MADAME ROUSSIN, LA FILLE ADOPTIVE DU GÉNÉRAL CAMBRONNE

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Le 14 juin 1903, M. Victor Roussin s'éteignait, chargé d'années, en son manoir de Kéraval, près de Quimper, sur les bords riants de l'Odet ; dix jours plus tard, le 24 juin, sa femme, fidèle compagne de sa vie depuis soixante-sept ans, le rejoignait au tombeau.

Mme Roussin n'était autre que la fille d'adoption du général Cambronne.

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Lorsque Cambronne, âgé déjà de cinquante ans, épousa, en 1820, Mary Osburn, déjà veuve pour la seconde fois et âgée, à cette époque, de quarante-sept ans, il était vraisemblable qu'ils n'auraient pas d'enfants. Ils le pressentaient eux-mêmes, et ils avaient désiré en adopter un, de préférence une fille. Ils s'adressèrent d'abord à la soeur même de Cambronne, chargée de famille, qui refusa ; puis ils frappèrent à la porte de Marc Cambronne, un cousin germain du général, mais sans plus de succès, et ils ne furent pas plus heureux en renouvelant la même tentative auprès d'un autre cousin, Pierre Viéville, d'Arras. C'est alors qu'ils durent chercher en dehors de leur famille.

A cette époque, vivait à Lille, où Cambronne commandait la 1re subdivision de la 16e division militaire, une famille Adamson, d'origine anglaise, dont la mère était venue s'établir en France pour compléter l'instruction et l'éducation de ses enfants. Rappelée brusquement en Angleterre, Mme Adamson se trouvait fort embarrassée ; sa plus jeune enfant, alors âgée de deux ans à peine, était atteinte de la coqueluche, et tout déplacement pouvait être dangereux pour la santé et même pour la vie de cette fillette. Mme Cambronne offrit de la garder provisoirement. Mais elle s'attacha bien vite à l'enfant, et c'est ainsi que, sans recours aux formalités légales, la jeune Sophie-Catherine Adamson devint la fille adoptive du général et de Mme Cambronne.

[Sophie-Catherine Adamson était fille de Jean Adamson, négociant et d'Élisabeth-Catherine Weber, née le 14 août 1818 à Lambeth (Angleterre).]

A l'âge de dix-huit ans, le 19 mai 1836, elle épousait à Nantes (5e canton), où Cambronne était venu prendre sa retraite, Victor-Marie Roussin, alors avocat, fils d'un directeur des domaines. En témoignage de leur tendre affection pour la future épouse, Cambronne et sa femme lui faisaient don, pour en jouir au décès du dernier d'entre eux, de leur propriété de la Baugerie en Saint-Sébastien et d'une somme de 20.000 francs à prendre sur la succession de Mme Cambronne.

M. et Mme Roussin survécurent d'un demi-siècle à leurs parents adoptifs, puisque le général Cambronne mourut en 1842 et Mme Cambronne en 1854. Jusqu'à leur dernier souffle, ils conservèrent d'eux le souvenir le plus touchant, s'intéressant, du fond de leur château, à tout ce qui concernait le général, et vivant entourés de bibelots, de reliques qui évoquaient sa glorieuse mémoire.

Ils parlaient avec une émotion communicative de ceux que Mme Roussin considérait comme son père et sa mère, des lettres de Cambronne à sa vieille mère, puis à eux-mêmes, conservées avec une affection toute filiale, de toute cette correspondance qui s'échangea de 1836 à 1854, sans que le plus léger nuage vînt ternir cette cordiale intimité.

Quand, à propos de la bataille de Waterloo, on en arrivait à s'expliquer sur la fameuse phrase : La garde meurt ..., et sur le mot non moins fameux dans lequel l'histoire ou la légende s'est plu à embaumer Cambronne, M. Roussin n'hésitait pas à déclarer que jamais le général ne s'était servi de semblable expression : il était trop bien élevé pour cela. Lui objectait-on que le premier historiographe de Cambronne, Rogeron de La Vallée, qui écrivait sous l'inspiration et sur les renseignements de Mme Cambronne, parlait comme d'un fait hors de doute de la négation énergique du général et de ce mot immortel que "tout le monde sait bien, que nul n'ose redire", M. Roussin n'en persistait pas moins dans sa conviction. D'après lui, il ne fallait pas conclure à une sorte de collaboration entre Mme Cambronne et Rogeron de La Vallée. La veuve du général, d'origine étrangère, parlait incorrectement le français ; elle était tout à fait incapable de surveiller une rédaction de notre langue : personne n'a certainement prononcé devant elle le mot dans sa crudité et, quant à de simples insinuations, elle n'a pu les comprendre.

Mme Roussin elle-même n'avait connu que bien longtemps après la mort du général le terme réaliste qu'on lui attribuait, et ce qu'elle se plaisait à déclarer comme un hommage rendu à la vérité, c'est que jamais elle n'avait entendu parler de rien de semblable, pas même en termes voilés ou par allusion, pendant les longues années qu'elle avait vécues auprès du général.

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Est-il besoin d'ajouter que là-bas, au manoir de Kéraval, se gardent, comme autant de souvenirs précieux - en dehors des lettres dont nous avons parlé - les épaulettes de général de brigade de Cambronne, ses insignes de commandeur de la Légion d'honneur, sa croix d'officier, sa croix de chevalier de Saint-Louis, les mèches blanches de ses cheveux qu'il avait conservés bouclés jusqu'à la dernière heure, son buste dû au sculpteur nantais Amédée Ménard, une miniature non signée - seul portrait peut-être fait d'après nature - portant, très visible, la marque du terrible coup de feu qu'il avait reçu au-dessus de l'oeil gauche à Waterloo, et une miniature délicieuse de la mère de Cambronne, avec qui le général présente une ressemblance frappante.

La famille Roussin possédait encore un curieux salon, venant du général. A Saint-Sébastien, petite commune proche de Nantes, Cambronne voisinait volontiers avec le général Dumoustier, un retraité comme lui. Les deux héros avaient abandonné le sabre pour l'aiguille et se distrayaient à faire de la tapisserie, à broder au canevas. Eh bien ! ce salon Empire en acajou - chaises et canapé - était tout entier l'oeuvre du général. C'est lui qui avait brodé ces bouquets de fleurs et, au centre, les deux initiales C.S. (Cambronne Sword) entrelacées.

C'est encore là que se trouvent, presque au complet, les fameux livres de compte de Cambronne, dont un feuillet sensationnel fut reproduit en 1864 dans le vingt-deuxième numéro de l'Autographe. Ce qu'ils offraient de curieux, c'est qu'à côté de chaque article et en regard du chiffre de la dépense, le général avait esquissé sommairement au trait le dessin de l'objet acheté. Fait-il l'emplette de 350 bouteilles, il inscrit le prix total 65 fr. et dessine encore 3 grandes bouteilles portant chacune le nombre 100 et une plus petite avec le nombre 50. Il donne à sa cuisinière 50 francs de gages, et il la dessine, avec sa coiffe et un sac d'écus à la main.

A présent que M. et Mme Roussin, ces deux aimables vieillards qui conservaient le souvenir de Cambronne, sont morts à leur tour, que vont devenir toutes ces pieuses reliques ? Se disperseront-elles entre leurs enfants et leurs petits-enfants ? Ne serait-il pas préférable que tous ces bibelots, papiers, armes, décorations, fussent, de l'entente commune de la famille, remis à quelque dépôt public, par exemple au ministère de la Guerre, avec affectation spéciale au musée historique de l'armée - un des attraits de l'hôtel des Invalides ?

Précisément, ce musée, si riche en ce qui touche certains généraux du premier Empire, ne possède rien de relatif à Cambronne qu'un portrait curieusement gravé. C'est bien peu de chose, et un don, qui perpétuerait aussi la mémoire de M. et Mme Victor Roussin, viendrait à point pour combler ce vide.

LÉON BRUNSCHWIG
Revue universelle
1904