UN APOSTAT ALLEMAND AU SERVICE DE LA RÉVOLUTION

L'éclat sinistre projeté jusqu'à notre époque, par certains scélérats plus marquants de la Terreur, paraît nous avoir trop souvent éblouis au point de nous empêcher d'apercevoir quelques-uns de leurs imitateurs dont la tyrannie, pour avoir été moins bruyante, n'en fut pas moins odieuse. On s'est contenté pour l'ordinaire d'étudier Carrier à Nantes, Francastel à Angers, Lebon à Arras, Collot d'Herbois à Lyon, Barras et Fréron à Toulon. C'est insuffisant. Il faut aussi porter les regards sur ces milliers de tyrans locaux qui marchèrent sur les traces sanglantes et ne les copièrent que trop fidèlement. Les premiers, d'ailleurs, sont entrés dans l'histoire : ils ont comparu devant son tribunal et sont jugés ; le moment est venu de prendre contact avec leurs émules en cruautés. De la sorte, le tableau sera plus complet, plus ressemblant aussi ; on sera moins tenté de croire qu'en ces temps, la persécution s'était localisée dans quelques centres coupables, tandis que les bienfaits de notre "glorieuse régénération" se faisaient sentir partout ailleurs ; que les hécatombes d'innocents ne se virent que çà et là, tandis que sur le reste du territoire régnait une fraternité idyllique, à peine troublée par les cris impuissants de nobles incorrigibles et de fanatiques imbéciles.
La figure de l'apostat que je voudrais présenter au lecteur intéressera, semble-t-il, à un autre point de vue encore. Les vautours, dit-on, accourent de tous côtés, sitôt qu'ils ont humé l'odeur du cadavre. De même, toutes les fois que notre malheureuse patrie s'est blessée de ses propres mains, ou du moins a souffert de violentes convulsions intestines, les rebuts de tous les peuples d'Europe se sont précipités, comme s'ils voulaient l'aider à mourir plus vite ou même la dépecer avant qu'elle eût succombé, affirmant bien haut, évidemment, que son intérêt seul les attirait. On sait, par exemple, combien nombreux, ils s'engagèrent dans les bataillons de la Commune. Aux jours de la Révolution, la même chose s'était produite. En tout cas, dans l'épisode que je retrace, le personnage étudié est un Allemand qui s'entoure d'Allemands âpres comme lui au plaisir et au gain, mais prodigues plus encore du sang français. Le régime, qui se servait de pareils instruments, n'en apparaîtra que plus criminel à nos yeux.

EULOGUIS SCHNEIDER



I
Euloge Scheider était né à Wipfeld, en Bavière, non loin de Wurzbourg. Au moment où la Révolution française éclata, il était professeur de belles-lettres à l'Université de Bonn. Bien que Récollet, sa foi, il faut le croire, n'était guère solide et sa tête équilibrée. Du moins, dès 1791, "après avoir abdiqué la prêtrise et abandonné l'état ecclésiastique, il quitta l'Allemagne pour fuir l'oppression sur (sic) laquelle il gémissait et pour contribuer par ses lumières à la propagation" des idées nouvelles. Il était alors âgé de trente-quatre ans. De Bonn, il se rendit à Strasbourg, où son zèle bruyant ne tarda point à le signaler aux autorités constituées. Il n'épargna, d'ailleurs, aucune intrigue pour percer. Le succès ne répondit que trop aisément à son audacieuse ambition. Presque immédiatement après son arrivée, en effet, on lui confia les plus redoutables pouvoirs, sans même hésiter devant sa qualité d'étranger, sans prendre le loisir d'étudier son caractère et ses aptitudes. C'était un énergumène braillard, dont la bouche était toujours pleine des tirades les plus sonores ; cela suffit pour lui valoir d'abord les fonctions d'accusateur public, puis celle "de commissaire civil à l'armée et commission révolutionnaire établie par les représentants du peuple."
Le nouveau régime, on pourra le constater, avait eu la main heureuse !
Avant d'entrer dans le détail de quelques-uns des méfaits dont il se rendit coupable, je dois prévenir le lecteur que la révélation de ces crimes nous a été faite par des bouches républicaines ; que pour peindre cet étranger, qu'on venait de placer au nombre des fonctionnaires les plus puissants, j'interroge non des aristocrates, comme l'on disait, non des ennemis ou des victimes, mais des amis de la Révolution, des coreligionnaires politiques de cet homme ; qu'enfin il fut jugé, condamné par des magistrats, patriotes et républicains comme lui, sur des pièces officielles et authentiques.
Je débute en rappelant un simple abus de pouvoir, bien minime à nos yeux, mais que le directoire du département du Bas-Rhin ne craint pas de qualifier "acte enfanté par le despotisme le plus outrageant, acte qui montre en évidence le plan de conspiration que Schneider avait ourdi contre la liberté française en provoquant la destitution de tous les patriotes en place pour les remplacer par des valets autrichiens, ses agents."
Le 30 brumaire, Schneider, "considérant qu'il fallait nommer des hommes révolutionnaires pour élever les âmes abruties des campagnards à la hauteur de la Révolution et aux sentiments de la dignité de l'homme", prenait un arrêté en vertu duquel le maître d'Osthausen était destitué et remplacé par l'une des créatures du commissaire, apostat allemand comme lui. Et ce qui aggravait le cas, c'est que l'administration départementale, affirmait le directoire du Bas-Rhin, ne fut pas même consultée et ne put par suite donner une approbation de tout point pourtant nécessaire. Le protégé du potentat n'en resta pas moins en place, "coûtant 12 livres par jour à la commune" tout occupé qu'il fût, non de remplir ses fonctions, mais de multiplier "les vexations et les prévarications".
Ce n'était là qu'un prélude et Schneider ne s'en contenta pas. Après les maires, les juges de paix : "il les suspendait et les faisait suspendre à son gré, les remplaçant par des Allemands, ses créatures, auxquels il donnait en même temps le pouvoir monstrueux de mettre dans les cachots leurs prédécesseurs, dont plusieurs étaient reconnus pour de zélés républicains". Par ces criminelles manoeuvres, il voulait "tenir les officiers de police sous sa férule et augmenter sa domination".
Ce ne fut pas tout encore : il donnait aux étrangers, ses agents, "des brevets d'autorisation à taxer à leur gré les citoyens sous prétexte de fanatisme et d'égoïsme". Inutile d'insister sur les abus sans nombre qu'il couvrait de la sorte : un seul exemple suffira pour nous permettre de les deviner.
Le juge Clavel, avec son agrément, "parcourait à cheval, toute la journée, la commune de Strasbourg pour lever des contributions sur les uns, parce qu'ils ne se tutoyaient pas, sur des femmes parce qu'elles n'avaient pas de cocardes assez grandes. Ce juge condamnait de cinq livres jusqu'à cinquante et confisquait tout à son gré. Il était juge et receveur en même temps ... D'autres commissaires, munis de commissions verbales ou par écrit de Schneider seulement, parcouraient les campagnes, levaient des contributions arbitraires, faisaient des remises de 1,000 livres à la fois aux contribuables, à condition que ceux-là leur donneraient des reconnaissances qu'ils retenaient pour eux".
Parfois cependant, s'il faut les en croire, ils partageaient avec leur protecteur le butin acquis de la sorte. L'un d'eux, effectivement, le nommé Anstell, avoua dans son interrogatoire que Schneider prélevait sur leurs bénéfices des sommes importantes.

II
Aussi bien, Schneider opérait lui-même et travaillait plus éffrontément encore à s'enrichir. J'ose à peine, à ce propos, relater un fait rapporté dans une pièce officielle signée par les officiers municipaux de Belmont.
Nous, officiers municipaux de Belmont, y lit-on, certifions qu'un de nos concitoyens, "excellent républicain, nous a attesté et déclaré que le 19 frimaire, étant présent, il avait vu de ses yeux que le nommé Schneider, ci-devant accusateur public, s'était saisi du portefeuille du citoyen Nicolas Marchal ..., dans le temps qu'il lui avait demandé son passeport sur la place du Marché".
C'est aussi ce que vient affirmer, avec force détails très suggestifs, la victime de ce larcin, "patriote ardent et zélé", au témoignage de la municipalité de sa commune.
Oui, s'écrie-t-il, rien n'est plus vrai, "par le fait le plus arbitraire et le plus tyrannique, je me vois privé d'une somme de deux cents livres ... Cruauté que tu es grande à de pareils scélérats ! Que le pauvre peuple souffre quand la loi est confiée à de pareils fripons ! " Cet argent qu'on vient de me dérober était un dépôt confié à ma loyauté. Il me sera tout à fait impossible de le rendre "sans vendre la petite chaumière que j'habite avec ma pauvre famille et être réduit à la plus grande misère".
A la vigueur de la défense, à la netteté de l'accusation, Schneider comprit-il qu'il pouvait devenir périlleux de s'attaquer ainsi à la bourse des vivants, que leurs cris finiraient peut-être par être entendus ? Du moins on le voit recourir à d'autres moyens pour satisfaire sa cupidité.
Ce sont encore des amis, de bons patriotes comme lui, qui nous révèlent sa nouvelle tactique. Il commençait, nous disent-ils, par dénoncer, puis il faisait condamner par "des juges dévoués à ses volontés" ceux dont il convoitait les biens, frappant sans scrupules même des innocents "pour s'approprier les dépouilles de leur mort". Il est constant notamment que lui et ses collègues "se servirent des meubles et linges" d'une malheureuse qui venait de monter à l'échafaud.
Un fait de cette sorte, bien que ne rappelant pas des souvenirs aussi sanglants, mérite une moins brève mention, d'autant qu'il eut alors, si l'on en juge par les pièces qui s'y rapportent, un assez long retentissement.
Schneider avait appris qu'un émigré, fuyant devant la tyrannie, avait laissé une cave assez bien garnie. De par les lois alors en vigueur, on le sait, tous ses biens devenaient propriété de la nation. Mais cela ne faisait pas l'affaire de notre tout-puissant Verrès. Il était à cette époque commissaire près le tribunal établi par les représentants en mission : la besogne était abondante et généralement plusieurs fois par séance il lui fallait prendre la parole pour aider au triomphe de la justice révolutionnaire. Souvent donc il sentait la fatigue le gagner et quelques gorgées d'un vin généreux eussent agréablement humecté son gosier desséché et réparé des forces qu'il épuisait au service de la république. Il n'est pas téméraire de penser qu'il fit part de ses besoins et du remède qu'il avait découvert au président de la commission, Taffin, l'un de ses affidés. Toujours est-il que, sur leur ordre, trois tonneaux laissés par l'exilé viennent se ranger dans les caves du tribunal. Malheureusement pour les deux comparses, la chose s'ébruite et les accusations de détournement illégal se formulent, tant ces intègres régénérateurs s'estiment entre eux. Schneider et son complice s'indignent du soupçon qui les atteint, eux magistrats incorruptibles et désintéressés. Que parle-t-on de manoeuvres indélicates, frauduleuses ? Le ciel ne fut jamais plus pur que le fond de leur coeur, et en faisant prendre au vin de l'émigré le chemin du tribunal, où ils passent chaque jour de longs moments, ils n'ont voulu que se mettre par là plus à portée de veiller eux-mêmes à la conservation d'un bien national. Hélas ! ils eurent la douleur de constater qu'on se refusait à les en croire sur parole, et, de leur côté, ils oublièrent de faire dûment constater que les tonneaux étaient demeurés intacts depuis leur descente dans les caves du tribunal ; surtout que leur intention était de les y conserver fidèlement et intégralement jusqu'au jour où la nation trouverait bon d'en disposer. Aussi, eurent-ils le cuisant chagrin de s'entendre demander, au nom du peuple et par des magistrats, pourquoi, s'ils n'avaient pas songé "à s'approprier ce vin, ils avaient donné des ordres pour le détourner de la voie par laquelle il devait rentrer à la disposition de la nation". Je dois constater que la réponse à une pareille question ne fut jamais satisfaisante, même au jugement de bons républicains tout disposés à fermer les yeux.

III
Schneider, heureusement, ne fut pas toujours aussi traversé dans ses projets de bonheur ; parfois, au contraire, comme dans l'épisode que je vais relater, il atteignit le succès sans difficulté.
J'avais connu Schneider un club de Strasbourg "tout à fait dans les bons principes de la Révolution", raconte un père de famille. Il n'avait pas encore pris rang parmi ceux qui détenaient une part de l'autorité civile ; mais peu après j'appris qu'il venait d'être désigné pour accusateur public près le tribunal criminel. L'occasion, d'ailleurs, se présenta bientôt pour moi de recourir à l'obligeance d'un ancien collègue ainsi devenu puissant. Mon fils ayant été tyranniquement arrêté, je n'hésitai pas à m'adresser à l'accusateur public en faveur du prévenu. Schneider ne répondit pas à ma lettre. Un peu plus tard, il vint avec la commission révolutionnaire dans la ville de Barr, où ma charge de "visiteur des rôles" m'avait amené moi-même. En cette circonstance, il y eut "fête au Temple de la Raison", réjouissances publiques, danses champêtres. Ma famille était trop patriote pour n'y point prendre part. Moi-même, je renouvelai connaissance avec le commissaire et Schneider vint peu après faire visite à ma famille : bien plus, il poussa l'amabilité jusqu'à nous "inviter d'assister à un jugement et souper (ensuite) avec lui. J'accompagnai ma fille et nous soupâmes chez lui avec sa suite".
Les choses en étaient demeurées là, lorsque "le 20 frimaire, à une heure et demie du matin, on frappa à ma porte. Mon épouse se leva et aperçut dans la rue un cavalier qui escortait une chaise. Elle demanda quelles sont les personnes qu'il escorte ; il lui donna pour réponse : le tribunal révolutionnaire. Là-dessus, mon épouse vint dans ma chambre m'éveiller. Je me levai tranquillement et descendis dans la cour ; on dételait déjà les chevaux. Le citoyen Taffin, président, et le citoyen Wolff, juge dudit tribunal, me dirent très honnêtement qu'ils étaient chargés d'une commission de la part du citoyen Schneider. Nous montâmes et je conviens que je tâchais de les amuser, en fumant une pipe, pour découvrir les motis qui les amenaient à faire une visite à une heure inattendue, afin d'y préparer ma famille ; mais il n'y avait pas moyen d'y réussir. Enfin, le citoyen Taffin me prie d'appeler ma femme et ma fille aînée et me remet une lettre conçue en ces termes :
Epfig, le 19 frimaire, an II de la République une et indivisible.
Cher ami,
Je suis déterminé à épouser votre fille aînée ; consentez-y. Je tâcherai de faire son bonheur.
Euloge SCHNEIDER.
La lettre adressée à ma fille était conçue en ces termes :
Aimable citoyenne,
Je t'aime, je sollicite ta main.
Euloge SCHNEIDER.
Je remerciai les négociateurs de la préférence que le citoyen Schneider donnait à ma famille "ajoutant aussitôt toutefois que je n'avais pas de fortune et que, d'autre part, j'avais besoin de réfléchir.
Je commence par interroger ma fille. Elle me répond sans hésiter qu'elle ne sent aucune répugnance à s'unir à Schneider, que par suite rien de son côté ne s'oppose à une prompte conclusion.
Ces paroles me décidèrent, d'autant que je me disais : "Schneider est un homme d'esprit, à talents, d'un caractère égal, qui a beaucoup fait pour la Révolution et particulièrement pour ce département ; qu'étant accusateur public, commissaire civil, ayant mérité la confiance des représentants du peuple, il poursuivra son chemin dans les bons principes et ne pourra qu'en cueillir les fruits". Tout était définitivement conclu.
Le matin, à neuf heures, ma famille partit avec les négociateurs pour Epfig. L'escorte devançait la chaise. Près d'Epfig, ma famille aperçut une procession, comme ci-devant à Cérès ; en approchant, elle reconnut Schneider avec sa suite, qui les a reçus, et à laquelle il présenta sa future épouse. Il monta en chaise et ils entrèrent à Epfig et de là au temple pour célébrer la fête."
Lorsque j'arrivai moi-même, quelques heures plus tard, la cérémonie était terminée. Il ne me restait qu'à recevoir les félicitations des sans-culottes de la localité. Je me soumis de grand coeur et pardonnai à Schneider cette précipitation qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de paraître excessive.
C'était, on en conviendra, mener les choses révolutionnairement.
Un succès si rapide et si complet fut plus tard retourné contre l'heureux épouseur. On y trouva une preuve évidente de la peur qu'il inspirait et de la tyrannie qu'il imposait, au point, disait-on, que "dans tout le département, ceux qui n'étaient pas adhérents à Schneider par attachement le devenaient par crainte".
Et de vrai, on serait presque tenté de croire que cette conclusion n'est pas trop forcée, quand on voit un président de tribunal et un juge s'employer, dans les conditions qu'une pièce authentique vient de nous révéler, à satisfaire les caprices d'un inférieur ; quand on voit une population entière, sur un signe du tyran, quitter toute occupation et se porter en foule au-devant de l'inconnue qu'il veut épouser, sans même savoir exactement le moment de sa venue.
Mais où, du moins, la terreur inspirée joua, sans conteste, un rôle prépondérant, ce fut dans l'épisode suivant.
Un certain Funck, "né en Allemagne" lui aussi, et partant protégé de Schneider, allait s'unir à une femme sans fortune. Le commissaire civil ne put consentir à voir végéter dans la pauvreté, ou même dans la gêne, deux patriotes bon teint, ses thuriféraires inconfusibles. C'était là, si l'on veut, un noble sentiment et personne n'eût songé à le lui reprocher, si, au lieu de puiser dans la bourse des autres pour enrichir des amis, il s'était contenté de puiser dans la sienne.
Il n'eut garde de le faire : tout au contraire.
Il était à la tribune du club, dans la petite ville de Barr. Après avoir, comme d'ordinaire, foudroyé le fanatisme, il en vint tout naturellement à louer l'apostat Funck, son ami, et celle qu'il avait choisie : Ils sont pauvres, conclut-il, et nous devons les aider : la fraternité révolutionnaire l'exige. "Nous vous prions donc d'inscrire ci-après vos noms avec l'indication de ce que chacun voudra contribuer de bon coeur (sic) soit en argent, soit en autres besoins de la vie domestique. Ces signatures seront ensuite adressées au tribunal révolutionnaire."
C'était un ordre formel de générosité, pour qui savait entendre et comprendre.
Le directoire du district de Barr ne s'y trompa point. Il s'empressa donc "d'inviter les municipalités de son ressort à seconder par tous les moyens les commissaires que la société populaire de Barr venait de nommer pour faire une collecte au profit du citoyen Funck". Puis, précisant ou plutôt soulignant les paroles de Schneider, le directoire ajoutait sans vergogne : "L'administration ne peut s'empêcher de déclarer à ses concitoyens qu'elle regardera comme véritables frères des sans-culottes ceux qui, à cette occasion, se montreront généreux". La liste, d'ailleurs, de ceux qui auront donné comme de "ceux qui s'y seront refusés par avarice, sera adressée au tribunal révolutionnaire pour y être statué ce que prescriront les circonstances".
Ces "invitations comminatoires" furent entendues, "si bien que les deux conjoints reçurent par ce moyen coercitif passé deux mille livres". La peur, en ces jours, secondait puissamment la fraternité.

IV
Schneider était vraiment responsable de ce vol déguisé. Mais qu'étaient toutes ces peccadilles comparées aux méfaits qu'il me reste à signaler brièvement ? Je veux parler de l'action exercée par lui sur la commission établie par les représentants, alors en mission, pour s'occuper surtout de l'approvisionnement des armées du Rhin et de la Moselle. Ce tribunal ambulant, que domina Schneider deux mois entiers, brumaire et frimaire an II, en qualité de délégué civil, se transporta, pendant ce temps en diverses localités d'Alsace : Schlettstadt, Epfig, Barr notamment, semant partout l'épouvante et la mort.
Mais il nous faut voir à l'oeuvre cette commission sanguinaire, d'autant que, durant ces jours, son histoire est vraiment celle du personnage qui nous occupe.
"J'étais arrêté dans une auberge de village que j'avais trouvée remplie de cavaliers, lisons-nous dans une pièce du dossier. Au bout de quelques instants, j'entends le chef de la troupe dire à ses hommes : Schneider fait route par ici, on me prévient même qu'il est tout près.  En selle donc, sans retard ; car s'il passait sans que nous le vissions ou lui fissions escorte, "nous courrions risque d'être mis au Pont-Vert (probablement une prison voisine) ou d'avoir d'autres histoires". A peine avait-il achevé que le pacha "arriva dans une voiture attelée de six chevaux. Tout le monde partit pour l'accompagner". Malgré tant d'empressement, la terreur qu'il avait inspirée était telle, qu'autour du potentat nul n'était rassuré : "son escorte même craignait de ne point prévenir assez les désirs de cet homme qui traînait à sa suite un faste impudent".
Mais voilà que le terrible proconsul est parvenu à destination. Le tribunal qu'il mène à sa guise se met en mesure d'entrer sans retard en fonction.
"Arrivé à Oberehnheim, écrit-il, nous avons consigné tous les habitants de cette ville sous peine d'être regardés comme émigrés et punis comme tels ; nous avons (de plus) enjoint à la municipalité de nous fournir jusqu'à demain à neuf heures du matin une liste des personnes contre-révolutionnaires".
Evidemment, la liste réclamée est fournie partout aussitôt, en sorte que la besogne commence sans qu'il y ait perte de temps. Les juges, d'ailleurs, y mettent un véritable zèle ; dans 29 séances ils rendent 154 sentences. Je relève une vingtaine d'acquittements, une centaines de condamnations à des amendes variant de 1,000 à 30,000 livres, à des emprisonnements prolongés ou même la déportation. Souvent on octroya aux prévenus de cette dernière catégorie un surcroît de peine : on les attachait pendant deux, quatre, six heures mêmes à un poteau ou parfois à la guillotine, sur la place publique de la localité, et un écriteau en lettres énormes indiquait à tous le crime dont ils s'étaient rendus coupables. Trente-quatre enfin, et dans ce nombre plusieurs femmes, furent condamnés à mort et exécutés.
Comme les procès-verbaux de ces divers jugements, à l'exception de onze, nous ont été conservés, il ne semble pas inutile d'y jeter au moins les yeux, ne serait-ce que pour voir jusqu'à quel point un étranger put tyranniser les malheureux Français que la Révolution lui abandonnait.
Je signale sans ordre et reproduis en les abrégeant quelques-unes de ces sentences trop souvent monstrueuses.
Le 8 brumaire, un prévenu est "convaincu d'avoir caché du suif  et des chandelles pour n'en point vendre à la taxe" ; il expia ce forfait par la peine de la déportation à perpétuité et la confiscation de ses biens.
Quatre jours plus tard, il était constaté qu'un autre avait "cuit du pain pendant la nuit et l'avait vendu à la nuit à des chalands riches." Ce crime lui valut quatre heures de poteau, l'emprisonnement jusqu'à la paix et une amende de 30,000 livres, dont 1,000 furent destinées comme récompense au brave patriote qui avait dénoncé le coupable.
- Et cette femme qui s'était permise de "vendre deux têtes de salade à 20 sols et par là avili la valeur des assignats", elle se verra condamnée à deux heures de poteau, à six mois de prison et à 3,000 livres d'amende.
Si ce châtiment lui parut un peu rude, elle put se consoler en pensant qu'une cabaretière qui "avait outrepassé la taxe en demandant 3 livres d'une bouteille de vin rouge dut verser 10,000 livres dans l'espace d'un mois sous peine d'être déportée à vie ; que ce mauvais citoyen, qui n'avait pas marqué une confiance entière en la Constitution, fut enfermé jusqu'à la paix".
C'est par dizaine qu'on peut compter de pareils abus de pouvoirs ou même de plus criants encore ; mais je passe sans insister davantage et arrive aux condamnations à mort.
Voici d'abord le boulanger Dominique Spieser, âgé de cinquante ans.
Il s'était réjoui des revers de nos armées et a tenu les propos les plus atroces contre la république, en disant : la république marchera enfin avec tous ses partisans aux enfers à l'instar de Lucifer qui a été détruit par le Tout-Puissant.
En attendant, lui marchera sans retard à l'échafaud et ses biens enrichiront la nation.
Près de ce malheureux, j'aperçois deux pauvres femmes, la mère, âgée de soixante-douze ans, et la fille ; elles sont accusées d'avoir correspondu avec les ennemis. Ce qui, du moins, est certain, remarque un magistrat d'alors, c'est qu'en "supposant la mère coupable, rien ne prouve contre la fille ; aucune pièce ne fait mention d'elle". La guillotine n'en fera pas moins son oeuvre pour l'une comme pour l'autre : le tribunal que domine Schneider n'y regarde pas de si près.
Même sans-gêne et pareille inique cruauté vis-à-vis de ce Français "qui a découragé les patriotes, exagéré les progrès de l'ennemi en disant à ses concitoyens : Restez donc chez vous" ; comme d'ailleurs à l'égard de ce mauvais citoyen, coupable de "s'être donné de la peine pour que l'arbre de la Liberté ne fût pas planté", comme enfin vis-à-vis des trente autres dont le sang coulera pour des bagatelles dont on ne prend même pas la peine d'apporter des preuves.
Toutefois, ces monstrueux excès de sévérité ne sont pas les crimes les plus odieux de Schneider et des juges qu'il dirigeait ; "ce qui frappe le plus, ce sont les irrégularités commises dans les jugements prononcés par la commission".
Un magistrat d'alors, sans-culotte avéré, je le montrerai tout à l'heure, se mit en devoir d'étudier la procédure et les pièces apportées. Or, voici quelques-unes des annotations qu'il écrivit de sa main en marge des procès-verbaux officiels.
"Le procès-verbal qui fait la base du jugement ne mérite aucune foi en justice par sa rédaction vague et vicieuse ; aucuns témoins n'ont été entendus, le jugement n'est fondé sur aucune loi et la commission était imcompétente".
Les lignes suivantes se rapportent à l'oeuvre du 4 frimaire.
"... Tous les faits dénoncés n'étaient aucunement dans la compétence de la commission révolutionnaire ; pour chaque fait allégué, il n'y a qu'une dénonciation ; tous ne dénoncent que des faits qui leur sont personnels ; tous, à l'exception d'un juif, paraissent être les ennemis des dénoncés. Contrairement aux lois de justice et d'humanité, malgré la demande des accusés, l'on a refusé d'entendre leur dénonciateur en leur présence."
De semblables annotations ont été accolées presque à tous les procès-verbaux ; mais ce n'est pas tout : de graves irrégularités matérielles s'y ajoutent.
Pour onze séances, on ne prit même pas la peine de rédiger les procès-verbaux ; d'autres fois, les procès-verbaux ne portent la signature que d'un seul juge, ou même du seul greffier. Je m'arrête pour ne point fatiguer le lecteur, me contentant de reproduire le résumé que le magistrat fit de ses appréciations.


OBSERVATIONS GÉNÉRALES
De tous les jugements rendus par la commission révolutionnaire, il n'y en a pas un qui ait trait à l'objet principal dont elle était spécialement chargée, l'approvisionnement de l'armée.
De tous ces jugements, il n'y en a pas un où toutes les formes établies par les lois révolutionnaires n'aient été violées de la manière la plus répréhensible.
De tous ces jugements, il n'y en a pas un qui soit fondé sur la loi ou sur des arrêtés des représentants du peuple.
Parmi ces jugements, il y en a un grand nombre où, sans preuve légale acquise, elle a prononcé la peine de mort, déportation ou autres.
Parmi ces jugements, il y en a un grand nombre qu'elle a rendus sur des délits qui n'étaient point de sa compétence.
Enfin, des juges incompétents ont concouru à ces jugements, tels que Taffin, président du district de Strasbourg, et Probst, officier municipal à Schlettstadt, ni l'un ni l'autre n'ont jamais été juges d'un tribunal quelconque.
F. NEUMANN.


L'homme qui signalait de pareilles irrégularités, pour ne pas dire de semblables infamies, n'était pas un aristocrate, ennemi du régime nouveau, loin de là. Ce n'était pas davantage un timoré, hostile à toute action vigoureuse, à toute répression violente : il jugeait très criminel, qualifiait de contre-révolutionnaire et demandait qu'on punît comme tel, c'est-à-dire de l'échafaud, un pauvre hère chez qui l'on avait trouvé un assignat "signé Calonne". "Ce fait seul le condamne, concluait-il, il n'y a qu'un contre-révolutionnaire qui puisse être porteur de ce signe de rébellion".
Je sais bien que ce Schneider, que je voulais spécialement présenter au lecteur, n'était pas l'un des juges ; mais je sais aussi, pour l'avoir appris de bons sans-culottes, que toutes ces iniques sentences furent rendues sur ses conclusions et sous son influence ; je sais qu'il lui appartenait de protester contre de telles illégalités, de les empêcher et qu'il ne le fit jamais ; je sais que les membres de cette criminelle commission étaient ses créatures, ses amis et ses affidés ; qu'ils se faisaient gloire d'obéir à toutes ses volontés, de suivre aveuglément ses inspirations ; je sais enfin qu'en présence d'une aussi terrible tyrannie, toutes les bouches s'ouvrirent pour l'en rendre responsable, que les clameurs contre lui couvrirent aisément les applaudissements effrontés de quelques comparses.
"Comment, s'écriait-on un bon patriote, ce monstre, cet apostat qui a été chassé de son pays a-t-il pu trouver un asile chez nous ? Oui, il est surprenant comment ce scélérat qui ne respire que le sang ... respire encore comme un bon républicain." Donnez vos ordres, que j'aille "confondre ce monstre ... Mes dépositions, que je prouverai à sa face, le feront rougir et surprendront la république entière."

V
Ce brave et naïf sans-culotte se trompait sur ce dernier point :
La république connaissait de nombreux Schneider, "de ces hommes vils, comme disait un autre plus avisé, qui n'envisageaient la Révolution que comme un moyen de lucre, sacrifiaient tout à leur vengeance personnelle, à leurs desseins ambitieux et tyranniques, abusaient de la liberté et des mesures créées pour la sauver, heurtaient (avec impudence) toutes les lois, les autorités et les principes de l'heureuse égalité."
Schneider était donc bien de son temps. La Révolution, d'ailleurs, le traita comme l'un des siens : ce qui veut dire que, tout-puissant un moment, triomphant un instant, il fut ensuite vaincu par plus violent que lui, et alla le 12 germinal an II, par jugement du tribunal révolutionnaire, porter sa tête sur l'échafaud. Ce n'était que justice. Aussi, en présence du cadavre de cet étranger, dont, au bout de quelques mois de séjour en France, le régime nouveau avait fait l'un de ses fonctionnaires les plus favorisés, souscrit-on sans peine à la conclusion d'un patriote d'alors : "Cet homme donne à connaître combien, dans un temps de révolution, l'on doit se défier des étrangers", surtout, qu'on me permette de l'ajouter, quand ces étrangers sont des apostats. La Terreur, dont il servait les intérêts, fut longtemps trop aveugle pour le deviner."

P. BLIARD
Revue des questions historiques
Marquis de Beaucourt
1911

EXECUTION EULOGE SCHNEIDER


Le 20 novembre 1793, Schneider abjura l'état sacerdotal dans le temple de la raison et le 14 décembre suivant il épousa à Barr, une demoiselle Stamm. Revenu à Strasbourg, le même jour avec sa jeune épouse, il fut arrêté le 15 à 2 heures du matin, par le Général Dièche, sur les ordres des Représentants St-Just et Lebas. On l'enferma à la maison de Justice aux Ponts-Couverts, puis on l'attacha à la guillotine sur la place d'Armes. Enfin conduit dans une calèche à Paris, il fut emprisonné à l'Abbaye et plus tard à La Force.
Le 1er avril 1794, Schneider, condamné, à 10 heures du matin, par le tribunal révolutionnaire de Paris, fut guillotiné à 1 heure de l'après-midi. Ses dernières paroles furent : "Il est impossible d'être plus complaisant envers les ennemis de la République qu'en me faisant mourir."

EULOGE SCHNEIDER


Notes sur la vie et les écrits
d'Euloge Schneider
publiées par F.C. Heitz
1862