MENEURS DE LOUPS
DANS LA VIENNE AU XIXe SIECLE

Par Mlle Réau


"Apprends que si parfois, à l'heure du Lutin,
J'ai craint de m'avancer sur la lande déserte,
C'est que pour mon oreille, à l'horizon lointain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte"
M. Rollinat

meneur de loups 3



Les "meneurs" ou "appeleurs" ou "promeneurs" ou "charmeurs" de loups, suivant les régions, étaient des personnages pittoresques et peu connus de nos campagnes qui vivaient encore vers la fin du XIXe siècle.
Ce ne sont pas des êtres de légende, ils ont vraiment existé. J'en ai entendu parler par des personnes dont je cite les noms chaque fois que cela m'est possible.
Tous les témoignages concordent. Les meneurs ou charmeurs appelaient les loups avec un cri spécial. Ces animaux venaient à eux, autour d'eux et les suivaient, soumis comme des chiens.

- Près de la ferme de Chaussat, commune de Queaux, "Bernon l'appeleur de loups", qui est décédé vers 1885-1887, habitait à quelque distance de cette ferme, dans une maison dite "le pavillon Maugars" ou "le Pavillon". Bernon appelait les loups avec un cri particulier. Ils venaient autour de sa maison, parfois regardaient à l'intérieur par la fenêtre quand la porte était fermée. Puis ils le suivaient et marchaient autour de lui. Mais quand Bernon était dans son pavillon, il arrivait que les loups venaient seuls, sans être appelés, au coucher du soleil, autour de chez lui, hurlant et l'appelant, grattant même à sa porte avec leurs griffes. Lorsque Bernon partait avec ses loups, il se jetait une peau de loup sur le dos et se frottait les mains avec une pommade à base de graisse de loup. Il apportait son aide aux chasseurs dans les battues contre les loups. Ils venaient alors à son appel et étaient détruits. Mais Bernon devait en préserver quelques-uns auxquels il s'était attaché et qui lui tenaient compagnie. Bernon était bien pris par ses voisins pour un sorcier, mais ils ne l'en aimaient pas moins.

M. et Mme Venin, exploitant la ferme du Chaussat, tiennent ces renseignements de leur père et beau-père Venin, qui habitait cette ferme avant eux et qui avait bien connu Bernon.

- "A Chabonnes, commune de Bonneuil-Matours, ma grand-mère, alors petite fille, nommée R. Goujon, gardait un jour ses chèvres et quelques moutons, lorsqu'elle eut soudain une peur folle : sur le chemin, venait le meneur escorté de plusieurs loups. Elle voulut fuir, mais l'homme lui cria aussitôt : "Ne bouge pas petite ! Surtout ne bouge pas ! Reste. Si tu te sauves et que tu tombes, les loups te mangeront !" L'homme se rapprocha et dit encore : "Lorsque tu verras des loups, ne cours pas. Marche en contournant ; tu gagneras du temps sur eux qui ne peuvent pas tourner court, car ils ont les côtes en long. Et puis, si tu as à sortir la nuit, prends une lumière, les loups craignent le feu."
Ainsi contait la grand-mère. Nous autres, les petites, nous ne la croyions pas, pensant que c'était une histoire inventée comme celle du "Chaperon rouge". Alors grand-mère affirmait à plusieurs reprises : "Mais c'est vrai ! C'est vrai !"

(Mme Guillot, 60 ans, ma voisine à Domine-Naintré, m'a elle-même dit ceci en janvier 1971).

- "A Savigny-l'Evescaut, mon père, Touret, a vu passer un meneur à la Croisée (ou Carrée) des chemins. Les loups l'entouraient et marchaient avec lui."

(Mlle Camille Touret, 65 ans, habitant alors Lussac-les-Châteaux. 1963)

- A Lussac-les-Châteaux, le promeneur de loups, alors habitant à Vaux, à 800 mètres de Lussac, allumait parfois un grand feu la nuit au bord d'un étang dans les bois de Bagnolet et il rassemblait ses loups autour. Une des louves s'appelait "Lisette", un loup "Batteur".
Lorsque passaient par-là des gens revenant de la "veillée" chez des voisins ou des amis, le promeneur de loups leur offrait de les faire accompagner par un de ses animaux, à condition qu'ils ne tombent pas en route, et qu'ils donnent à l'arrivée un morceau de pain au loup.

(Récit qui me fut fait, vers 1964 par une de mes élèves d'alors, Madeleine Boutet, à Lussac).

- En Forêt de Moulière, un garde forestier était meneur de loups vers 1860. Parmi eux, deux loups lui obéissaient comme des chiens fidèles. Un jour un habitant de la commune de La Chapelle-Moulière voulait aller à Saint-Georges-les-Baillargeaux, mais il redoutait la traversée de la forêt à cause des loups qu'il pouvait rencontrer. Le garde forestier fit accompagner le villageois, par ses deux loups, en lui recommandant de ne pas tomber, sinon les loups le dévoreraient. L'homme traversa donc la Moulière, encadré par les deux bêtes. Ils l'accompagnèrent jusqu'à la porte de sa maison, puis ils disparurent.

(Transmis par Mme Coq, Plaine d'Ozon, Châtellerault, qui tenait ce récit de son oncle, 81 ans, à qui son grand-père né en 1840 l'avait conté.)

Parfois, les gens accordaient (par peur assurément) leur aide au meneur de loups en difficulté.

- Vers la seconde moitié du XIXe siècle, à Cenon, près de Châtellerault, un passeur qui habitait au Vieux-Port, faisait traverser la Vienne en bac. C'était avant l'existence du pont actuel, construit en 1912. Parfois, de nuit, un meneur se faisait passer d'une rive à l'autre, accompagné de bandes de loups. Ils ne faisaient jamais de mal au passeur, celui-ci, chaque fois n'en tremblait pas moins comme la feuille.

(Récit fait en 1971 par mon voisin, M. Guillot, 65 ans. Il la tenait de son père qui le tenait de son père Baptiste Guillot, fermier au Coudreau, commune de Cenon).

Comment se ravitaillaient meneurs et loups ? On dit que l'homme, pour assurer la nourriture des bêtes, les envoyait, par un cri différent de l'appel, prendre dans les basses-cours et les fermes, des volailles et des moutons.
(Madeleine Boutet, à Vaux-Lussac. Michel Billat, Lussac, 1964.)

Les meneurs de loups que je cite ici inspiraient la crainte aux gens du pays, tant par ce fait de voir passer des loups en liberté, que par le mystérieux pouvoir de l'homme. D'où venait selon eux, cette soumission absolue de loups non apprivoisés qui, non seulement accouraient à l'appel du meneur, mais le suivaient, exécutaient certains ordres, vivaient un certain temps à ses côtés, obéissants et cependant libres ?
Car, le "meneur, charmeur, appeleur", ne restait pas toujours au milieu d'eux. Il vivait dans sa maison. Avait-il de la famille près de lui ? Mlle Touret, citée plus haut, m'a parlé d'une fille du meneur de Savigny-l'Evescaut, qui serait décédée vers 1902, âgée d'environ 80 ans. Bernon avait été marié, mais sa femme était morte depuis assez longtemps.
J'ai vu, en 1955, non loin de la ferme du Chaussat, les ruines du pavillon de Bernon. Les pierres étaient écroulées dans la végétation, quelques arbres fruitiers redevenus sauvages se voyaient encore. Le four et les puits existent encore.

Mme Venin, citée plus haut (ancienne élève de Queaux), me dit qu'elle tenait de son beau-père Venin, que lorsque Bernon mourut, vers 1885, c'était en hiver. Il y avait sur la terre une épaisseur de 50 cm de neige. Venin qui était jeune alors, a aidé à porter, à bras, le cercueil jusqu'à Queaux (6 km), car les chevaux du corbillard ne pouvaient circuler.
Mme Venin avait ajouté : "Plus avant dans le bois, il y eut une autre maison où vécut un meneur de loups, avant Bernon. Mais celui-là, tout le monde l'a oublié, et sa maison a presque disparu dans les ronces.
J'ai vu aussi, en 1963, sur les indications de Mme C. Touret, l'habitation où vécut le meur de loups de Savigny. C'est entre Tercé et Savigny, à la sortie des bois dits "de Poitiers", une grande ferme solitaire mais bien entretenue.
Elle est à l'écart des maisons, car les meneurs passaient pour sorciers.

La tradition orale qui disparaît, n'est pas la seule à se souvenir de ces curieux personnages, la littérature les évoque parfois :
George Sand raconte comment "deux hommes traversant de nuit la forêt de Châteauroux, s'effrayèrent à la vue d'une bande de loups. Les hommes montèrent sur un arbre, et à leur étonnement, virent les loups s'arrêter à la porte du bûcheron en glapissant. Le bûcheron sortit, leur parla une langue inconnue et se promena au milieu d'eux. Après quoi ils se dissipèrent sans lui avoir fait aucun mal". (Je n'ai pas relevé le titre de ce livre et ne m'en souvient pas).

- Dans le numéro de Noël 1930 d'une revue poitevine aujourd'hui disparue : "La Grand'Goule", dirigée par R. Jozereau, Fernand Taffarin relate "Parmi les meneurs de loups du Poitou, le plus célèbre était un certain Morcia, originaire disait-on de Pressac, petit homme chétif, mais alerte, velu comme un ours, quelque peu rebouteux et sorcier.
Les vieux contaient qu'il voyageait surtout la nuit et toujours accompagné d'une douzaine de loups obéissant à ses moindres gestes.
Une nuit qu'il traversait la forêt de Châteauroux, il rencontra Marin le muletier, qui lui raconta sa mésaventure : s'étant endormi près d'un feu qu'il avait allumé, il venait, s'éveillant, de constater que ses mulets s'étaient enfuis.
- "Tu cherches tes mulets, dit Morcia, mes loups vont te les ramener." - Morcia appela alors une de ses louves : "Va Lunette, va chercher ... doucement ma belle !" - La louve désignée se leva, et quelques minutes après elle ramenait les bêtes fugitives.
Après quoi, Morcia disparut dans la nuit, suivi des six grands loups silencieux et dociles."

- De Jozereau dans "Contes de Poitou" : Pirail le meneur de loups, tiré du folklore poitevin :
"Une nuit de tempête, le père Regniachoux, pauvre métayer qui habitait au bord de la Vienne, entendit frapper à sa porte. Il ouvre. Il se trouve en présence d'un grand gars. Il y avait autour de lui des yeux qui luisaient comme la braise dans le foyer, le soir.
C'était Pirail, le meneur de loups, et les yeux qui luisaient, c'étaient les yeux de ses loups.
"Demain, il y a une battue dans la forêt de Moulière, dit Pirail, il faut que tu nous fasses passer la rivière avec ton bateau, à moi et à mes louvards que je veux mener en forêt de Mareuil pour les mettre à l'abri. Tu auras trois jours à faire, mes loups ne te feront aucun mal, chaque fois, je serai avec toi."
Regniachoux accepta et passa tous les loups. Quand toute la troupe fut sur l'autre rive. Pirail donna douze pièces d'or en remerciement."
J'ajoute que ce qui peut sembler un conte me fut confirmé par certaines de mes élèves de Lussac-les-Châteaux en 1963. Elles le tenaient de leurs arrière-grands-parents. Je n'ai pas noté leurs noms. Leur famille habitait non loin de la Vienne, au Port, je crois.

AGUIAINE (Grandjean)
1972/01 (T6) - 1972/02