en se souvenant du jour où il avait été sur le point de détester Jeanne Maclou. Du moins, il l'avait cru. C'était bête, mais c'était ainsi, et, pendant longtemps, ce sentiment ne l'avait point abandonné, pas même lorsque la Ponette lui avait si bien parlé de cette fille. mais il se rendait compte, à présent, que ces drôles d'idées s'étaient envolées d'un seul coup, le matin où il avait entendu Jeanne Maclou chanter en battant son linge au bord de l'Evre. Elle était gaie, ce matin-là, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Et tout était gai autour d'elle, la rivière, les rayons de soleil dansant sur l'eau, les petits poissons nageant dans la lumière, toutes ces choses si jolies que bien des gens ne savent point admirer, et qui étaient rendues plus agréables à regarder tandis que la chanson de la laveuse montait dans l'air.
Le coeur du meunier de Courossé, tandis qu'il pensait à cette belle matinée, était tout content, tout réjoui, et, cependant, à cette Jeanne Maclou qui chantait en s'accompagnant du bruit de son battoir, il sentait qu'il préférait la Jeanne Maclou qui priait et qui sanglotait au pied de la croix. Une chanson, ça sort des lèvres. La prière, les larmes, ça vient de l'âme. On écoute avec complaisance et même avec ravissement une femme qui chante, mais on s'élance pour prendre dans ses bras une femme qui pleure. Les gens qui se sont instruits en lisant dans les livres vous expliqueraient ça mieux que je ne saurais le faire, mais, puisque je le sens, puisque le meunier de Courossé le sentait aussi, je suis bien sûr qu'il en est de même pour vous.
Aussi, sans hâte et pendant que le sommeil ne revenait point mettre un terme à sa rêverie, Jacques Doguereau revivait ce qui s'était passé depuis que Jeanne était entrée au moulin, sans oublier ce que Michel Rochard lui avait dit d'elle, ni rien de ce qu'elle lui avait répondu quand il était allé la trouver de la part du garçon meunier. Ensuite, il la revoyait sur la route, se rendant à Botz, et il se revoyait aussi lui-même, assis au bout du pont, plein de mélancolie, regardant la haie derrière laquelle avait disparu la coiffe blanche de la jeune fille, et il lui semblait encore entendre les petits gémissements plaintifs du chien Mitron.
Le meunier de Courossé descendit plus tard que de coutume, et trouva la Ponette en train de fourgonner toute seule dans la cuisine.
- T'es point malade au moins, lui demanda-t-elle, que t'as laissé le soleil se lever avant toi ?
- Non ! répondit Jacques. Mais j'ai fait un rêve qui m'a fatigué et qui m'a réveillé. Si bien qu'il n'était pas loin de faire jour quand je me suis rendormi.
- Quoi donc que t'as rêvé ?
- Des drôles d'affaires.
- Ah ! fit la Ponette, qui s'intéressait aux rêves. Faut me raconter ça, mon gars, en prenant ton café. Le voilà qui est prêt.
Le meunier de Courossé se mit à déjeuner, et, tout en mangeant, raconta son rêve, puis il demanda, en terminant :
- Comprends-tu quelque chose à ces bêtises-là ?
La Ponette, tandis qu'il parlait, était demeurée pensive. Elle resta deux ou trois minutes sans répondre à la question de Jacques, puis elle finit par dire, en hochant la tête :
- Oui ! je comprends ... Je comprends ... Mais je t'expliquerai ça plus tard.
- Pourquoi pas maintenant ? questionna Doguereau, étonné.
La Ponette hésita.
Mais elle avait ses raisons pour se taire ...
- Parce que ça n'est pas le moment ! répliqua-t-elle.
Et, sans plus s'occuper de Jacques, elle se remit à fourgonner.

 

la chapelle st florent


Ce fut dans ce temps-là que le meunier de Courossé commença à aimer Jeanne Maclou, presque sans s'en douter, et ce qui le montre bien c'est qu'il évita, autant que cela se pouvait, de parler d'elle avec la Ponette.
Ce qui aurait dû le frapper et le faire réfléchir, c'est que la vieille femme, qui ne perdait aucune occasion, auparavant de se louer des services de Jeanne et de faire des compliments sur celle-ci, n'en soufflait presque pas mot de son côté. Mais Jacques Doguereau n'y prenait point garde. Il était bien trop occupé, pour son compte, à suivre Jeanne Maclou des yeux, à lui rendre de petits services quand cela lui était possible, sans avoir l'air d'avoir été cherché, à causer avec elle plus souvent qu'il n'en avait coutume autrefois.
Comment une jeune fille, fine comme elles le sont toutes, lorsqu'il s'agit de ces choses-là, n'aurait-elle point remarqué ces soins et ces attentions, quand, pendant des mois et des mois, le maître de la maison ne s'était guère inquiété d'elle ? Pourtant, Jeanne paraissait ne rien voir. Mais elle prenait soin d'éviter de se trouver seule avec Jacques Doguereau, et même il parut au meunier qu'elle était plus froide avec lui que dans le passé, pleine de réserve et de prudence, alors qu'une autre n'aurait point manqué de montrer plus de familiarité.
La Ponette, qui connaissait assez son gars Jacques pour deviner les moindres de ses sentiments, et qui, Dieu merci, n'était point aveugle, ne perdait rien de ce qui se passait sous ses yeux. Seulement, elle n'en ouvrait pas la bouche, et il n'aurait pas été commode de savoir ce qu'elle en pensait. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si elle vantait plus les mérites de Jeanne Maclou, comme elle le faisait au temps où Doguereau, sans raison, paraissait avoir de l'animosité contre celle-ci, elle ne faisait rien pour l'éloigner d'elle. Malgré tout, au fond d'elle-même, elle était troublée par ce qu'elle voyait, elle y rêvait souvent, et quand cela lui arrivait elle se mettait à bougonner tout bas, agitant la tête et le menton, bousculant si fort les plats et les casseroles qu'on aurait cru qu'elle voulait tout casser, et finissant par s'en prendre au chien Mitron, qui, n'y comprenant rien, la regardait d'un air intéressé, remuant doucement la queue et relevant une de ses lèvres, ce qui lui donnait l'air de rire aux dépens de la vieille créature en se demandant si elle n'était point tombée folle.
Le meunier de Courossé avait l'habitude, la mauvaise saison arrivée, d'aller passer deux ou trois soirées par semaine dans les maisons où, les gens, fidèles aux vieux usages, conservaient la coutume des veillées. On y mangeait encore des châtaignes en buvant un verre de bernache, qui est du vin blanc non encore fermenté ; on y racontait d'anciennes histoires, toujours les mêmes, qu'on écoutait avec un plaisir toujours semblable ; on s'y entretenait aussi des nouvelles du pays, des cultures, des marchés, de tout ce qui fait la vie des campagnards. Jacques animait ces réunions par sa belle humeur. Il en était l'âme. Personne, mieux que lui, excepté le vieux Bouju, de la Chevalinière, ne connaissait les choses du temps jadis, les noms des anciens qui s'étaient distingués dans les grandes guerres, les aventures fameuses des faux-saulniers bataillant contre les gens de la gabelle, à commencer par le célèbre Catinat qui, avec sa bande d'audacieux garçons s'était avancé, un jour, jusqu'aux portes d'Angers. Il se plaisait à ces récits, et l'on aurait pu croire que les vieilles Mauges revivaient en lui. Il y ainsi des hommes jeunes qui, tout en se mêlant activement et courageusement à la vie présente, aiment à remonter vers les âges écoulés et s'asseoir parmi les ancêtres, et le meunier de Courossé était de ceux-là.


Or, quand vint novembre, qui marque le début des veillées, il ne parla pas de s'y rendre. D'ordinaire, c'était lui qui le proposait à la Ponette. Ils partaient de compagnie, la vieille femme, par les nuits sans lune, portant la lanterne qui leur servait à éclairer le chemin, tout le long duquel ils bavardaient gaiement, ayant laissé au garçon meunier et au chien Mitron la garde du moulin. Ils revenaient de même, vers dix heures, contents de leur soirée, et, de temps à autre, c'était chez eux que leurs amis se réunissaient.
La Toussaint était passée. Le Jour des Morts aussi. La semaine s'écoula. Le dimanche, à la sortie de la messe, une fermière prévint la Ponette et Jacques que le jeudi suivant les veillées recommenceraient chez elle, et qu'on y comptait sur eux. Doguerau ne se hâtait point de répondre. Il n'osait ni promettre, ni refuser. Ce fut la Ponette qui parla pour lui.
- Merci bien ! dit-elle. Maître Doguereau ira peut-être. Mais pour moi, voyez-vous, faut point y compter. Voilà que je me fais vieille. Les jambes s'en vont, et quand le soir arrive je ne me sens point capable de sortir du moulin. Mais ça ne vous empêchera pas d'y venir, pas vrai ?
Jacques fut à la fois content et étonné. Content, parce que, cette année, l'idée de s'en aller passer la soirée au dehors ne lui plaisait point. Étonne, parce qu'il ne s'était pas aperçu que la Ponette vieillissait autant qu'elle le disait. Il se souvenait bien qu'elle lui avait parlé de son âge, de la fatigue qui le jour où elle lui avait demandé de prendre Jeanne Maclou avec elle, mais vrai de vrai, il la trouvait aussi vive et aussi allante que vingt ans auparavant. Ce fut ce qu'il lui dit, dès qu'ils se retrouvèrent seuls.
La vieille femme baissa la tête, peut-être pour qu'il ne la vit pas sourire, et répliqua :
- Tu crois ça, toi ! C'est vrai que je vas encore. Mais, tout de même, quand on prend de l'âge, on le sent, et ça vous ôte l'envie de quitter le coin de son feu. Ça ne peut pas t'empêcher d'aller aux veillées. Tu n'est plus un petit queniot, qui a peur tout seul sur les chemins.
- Bon ! fit Doguereau, si tu crois que j'irai sans toi, faut ôter ça de ta tête. Je ne te laisserai pas toute seule.
- Je ne serai point toute seule, puisque Jeanne restera avec moi.
- Ca n'est point pareil ! répondit le meunier. Je ne sortirai pas, durant tout cet hiver. Ça me fera plaisir d'être avec toi, ma vieille Ponette.
Peut-être la vieille Ponette pensa-t-elle que le plaisir de Jacques n'était pas seulement d'être avec elle, mais elle n'en dit rien, se contentant de conclure :
- Comme tu voudras, mon gars ! T'est le maître de faire à ton idée.
Après cela, il ne fut plus question d'aller aux veillées.
Les soirées se passaient doucement. Les deux femmes travaillaient à une besogne de lingerie, de celles auxquelles on ne touche point pendant les longs jours, où l'on a bien autre chose à faire. Jacques, assis au coin de la cheminée, les bras croisés, écoutait les histoires de la Ponette, puis il en racontait à son tour, jusqu'au moment où la tête de la vieille femme commençait à tomber insensiblement en avant. C'était le sommeil qui venait. La Ponette se raidissait contre lui. Après un petit sursaut, elle relevait la tête, se remettait à coudre, puis, l'instant d'après, ses yeux se fermaient malgré elle.
- T'as envie de dormir ! disait Jacques. Faut aller nous coucher.
- Bien sûr que non ! répliquait la Ponette avec énergie. Ça n'est point encore l'heure d'aller dormir, et je suis aussi réveillée que toi, mon gars !
C'était une des marottes de cette vieille créature de s'obstiner à lutter contre le sommeil, jusqu'à la minute où, pour tout de bon, elle s'endormait sur son ouvrage. Cela durait un quart d'heure, quelquefois plus, puis, reprenant ses sens, elle regardait les deux jeunes gens en riant, et en disant, d'un air un peu confus :
- Voilà que ça vient tout de même. Allons-nous-en !
Tandis qu'elle dormait, Jacques et Jeanne continuaient à causer tout bas, et ces conversations, avec leur allure de mystère et d'intimité, n'étaient point pour chasser l'amour en train de grandir dans le coeur du meunier de Courossé. Elles ne pouvaient même que le rendre plus fort, car Jacques Doguereau était surpris, et aussi un peu émerveillé, de ce qu'il rencontrait de sagesse, de bon sens, de bien pensé, dans l'esprit de cette fille, et surtout quand il se disait que tout cela était né en elle-même, qu'elle ne le devait à personne, et il la comparait à ces plantes rares que l'on est si grandement étonné de rencontrer tout à coup dans des lieux arides, où ne se voient d'ordinaire que des épines et des ronces.
Ce qu'il y avait de meilleur, ce qui frappait le plus le meunier de Courossé, c'est que Jeanne Maclou, s'il y avait des trésors en elle-même, ne paraissait point s'en douter. Elle était comme une source saine et pure, d'où sort une belle eau claire que chacun admire, à laquelle on se plaît à se désaltérer, et qui n'en est pas plus fière pour ça.
Le lendemain matin, lorsque Jacques Doguereau voyait Jeanne Maclou aller et venir dans le moulin, il lui prenait des envies de courir derrière elle et de se mettre à lui parler, pour rien, pour le plaisir de l'entendre lui répondre, pour la joie de la voir lever sur lui ses yeux si sombres et si profonds, mais si lumineux et remplis de franchise en même temps. Il ne le faisait point, pourtant, car la jeune fille n'était plus la même. Le soir en causant, elle s'abandonnait un peu. Elle cédait à la douce influence du repos qui suit les longues journées de travail. Elle était heureuse de cette calme vie de famille qui n'avait jamais été la sienne. Elle en goûtait tout le charme. Servante, elle l'était ; mais la servante, à la campagne, est de la maison. Ce n'est point une créature servile, et, d'ailleurs, Jeanne Maclou et la servilité n'étaient point destinées à marcher ensemble.
Dans la journée, donc, elle savait marquer la distance qui la séparait de Jacques Doguereau. A ce dernier, il semblait qu'un fossé s'était creusé entre elle et lui, un fossé par-dessus lequel il n'osait point sauter, de peur d'être mal reçu de l'autre côté.  Et il en fut ainsi jusqu'au dimanche d'avant Noël.
Ce dimanche-là, le meunier de Courossé n'avait pas pu refuser d'aller déjeuner chez son ami Retureau, qui avait à lui annoncer une grande nouvelle, dont il fit part au dessert, ce qui amena aussitôt le rouge au visage de Marie Bouju. Et c'était qu'il allait bientôt être père d'un gros garçon.
- Qu'en sais-tu ? dit Jacques Doguereau, après avoir complimenté la jeune femme. Ça sera peut-être une fille.
- Pour sûr que non ! s'écria le maréchal.
Il ajouta, tout écarlate de plaisir, et regardant Marie Bouju de son air le plus amoureux :
- Une fille, que tu dis ? T'es bien aimable ! Crois-tu qu'il n'y a pas assez d'une femme dans la maison pour me tourmenter ? Ce sera un petit gars. Faut bien, vois-tu, à cause de la forge. Tant c'est qu'il y aura une paroisse de la Chapelle-Saint-Florent, et tant c'est qu'on y verra un Retureau comme maréchal. Ça a toujours été et ça sera toujours ! Bien sûr que s'il venait une fille on ne la mettrait point à la porte, et qu'on ne pourrait pas s'empêcher de l'amignonner. Mais j'ai dans l'idée que ça sera un gars, et ce gars-là sera maréchal, tout pareil à son père.
Marie Bouju, remise de sa petite gêne, ne disait rien, mais elle regardait son mari avec un fin sourire aux lèvres, et Jacques Doguereau pensait :
"Elle est si maline qu'elle est bien dans le cas de lui donner une fille, si ça lui plaît mieux !"
Le meunier de Courossé quitta ses amis de bonne heure, disant qu'il avait besoin de rentrer chez lui, où il attendait la visite d'un homme de Saint-Pierre-Montlimart. C'était un petit mensonge. La vraie vérité, c'était que Doguereau, maintenant, ne se plaisait qu'à Courossé et s'ennuyait partout ailleurs. Même quand il était chez ses meilleurs amis, comme ce dimanche-là, il arrivait un moment où il se sentait pris d'une espèce d'agacement et où il ne tenait plus en place.
Il partit donc, marchant d'un bon pas. C'était par un temps clair, froid et sec, comme il y en a souvent dans cette saison, et où le soleil vous envoie une petite chaleur tout à fait plaisante, et qui fait qu'on éprouve une sorte de contentement. On a le sang plus vif et plus frais, et l'on se sent plus vigoureux que de coutume. Jacques Doguereau était ainsi, et il fredonnait le long du chemin, tout en se hâtant, vraiment, comme s'il avait craint de faire attendre cet homme de Saint-Pierre-Montlimard, dont il avait parlé chez le maréchal.
Il savait qu'à cette heure-là, il trouverait Jeanne Maclou toute seule, la Ponette étant aux vêpres et au salut. Les autres dimanches, Doguereau restant chez lui, les deux femmes s'en allaient de compagnie, mais le meunier déjeunant chez Retureau, avec lequel il s'attarderait sans doute, la vieille femme avait décidé que Jeanne ne bougerait point, et elle lui avait prêté son Nouveau-Testament, pour l'aider à passer le temps en attendant son retour.
Elle ne s'était point avisée que l'envie prendrait peut-être au meunier de revenir plus vite, justement parce qu'elle ne serait point là. Elle remarquait bien qu'il tournait de plus en plus autour de Jeanne Maclou et qu'il ne pensait qu'à elle, ce qui la faisait rire quand on ne pouvait pas la voir, mais elle savait que, malgré ses cheveux noirs bouclés, sa mine un peu fière, ses manières vives et dégagées, Jacques Doguereau, auprès d'une fille devenait tout timide, tout plein d'embarras, quasiment muet. Aussi, serait-elle restée interloquée et n'aurait-elle point voulu en croire ses yeux, si elle avait pu le voir revenir au moulin de toute la vitesse de ses jambes.
Pourtant, à mesure qu'il se rapprochait de Courossé, il ralentissait sa marche. Sa vaillance disparaissait petit à petit. En sortant de chez le maréchal, il s'était dit qu'il profiterait de l'absence de la Ponette pour parler à Jeanne Maclou. Il ne se faisait aucune idée de ce qu'il lui dirait, mais rien au monde n'aurait pu l'empêcher d'aller la rejoindre. Quelque chose lui faisait croire que c'était une occasion qui ne se retrouverait jamais, et qu'il ne fallait point laisser perdre. Il aimait cette fille. Le moment était arrivé de le lui dire. Tout au moins, s'il n'osait le faire trop clairement, convenait-il de le lui faire comprendre.
Oui ! il l'aimait. Comme je vous l'ai expliqué, cet amour-là avait grandi tout doucement dans le coeur du meunier de Courossé, et même il avait déjà poussé de fortes racines lorsque Jacques l'avait découvert. Si jamais il venait à dire à Jeanne Maclou qu'il l'aimait, ce mot-là l'engagerait envers elle pour tout de bon, aussi solidement que si elle était, comme la Marie Bouju, la fille d'un fermier cossu. Mais, tout de même, ce n'était qu'une servante, tandis qu'il était, lui, le meunier de Courossé, le plus fortuné des hommes du pays, après les châtelains de la Baronnière et de la Guérinière, et cette idée lui causait de la gêne. D'ailleurs, il ne tarda pas à se le reprocher comme venant d'un mauvais orgueil, un sentiment qu'il détestait, qui lui paraissait le pire de tous.
Et puis ... Et puis ... Et puis Jacques Doguereau aimait Jeanne Maclou, et si vous avez la moindre idée de ce que c'est que l'amour, le vrai, celui qui n'est point un caprice, une fantaisie, un désir passager, mais qui vient de l'âme, qui nous élève au-dessus des lois ordinaires de la nature, vous ne pouvez pas ignorer que cet amour-là ne tient aucun compte du rang, des situations, de l'argent, et qu'il va droit son chemin, sans s'inquiéter de tout ce qui n'est pas lui-même. C'était le cas pour le meunier de Courossé, et, à l'heure où il s'en allait retrouver Jeanne, bien décidé qu'il était à s'expliquer, il y avait longtemps que les petits nuages qui s'étaient formés dans son coeur, tout au commencement, avaient pris leur course à la manière de ceux qui naviguent dans le ciel, et qu'on voit disparaître à l'horizon.
Quand il entra, Jeanne Maclou, assise auprès d'une fenêtre de la cuisine, d'où l'on pouvait apercevoir l'Evre et les prairies, lisait le Nouveau-Testament que lui avait prêté la Ponette avant de partir pour les vêpres. En voyant le meunier, la jeune fille posa le livre sur ses genoux, disant :
- Vous êtes revenu plus vite que vous ne deviez, maître Doguereau. La Ponette pensait que vous ne rentreriez que pour le souper.
- C'était bien mon intention, répondit Jacques, mais j'avais besoin de revenir plus tôt à Courossé. J'en avais besoin ...
Il répéta encore :
- J'en avais besoin !
Après ça, il fit le tour de la cuisine, regarda tout ce qui s'y trouvait comme s'il le voyait pour la première fois, puis, se décidant tout à coup, il saisit une chaise et vint s'asseoir à deux pas de Jeanne Maclou.
Celle-ci, au lieu de reprendre son livre, tout de suite, un peu pâle, avait suivi des yeux le manège du meunier, devinant confusément qu'il n'était là que pour elle, qu'il n'avait d'autre besoin que celui de la voir, de lui parler.
Et, en effet, après avoir jeté son chapeau sur la grande table, il dit :
- Je voudrais vous causer, Jeanne.
Elle ne lui répondit pas, ne l'invitant point à se taire, ne l'encourageant pas à parler. Seulement, elle avait repris son air grave et froid, et son visage était comme fermé. Jacques Doguereau, de la voir ainsi, se l'imaginant presque hostile, se sentit tout confus, tout embarrassé, et, si ça n'avait dépendu que de lui, se levant et prenant la porte, il se serait ensauvé. Mais il en avait trop dit pour ne pas être obligé de continuer. Il fallait se jeter à l'eau, au risque de ne point s'en tirer.
Il recommença donc.
- Oui ! je voudrais vous parler ... Et c'est pour ça qu'au lieu de rester chez Retureau, et profitant de ce que la Ponette était aux vêpres, je suis revenu à Courossé, sûr de vous y trouver toute seule.
Jeanne Maclou eut un mouvement, et Jacques crut qu'elle allait se lever et sortir.
- N'ayez point peur de m'écouter ! se hâta-t-il d'ajouter. Si vous êtes une honnête fille, je suis un honnête garçon, et vous n'aurez point à me reprocher une mauvaise parole. Tout le monde pourrait entendre ce que je vas vous dire, et que je vous aurais peut-être dit le soir où je suis allé à votre redevance, si nous n'avions pas été si proches de la maison, ce qui ne m'a point donné le temps d'avoir du courage.
Il eut un sourire et hocha la tête.
- Ça n'est pas que je soye poltron, fit-il, mais il y a des moments où l'on aimerait mieux avoir affaire à quatre gars comme le maréchal qu'à une seule fille. Ce que je peux vous dire, c'est que j'étais content, ce soir-là, et que je n'ai guère fermé l'oeil pendant la nuit. Et, depuis, je n'ai point cessé de penser que je devais me décider à vous causer. C'est ce que je vas faire ...
Il se leva, refit le tour de la cuisine, puis revint s'asseoir.
- Voilà ! dit-il. Quand c'est que vous êtes entrée au moulin de Courossé, faut convenir franchement que je ne m'accommodais point de vous ... J'aime à rire, à plaisanter ... Ça n'est pas ma faute, pas vrai ? ... Je suis né comme ça, et on ne se refait point ... Alors de vous voir toujours sévère, ne parlant guère, avec votre regard qui tient les gens à distance, ça me glaçait ... Non ! je ne m'accommodais point de vous, et pourtant, si vous aviez voulu quitter le moulin, j'aurais été le premier à me mettre devant la porte pour vous en empêcher, rien qu'à cause de tout le bien que la Ponette me racontait de vous ... Elle vous aime, la vieille Ponette, et elle a raison.
Plus bas, et tout ému, le meunier de Courossé continua :
- Elle a raison ... Et moi, petit à petit, je changeais d'idée sur vous ... Je vous comprenais mieux ... Et quand la Ponette assurait que vous ne ressembliez point aux autres filles de la paroisse, si je ne le disais pas comme elle, je le pensais, et, peu à peu, je me prenais pour vous d'une bonne amitié. Du moins, Jeanne, je croyais que c'était seulement une bonne amitié ... Mais c'était autre chose, qui venait tout doucement ... Oui ! c'était autre chose ...
- Taisez-vous, maître Doguereau ! dit vivement Jeanne Maclou.
En même temps, elle voulut se lever, mais lui saisissant le bras, Jacques la contraignit à demeurer assise.
- Pourquoi donc que je me tairais ! s'écria-t-il. Est-ce que je ne viens pas de vous dire que vous n'auriez point à entendre de moi une mauvaise parole ? Je vous répète que je suis un honnête garçon qui parle à une honnête fille, et qui n'est point capable de lui manquer de respect ... Et pour ce qui est de vous respecter, de vous estimer, Jeanne, personne ne vous estime et ne vous respecte plus que moi ... Et quand je vous dis que ce que je croyais être seulement de l'amitié était autre chose, ce n'est point vous offenser ... De vous blesser, de vous faire de la peine, je ne me le pardonnerais de ma vie ... Écoutez-moi donc ... Écoutez-moi ... Si, pendant longtemps, je n'ai pas bien compris ce qui se passait en moi et qui m'attirait vers vous, je m'en suis douté en me sentant si content le jour où vous m'avez répondu que vous ne vouliez point vous marier avec Michel Rochard ... Et c'est devenu, d'un seul coup, tout clair pour moi, quand nous nous sommes rencontrés, comme vous alliez à Botz ... Et, maintenant, c'est si fort, que je ne peux pas me taire davantage, et que je suis rentré tout exprès pour vous dire que ça dépend de vous de devenir la maîtresse du moulin de Courossé !
Jeanne Maclou était devenue aussi blanche qu'un cierge. Durant un petit moment, elle resta silencieuse, ses deux mains appuyées sur le Nouveau-Testament de la Ponette, comme si elle avait cherché du secours dans le saint livre. Puis enfin, relevant le front, elle regarda Jacques Doguereau avec amitié, mais aussi avec tristesse, et lui dit, de sa belle voix, mélangé de douceur et de fermeté :
- Merci, maître Doguereau ! Je me souviendrai toujours de vos paroles. Mis, ce que vous venez de m'offrir, je ne peux pas l'accepter.
Le meunier de Courossé resta comme écrasé. Il lui parut qu'il n'avait pas compris, qu'il n'avait pas bien entendu la réponse de Jeanne Maclou, mais il ne put douter du témoignage de ses oreilles lorsque celle-ci ajouta :
- Il ne faut point vous offenser, ni avoir de la peine, maître Doguereau. Toute ma vie je vous serai reconnaissante. Mais ça ne se peut pas.
- Pourquoi donc ? s'écria Doguereau. Vous avez une raison. Faut me la dire. C'est-il que vous me trouvez déplaisant ?
Jeanne Maclou secoua la tête.
- Il ne s'agit point de ça ! dit-elle. Je ne suis ni folle, ni aveugle, Dieu merci ! et je comprends l'honneur que vous me faites, et aussi, maître Doguereau, que celle qui sera votre femme aura du bonheur. Mais, pour ce qui est de moi, ça ne se peut pas ... Non ! Ça ne se peut pas !
Le meunier de Courossé était bien trop étourdi par ce qui lui arrivait pour s'apercevoir de ce qui se passait chez Jeanne Maclou sans quoi il aurait vu que chacun des mots qui sortaient des lèvres de cette fille paraissait lui brûler les lèvres. Il ne pensait qu'à lui-même, et à la grande douleur qu'il éprouvait.
Pourtant, il insista :
- Dites-moi au moins pourquoi !
La jeune fille resta muette.
- Bon ! fit-il, avec une espèce d'emportement, je comprends ! C'est à cause de votre secret !
Jeanne tressaillit, et répéta :
- Mon secret !
- Bien sûr ! ... Vous êtes libre, c'est vrai ... Et j'aurais dû m'attendre à ce que vous me répondriez, vu que vous aimez quelqu'un.
De pâle qu'elle était, Jeanne Maclou devint écarlate ...
Jacques Doguereau, lancé, tout à son chagrin, poursuivait :
- Je m'en doutais ... Je n'aurais pas dû l'oublier. Ne me dites point non ... Vous aimez quelqu'un ... Qui ça ? ... je ne le sais pas ... Je ne veux pas le savoir ... Ça ne me regarde point ... Mais vous l'aimez, vrai de vrai ! ... Je vous répète que j'en suis sûr ... C'est à cause de ce maudit gars-là, que vous aimez et qui ne vous aime peut-être pas, que vous avez tant pleuré, au pied de la croix de Courossé, le dimanche soir où Michel Rochard vous a demandé de vous marier avec lui !
Du coup, Jeanne Maclou se leva, toute droite. Sa pâleur lui était revenue, ses mains et ses lèvres tremblaient et il y avait des éclairs de colère ou d'indignation dans ses yeux.
Jacques Doguereau comprit ce qu'elle croyait, qu'elle avait été suspectée, surveillée, espionnée, mal jugée peut-être, et alors toute sa dignité presque sauvage se révoltait.
- Non ! non ! s'écria-t-il, ce n'est pas ce que vous pensez, Jeanne ! Je ne suis pas capable d'une chose pareille. Je ne savais pas que vous étiez là-haut. Ça, je vous le jure ! Je vous en donne ma parole, entendez-vous ! La parole d'un honnête homme, d'un gars tout droit, qui n'a jamais trompé personne, qui n'a jamais menti, et qui ne voudrait pas commencer avec vous. Faut me croire, quand je vous explique comment ça s'est passé. J'étais monté là-haut en me promenant, et aussi je crois bien, tout en pensant à vous, et voilà qu'en arrivant je vis que vous causiez avec Michel Rochard. Il s'en alla tout de suite, sans se douter que j'étais là, derrière la haie. Je me demandais, ne vous voyant point partir, ce que vous étiez devenue, et je m'étais mis à vous chercher ... Vous étiez debout, près de la petite murette ... Vous regardiez le pays au-dessous de vous ... Moi, je n'osais pas bouger ... Et puis ... Et puis ... Ah ! je me souviendrai toujours de vos larmes, de ce terrible chagrin qui vous accablait ... quand on a vu ça, Jeanne, on ne peut pas l'oublier ... Ça ne m'est jamais sorti de la tête ... Et je ne sais pas comment je ne suis pas allé à vous, pour vous relever, pour vous consoler, pour vous dire de me confier ce secret qui vous rendait si malheureuse ...
Jeanne Maclou écoutait. Sa pâleur était moins grande. Ses mains et ses lèvres ne tremblaient plus. Il n'y avait plus ni colère, ni indignation dans son regard, et il arrivait que ses paupières battaient comme si elle avait été sur le point de pleurer.
- Je ne l'ai point fait, poursuivit Jacques, justement parce que c'était votre secret, et que je n'avais pas le droit de vous le demander ... Mais l'idée m'est venue que vous aimiez quelqu'un, et que c'était cet amour-là qui causait tant de peine.
Le meunier de Courossé soupira et dit encore, avec un sourire triste :
- Pourtant, je ne voulais point le croire ... Je me disais que je me trompais, et que vous pouviez bien, comme tout un chacun, avoir du chagrin, ce qui ne prouvait pas que vous aimiez quelqu'un ... Mais c'est un mensonge que je me faisais à moi-même, et, malgré tout, ça me rongeait le coeur ... Et ça me faisait mieux comprendre combien je vous aimais ... C'est arrivé tout seul ... Vous n'avez rien fait pour ça ... Je n'ai point à vous reprocher de m'avoir encouragé à vous parler pour me répondre de la même manière qu'à Michel ... Vous n'avez pas su, non plus, quel plaisir j'avais à vous voir, à vous entendre ... Je me rappellerai toute ma vie d'un matin où vous chantiez, en lavant le linge, au bord de l'Evre ... Je crois que c'est à partir de ce matin-là que j'ai deviné ce qui se passait en moi, et que ce trouble, cette gêne que j'avais en vous regardant, c'était de l'amour ... Il me semblait que je n'oserais jamais vous en parler ... Mais, à la fin, il a bien fallu le faire, car c'était plus fort que moi, et rien au monde n'aurait pu m'en empêcher ... Et voilà que vous ne voulez point de moi !
Sa gorge se serrait, à mesure qu'il parlait, et ce fut tout bas, si bas que Jeanne Maclou l'entendit à peine, quand, plaçant amicalement sa main sur son épaule, il murmura, craintif, mais aussi avec une suprême espérance :
- Car c'est bien vrai, Jeanne, que vous ne voulez point de moi ?
D'un mouvement lent elle se dégagea, disant, la voix toute tremblante :
- Vous me faites de la peine, maître Doguereau ... Vous me faites de la peine ...
- Est-ce que vous croyez que vous ne m'en faites point ! répliqua le meunier de Courossé. Pourquoi me refusez-vous ? Pourquoi ne voulez-vous point de moi pour mari ?
L'accent de Jeanne Maclou se fit presque déchirant :
- Parce que ça ne se peut pas, maître Doguereau ! Parce que ça ne se peut pas.
Emporté par une espèce de fureur, Jacques frappa du pied en s'écriant :
- Alors c'est que vous aimez quelqu'un !
Reprenant d'un seul coup tout son sang-froid, relevant la tête, regardant Doguereau droit dans les yeux, un peu frémissante, et cependant maîtresse d'elle-même, Jeanne Maclou répondit, rapidement, les dents serrées :
- Eh ! bien, oui ! c'est vrai ! Vous l'avez deviné ... J'aime quelqu'un ... Quelqu'un que j'aimerai toujours ... Quelqu'un qui ne le saura jamais !
Alors, sans qu'il eut eu le temps de faire un geste pour la retenir, Jeanne Maclou s'élança au dehors, laissant, tout accablé, le meunier de Courossé.
"Bien sûr il a quelque chose !" se disait la Ponette, dans la matinée du lendemain, en regardant Jacques Doguereau, qui, s'en allant sans hâte, les épaules un peu courbées, ne tarda pas à disparaître au coude du chemin.
Le meunier de Courossé s'était levé tout sombre, soucieux, n'avait guère desserré les dents, et, comme sa coutume, avait renvoyé se coucher sans le caresser le chien Mitron, lorsque celui-ci était venu lui faire ses amitiés habituelles. C'était un grand signe de préoccupation chez Jacques, qui adorait son chien et ne l'avait jamais battu, et ceci ne pouvait pas échapper à la vieille servante. Elle ne s'en émut guère, d'ailleurs, attendu qu'elle voyait bien que le meunier n'était pas malade. Ce n'était pas davantage le souci de ses affaires qui le tracassait, car tout marchait bien au moulin. Du reste, même s'il n'y avait pas eu à moudre un seul sac de blé dans tout le pays, ceci n'aurait guère inquiété Doguereau, qui avait les moyens de se croiser les bras pour tout le reste de sa vie.
La Ponette ne se troublait donc pas, et, avec un petit rire silencieux, elle répéta tout bas, à deux ou trois reprises, et en clignant les yeux :
- Ça le tracasse ! ... Ça le tracasse ! ... Faudra bien qu'il y vienne !
Peut-être s'attendait-elle à une confidence du meunier, mais celui-ci, toujours plus sombre, se contenta de lui expliquer qu'il allait descendre jusqu'à Saint-Florent, où il déjeunerait à la Boule d'Or, pour ne revenir que dans la soirée. La Ponette ne lui demanda point ce qu'il allait faire à Saint-Florent, où elle savait bien que personne ne l'attendait. Il ne lui aurait probablement point dit la vérité, et elle comprenait qu'il ne lui avait donné cette raison que pour expliquer son absence.
Après qu'il eut disparu, la vieille femme resta debout et pensive au seuil de la porte, le coeur un peu gros de sentir que son gars Jacques avait du chagrin. C'était dans des instants pareils qu'elle comprenait combien elle l'aimait, et que tout l'instinct de maternité qui était endormi dans son âme se réveillait avec force. Elle aurait donné de bon coeur les années qu'elle avait encore à vivre pour le voir heureux et content comme, bien sûr, il méritait de l'être.
A la fin, pourtant, elle se décida à rentrer, disant une fois encore :
- Oui ! ça le tracasse !
Puis elle ajouta, branlant la tête :
- C'est tout de même un gars sot, tout fin qu'il est ! Pourquoi ne parle-t-il pas ?
A cette minute, dans cette même cuisine où, la veille, Jacques Doguereau avait offert à Jeanne Maclou de faire d'elle la maîtresse du moulin de Courossé, elle se trouva en face de la jeune fille, et vit que celle-ci était troublée, agitée, toute pâle, avec des yeux où il y avait un peu de la flamme de la fièvre.
La Ponette fronça les sourcils :
- Qu'as-tu donc ? demanda-t-elle. T'as l'air malade !
Jeanne Maclou eut un geste négatif.
- Non, Ponette ! répondit-elle. Je ne suis point malade. Seulement ...
Elle s'arrêta.
Les mots ne voulaient point sortir de sa gorge.
- Seulement quoi ? interrogea la vieille femme, étonnée et un peu inquiète.
Une seconde, Jeanne hésita, puis elle dit, très vite :
- Seulement, je veux m'en aller !
La Ponette l'examina, presque ahurie. Elle ne comprenait pas, ou, plutôt elle ne voulait pas comprendre, elle avait peur de comprendre.
- Tu veux t'en aller ! fit-elle. T'as besoin chez toi, aujourd'hui ?
- Ce n'est pas ça ! expliqua Jeanne. Je ne veux point rester davantage ici.
Elle s'interrompit, s'attendrissant à l'idée de quitter cette vieille créature, qu'elle aimait de tout son coeur, qui la chérissait de même, et qui souffrirait de son départ.
- Il ne faut point m'en vouloir, voyez-vous, Ponette, reprit-elle, ni me croire méchante ou ingrate. J'aimais ma défunte mère comme on doit aimer sa mère, et, pour vous, ça a été la même chose. J'aurai du chagrin de ne plus vous voir, et je penserai à vous bien souvent, mais je ne peux pas rester à Courossé. C'est-à-dire que je pourrais bien y rester, mais que je ne le veux pas.
- C'est vrai que tu veux partir du moulin ! s'écria la Ponette, que l'émotion faisait trembler.
Jeanne Maclou n'eut pas la force de répondre autrement que par un signe de tête.
Peut-être avait-elle peur de se mettre à pleurer.
Tout doucement, la vieille femme se remettait de sa surprise et fixait un oeil pénétrant sur la jeune fille.
- Voyons ! dit-elle, faut s'expliquer. Tu comprends bien, ma fille, qu'on ne te retiendra point de force, si c'est vrai que tu veux nous quitter, maître Doguereau et moi. Mais comme on ne s'en va point de chez les gens sans avoir des raisons pour ça, faut me les dire. C'est-il que t'es mal, chez nous ?
Jeanne Maclou eut un pâle sourire.
- Si je vous le disais, répondit-elle, vous ne voudriez point me croire ... Et c'est bien vrai qu'on ne peut pas être mieux qu'ici.
- Alors, c'est donc à cause de moi ?
- Oh ! pour ça non ! protesta Jeanne Maclou.
- C'est la vraie vérité, continua la Ponette, que je suis comme qui dirait un peu bougonneuse. C'est mon caractère. Ca vient quand on vieillit. Mais je ne suis point mauvaise, et c'est sûr que si j'avais dû avoir une fille j'aurais été contente de voir qu'elle te ressemblait, de même que je n'aurais point voulu d'un gars qui n'aurait pas été tout pareil à Jacques Doguereau. Alors, si tu ne veux point t'en aller à cause de moi, c'est donc que t'as une autre raison. Laquelle ?
Jeanne Maclou baissa la tête, parce qu'elle ne pouvait plus supporter le regard de la Ponette, un regard qui la fouillait quasiment jusqu'à l'âme, et qui aurait fini par lui arracher le secret qu'elle voulait garder.
Mais la vieille créature, maintenant, n'avait plus besoin des aveux de Jeanne Maclou.
Celle-ci ne levant pas les yeux, elle eut un petit sourire, aussitôt disparu, puis elle dit, touchant du doigt le bras de la jeune fille :
- J'ai compris ... Jacques t'as parlé !
Elle répéta :
- Il t'a parlé ... Hier ... pendant que j'étais aux vêpres et au salut ... C'est pour ça qu'il est revenu si vite de chez le maréchal.
Jeanne Maclou, toujours la tête baissée, ne songeait point à nier, ni à donner une autre raison. Elle n'aurait pas pu tromper la Ponette, mais, même si cela avait été possible, elle ne l'aurait point fait, car elle avait le mensonge en horreur. Seulement, elle ne desserrait pas les dents.
- T'as beau te taire ! reprit la Ponette, ça ne m'empêche point de deviner la vérité. Je ne suis pas surprise de cette affaire-là, car il y a longtemps que je voyais mon gars Jacques tourner et virer autour de toi sans en avoir l'air. A mon âge, et même quand on n'a point de lunettes sur le nez, on y voit clair. Il s'imaginait que je ne m'apercevais de rien, comme si on pouvait cacher quelque chose à une vieille bonne femme qui vous a vu dans vos langes et vos dabons, qui vous a aidé à faire vos premiers pas, qui a veillé sur vous quand vous étiez queniot, qui ne vous a jamais quitté ! Je ne disais rien. Je croyais qu'il m'en causerait avant de te parler, et peut-être aurait-il mieux fait. Mais enfin, voilà qu'il est venu te trouver en dehors de moi, et qu'il t'a dit ... Oh ! tu peux me répéter ce qu'il t'a dit !
Jeanne Maclou n'ouvrit pas la bouche.
Dans tout autre instant, la Ponette, qui était vive comme un salpêtre, et point trop endurante de sa nature, se serait impatientée, mais elle aimait la jeune fille, elle soupçonnait confusément ce qui se passait en elle, ses sentiments, ses scrupules, et elle ne voulut pas la brusquer.
- Bon ! fit-elle avec douceur. Tu ne veux point parler. Tu ne veux point me raconter ce qui s'est passé entre vous. Sais-tu bien, ma fille, que si je ne connaissais pas le gars Jacques comme je le connais, en te voyant te taire et t'obstiner à t'en aller du moulin de Courossé, je pourrais croire qu'il ne s'est point conduit envers toi comme doit le faire un honnête garçon ?
- Oh ! Ponette ! s'écria Jeanne Maclou qui, vivement, releva la tête.
Il y avait tant d'indignation dans le ton avec lequel ces deux mots avaient été prononcés qu'en dépit de la gravité du moment, d'un moment où se décidait peut-être le sort de Jacques Doguereau, la digne femme ne put s'empêcher de rire.
- Sois tranquille ! dit-elle. Je te répète que je connais trop bien le gars Jacques pour ne pas savoir qu'il n'a pas pu oublier le respect qu'on doit à une honnête fille ... Ce que j'en disais, c'était pour te faire comprendre que t'avais tort de ne point vouloir parler ... Tu m'as fais plaisir, tout à l'heure, en me disant que tu m'aimais autant que ta défunte mère ... Eh ! bien, ma fille, ça aurait dû te donner confiance en moi.
- Je vous demande pardon, Ponette ! Je vous demande pardon ! gémit soudainement Jeanne Maclou, qui se laissa tomber sur cette même chaise où, la veille, elle était assise, lisant le Nouveau Testament, lorsque Jacques Doguereau était arrivé.
Appuyée sur le dossier, elle cacha sa tête dans ses mains et se mit à pleurer.
La Ponette la laissa faire, sans lui dire un mot, sans essayer de la consoler, sachant que les larmes détendent les nerfs et font du bien. Ce fut seulement lorsque la jeune fille, s'essuyant les yeux, devint plus calme, qu'elle continua :
- Je savais, expliqua-t-elle, que ça viendrait tôt ou tard, et qu'il te demanderait d'être sa femme ... Car c'est bien ça, n'est-ce pas, qu'il est venu te demander hier ?
- C'est bien ça ! avoua tout bas Jeanne Maclou.
- Et tu n'as pas voulu ?
- Je n'ai pas voulu.
- Pourquoi ?
La jeune fille eut une hésitation.
- C'est parce que je ne veux point me marier, essaya-t-elle de dire.
La Ponette haussa les épaules.
- Ça n'est pas la vraie raison ! dit-elle. T'en as une autre. C'est-il que Jacques te déplaît ? C'est-il que tu n'as point d'amitié pour lui ? C'est possible. L'amitié ne se commande pas, et, après tout, tu es libre de toi. Le meunier de Courossé, pourtant, n'est point un gars qu'une jeune fille puisse dédaigner.
Jeanne Maclou se redressa.
Elle ne pleurait plus ...
- Moi ! s'écria-t-elle. Le dédaigner ! Vous n'y pensez pas, Ponette ! Vous ne le croyez pas ! Moi ! le trouver déplaisant ! ... Moi ! ne point avoir d'amitié pour lui ! ... Non ! non ! Ponette ! ... Non ! ... Vous ne pouvez pas avoir des idées pareilles ! ... Et c'est une grande peine que vous me faites ... Jamais je n'oublierai ce qui s'est passé hier ... Maître Doguereau m'a fait le plus grand honneur qu'un homme comme lui pouvait faire à une pauvre fille comme moi, et je lui en serai reconnaissante jusqu'à ma dernière heure ... Mais je ne pouvais pas accepter ... Je ne devais pas accepter ...
Jeanne Maclou s'arrêta ... Elle était en proie à une émotion violente ... Ses larmes menaçaient de couler de nouveau ...
- Pourquoi ça ? questionna la Ponette.
- Pourquoi ça ? répondit Jeanne, oubliant sa douleur, et tout à coup véhémente. Vous le demandez, Ponette ! Est-ce que vous ne le comprenez pas ? Pourquoi me faites-vous tant de peine ? Pourquoi me torturez-vous jusqu'au bout ? Pourquoi ne me laissez-vous pas m'en aller tranquillement ?
Elle s'était levée. Elle s'était mise à marcher dans la cuisine, un peu comme le meunier de Courossé l'avait fait la veille. Et tout en marchant, elle parlait.
- Pourquoi ? ... Pourquoi ? ... Parce que le meunier de Courossé ne doit point prendre sa domestique pour femme, et que ça serait une folie que je ne veux pas lui laisser faire ... C'est un peu votre faute, Ponette ... Vous n'aviez pas besoin de lui parler de moi si souvent, ce qui attirait son attention et faisait qu'il s'occupait de moi plus que ça ne se devait, et que peu à peu l'idée lui est venue que je valais autant et peut-être mieux que d'autres, ce qui n'était point vrai ... Au commencement, il me l'a dit lui-même, il ne s'accommodait guère de me voir, mais, malheureusement, ça n'a pas duré ... Alors est venue la noce de son ami Retureau, ce qui a changé les idées qu'il avait sur le mariage. Je suis sûre que plus d'une fois il a pensé au temps où il aurait une femme dans sa maison, avec des petits-enfants qui viendraient jouer entre ses jambes, et qu'il aurait tant de plaisir à faire sauter sur ses genoux ... Ne m'avez-vous pas raconté que vous lui aviez dit que c'était un devoir de se marier, s'il ne voulait point faire de la peine, dans l'autre monde, à son père et à sa mère ? ... Ces choses-là ne pouvaient pas manquer de lui trotter par la tête ... C'était ce que vous vouliez, mais vous ne pouviez pas deviner ce qui arriverait, et qu'avec toute sa fortune et l'estime que tout un chacun a pour lui dans le pays, il finirait par vouloir de moi ... La seule chose qui me console, Ponette, c'est que ça n'est point de ma faute ... Si j'avais pu m'en douter, je ne serais pas entrée à Courossé, ou j'en serais partie dès le premier jour ...
Jeanne Maclou s'arrêta un moment, mais ce fut pour reprendre tout aussitôt :
- Quand un homme qui a le coeur droit et bon, comme maître Doguereau, voit tous les jours une jeune fille, il lui est difficile de ne pas s'attacher à elle et de ne pas oublier qu'elle est à son service, une simple domestique, à laquelle il fait gagner son pain ... S'il y avait aux approches d'ici une autre Marie Bouju, ce n'est point à moi qu'il aurait pensé, et ça n'en aurait que mieux valu ... Mais comme il ne voyait que moi, il s'est mis à m'aimer, ce qui le rend tout malheureux aujourd'hui, et qui me fait à moi-même tant de chagrin.
- Eh ! bien, ma fille, puisque tu sais qu'il est malheureux, et que tu as tant de chagrin, interrompit presque rudement la vieille Ponette, tu n'as qu'à lui tendre la main ce soir, quand il rentrera, et tout sera arrangé pour votre consentement à tous les deux.
- Je vous dis, Ponette, que ça n'est pas possible ! répliqua Jeanne Maclou avec fermeté. Souvenez-vous de notre conversation sur le mariage, dans les premiers temps que j'étais ici. Je vous expliquais que j'aimerais mieux rester fille que d'épouser un pauvre homme qui n'aurait que ses bras pour vivre, tant j'aurais peur de voir mes enfants dans la misère. Mais je vous disais aussi que je ne voudrais point d'un homme riche, qui me demanderait peut-être, dans un moment grand désir, mais qui en aurait du regret plus tard, et serait dans le cas de me le reprocher ... Je me connais, Ponette ... Le Seigneur a mis en moi un coeur fier, et je ne pourrais pas le supporter !
- Tu ne vas pas me dire, s'indigna  la Ponette, que tu crois mon gars capable d'une chose pareille !
- Non ! non ! s'écria Jeanne Maclou. C'est une offense qu'il ne mérite pas ! Son âme est bien trop généreuse. S'il venait à regretter son mariage, je suis sûre qu'il n'en dirait rien, qu'il n'en laisserait rien voir, qu'on ne pourrait pas le deviner ... Mais ça ne l'empêcherait pas d'avoir de la peine, d'en souffrir tous les jours, de se reprocher sa folie ... Eh ! bien, ça, je ne le veux pas ... Il ne serait point venu me chercher dans ma triste masure de la Rongère ... Cent fois il serait passé devant ma porte sans s'inquiéter de moi ... Le meunier de Courossé ne se serait point avisé de chercher à fréquenter la fille de la mère Maclou, la laveuse ... Ici, ça n'était pas pareil ... On se voit tous les jours, on cause, on mange à la même table, on passe les veillées ensemble ... On est comme qui dirait de la même famille ... Il n'y a plus de domestique ... Que l'amour vienne, c'est tout simple ... Mais celui des deux qui est le plus sage, et qui comprend la vérité, doit avoir de la raison pour l'autre, quand même ça lui déchirerait le coeur ... Et c'est pourquoi je veux m'en aller, Ponette ... C'est mon devoir ... Et c'est encore ce que je peux faire de mieux pour montrer mon amitié à Jacques Doguereau ... Il en pleurera peut-être aujourd'hui ... Mais, par la suite, il en sera heureux, et ce sera avec une espèce de reconnaissance qu'il pensera à moi.
La Ponette ne savait pas si Jacques pleurerait ...
Mais, ce qu'il y avait de sûr, c'est que des larmes brouilleraient ses yeux et qu'elle n'y voyait quasiment plus ...
Seulement, elle entendait ...
- C'est grand dommage, continua Jeanne Maclou, qu'il ne soit pas entré chez nous avant la mort de ma mère ... Il aurait compris la distance qui le séparait de moi ... Ce n'est pas dans cette misérable demeure, me voyant telle que je suis, si pauvre, si au-dessous de lui, qu'il aurait été assez fou pour me demander, comme il l'a fait hier, si je voulais être la maîtresse dans le moulin de Courossé.
Aux derniers mots de Jeanne Maclou, relevant vivement la tête, essuyant les pleurs qui commençaient à voiler son regard, la Ponette interrompit la jeune fille.
- Tais-toi ! lui dit-elle. T'as raison ! Je te comprends ! ... Ca n'est point la peine de te déchirer le coeur en me parlant de ces choses-là ... Fais ce que tu voulais faire, ma fille ... Jacques a été fou ... Toi, tu es sage ... Va-t'en donc, puisque tu le veux ... De ma part, essayer de te retenir, ce serait un vrai péché ... Va-t'en ! ... Mais sois tranquille ! ... On est toujours récompensé de ses bonnes actions, et moi, la vieille Ponette, je te dis que tu le seras de la mienne ...
La bonne créature termina, d'une voix qui tremblait, et tendant les bras à la jeune fille :
- Mais, au moins, tu m'embrasseras avant de t'en aller, pas vrai, Jeanne ?
Elle n'avait pas achevé que déjà Jeanne Maclou sanglotait, la tête appuyée sur son épaule.


Le meunier de Courossé rentra tardivement, disant qu'il avait dîné à la Chapelle-Saint-Florent, et s'en fut se coucher sans prendre garde à l'absence de Jeanne Maclou, de laquelle la Ponette ne lui parla point. Le lendemain matin seulement il s'étonna de ne point la voir. Comprenant que quelque chose avait dû se passer au moulin en son absence, il n'osait pas interroger la vieille femme qui, de son côté, avait la bouche cousue. Elle était trop avisée pour parler la première, sachant bien que Jacques finirait par lui demander ce qu'était devenue la jeune fille. Et c'est, en effet, ce qu'il fit.
- Elle est partie chez elle ! répondit la Ponette.
- Ah ! Elle reviendra ce soir ?
- Non ! ... Elle est partie pour ne point revenir.
Jacques, en entendant ces paroles, s'imagina qu'il venait de recevoir un grand coup dans la poitrine, un coup capable de le faire crier, s'il n'avait pas craint de livrer son secret à la Ponette. Tout malin qu'il était, il croyait que personne au monde ne connaissait son secret, à l'exception de Jeanne Maclou. Il resta donc silencieux, mais, pour cacher son émotion, et sans chercher à en savoir davantage, il sortit, pensant que de marcher dans la froidure lui ferait du bien et lui remettrait les idées en place.
Le chien Mitron, couché dans sa niche, le nez appuyé sur ses pattes, le regarda s'éloigner. Jacques se retourna et l'appela. Mais l'animal, se contentant de remuer la queue, ne bougea point. A un deuxième appel de son maître, il appuya son nez plus fortement sur ses pattes, en cessant de remuer la queue, ce qui était une manière de répondre qu'il ne voulait pas se déranger et n'était point d'humeur à courir la campagne, malgré le froid, qui, d'ordinaire, le rendait tout vif et tout guilleret. Les bêtes ont leurs idées, tout comme nous, sans compter qu'elles valent quelquefois mieux que les nôtres. Jacques s'en fut, haussant les épaules, et bougonnant :
- Puisque t'es tout arcagnoux ce matin, tu peux rester !
Là-dessus, il partit d'un pas rapide, sans s'inquiter du chemin qu'il suivait, mais il n'alla pas loin. Il ne pensait qu'à Jeanne Maclou, et il était dévoré du désir de savoir ce qu'elle avait dit à la Ponette pour expliquer son départ. Il en connaissait bien la raison. C'était à cause de leur conversation du dimanche, à la fin de laquelle, lui déchirant le coeur, le remplissant de douleur, et aussi de jalousie, elle lui avait dit qu'elle aimait quelqu'un, ajoutant que ce quelqu'un-là ne le saurait jamais.
Elle aurait voulu lui faire du mal qu'elle n'aurait pas pu s'y prendre mieux. Pourtant, il ne lui en voulait pas. C'était lui qui, à force de la questionner, de la pousser, l'avait obligée à lui répondre ainsi. Il lui avait arraché son secret, ou, tout au moins, une partie de ce secret, puisqu'il ignorait le nom de celui qu'elle aimait. Du reste, que lui importait ce nom-là ? Du moment que ce n'était pas lui qui était aimé, tout lui devenait indifférent. C'était bien assez de souffrir comme il souffrait, sans se mettre encore à détester un homme qui ne lui avait rien fait.
Il s'arrêta. Il pouvait, à son gré, tourner à droite ou à gauche, mais il ne voulait point continuer jusqu'au pont où il avait été rejoint par Jeanne Maclou allant à Botz, dans l'après-midi du Jour des Morts, et où il avait compris si clairement qu'il l'aimait, rien que par l'espèce de tristesse qui s'était emparée de lui lorsqu'il avait cessé de la voir. Point davantage, il ne voulait monter dans le haut de Courossé. C'était là que Jeanne Maclou avait tant pleuré, tant sangloté, à deux genoux au pied de la grande croix. C'était là qu'une idée encore confuse était née dans son esprit, au spectacle de cette désolation, une pensée qui devint rapidement plus claire et qui l'amena à se demander :
- C'est-il donc qu'elle aimerait quelqu'un ?
Indécis, Jacques Doguereau restait immobile au milieu du chemin, insensible au froid de décembre. On était au mardi. Le lendemain, c'était la Noël. Le meunier de Courossé n'avait point voulu accepter l'invitation du gros maréchal et de Marie Bouju, lui demandant de venir réveillonner chez eux au sortir de la messe de minuit. Les parents de Marie et ses jeunes soeurs devaient en être. Pierre Vilain, le marchand de cochons, avait dit qu'il viendrait aussi, et qu'il apporterait quelques bonnes bouteilles. L'an d'avant, Jacques ne se serait point fait prier. Mais, depuis plus de trois semaines, il se réjouissait dans son coeur à l'idée de souper, cette nuit-là, rien qu'avec la vieille Ponette et Jeanne Maclou. Il lui semblait qu'il serait cent fois plus heureux et content que chez Retureau, et il est bien vrai que nos bonheur sont d'autant plus grands qu'ils sont plus intimes et que nous les cachons mieux.
Mais maintenant ...
Ah ! maintenant, il était loin le souper de Noël du meunier de Courossé ! C'était un rêve envolé ! Il n'entendrait pas le rire joyeux de la vieille Ponette, racontant les gais réveillons du temps passé, de ceux où le gars Jacques s'endormait sur sa chaise et où la brave fille l'emportait dans ses bras jusqu'à son lit, le bordant, l'amignonnant, et lui recommandant de se dépêcher de fermer les yeux bien vite, parce que le père Noël n'aime point qu'on le regarde quand il descend par les cheminées pour remplir les souliers ou les sabots des petits enfants sages des cadeaux du petit Jésus. Tandis que la vieille femme parlerait, il ne verrait pas s'animer et s'éclairer d'un sourire le visage toujours un peu grave de Jeanne Maclou. Et comme les petites choses ont leur prix, il ne s'amuserait pas du manège du chien Mitron, tournant autour de la table, reniflant l'odeur des plats, s'asseyant, se relevant, remuant la queue, et venant parfois faire sauter le coude de la Ponette d'un coup de nez, quand il trouvait qu'on ne pensait pas assez vite à lui.
Oui ! oui ! c'était un rêve envolé ! ... Il y aurait de la joie et du contentement dans toutes les maisons. On rirait. On chanterait les vieux cantiques de Noël, ceux où l'âne et le boeuf causent de si bonne amitié, où les anges descendent du ciel pour instruire les bergers, où ceux-ci accourent vers la crèche, jouant de la musette, et suivis de leurs chiens et de leurs moutons, aussi ravis qu'eux-mêmes. On ne se quitterait qu'au jour. On en aurait pour une année à se souvenir de cette nuit heureuse ...
Il n'y aurait que le moulin de Courossé qui resterait triste et sombre ... Il n'y aurait qu'au moulin de Courossé qu'on ne fêterait pas la naissance du Sauveur du Monde ... Il n'y aurait qu'au moulin de Courossé que les mains ne se chercheraient pas, que les regards ne se rencontreraient pas, que les coeurs ne battraient pas ensemble.
Et tout cela parce que Jeanne Maclou était partie !
- C'est moi ! fit le meunier de Courossé, en poussant la porte de la cuisine.
En rentrant, il n'avait pas trouvé d'autre chose à dire, et, maintenant, il demeurait immobile devant la Ponette, embarrassé de sa personne, et n'osant pas lâcher la question qui lui brûlait les lèvres, et que devinait la vieille femme. Celle-ci aurait pu aller à son secours, mais elle aimait mieux le laisser parler. Elle se contenta donc de répondre, d'un ton presque moqueur :
- Je ne suis point encore aveugle, mon gars Jacques. Je le vois bien, que c'est toi !
Après quoi, elle se remit à son ouvrage.
Jacques Doguereau regarda autour de lui, ne se décidant pas. Il parut vouloir sortir de nouveau, mais enfin, appelant à lui tout son courage, il questionna :
- Pourquoi Jeanne Maclou est-elle partie ?
Abandonnant le chandelier de cuivre qu'elle fourbissait, et qui reluisait déjà comme un soleil, la Ponette se retourna et dit sans se presser, répondant à une question par une autre question, ce qui est l'art des gens de la campagne :
- Je croyais que tu le savais ... C'est-il donc que tu n'es point dans la doutance de ses raisons ?
Avec la Ponette, il ne fallait pas ruser, et il était meilleur de prendre le grand chemin, au lieu d'essayer de passer par les petites venelles. Jacques, qui le savait, ne s'attarda pas davantage.
- C'est à cause de ce que je suis venu lui dire dimanche, pendant que t'étais à vêpres ... Elle te l'a raconté, bien sûr, et tu n'as pas besoin de faire celle qui ne sait rien ... Eh ! bien, oui ! c'est vrai ! Ca ne pouvait pas durer davantage, et j'en avais trop gros sur le coeur ... Le jour, la nuit dans le moulin ou dehors, pendant que j'allais jouer aux boules avec mes amis, pendant que j'étais chez Retureau, je ne pensais qu'à cette fille-là ! ... Il y avait des moments où j'en étais tout adelésis, où ça me donnait mal à la tête, et aussi des envies de rire, et aussi des envies de pleurer ... Non ! Ponette ! non, vois-tu, ça ne pouvait pas durer davantage, et alors je me suis décidé à lui parler ... J'avais pourtant de la peur plein le coeur, à l'idée qu'il faudrait ouvrir la bouche, et je ne sais pas encore d'où m'est venu le courage de le faire ...
- C'est-il donc que tu croyais l'aimer ? demanda insidieusement la Ponette, qui baissa la tête, ayant l'air de regarder le chandelier qu'elle venait de fourbir.
Le meunier de Courossé sursauta.
- Si je croyais l'aimer ! s'écria-t-il. C'est-à-dire, Ponette, que je suis sûr que je l'aime de toutes mes forces ! ... Si je croyais l'aimer ! répéta-t-il avec une sorte de douleur ... Ah ! c'est une chose à laquelle on ne peut se tromper, tant elle vous change, tant elle vous tracasse, tant elle vous rend à la fois heureux et malheureux ... Si je croyais l'aimer ! ... Autant vaudrait me demander si je suis bien Jacques Doguereau, le meunier de Courossé ! ... Mais je suis aussi un pauvre gars qui est rempli de chagrin et qui ne se consolera jamais ! Non ! ... Jamais ! ...
Jacques crut apercevoir un sourire sur les lèvres de la Ponette.
- Ne ris point ! ... Ça me ferait trop de mal ! Oui ! Je comprends ! Tu te souviens de Marguerite Mauvif, et tu te dis que ça me passera tout pareil ... Mais ça n'est point vrai ! ... Pour Marguerite Mauvif, c'était une bêtise, un petit coup de folie, quelque chose comme un éblouissement ... Je ne la connaissais pas ... Elle m'avait seulement tout étourdi, et peut-être qu'en restant auprès d'elle, dans sa vie ordinaire, j'aurais compris qu'elle n'était point faite pour moi, pas plus que je n'étais fait pour elle ...
- Ça, c'est vrai ! approuva la Ponette. Mais, pour ce qui est de Jeanne Maclou ...
- Pour ce qui est de Jeanne Maclou, interrompit Jacques, ce n'est pas pareil ... Tu sais bien qu'elle ne m'a point étourdi, qu'elle ne m'a pas ébloui, et même que je ne l'aimais pas beaucoup, dans les premiers temps, à cause de son air sauvage ... Un gars aussi gai que moi ne pouvait guère s'accommoder chez lui d'une fille pareille, toujours silencieuse et ne riant presque jamais ... Pourtant, je m'y suis fait, tout doucement, petit à petit, et j'ai fini par penser que tu avais raison de l'aimer et de me dire du bien d'elle ... A mesure que je la comprenais mieux, je la voyais telle qu'elle est, honnête et courageuse, pleine de droiture et de franchise, bonne ménagère et capable de gouverner sa maison mieux que bien d'autres ... Fière, c'est vrai ... Mais d'une fierté qui n'est point du mauvais orgueil ... Enfin, une fille qui paraîtrait partout la meilleure parmi les meilleures ... Il avait raison, Michel Rochard, quand il disait qu'elle augmenterait la richesse d'un homme riche ! ... Enfin, Ponette, c'est assez causé, c'est assez de t'expliquer ce qui s'est passé ... Je me suis mis à l'aimer ... J'ai voulu en faire ma femme ... Elle m'a répondu qu'elle ne voulait point l'être ... Et, après ça, elle est partie !
A deux reprises, le meunier de Courossé répéta, en se laissant tomber avec accablement sur une chaise :
- Après ça, elle est partie ! Après ça, elle est partie !
La Ponette avait pris un autre chandelier et, de toutes ses forces, elle le fourbissait.
- Oui ! dit-elle. Jeanne est partie. Après tout, mon gars, ajouta-t-elle d'un ton tranquille, c'était peut-être ce qu'elle avait de mieux à faire.
Jacques Doguereau sauta sur ses pieds.
- Es-tu folle ? s'exclama-t-il.
- On pourrait le devenir, mon gars, en écoutant toutes tes histoires d'amour, et en te voyant si malheureux à cause d'une fille qui ne veut point de toi ... T'as de la chance que ça ne fasse point mourir ... Mais c'est arrivé à d'autres avant de t'arriver à toi, et ça arrivera à bien d'autres, qui ne s'en porteront pas plus mal ... Pour en revenir à Jeanne Maclou, comme elle ne pouvait pas rester au moulin après ce que tu lui avais dit, elle a bien fait de s'en aller ... Et, dans cette affaire-là, la sagesse a été de son côté ... Oui ! elle a été plus sage que toi, et tu n'aurais pas dû oublier ce qu'elle m'avait dit un jour et que je t'avais raconté ... Tu avais cru que c'était du mauvais orgueil de sa part ... C'était seulement de la raison ... En ne voulant pas devenir ta femme, Jeanne t'a donné une grande preuve de son amitié pour toi ... Tu ne pensais qu'au jour d'aujourd'hui, où tu es tout épris, tout enflammé, où tu ne vois qu'elle, où, comme tu me le disais tout à l'heure, elle est partout avec toi ... Elle a songé à l'avenir, au temps où tu serais refroidi, au temps où, sans le laisser voir, tu aurais peut-être des regrets ... Elle a pensé que les gens diraient autour de toi que, quand on est le meunier de Courossé, on ne se marie point avec sa domestique.
- Tais-toi, Ponette ! Tais-toi ! tu me fais mal ! supplia Jacques. Quand on est le meunier de Courossé, on est son maître, et l'on se marie avec qui l'ont veut, pourvu que ça soit une honnête fille ! Est-ce que ça se commande, le coeur ? Est-ce qu'il y a des lois pour l'amour ? Est-ce que nous ne sommes pas tous égaux devant le Seigneur ? ... Et si, au jour du Jugement, il ne tient point compte de nos richesses ou de notre pauvreté, faut-il que nous-mêmes nous puisions de l'orgueil dans ce qui sera peut-être notre condamnation ? Et à quoi me servira-t-il d'être riche, d'avoir un moulin, des champs, des prés, une île sur la Loire, des écus dans mon armoire, si je suis malheureux parce que je n'aurai point dans ma maison la femme que j'aime, pour la raison qu'elle était ma servante ?
Jacques Doguereau ricana :
- Le meunier de Courossé ne doit point se marier avec sa domestique ! fit-il. Je voudrais bien savoir, ma Ponette, s'il n'y a point du sang de domestique dans mes veines, et ce qu'étaient les premiers Doguereau, ceux des temps anciens, dont nous ne connaissons point l'histoire. Peut-être un garçon meunier. Peut-être une fille de ferme. Quand on est dans l'aisance, quand on ne manque de rien, quand on est riche, puisque c'est le mot, on devrait retourner vers le passé, vers les ancêtres, et l'on serait moins orgueilleux en voyant d'où l'on est sorti. Ca donnerait de la modestie, ça rendrait meilleur, ça nous ferait regarder avec plus d'amitié les pauvres qui sont autour de nous, ceux qui nous servent ... Nous nous dirions que nous aurions pu être comme eux ... Nous nous souviendrions que nous descendons des journaliers, de gens qui gagnaient durement leur pain, et dont nous offensons la mémoire par notre vanité.
Brusquement, une idée lui vint.
- Et puis, enfin, ajouta-t-il, on a bien le droit de se marier avec une fille pauvre, du moment qu'on l'aime et qu'on est aimé d'elle ... J'aurais pu connaître Jeanne Maclou ailleurs qu'à Courossé ... J'aurais pu la connaître quand elle n'était point entrée ici pour y être ta servante ... Car elle était ta servante, plus que la mienne !
Jacques Doguereau était trop préoccupé pour saisir le fugitif éclair qui passa dans les yeux de la Ponette.
Il demanda :
- Ça n'est-il point vrai, ce que je te dis-là ?
- Oui ! répondit la Ponette. Mais, tout justement, Jeanne m'a expliqué qu'à son idée, dans ce cas-là, tu ne te serais point avisé de vouloir faire d'elle la maîtresse du moulin de Courossé.
Doguereau resta muet, regardant la vieille femme avec surprise.
- Tu ne comprends pas ce qu'elle voulait dire, et c'est pourtant simple. Ici, chez nous, elle était comme de la famille, tu avais coutume de la voir, de lui parler, de l'écouter. Tu étais content de ses manières. Ce qu'elle te disait te plaisait, car elle est fine et plus raisonnable que bien des filles de son âge, et tu trouvais en elle de la sagesse et des bons avis. Sans même t'en apercevoir, tu t'étais attaché à elle, et c'était certain que tu finirais par l'aimer et par avoir l'idée d'en faire ta femme. Mais, autrement, tu ne serais point allé la chercher dans la masure, qui ne vaut guère mieux qu'une étable, où elles habitaient, elle et sa mère. Sans être pour ça un orgueilleux, tu te serais mis à rire si quelqu'un était venu te conseiller d'aller demander sa fille en mariage à la mère Maclou, la laveuse. Pourtant, comme il n'y a rien d'impossible sur la terre, peut-être que si tu avais fait une chose pareille, Jeanne ne t'aurait point répondu comme elle l'a fait ...
- Le crois-tu ? interrompit brusquement le meunier de Courossé.
La Ponette eut un geste vague.
- Mon gars, dit-elle, je ne crois rien du tout ... C'est une supposition ... Je te répète ce que Jeanne m'a dit ... Elle pense que tu n'aurais jamais pensé à elle, même en passant tous les jours devant sa porte, quand elle était encore avec sa mère ... Ça se peut bien ... Ici, au moulin, tu n'as pas surpris la distance, tu n'as pas vu combien vous étiez loin l'un de l'autre, et cette fille, étant la droiture et l'honnêteté même, n'a pas voulu en profiter ... Rien ne prouve qu'auparavant, chez elle, ça ne se serait pas passé autrement ...
- Oh ! si j'en était sûr ! fit Doguereau ...
Mais, tout de suite, pris d'une tristesse, il ajouta :
- Mais non, Ponette ! Ça ne se peut pas ! C'est un rêve ... Elle ne peut pas m'aimer ... Elle ne m'aimera jamais ... Elle en aime un autre !
- T'en es certain ? questionna la vieille femme, qui ne regardait point Doguereau.
- Elle me l'a dit ! Oui ! elle me l'a dit ! Ici même ... Dimanche. A la place où tu es ... J'aurais mieux aimé recevoir un coup de fusil en pleine poitrine. Mais c'était ma faute ... Je voulait savoir ... J'ai raconté comment je l'avais vue si désolée, si triste, pleurant toutes les larmes de son corps, et malgré moi, ma langue allant plus vite que ma volonté, je n'ai pu m'empêcher de lui demander : "C'est-il que vous aimez quelqu'un ?"
- Que t'a-t-elle répondu ?
- Elle m'a répondu que c'était vrai ... Qu'elle aimait quelqu'un ... Quelqu'un qui ne le saurait jamais. Et que c'était pour ça qu'elle ne pouvait pas devenir ma femme. Là-dessus, elle est partie. J'aurais voulu courir derrière elle ... La rappeler ... Lui crier que ça n'était point la vérité, que c'était une raison qu'elle me donnait. Mais ce n'est pas une fille capable de mentir. N'est-ce pas, Ponette, que ce n'est pas une fille capable de mentir ?
La vieille femme secoua la tête.
- Bien sûr que non ! fit-elle. Jamais le mensonge et Jeanne Maclou ne passeront par le même chemin !
- Tu vois bien que c'est vrai ! gémit Jacques Doguereau ... Tu vois bien que si elle m'a refusé ça n'est point parce que je suis le meunier de Courossé, mais parce qu'elle en aime un autre ... Tu vois bien ...
De la main, la Ponette coupa la parole à Jacques.
- Il y a autre chose que je vois bien, dit cette vieille créature, sans prendre la peine de cacher le sourire qu'elle avait au coin des lèvres, et c'est que l'amour rend bête les plus malins. Ils ne voient rien, et ils ne comprennent rien ... T'es un sot gars, mon gars ! ... T'es un sot gars ! ... Ne m'en demande pas davantage, et va-t'en d'ici ... J'ai mes chandeliers à finir, et autre chose à faire après ...
Jacques Doguereau, tout ahuri, et même un peu hébété, ne répondait rien, et, tout grand et tout fort qu'il était, il se laissait pousser doucement vers la porte par la Ponette, qui répétait :
- Va-t'en d'ici ! ... Va-t'en d'ici ! ... T'es un sot gars !
- T'es un sot gars !

 

Tout en montant vers Botz, le meunier de Courossé ne cessait point de se répéter ces derniers mots de la Ponette. Il y avait pensé tout le jour, cherchant à se les expliquer, sans y parvenir. Qu'avait-elle voulu dire, cette vieille femme, qui n'avait point coutume de lâcher des paroles qui ne signifiaient rien ? Pourquoi était-il un sot gars ?
Ni au déjeuner, ni au dîner, Jacques ne s'était avisé d'interroger la Ponette. A la manière dont elle serrait les lèvres, il avait compris qu'il ne tirerait rien d'elle, qu'elle ne lui apprendrait pas le secret de son langage, qu'elle ne l'éclairerait pas plus que n'aurait pas pu le faire le chien Mitron lui-même. Il avait donc gardé son inquiétude et sa curiosité pour lui, se mettant la cervelle à l'envers afin de tâcher de deviner ce que la Ponette avait dans l'esprit. Mais le soir était arrivé qu'il n'était pas plus avancé que le matin.
Il se retira de bonne heure dans sa chambre, n'ayant point envie de se coucher, car il savait bien qu'il ne dormirait guère, mais plein du désir d'être seul. Il y avait du feu dans la cheminée, des bûches à côté, et Jacques attira au coin de l'âtre un ancien fauteuil qu'il connaissait depuis son enfance, qui datait d'avant la Révolution, et dans lequel, les jours qui précédèrent sa mort, sa défunte mère aimait à se reposer. Il s'assit et resta là, regarda la flamme qui dansait dans la cheminée, le bois qui brûlait, et où, quand il était tout petit, il croyait voir se dessiner, de même que dans les nuages, de curieuses figures, disparaissant vite, et aussitôt remplacée par d'autres, qui ne duraient pas davantage. Il était heureux, dans ce temps-là, ne sachant rien de la vie, tandis que maintenant son coeur était tout meurtri, tout déchiré, à cause de cette fille aux yeux sombres, qu'il aimait, et qui ne voulait point de lui. Il en souffrirait toujours, car il sentait bien qu'il n'oublierait jamais Jeanne Maclou, qu'il ne se guérirait pas de son amour, qu'elle avait pris toute son âme, et qu'il lui serait impossible de la donner à une autre. Non ! non ! puisqu'elle se refusait à devenir sa femme, il n'y aurait point de maîtresse au moulin de Courossé. Il vieillirait tout seul. La Ponette pourrait dire tout ce qu'elle voudrait. Il avait donné la première place dans la maison à Jeanne. Il ne la lui reprendrait pas. Et aussi longtemps qu'elle ne viendrait point l'occuper, c'est-à-dire toujours, elle resterait vide.
Que faisait-elle, à cette heure, Jeanne Maclou, toute seule dans la vieille masure qui était son unique bien sur la terre ? Pensait-elle au moulin de Courossé, à la Ponette, au chien Mitron et à Jacques Doguereau lui-même ? Dans son isolement, ne pleurait-elle point, comme elle avait tant pleuré là-haut ? Ne se sentait-elle pas malheureuse, abandonnée, sans un ami  sur la terre ? Et que deviendrait-elle le lendemain ? Dans quelle maison irait-elle se placer ? Oh ! le travail ne lui manquerait pas ! Une fille aussi vaillante et aussi adroite trouverait toujours à gagner son pain. Mais les gens chez qui elle entrerait sauraient-ils la comprendre ? Rencontrerait-elle ailleurs autant d'amitié ? Existerait-il quelque part une autre Ponette, pour deviner son chagrin et la consoler ?
Mais, tout cela, c'était le mystère des jours qui allaient venir. Pour l'instant, en cette soirée de Noël, alors qu'il y avait tant de joie et de bonheur partout, Jeanne était enfermée dans la misérable maison où elle était née, où elle avait grandi, où elle avait vécu dans la pauvreté, dans cette demeure pitoyable, où elle était si cachée que le meunier de Courossé n'avait jamais soupçonné sa présence. Ah s'il avait pu découvrir l'avenir ! S'il avait été averti par une voix mystérieuse que derrière ces vieilles murailles crevassées, derrière cette porte s'ouvrant en deux parties à moitié de sa hauteur, derrière cette petite fenêtre aux quatre vitres verdâtres, que fermait le soir un volet plein, se cachait la créature qui pouvait remplir sa vie de joie et de tranquillité, comme il serait entré, comme il l'aurait salué jusqu'à terre l'humble femme qui gagnait son pain en lavant le linge des autres, lui disant qu'il s'appelait Jacques Doguereau, qu'il était le meunier de Courossé, et qu'il venait lui demander sa fille en mariage.
Et, alors, bien sûr que Jeanne n'aurait pas dit non ! ...
Sur son vieux fauteuil, Jacques tressaillit. Une idée lui était venue à l'esprit tout à coup, une de ces idées qui nous arrivent on ne sait d'où, qui nous sont comme soufflées par des êtres que nous ne voyons pas, et qui se pressent autour de nous. Pourquoi n'irait-il pas la chercher dans sa maison, la supplier encore, la faire consentir à mettre sa main dans la sienne ? Là-bas, elle n'était plus au moulin de Courossé. Elle était retournée au milieu de son ancienne misère, dans la pauvreté, et plus malheureuse encore, parce que sa mère était partie, la laissant seule sur la terre. Ne serait-elle pas émue, touchée, en le voyant arriver chez elle ? Et s'il n'osait pas entrer, s'il n'osait pas dépasser le seuil de la porte, n'aurait-elle pas pour lui un sourire de bienvenue ?
Jacques Doguereau ne se donna point le temps de réfléchir plus longuement. Il se leva, sortit de sa chambre, descendit l'escalier avec précaution pour ne pas réveiller la Ponette, qui devait dormir, et, l'instant d'après, il était dehors et commençait à monter la route aux cent détours qui, de Courossé, s'en va vers Botz. La nuit était belle, toute brillante d'étoiles, et pas trop froide, parce qu'il n'y avait point de vent. Une magnifique nuit pour la Noël, pour la naissance du petit Jésus, pour le chant des anges dans le ciel, pour le cantique des bergers sur la terre. Aussi Jacques Doguereau n'avait jamais marché d'un pas plus alerte, et avec tant de plaisir, un plaisir qui ne l'empêchait pas de se demander ce que la Ponette avait voulu dire, quand elle lui avait répété, en le poussant hors de la cuisine : "Va-t'en d'ici ! T'es un sot gars !"
Pourquoi le meunier de Courossé voyait-il là-dedans un encouragement, une vague promesse ? Il aurait été bien embarrassé pour l'expliquer. Du reste, c'était plutôt un instinct, une sensation qu'une certitude, et, s'il avait pris la peine d'y songer, il se serait dit qu'il faisait une course folle, qu'à pareille heure il trouverait là-bas porte close, et que même si Jeanne était encore debout et s'il pouvait lui parler, il n'y avait point de chance de la voir changer d'idée et de langage. Mais Jacques Doguereau, dans ce moment-là, ne s'inquiétait point de ça. Il allait droit devant lui, entraîné comme par un aimant, et rien n'aurait pu l'empêcher de poursuivre son chemin jusqu'au bout.
Il approchait. Il traversa la route qui va de Saint-Florent-le-Vieil à Cholet, en passant par Beaupréau, évita les maisons de Botz, tourna sur le hameau de la Rongère, et, tout de suite, au coin d'un petit chemin de ferme, isolée, entourée d'arbres, penchée et comme branlante, avec son toit bas, sa petite fenêtre, ses deux marches d'ardoise, il aperçut la masure de Jeanne Maclou. Il s'attendait à la trouver toute noire et silencieuse. Or, silencieuse elle l'était, mais non point toute noire, car la petite fenêtre aux quatre vitres était éclairée. Jeanne veillait. Pourquoi veillait-elle ? Et si, tout en veillant, elle songeait, à quoi songeait-elle ?
Avec précaution, le meunier de Courossé s'avança. Il voulait heurter à la porte, en se nommant. Mais, auparavant, s'appuyant sur le rebord de la petite fenêtre, il regarda, et, ce qu'il vit, le remua jusqu'au plus profond de lui-même, Jeanne était là, assise devant le vieil âtre, où se consumait le reste d'un fagot, et éclairée par la lueur d'une chandelle. Les deux coudes sur ses genoux, les regards fixés sur la flamme, elle rêvait, comme il rêvait lui-même, une heure plus tôt, dans sa chambre du moulin. Les traits de la jeune fille exprimaient une douleur terrible, une désolation comme Jacques Doguereau n'aurait pas cru qu'il fût possible à une créature humaine d'en être atteinte. Elle ne pleurait pas, elle ne sanglotait pas, mais ça ne pouvait être que par un effort de sa volonté. On voyait que tout lui manquait, que tout l'abandonnait, qu'elle était dans une de ces minutes où, si la mort se présentait, on la recevrait sans effroi, et presque avec reconnaissance. D'un pareil chagrin, Jacques Doguereau n'avait point l'idée, et il en fut si bouleversé qu'une grande lumière se fit tout à coup dans son esprit ... Il avait compris ... Il savait, maintenant, pourquoi la Ponette lui avait dit qu'il n'était qu'un sot gars ...
Quittant la petite fenêtre, il alla à la porte, et frappa du poing en disant :
- Ouvrez, Jeanne ! ... C'est moi ! C'est Jacques Doguereau !
Rien ne bougeait.
Jacques frappa de nouveau, répétant :
- Ouvrez Jeanne ! ... Je vous dis que c'est moi ! ... Jacques Doguereau !
Le meunier de Courossé entendit le bruit de la petite chaise sur laquelle Jeanne Maclou était assise et qu'elle repoussait ... Puis un pas s'approchant ... Puis des verrous qui grinçaient ... Et, devant lui, la porte s'ouvrit, montrant la jeune fille, si blanche, qu'elle n'aurait pas pu le devenir davantage pour mourir ... Elle ne lui demanda pas ce qu'il voulait, et se recula pour le laisser entrer.
Il repoussa la porte derrière lui et regarda Jeanne. Toute droite, elle s'appuyait sur la table grossière sur laquelle la chandelle achevait de brûler. Les flammes du fagot, s'éteignant avec lenteur, se ranimaient parfois brusquement, jetant de faibles lueurs sur la huche, l'armoire aux anciennes ferrures, l'image d'une vierge d'Epinal, accrochée à la muraille. C'était mélancolique et pauvre, et Jacques Doguereau, malgré lui, en avait le coeur saisi et l'âme toute grise. Elle ne pouvait pas rester là, cette fille qu'il aimait. Non ! elle ne pouvait pas rester là ! Il fallait lui rendre la joie du moulin de Courossé, du moulin qu'elle ne quitterait plus jamais, et dont elle serait la maîtresse, la reine, la fleur vivante.
Autant Jacques Doguereau, le dimanche d'avant, se sentait timide, craintif, embarrassé, autant, à cette heure, il était hardi, courageux, sûr de lui ... Son bonheur était là ... Rien ne l'empêcherait de le conquérir, de s'en emparer, de l'emporter dans ses bras ... Aussi alla-t-il au but tout droit, sans trembler, ne doutant point de la victoire, parlant haut, avec une chaleur qui venait de son coeur ...
- Je suis venu vous chercher, Jeanne ! dit-il. Mais ce n'est point le Jacques Doguereau d'hier qui est ici. C'est un autre Jacques Doguereau, celui à qui vous n'auriez point dit non autrefois ... Ne secouez point la tête ... C'est la pure vérité ... Vous l'avez dit à la Ponette ... Eh ! bien, Jeanne, il faut croire que vous n'êtes jamais entrée au moulin de Courossé, il faut vous imaginer que vous ne me connaissez que pour m'avoir vu souvent passer devant votre porte, et pour avoir détourné les yeux parce que je ne passais point sans vous regarder ... Et c'est bien vrai que je vous regardais ... Et c'est bien vrai que je m'étais inquiété de vous, et  que je savais que vous étiez la plus sage et la meilleure des filles, celle qui serait la meilleure et la plus sage des femmes ... Et je me suis dit que je ne pourrais pas en trouver une autre valant mieux que vous pour commander dans une maison ... Vous n'êtes point riche, c'est vrai, mais, d'avoir de l'argent, ça ne vous donnerait ni une qualité, ni une vertu de plus ... Moi, j'en ai pour nous deux, et vous ne pouvez pas me refuser à cause de ça, car ce serait de votre part un mauvais orgueil, et vous feriez votre malheur en même temps que le mien ... Jeanne ! nous ne sommes plus au moulin de Courossé ! ... Nous sommes chez vous ... Dans votre maison ... Dans la maison où votre défunte mère aurait été si heureuse de me voir entrer, et où elle aurait pleuré de joie, bien sûr, en me disant d'emmener sa fille, et qu'elle me la donnait pour toute la vie ... Oui ! je suis dans votre maison ... Est-ce que vous me laisserez en sortir tout seul ?
Jeanne Maclou ne répondait pas ... Elle ne pouvait pas répondre ... Sa poitrine se soulevait, des sanglots montaient à sa gorge, un grand frisson secouait son corps ... Mais elle ne répondait pas ...
- Vous vous taisez ! continua Jacques Doguereau. Je sais bien pourquoi. C'est à cause de votre secret. Oui ! vous me l'avez dit, et je l'avais deviné auparavant. Si vous avez tant pleuré, au pied de la croix de Courossé, c'est parce que vous aimiez quelqu'un qui ne devait point le savoir, qui devait l'ignorer toujours, et qui passerait à côté de vous sans se douter de votre peine. Ce n'était point parce que vous aviez peur de ne pas lui plaire, ni parce qu'il en aimait une autre, et il y eut peut-être un moment où vous avez compris qu'il vous serait facile de devenir sa femme ... Mais vous aviez trop de fierté et trop d'honnêteté, pour vous offrir, même pour le mariage ... Est-ce que ça n'est point vrai, ce que je dis là ?
Le meunier de Courossé n'attendit pas une réponse qui ne serait peut-être pas venue.
- Pour moi, Jeanne, le coup a été rude ... C'était, vrai de vrai, le plus rude que je pouvais recevoir, car tout le reste ne comptait guère. Je crois bien que j'aurais fini par vous faire comprendre que ce qui vous arrêtait ne valait pas la peine de vous faire souffrir, et que si vous aviez confiance en moi c'était suffisant pour vous rassurer sur l'avenir ... Je ne suis point un enfant, je sais ce que je fais, et du moment que vous auriez été ma femme, je ne me serais jamais souvenu que d'une chose, qui était qu'en m'acceptant vous me faisiez à la fois honneur et plaisir ... Je conviens qu'il y aurait eu des jalousies, des mauvais propos, mais, avec le temps, ça se serait dissipé, et tout un chacun aurait fini par reconnaître que j'avais bien fait ... Donc, je vous le répète, vos raisons ne comptaient guère ... Mais que faire contre l'amour ? ... Quoi répondre à une fille qui vous dit qu'elle ne se mariera jamais, parce qu'elle aime quelqu'un ? ... Oui ! c'était le plus mauvais coup que je pouvais recevoir, et quand vous m'avez quitté, après m'avoir dit ça, j'ai cru, c'est la vraie vérité, que tout était perdu ... Vous m'avez fait là une fameuse peine !
- Je vous en demande pardon, maître Doguereau ! murmura Jeanne faiblement.
- Non ! non ! ne me demandez point pardon ! s'écria le meunier de Courossé. Cette peine-là, qui est la seule qui me sera venue de vous, n'était que le commencement d'une grande joie ... Je n'ai pas compris ça tout de suite parce que je n'étais qu'un sot gars ...
Jeanne eut un petit mouvement ...
- Non ! se hâta de continuer Jacques Doguereau, n'essayez pas de me dire le contraire ! Je n'étais qu'un sot gars, et la Ponette ne s'est point gênée, ce matin, pour me mettre cette vérité-là dans la main. Seulement, ça n'est point dans la nature du meunier de Courossé de rester un sot gars pendant longtemps et la preuve, Jeanne, c'est que vous ne voudriez pas me dire le nom de ce quelqu'un-là, que vous aimiez tant ... Oui, de celui à cause de qui vous pleuriez au pied de la croix de Courossé, parce que vous pensiez que vous ne seriez jamais à lui ... N'est-ce pas vrai que vous ne voudriez pas me dire son nom ?
Jeanne Maclou commença à ne plus pouvoir retenir ses larmes, et le meunier de Courossé reprit tout doucement, de cette voix caressante et grave qui faisait frémir et pâlir les filles quand il chantait :
- Vous ne voudriez pas me dire son nom ... Ça n'est point à une fille de dire à un garçon qu'elle l'aime, qu'elle l'aime à en pleurer, à en être désolée et désespérée ... Non ! elle ne peut pas lui dire une chose pareille ... Mais s'il vient la trouver, s'il vient lui demander d'être sa femme, s'il vient lui jurer qu'il l'aimera toujours, et si, en même temps, il lui tend les bras, elle peut bien tout avouer sans prononcer une parole ... Elle le peut bien ...
Et c'était vrai, qu'elle le pouvait, car, maintenant, Jeanne Maclou sanglotait la tête appuyée sur la tête de Jacques Doguereau.
Ils revinrent lentement, descendant la route qui ramenait au moulin de Courossé. Les étoiles étaient plus nombreuses et plus brillantes. Dans le grand silence de la nuit, ils ne se parlaient pas, mais chacun d'eux sentait son coeur battre plus fort que de coutume, tandis que Jeanne s'appuyait pour marcher sur le bras de Jacques. ainsi arrivèrent-ils au moulin. Il était calme, muet, sans lumière.
- Comme la Ponette sera étonnée demain matin ! dit Doguereau tout bas, en même temps qu'il ouvrait la porte de la cuisine.
Mais, alors, Jeanne et lui eurent un cri de surprise. La table était mise, recouverte de la plus belle nappe, des vieilles assiettes coloriées dont on ne se servait que dans les grandes occasions, des verres de cristal, auprès desquels attendaient les bonnes bouteilles poussiéreuses qu'on va chercher derrière les fagots, et tout cela semblait être animé et vivre sous la lumière des bougies ...
Et il y avait aussi, avec le chien Mitron, qui remuait la queue d'un air content, la vieille Ponette qui riait et pleurait à la fois, et qui disait, en s'essuyant les yeux avec le coin de son tablier :
- Ah ! mon gars Jacques, je savais bien que tu la ramènerais !

FIN

H. JAGOT
Journal des débats politiques et littéraires
N° 249 à 291
1922