JEAN LÉCHELLE
GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE DE L'OUEST
ET LES ÉVENEMENTS DE LA VENDÉE

(Octobre 1793)

Les généraux qui se signalèrent dans les guerres sont nombreux. Tous cependant ne brillent pas d'une gloire également pure. Il en est même pour qui l'histoire s'est montrée d'une sévérité exagérée. De ce nombre semble être Jean Léchelle, général en chef de l'armée de l'Ouest.

 

puyreaux



Jean Léchelle (né à Puyréaux - Charente, le 2 avril 1760) s'était engagé tout jeune dans le métier des armes, et, après douze années de service au régiment de Rouergue, s'était retiré dans sa famille, à Puyréaux (Charente).
C'est là que la Révolution vint le prendre pour en faire un de ses généraux.
Nommé général de brigade le 17 août 1793, divisionnaire le 30 septembre, il fut choisi, le 1er octobre, pour le commandement en chef de l'armée de l'Ouest.
Il conserva ce poste pendant un mois seulement, mais ne réalisa point les espérances que le Comité de salut public avait fondées sur lui. Dans quelle mesure fut-il responsable des évènements malheureux qui marquèrent son rapide passage au commandement supérieur de l'armée, et en particulier de la défaite de Laval ? Telle est la question à laquelle nous voulons essayer de répondre à l'aide de documents nouveaux.
L'armée de l'Ouest comprenait 115.000 hommes et se décomposait ainsi :
- Armée des côtes de La Rochelle - 41.000
- Armée des côtes de Cherbourg - 15.000
- Armée des côtes de Brest - 35.000
- Armée de Mayence - 24.000.
Ces différents corps d'armée, commandés par des généraux séparés, n'avaient pas l'unité nécessaire dans leur direction ; le Comité de salut public résolut d'en confier le commandement à un seul homme : Léchelle.

Dans ce but, le ministre de la guerre écrivit, le 2 octobre, à Léchelle, la lettre suivante :
Je vous préviens, général, que le Conseil exécutif provisoire, rendant justice à votre patriotisme, à votre courage et à votre capacité, vous a nommé général en chef de l'armée de l'Ouest, destinée à soumettre, dans le plus court délai, les rebelles de la Vendée. Cette armée se compose de tout ce qu'on appelait ci-devant armée de la Rochelle, de la ci-devant garnison de Mayence et des troupes de l'armée des côtes de Brest passées à la gauche de la Loire-Inférieure. Prieur, membre du Comité de salut public, qui se rend à Nantes, est chargé de vous expliquer les intentions du Comité.
D'après l'avis du Comité, il ne doit y avoir que deux divisions dans l'armée de l'Ouest : l'une, du côté de Nantes, qui sera la plus forte et la plus agissante ; l'autre, moins forte et moins agissante, qui sera du côté de Saumur. Cette division fera les mouvements qui lui seront indiqués dans le plan général qui sera arrêté après l'arrivée du citoyen Prieur.
Vous placerez les réquisitions appelées par la loi du 23 août dans les villes, pour s'opposer au débordement des rebelles ; vous garderez, par des forces suffisantes, les villes de Saumur, du Pont-de-Cé, de la Rochelle et des Sables ; vous prendrez en considération, pour baser vos démarches, les décrets et les arrêtés du Comité de salut public rendus sur la Vendée.
Les changements faits dans l'état-major, pour remplacer ceux qui ne sont pas républicains par d'autres reconnus tels, vous assureront des succès que vous n'auriez pas obtenus sans cela. Faites entendre la voix du patriotisme et surtout à la ci-devant garnison de Mayence, qui, longtemps enfermée dans la terre étrangère, n'a pu se fortifier autant que nous dans les principes actuels de notre gouvernement.
Veillez à ce qu'il y ait de l'ordre dans les mouvements ; la confiance que vous avez déjà inspirée pourra beaucoup. La patrie, qui vous a nommé, compte sur vous pour bien diriger ses frères d'armes.
Une proclamation ainsi conçue accompagnait cette nomination :
Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d'octobre, le salut de la patrie l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit l'accomplir. La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république.

canclauxCe même jour, 2 octobre, un plan de campagne est arrêté à Saumur dans une réunion de généraux républicains et de membres de la Convention. Afin de mettre ce plan à exécution, Léchelle rassemble un conseil de guerre à Nantes. Sur l'avis de Canclaux, on décide que les colonnes de Fontenay, Thouars et Saumur se porteront sur Bressuire pour pénétrer de là dans le coeur de la Vendée.
Chalbos, se conformant à ce plan, se dirige sur Châtillon (7 octobre). Lescure veut s'opposer à sa marche ; dans ce but il fait appel à La Rochejaquelein et à Stofflet. Ils ont en tout 6.000 Vendéens. La division de Chalbos entre en contact avec les troupes de Lescure au Moulin-aux-Chèvres. Déjà les soldats de Chalbos commencent à plier, mais voici que Westermann fait son apparition sur le champ de bataille, culbute les troupes vendéennes et entre en vainqueur dans Châtillon (8 octobre).
Dès le lendemain, les chefs vendéens veulent reprendre leur revanche ; ils tombent sur les troupes de Westermann au moment où celui-ci y comptait le moins et l'obligent à fuir avec les débris de son armée, laissant aux Vendéens vingt-cinq pièces de canon.

Mais cette victoire fut de courte durée. Le soir de ce même jour, Westermann, humilié, reprend la route de Châtillon, suivi de Chalbos. Il est onze heures quand il pénètre dans la ville endormie. Après avoir mis le feu aux maisons, ses troupes se livrent à un massacre épouvantable. On se tue et s'entre-tue. Ce n'est plus un combat, c'est un carnage. Le sang coule au milieu des rues et une partie de la ville est en feu. Bientôt Châtillon ne fut plus qu'un monceau de ruines sur des cadavres.


Au même moment, les conventionnels Hentz et Prieur lançaient de Nantes la proclamation suivante :
Soldats républicains, seize cent mille Français sont en ce moment sous les armes ; ils exercent la vengeance nationale sur les deux villes rebelles de Lyon et de Toulon ; ils sont en marche pour chasser les rois et leurs vils esclaves du sol de la république. Votre tâche est de purger la Vendée d'une horde de brigands qui la désolent.
Les deux armées, des côtes de la Rochelle et de Brest, n'avaient pas l'unité nécessaire dans leur direction, parce qu'elles étaient conduites chacune par un général en chef séparé, dont les vues se croisaient quelquefois. Cet ordre de choses n'a pas encore présenté à l'ennemi une masse de forces suffisante, et nos armes n'ont pas toujours été heureuses.
Mais la Convention nationale, dont vous fixez dans cesse l'attention et l'intérêt, vient de faire cesser cet inconvénient. Elle a décrété qu'un général en chef commandera tous les soldats qui combattent dans la Vendée, et cette armée sera appelée Armée de l'Ouest.
Le souvenir des La Fayette, des Dumouriez, des Custine, qui, pour mieux voiler leur trahison, ont signalé les commencements de leur carrière par des victoires, donne à la nation de justes inquiétudes sur les hommes d'une caste qui a soulevé l'Europe contre nous, et qui grossit les bataillons de nos ennemis. Il n'y en a plus à la tête de nos armées : Canclaux et Dubayet, ci-devant nobles, sont rappelés. Léchelle, homme du peuple, ancien soldat, est votre général en chef.
Soldats ! un homme n'est rien, la république est tout ; vous n'êtes pas l'armée d'un général, mais l'armée de la république ; vous n'appartenez à personne, vous n'obéissez qu'à la loi. Ce ne sont pas les généraux qui, jusqu'ici ont remporté les victoires ; c'est votre audace, c'est votre seule bravoure.
La guerre a formé des républicains ; nous pouvons nous passer des nobles, dont la plupart n'étaient que des conspirateurs. Tout a les yeux sur vous ; les représentants du peuple sont là ; les traîtres sont livrés à la justice, les ignorants sont éloignés ; les intrigants sont connus et chassés.
Et voilà comment, avec des phrases pompeuses entremêlées de flatteries et de menaces, on fomentait la haine et on poussait les Français à s'entr'égorger.

PERSONNAGES1Sur ces entrefaites, les Vendéens se sont retranchés à Cholet ; femmes, enfants, vieillards, tous ceux que le pillage ou l'incendie a chassés de leur chaumière sont venus chercher asile dans cette ville.
Léchelle donne l'ordre à l'armée de Luçon et aux troupes fraîches qui n'ont rencontré aucun obstacle sur leur route, de marcher sur Cholet ; elles seront soutenues par les Mayençais. Le 15, les troupes en marche surprennent Lescure au château de la Tremblaye et lui livrent un combat acharné. Des deux côtés on se bat avec un courage égal et qui tient de la furie. Lescure est frappé d'une balle qui lui traverse la tête.
Le 17, les armées de la république ayant fait leur jonction sous les murs de Cholet, se préparaient à attaquer les Vendéens, quand ceux-ci, tout d'un coup, fondent sur eux. Mais Léchelle s'est entouré de mille précautions, et en un clin d'oeil les républicains se trouvent rangés en bataille.
La Rochejaquelein et Stofflet portent l'attaque au centre des lignes ennemies, commandées par Kléber et Marceau. Cette attaque est si bien dirigée que les généraux républicains ne peuvent résister au choc et que les troupes épouvantées se débandent et fuient. Elles reviennent bientôt au feu. Le général Haxo apparaît alors sur le champ de bataille et par un mouvement tournant arrive à cerner les Vendéens. Deux fois, Beaupuy fait charger ses Mayençais, et deux fois les lignes vendéennes enfoncées se reforment. La bataille devient bientôt générale : on se bat sur tous les points à la fois ; c'est une immense et horrible mêlée.
Par les soins du prince de Talmont, un passage a été ménagé sur la Loire en cas de désastre. Les Vendéens ne se le rappellent que trop, et les cris de : "Passons la Loire ! A la Loire !" qui s'élèvent de leurs rangs sont peu propres à ranimer les courages abattus. En vain les chefs vendéens veulent s'opposer à cette fuite, ils n'y peuvent réussir. La nuit est venue que d'Elbée, Bonchamp et La Rochejaquelein sont encore sur le champ de bataille avec quelques centaines d'hommes. A la tête de ces braves, ils donnent une dernière attaque. Ils sont résolus à vaincre ou à s'ensevelir avec le reste de leur armée dans un dernier et glorieux combat. On se bat corps à corps, on s'entre-tue dans les ténèbres. Inutiles efforts ! La fuite vers la Loire est générale. C'est la défaite.
De part et d'autre, le combat avait été meurtrier. L'état-major de Kléber à lui seul avait dix chefs de brigade tués ; Bonchamp et d'Elbée étaient blessés à mort.
"Ainsi, dit Klébert, dans son rapport, se termina cette sanglante et mémorable journée. L'ennemi perdit douze pièces de canon, dont plusieurs du calibre de douze. Jamais ils n'ont donné un combat si opiniâtre, si bien ordonné, mais qui leur fût en même temps si funeste. Les rebelles combattaient comme des tigres et nos soldats comme des lions."
Pendant que les républicains s'attardaient au pillage de Cholet, les Vendéens passaient la Loire à Saint-Florent, au nombre de 100.000, y compris les femmes et les enfants.
Le passage de la Loire changeait la physionomie de la guerre. De part et d'autre, il fallait arrêter de nouveaux plans de campagne.
Léchelle convoque un conseil de guerre à Beaupréau ; on y discute longuement les moyens à prendre pour poursuivre les royalistes. Léchelle propose de passer la Loire au même endroit où les Vendéens l'ont passée. La proposition était hardie, mais dangereuse, car l'artillerie de Marigny, établie sur les hauteurs de Varade, gardait le gué. On résolut donc de passer la Loire au-dessous et au-dessus du gué. Beaupuy marcherait sur Angers et Léchelle sur Nantes ; les armées se réuniraient de l'autre côté de la Loire vers Château-Gontier et envelopperaient ainsi l'ennemi.
Bonchamp venait de mourir. La Rochejaquelein fut élu général en chef des armées royalistes ; il avait vingt et un ans. D'accord avec Talmont, il résolut d'avancer sur Laval.
Le 20 octobre, les Vendéens se mettent en marche ; le 21, ils arrivent à Segré, puis à Château-Gontier, et le 23, ils sont aux portes de Laval. Les garnisons de Candé, Segré, Château-Gontier n'ont opposé qu'une faible résistance à la marche de l'armée royale ; mais voici qu'à Laval, Esnue-Lavallée lui oppose 15.000 hommes. C'était une forte barrière à renverser. Les Vendéens retrouvent leur ardeur des jours heureux. Après quelques heures d'un combat opiniâtre, les troupes d'Esnue Lavallée sont mises en déroute, et les Vendéens entrent en vainqueurs dans la ville. Ils comptaient deux jours d'avance sur l'ennemi ; ils se reposèrent.
La route suivie par Beaupuy était de beaucoup plus courte que le long circuit que Léchelle avait été obligé de faire. Beaupuy arriva donc le premier à Château-Gontier.
La Convention avait toujours reproché à ses généraux le manque d'ordre et d'ensemble dans les mouvements des troupes, et c'est pour cela qu'elle avait remis le commandement de toute l'armée de l'Ouest entre les mains d'un seul homme, Léchelle. "Veillez à ce qu'il y ait de l'ordre dans les mouvements," avait écrit le ministre de la guerre au général Léchelle. Et Léchelle d'enjoindre constamment à ses troupes, - c'est l'expression qu'on retrouve sans cesse dans ses bulletins, - l'ordre d'avancer majestueusement et en masse. Mais les armées républicaines étaient trop hâtivement levées pour être disciplinées, et ses chefs étaient trop avides de gloire personnelle, en même temps que trop jaloux les uns des autres, pour bien obéir.
Déjà le 20 octobre, c'est-à-dire le surlendemain de la réunion du conseil de guerre à Beaupréau, alors que des plans de campagne avaient été adoptés, Beaupuy écrivait à Léchelle : "J'ai fait de nouvelles dispositions d'attaque sans votre participation, mais j'étais avec les représentants du peuple. Je ne puis attendre vos ordres, trop de distance est entre nous deux, mais je me concerterai avec le général Canuel et le général Olagnier, qui occupe une position à Saint-Georges, et j'espère que la république verra dans peu de jours la fin de cette affreuse guerre."

westermann 3Cette façon pleine d'assurance de s'isoler pour décrocher un peu de gloire devait être fatale aux républicains.
En effet, le 24 au soir, Westermann, qui commandait l'avant-garde de Beaupuy, impatient de faire parler de lui, selon le témoignage de Kléber, veut aller surprendre les Vendéens à Laval. En vain Beaupuy essaie de l'en dissuader, alléguant que Léchelle n'est plus qu'à une journée de marche ; lui-même se laisse entraîner, et tous deux essuient, dans la nuit du 24 au 25 octobre, une sanglante défaite à Croix-Bataille.
Le 26, les armées républicaines ont fait leur jonction à Château-Gontier. Léchelle a 30.000 hommes sous ses ordres, il est secondé par Kléber, Westermann, Chalbos, Beaupuy, Savary, Bloss, Marceau.
La Rochejaquelein commande l'armée royale, il a à ses côtés les généraux Stofflet, Talmont, Forestier, Donnissan, d'Autichamp.
Le moment pour les deux armées d'en venir aux mains approchait.
Dans le camp républicain, on a décidé une attaque pour le lendemain. La Rochejaquelein le sait, il a tout prévu, tout réglé, n'a rien voulu laisser au hasard ; il vient de donner l'ordre à Marigny d'occuper avec son artillerie les hauteurs avoisinantes ; il attend l'ennemi de pied ferme.
L'ennemi parut le 27 au matin.
Au lieu d'attaquer les Vendéens par plusieurs voies à la fois, Léchelle commet la faute énorme de faire avancer son armée sur une seule ligne. La Rochejaquelein, qui voit du coup le défaut de cette manoeuvre, fait charger l'avant-garde républicaine commandée par Kléber, Beaupuy et Marceau et la force à reculer jusqu'à Entrames.

TURREAULéchelle est entraîné dans la retraite. Bloss arrivant à l'arrière-garde, avec des troupes fraîches, s'efforce de pousser les fuyards sur l'ennemi. Merlin (de Thionville) et Turreau reforment leurs colonnes sous le feu de l'artillerie de Marigny, mais cette nouvelle barrière est renversée par les soldats de La Rochejaquelein, dont rien n'arrête l'intrépidité.
Pendant ce temps Stofflet est arrivé à cerner l'ennemi et à lui couper la retraite. Les républicains se trouvent pris comme dans un étau entre les bataillons de La Rochejaquelein et ceux de Stofflet, et périssent par centaines dans cette étreinte de mort.
Il est nuit, et les Vendéens, enivrés de leurs succès, poursuivent toujours l'ennemi.
Bloss, à la tête d'une petite troupe, et Beaupuy, à la tête de trois bataillons, veulent tenter un dernier effort ; leurs troupes sont enfoncées et tous deux blessés à mort.
Et les Vendéens avancent toujours. A onze heures, ils sont aux portes de Château-Gontier, forcent la garnison à capituler, et à minuit ils entrent dans la ville en vainqueurs.
Ainsi se termina, après quinze heures de combat, la fameuse journée de Laval : journée de gloire pour La Rochejaquelein qu'elle plaçait au rang des grands généraux, journée de deuil pour Léchelle qu'elle obligeait à démissionner.
La Révolution, comme Saturne, dévorait ses propres enfants : elle avait fait mourir sur l'échafaut Luckner, Biron, Beysser, Custine, tous généraux de mérite ; Léchelle éprouva donc le besoin de se justifier, et Kléber de même.


Le 28 octobre, ce dernier écrivait au Comité de salut public ces lignes :
On vous a peut-être déjà dit que nous avions refusé d'obéir aux ordres de Léchelle. Le fait est faux. Ses ordres étaient absurdes ; mais par subordination, nous les avons exécutés jusqu'au moment où le général en chef a jugé à propos d'abandonner le champ de bataille. Alors, sans direction supérieure, nous avons taché de ramener la victoire sous notre drapeau ; mais les brigands déployaient une tactique inaccoutumée. Nous avions contre nous leur impétuosité vraiment admirable et l'élan qu'un jeune leur communiquait. Ce jeune homme, qui s'appelle Henri de La Rochejaquelein, et dont ils ont fait leur généralissime après le passage de la Loire, a bravement gagné ses éperons. Il a montré, dans cette malheureuse bataille, une science militaire et un aplomb dans les manoeuvres que nous n'avions pas trouvés chez les brigands depuis Torfou.
Le même jour, 28 octobre, Léchelle écrivait au ministre de la guerre. Il déplorait sa défaite, dégageait sa responsabilité, protestait de son dévouement à la République, et indiquait, comme cause de tout le mal, le mauvais vouloir des généraux subalternes qui n'avaient pas bien exécuté ses ordres ; enfin il demandait un congé pour rétablir sa santé ébranlée.
Des deux lettres écrites par Léchelle au ministre, le 28 octobre, une seule subsiste dans les archives historiques du ministère de la guerre.
Nous la reproduisons ici :
Je m'empresse de répondre à votre lettre, citoyen militaire, quoique ma dernière, qui, sans doute, s'est croisée avec celle que je reçois, vous ait instruit de tout.
J'avais effectivement atteint les rebelles, et je croyais leur défaite aussi prochaine que notre attaque, lorsque, par une fatalité inconcevable, mes espérances furent trompées. Vous connaissez les détails de cette malheureuse affaire ; vous la retracer serait renouveler les plaies qui déchireraient et votre coeur et le mien ; oublions donc cette infortune et songeons à la réparer par de nouveaux efforts, songeons à venger les braves qui, dans cette journée, ont payé à la patrie un tribut que je brûle aussi d'acquitter, car tout mon sang lui appartient.
Les généraux Blosse et Beaupuy ne sont plus ; ils sont morts pour la république. Qui ne porterait pas envie à leur destin ?
Je vous ai fait part de ma position ; elle est encore la même ; je suis à Angers, où une partie de l'armée va se replier pour prendre quelque repos, d'après un conseil de guerre tenu par les généraux que j'ai laissés hier au poste du Lion-d'Angers. S'il était possible, citoyen ministre, de vous peindre tous mes chagrins, vous verriez combien ils sont cuisants ; mais je les supporterai tous et attendrai que des moments plus heureux me permettent de prouver mon entier dévouement à la république une et indivisible.
Je vois bien, citoyen ministre, que mon sans-culottisme m'a fait des ennemis. On accuse mon défaut de talents ; je l'avoue, je n'ai que ceux que m'ont donnés quatorze ans de service comme soldat et comme officier, depuis qu'il est permis aux sans-culottes de prétendre à ces places ; mais j'offre à ma patrie des intentions pures, un républicanisme ferme et une volonté indéfinie de servir la cause de la liberté et de l'égalité jusqu'au dernier soupir.
Quant à la déroute complète que j'ai eu la mortification de voir, sans pouvoir rallier dix hommes de bonne volonté pour faire face à l'ennemi, une fois que l'avant-garde a été forcée de se replier, il ne faut pas que les malveillants attribuent cette malheureuse affaire à mon défaut de talent ; je conviens que j'en ai bien peu, et je m'estimerais le plus heureux des hommes, si j'avais celui de faire battre des soldats malgré eux, et sans doute soufflés par des désorganisateurs et des envieux qui existent encore dans cette armée, puisque dans le plus fort de la déroute, on entendait les cris de : Vive Dubayet ! Ce n'est pas pour Dubayet que l'on faisait crier, c'était seulement pour faire perdre la confiance des autres généraux et tenter une désorganisation complète. Je prends des renseignements et si je réussis à découvrir les traîtres et les intrigants, je vous en instruirai aussitôt.
Salut et fraternité.
Ma santé est toujours chancelante.
LÉCHELLE.

Léchelle était général en chef responsable, il fut chargé de toute la responsabilité de cette journée du 27 octobre. On l'accusa d'incapacité, de lâcheté, voire même de trahison.
Il se trouva pourtant des républicains et des purs, des exaltés même, qui prirent sa défense. Et nous mettons ici sous les yeux du lecteur une pièce intéressante à bien des points de vue sur ce sujet. C'est un extrait du procès-verbal de la séance de la Société rochellaise des amis de la Constitution, du 6 frimaire an II de l'ère française.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, OU LA MORT !
PRÉSIDENCE DE GANET FILS.
Notre frère Susbielle obtient la parole et monte à la tribune, pour rendre compte de la mission dont la Société l'avait chargé auprès du général Léchelle, et, d'après l'historique de son voyage, de la conduite, autant civique que républicaine, de ce général, dont il annonce la mort, malheureusement trop prématurée pour la chose et le salut public. La Société, sur la demande de ses membres, arrête :
1° Que Susbielle sera invité à déposer son rapport par écrit sur le bureau ;
2° Que l'extrait du procès-verbal de la séance de ce jour et ce rapport seront envoyés au Comité de salut public de la Convention pour lui exprimer les justes, vifs et inexprimables regrets dont la mort de ce digne général a pénétré les sociétaires de la Rochelle, qui unanimement reconnaissent que Léchelle n'a point cessé de mériter la confiance de ses frères, les vrais sans-culottes, qu'il a vraiment bien mérité de la patrie et que la perfide calomnie qui avait été répandue sur son compte n'a été enfantée que par la malveillance et les trames indignes des ennemis de la république ; - l'engager à promptement purger les armées françaises de ces généraux et autres officiers des états-majors infectés des principes aristocratiques, fédéralistes, royalistes, enfin de ces ignorants jaloux ou inconscients, qui ne veulent obéir qu'à qui leur plaît et qui, par tous ces motifs, arrêtent, retardent ou empêchent même tout à fait le succès des armées de la république :
3° Que le Comité de salut public sera invité à exiger du rédacteur de la Gazette universelle la rétractation formelle et la plus authentique de la calomnie la plus atroce, qu'il a insérée dans l'une de ses feuilles contre le général Léchelle ;
4° Que pour rendre l'hommage dû aux mânes du général, le Comité de correspondance de la Société sera chargé d'écrire à la femme, sa veuve, pour lui annoncer que son mari, dont le courage, les vertus civiques et la mémoire seront toujours chers à la société républicaine de la Rochelle, n'a point cessé d'être compté au nombre de ses frères, qu'il a bien mérité de la patrie et qu'il a été aussi indignement qu'injustement calomnié ; lui envoyer tous les justes regrets dont cette mort a pénétré tous les bons sans-culottes, et l'informer de la justice éclatante que la société a arrêté de rendre à son mari auprès du Comité de salut public.
Signé : BARBET-BIROT ; B. MOUGINOT, secrétaire ;
Alexandre MOUMIER, secrétaire ; ALAUZET.

 

BOUCHOTTELe 28 octobre, Léchelle avait écrit au ministre de la guerre ; le 31, le ministre lui répondait :
J'ai reçu vos deux lettres, général, du 28 octobre, nous n'avions pas lieu de nous attendre à ce revers après les succès que vous aviez obtenus, jusqu'à ce jour ; mais nous sommes tous bien persuadés qu'il n'y a pas eu de votre faute, et qu'il ne dépendra que de vous de réparer bientôt ce malheur ; votre dévouement pour la patrie nous est trop connu pour que nous n'ayons pas toujours la même confiance en vous. Le Comité de salut public autorise Chalbos à commander provisoirement pendant que votre santé ne vous permet pas de continuer ; ne négligez rien pour la rétablir promptement ; tâchez au moins de me faire connaître les traîtres et les intrigants et mettez-les entre les mains du tribunal militaire.
Salut et fraternité.
Signé : J. BOUCHOTTE.


Le 3 novembre, le ministre de la guerre écrivait encore à Léchelle :
L'état de délabrement de votre santé exigeant quelque repos, le Conseil exécutif vous accorde la permission que vous demandez, d'aller la rétablir chez vous. Dès que vos forces vous permettront d'agir, mandez-le moi, afin que je puisse vous employer utilement pour le service de la république.
Salut et fraternité.
Signé : BOUCHOTTE.


Mais quelque bienveillantes que fussent les lettres du ministre pour Léchelle, elles n'arrivaient pas à ramener la joie dans son âme. Il ne put survivre à sa défaite.
Après la journée de Laval, il s'était retranché avec les débris de son armée à Angers ; de là il se rendit à Nantes et descendit à l'hôtel de France, situé place Graslin. Il se disposait à venir refaire sa santé dans sa famille à Puyréaux, mais sa maladie s'aggrava.
Le chagrin causé par les calomnies dont il était l'objet et que ses amis étaient impuissants à dissiper, la crainte aussi peut-être d'aller mourir sur l'échafaud, - car la Convention ne pardonnait pas à ses généraux de se laisser vaincre, - achevèrent de le tuer.
Il mourut le 11 novembre 1793, à l'âge de trente-trois ans.

 

MERLIN DE THIONVILLECertains historiens ont prétendu que Léchelle avait été arrêté par ordre de Merlin de Thionville et qu'il était mort en prison. D'autres l'ont fait mourir en chantant la Marseillaise. "Le chagrin que le général avait ressenti de sa défaite, raconte un membre de la Société archéologique de Saintes, le rendit à la dernière extrémité. Cependant son ami, Susbielle, ne croyant pas à sa fin si proche et cherchant à le réconforter un peu, lui dit : "Comment, Léchelle, toi, un général en chef, tu n'as pas le coeur d'un simple grenadier ! - Si, si," répondit le héros de Cholet ; et faisant des efforts surhumains pour se relever, soutenu par le bras de Susbielle, il voulut entonner la Marseillaise ; puis il expira au second vers : "Le jour de gloire est arrivée".
Nous ignorons absolument à quelles sources ces historiens ont puisé.

Pour nous, voici les seuls renseignements que nous avons pu recueillir sur la fin de ce général révolutionnaire
"Il est mort de chagrin, presque dans mes bras," écrit Carrier à la Convention."
"Il s'est empoisonné hier au soir, écrit un autre, le 22 brumaire. Il est mort deux heures après, et les scellés ont été mis de suite sur ses papiers."

SIGNATURE LECHELLE


L'acte de décès du général, que nous reproduisons ici, ne laisse rien entendre de tel :
Le 23 brumaire, second mois de l'an deuxième de la république (ère vulgaire, 13 novembre 1793), à quatre heures du soir, ont comparu en la maison commune, Jean Vilain, journalier, âgé de trente-deux ans, et Marie Métria, femme de Pierre Chassagnol, âgée de quarante-sept ans ; le premier demeurant section de la Fosse, place Graslin ; la seconde, section de Saint-Nicolas, rue Casserie, lesquels m'ont déclaré que le citoyen Jean L'Échelle, général en chef de l'armée de l'Ouest, né en la paroisse de Mouton, de Ruffec, département de la Charente, est décédé en la demeure de la citoyenne Miché, sise en ladite section de la Fosse, place Graslin, le 21 de ce mois, à dix heures du soir, âgé d'environ quarante ans, marié, sans pouvoir me procurer le nom de son épouse ; d'après cette déclaration et le rapport de Claude Lafontaine, commissaire de police, qui s'est assuré du décès dudit Jean l'Échelle, j'ai rédigé le présent acte que j'ai signé, lesdits jour et an, les déclarants ayant déclaré ne savoir faire.
Signé au registre : Guillaume GALLON fils, officier public.

 

Quelle qu'ait été la fin de ce général républicain, nous ne voulons voir en lui que le général malheureux. Il est trop de notre pays pour que nous puissions le blâmer, et la cause qu'il défendait est trop contraire à nos sentiments pour que nous puissions le louer.

F. CHEVALIER.
Revue des questions historiques
Marquis de Beaucourt.
1901/07 (A36,NOUV SER,T26)

ARMÉE DE L'OUEST
Lechelle, général en chef

Affaire : Bois du Moulin aux Chèvres

18 vendémiaire an 2e

Les Divisions de Saumur, Airvault et La Châtaigneraye réunies à Bressuire, se sont mises en marche ce matin à 9 heures, nous avons trouvés l'ennemi 2 lieues placé sur une hauteur au milieu d'une fusillage ; ils ont fait filer des troupes sur notre gauche et ils ont été arrêtés par la demie Brigade de Legros et la colonne de Chalbos. Ils se sont jettés ensuite sur la droite et ils ont été arrêtés par la 1/2 brigade de Lecomte et la colonne de Mutter ; la colonne du centre a suivi leur mouvements, le combat a duré depuis minuit jusqu'à la nuit, notre artillerie a été supérieure à la leur, ils sont dans une déroute complette, leur repaire en feu et Chalbos qui a réunit l'armée entière sur le champ de bataille est à la poursuite de l'ennemi qui est tout dispersé.

Archives militaires de la guerre de Vendée
conservées au Service Historique de la Défense (Vincennes)