LES DESSOUS D'UNE DÉNONCIATION

JANVIER 1794

Lorsque nous apprenons d'une façon quelconque que tel ou tel vient d'être victime d'une ignoble délation, nous éprouvons, n'est-il pas vrai ? comme tous les bons Français, un sentiment extrêmement pénible qui nous indispose vivement contre ceux qui ne craignent pas de recourir lâchement à cette arme empoisonnée, soit dans le but de satisfaire une vengeance personnelle, soit dans le but d'en retirer un profit, soit uniquement pour le plaisir de nuire à quelqu'un. Notre sympathie, au contraire, va tout naturellement aux malheureux que nous savons atteints par une de ces dénonciations dont les conséquences sont parfois épouvantables.
Répréhensible en tout temps, la dénonciation revêt un caractère de suprême gravité dans ces moments troublés où les gouvernants, pour se maintenir de force dans une situation mal assurée, accueillent avec faveur et empressement les indications qu'on leur apporte en cachette contre de prétendus dangereux adversaires ou simplement des suspects.
Nous n'avons en vue ici, bien entendu, que les dénonciations souvent provoquées, toujours recueillies par les Représentants en mission dans les départements, à l'époque de la Terreur ; et, parmi ces dénonciations qui furent innombrables, nous n'en voulons retenir qu'une seule, celle dont furent victimes les Demoiselles Androuin, de Saint-Lambert-du-Lattay, en raison des relations personnelles de ces dernières dans notre contrée et des sympathies qu'elles s'y étaient acquises.

 

St-Lambert-du-Lattay



L'arrestation, la condamnation à mort et l'exécution de Mlles Androuin, causèrent en effet une vive émotion à La Flèche où elles étaient fort avantageusement connues. Un de leurs frères, René, avait épousé récemment la fille de M. Germond, ce qui leur avait permis à elles-mêmes de venir au pays fléchois. De plus, pendant que le détachement de la Garde Nationale, envoyé contre les Vendéens, séjournait à Saint-Lambert-du-Lattay, au printemps de 1793. Mlles Androuin s'étaient montrées, vis-à-vis de nos compatriotes qu'lles logeaient, d'une telle amabilité et d'une si grande prévenance que canonniers et grenadiers étaient revenus pleins de reconnaissance pour leurs délicates attentions. Le bon chirurgien Ch. Boucher, médecin-major du détachement, avait eu l'occasion de constater le fait ; aussi consigna-t-il dans son Mémorial "qu'il n'est pas de soins, de bontés et d'honnêtetés dont cette respectable et infortunée famille n'ait comblé ses compagnons".
La charitable conduite de Mlles Androuin était d'autant plus méritoire que deux de leurs frères étaient à ce moment-là parmi les Vendéens que combattaient les Fléchois. L'un, M. l'abbé Androuin, ancien aumônier de l'hôpital Saint-Jean d'Angers, qui avait refusé de prêter le serment schismatique, se cachait dans le pays des Mauges, protégé par l'armée catholique et royale, et l'autre, François, avait quitté Saint-Lambert pour faire partie de cette armée.
Une attitude aussi vertueusement correcte aurait dû, semble-t-il, épargner à ces demoiselles le moindre tracas de la part des patriotes les plus soupçonneux. Il n'en fut rien cependant, et c'est en vain que la plus jeune, Perrine, fera remarquer aux juges qui l'interrogeront "qu'elle et ses soeurs ne s'étant point absentées, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour sauver des prisonniers patriotes et pour donner des secours aux défenseurs de la Patrie, qu'elles ont même caché des patriotes poursuivis par les brigands et les ont sauvés de leurs fureurs".
Malgré toutes "ces bontés et honnêtetés", bien connues dans la localité, elles furent arrêtées par les représentants de la force publique, dirigées sur Angers et emprisonnées sur l'ordre du Comité révolutionnaire.

Voici dans quelles circonstances s'accomplit cette iniquité.

Profitant de ce que les Vendéens étaient maîtres dans la contrée, l'abbé Androuin, leur frère, était venu les voir plusieurs fois. "Au mois de juin" il chanta même une grand'messe dans l'église paroissiale, réouverte par ordre des chefs de l'armée catholique. Ses soeurs lui avaient naturellement offert l'hospitalité ainsi qu'à deux autres prêtres non jureurs et avaient assisté à l'office religieux en même temps que beaucoup d'autres personnes de l'endroit.
Le fait d'assister à la messe d'un prêtre catholique était, hélas ! considéré comme un crime à cette époque de "liberté" ; il ne fut pourtant pas blâmé à Saint-Laurent au moment où il se produisit, car les troupes républicaines étaient alors tenues en respect par les Vendéens, et l'on ignorait de quel côté se tournerait définitivement la victoire. C'est plus tard seulement, la fortune des armes ayant changé, que quelqu'un s'en souvint et, saisissant le prétexte dont il avait besoin, dénonça le fait au Comité révolutionnaire d'Angers.
Appréhendées le 25 janvier 1794, "par les soins du Commandant de la garde Nationale", Mlles Androuin furent incarcérées aussitôt pour ce crime civique et d'ailleurs n'attendirent pas longtemps leur condamnation. Extraites des prisons d'Angers où elles subirent un interrogatoire de pure forme, elles furent en effet fusillées au Champ des Martyrs, le 1er février suivant.
La comtesse de Courson écrivait dernièrement que "par suite du grand nombre des exécutions, du désordre qui régnait dans les prisons et de la hâte avec laquelle se prononçaient les condamnations, les listes des fusillés d'Avrillé sont parfois incomplètes. On sait cependant que celle du 1er février 1794 comprenait 80 hommes environ, que les femmes étaient plus nombreuses (on en connaît 103), et que plusieurs d'entre elles laissaient 4 ou 5 enfants en bas-âge".
Ce fut donc en compagnie d'au moins 180 personnes que Mlles Androuin cueillirent ce jour-là la palme du martyre.

Avoir assisté à la messe de leur frère, prêtre réfractaire, et lui avoir donné asile : tel est le crime dont on accusa Mlles Androuin, pour lequel celles-ci furent arrêtées, emprisonnées et fusillées, ainsi qu'il résulte de leurs interrogatoires consignés sur le registre officiel de la commission militaire, conservé aux Archives départementales de Maine-et-Loire, interrogatoires que vient de publier M. l'abbé Uzureau.
L'inculpation publique est formelle et il semble qu'il n'y ait pas lieu de chercher la cause de leur martyre.
A La Flèche cependant, aussi bien qu'à Saint-Lambert-du-Lattay, on n'ignora rien de ce que cachait cette accusation officielle, reposant sur un fait exact remontant à plus de 7 mois, et l'on s'indigna alors de la perfidie du dénonciateur. Nous trouvons précisément les traces de cette indignation dans le Mémorial de Ch. Boucher qui va nous permettre de faire connaître et le dénonciateur et le motif vrai de la dénonciation. Mais, avant de révéler les dessous de cette machination diabolique, nous tenons à compléter les renseignements déjà donnés sur les infortunées victimes et à dire un mot de leur famille.

 

St-Lambert-du-Lattay



Mlles Androuin étaient trois soeurs qui habitaient Saint-Lambert-du-Lattay où elles étaient nées : GABRIELLE, l'aînée, le 6 septembre 1755 ; SUZANNE, la cadette, le 16 mars 1757 ; PERRINE, la plus jeune, le 31 août 1760. Elles avaient donc respectivement 38, 36 et 33 ans lorsqu'elles furent dénoncées.
Elles avaient trois frères : 1° l'Abbé, dont il vient d'être fait mention ; 2° François, qui exerçait la profession de tanneur et qui était marié à Jeanne-Joséphine Bastard. Tous deux passèrent la Loire à Saint-Florent-le-Vieil, le 18 octobre 1793, et périrent dans la malheureuse expédition d'Outre-Loire. Quant au 3°, René, qui épousa la fille aînée de M. Germond, de La Flèche, il était né le 15 novembre 1762. Ce fut dit le chirurgien Boucher, le seul de la famille qui survécut à la tourmente révolutionnaire.
Le père de ces six enfants, Jacques-René Androuin-La Noyrais, était notaire royal à Saint-Lambert-du-Lattay et avait épousé Gabrielle-Renée Travaillé. Tous deux devaient être morts avant la Révolution.
C'était dit l'abbé Uzureau, une des familles les plus catholiques de Saint-Lambert-du-Lattay.
Appartenant à la bonne bourgeoisie, Mlles Androuin avaient évidemment reçu une éducation soignée, en rapport avec leur situation sociale. Ce que nous avons rappelé de leur conduite vis-à-vis de soldats républicains, dits patriotes, alors que deux de leurs frères étaient du côté des Vendéens, c'est-à-dire que le camp opposé, prouve qu'elles possédaient de grandes qualités de coeur et que leur générosité reposait sur de solides et larges conceptions religieuses.
C'étaient, cela se conçoit, des personnes justement estimées dans la localité. La sympathie dont elles étaient entourées se manifesta publiquement le jour même où l'abbé Androuin vint chanter la grande messe dans sa paroisse natale, en juin 1793. Elles eurent en effet la joie, dans la circonstance, de se voir accompagnées à l'office religieux par toute la population catholique, même par les officiers municipaux qui ne craignirent pas alors de se compromettre avec elles.
Cette sympathie se montra encore plus touchante et courageuse le jour où elles connurent la persécution qui devait les conduire au Champ des Martyrs, pour y être fusillées. S'il n'apparaît pas que, dans ces heures angoissantes, les officiers municipaux aient rien tenté pour les sauver, nous sommes heureux de pouvoir faire ressortir qu'un certain nombre au moins de leurs compatriotes les défendirent ouvertement contre l'ignoble personnage que connaissait et redoutait la municipalité, et cela au risque d'être victimes eux-mêmes de la dénonciation. Ces six hommes de Saint-Lambert qui furent guillotinés le 28 janvier sur la place du Ralliement, et cette femme, également de Saint-Lambert, qui fut fusillée au Champs des Martyrs le 1er février, en même temps que Mlles Androuin, qu'est-ce donc, sinon la preuve que de ce que nous avançons ? Sans doute on les accusa publiquement de tout autre crime pour obtenir sûrement leur condamnation ; mais ce fut surtout pour avoir pris le parti de Mlles Androuin qu'on les exécuta. On va bientôt le comprendre.

Un étranger était venu récemment s'installer à Saint-Lambert, sous la haute et puissante protection des autorités jacobines. Qui était ce personnage ? Nous n'avons nullement cherché à connaître son nom et, comme bien on pense, son origine ne nous importe pas plus que sa personne. Il nous suffit de savoir que c'était l'Intrus ; car l'Eglise paroissiale, de par la loi, se trouvait veuve de son légitime pasteur, lequel avait refusé le serment schismatique.
Sur ledit Intrus nous avons trouvé dans le mémorial de Ch. Boucher quelques renseignements intéressants. Pendant qu'il exerçait ses fonctions de chirurgien-major auprès du détachement de la garde nationale stationné dans le bourg de Saint-Lambert, le chirurgien fléchois avait eu l'occasion de faire certaines constatations. Un jour qu'il passait devant le presbytère il avait été justement intrigué par l'inscription suivante : Diis Patrioe servio, qu'il avait lue sur la porte de cette habitation, et il avait tenu à voir de près cet apôtre de la religion nouvelle. Servir les dieux de la Patrie, au lieu de prêcher la doctrine dix-huit fois séculaire du Dieu des Chrétiens, dénotait évidemment une mentalité spéciale, qui méritait d'être observée par notre chirurgien-philosophe. Ch. Boucher acquit ainsi la conviction que "cet homme jeune" n'était qu'un acteur roublard cherchant à en imposer aux simples et à gagner les bonnes grâces des patriotes, qu'au fond "cet exalté" avait surtout "des passions violentes".
Ce jugement n'était que trop exact comme on pourra s'en rendre compte. Se sentant méprisé de toute la population catholique, l'Intrus supportait mal l'accueil plutôt froid, sinon hostile, qu'on lui réservait dans les maisons profondément chrétiennes. Une occasion va bientôt se présenter qui lui permettra de se venger de cette déconsidération qui l'enveloppait.
Bien placé pour être exactement renseigné, vu ses relations alors excellentes avec la famille Germond. Ch. Boucher va encore nous fournir des précisions que nous allons utiliser pour mettre en lumière le point qui nous reste à exposer.
Cherchant sans doute quelque consolation dans son pénible isolement, l'Intrus devint "amoureux" de Mlle Gabrielle Androuin, l'aînée des trois soeurs. Il chercha naturellement à la rencontrer et à lui faire part de ses sentiments intimes. On devine l'accueil que reçut sa déclaration. Repoussé dédaigneusement une première fois, il ne se découragea pas. Il revint donc à la charge à plusieurs reprises, mais sans plus de succès. Comprenant à la fin qu'il ne réussirait pas à pénétrer dans la demeure respectable de ces demoiselles, il entra dans une violente colère et proféra des menaces.
La chose s'ébruita, comme il arrive en pareil cas, et l'Intrus ne tarda pas à être couvert de ridicule. Colportée avec rapidité dans le bourg et à la campagne, la nouvelle défraya en effet toute les conversations. Beaucoup jugèrent prudent de ne pas manifester trop bruyamment leur opinion sur le triste héros de l'aventure ; mais quelques personnes ne purent s'empêcher d'exprimer tout haut leur dégoût pour l'indigne personnage. Le résultat fut qu'à quelques jours de là, ces dernières personnes se virent arrêtées et jetées dans les prisons d'Angers. Qu'en conclure, sinon que l'Intrus avait trouvé le moyen de se venger des sarcasmes dont il était l'objet et de montrer en même temps qu'il était puissant pour se débarrasser de ceux qui le raillaient ?
Quant aux demoiselles Androuin, profondément unies dans leur détresse, elles ne furent nullement surprises d'apprendre que toutes trois venaient d'être dénoncées au Comité révolutionnaire d'Angers par celui-là même qui avait échoué dans ses tentatives de séduction. Accusées comme "contre-révolutionnaires", elles comprirent qu'elles devaient inévitablement payer de leur vie l'énergie montrée par la soeur aînée pour défendre son honneur, et toutes se préparèrent au sacrifice suprême.
Le chemin du calvaire devait être plus pénible pour l'une d'elles. Mlle Gabrielle était marquée pour devenir une victime de choix. Non satisfait de la savoir destinée à une mort violente prochaine, son bourreau voulut encore lui infliger un tourment supplémentaire. Honni et bafoué lui-même à son sujet, il estima qu'elle aussi devait connaître le supplice de la raillerie publique. Il exigea donc et, chose à peine croyable, il obtint des autorités qui n'osèrent rien lui refuser, qu'au moment de son départ pour la prison d'Angers, elle serait promenée dans le bourg de Saint-Lambert, à califourchon sur un âne, tournant le dos à la tête de l'animal.
Et ainsi fut fait.

Que nous sommes loin de l'accusation officielle portée contre les demoiselles Androuin et combien sont lamentables les dessous de cette odieuse machination !
Qui oserait au surplus affirmer que ce cas de dénonciation hypocrite fut le seul dans ces temps affreux où la corruption la plus éhontée savait si astucieusement se cacher sous les dehors d'une vertu farouche, dite patriotique ?

Dr CANDÉ
Les Annales Fléchoises
et la Vallée du Loir
janvier-Décembre 1913