STANISLAS MAILLARD, L'HOMME DU 2 SEPTEMBRE 1792

Le nom de Maillard a acquis, pendant la Révolution, une de ces notoriétés que le temps n'efface jamais. Les journées du 14 juillet, des 5 et 6 octobre 1789, jointes à celles du 10 août et des 2 et 3 septembre 1792, ont fait de cet homme une sorte de héros de la populace parisienne, et cependant son individualité est demeurée, pour ainsi dire entièrement ignorée jusqu'à ce jour. Se copiant l'un l'autre, et adoptant, sans contrôle, avec une légèreté incroyable, ce que leurs devanciers avaient inventé, nos biographes modernes l'ont présenté comme un ancien huissier au Châtelet, né à Paris, d'une famille de la bourgeoisie, s'étant jeté dans le tourbillon révolutionnaire, puis ayant été contraint, plusieurs années après, à changer de nom, et mourant de misère, dans les premiers temps de l'Empire.

Rien de tout cela n'est vrai, et si, en lisant l'article consacré à Maillard, dans les biographies les plus accréditées, il fallait juger des autres articles qu'elles contiennent, on se demanderait en vérité, quel degré de confiance ces ouvrages doivent mériter, et comment des sources aussi précieuses pour les renseignements historiques, sont viciées par de telles erreurs.
Quant à nous, nous avions peine à croire qu'un homme ayant rempli des fonctions publiques ait pu, au début même de la Révolution, jouer un pareil rôle, et pour l'honneur de la compagnie des huissiers passés, présents et futurs, nous admettions difficilement qu'un de ses membres se fût fait le président de cette espèce de tribunal, organisateur des massacres de l'Abbaye. Poussé par un sentiment de curiosité, à cet égard, nous avons fait quelques recherches et nous sommes arrivé à recueillir une série de renseignements dont nous pouvons garantir l'exactitude.

STANISLAS MAILLARD 7Stanislas-Marie MAILLARD est né à Gournay, arrondissement de Neufchâtel (Seine-Inférieure), le 11 décembre 1763, de Jean-Baptiste Maillard, marchand, et de Françoise Bourdon, sa femme. Il eut pour parrain François-Ignace Lemercier, docteur en médecine, et pour marraine Marie Soymier, épouse de Robert de Baillehache.
Son père et sa mère, qui s'étaient mariés le 26 février 1756, en l'église paroissiale de Notre-Dame à Gournay, eurent de ce mariage neuf enfants, six garçons et trois filles, tous nés dans la même ville, sur l'église collégiale et paroissiale de Saint-Hildevert.
Stanislas fut le sixième enfant et le cinquième garçon.

L'aîné de la famille était également un garçon, prénommé Jean-Baptiste-François-Thomas. Il était né le 6 mars 1757, et avait par conséquent, six ans de plus que Stanislas. Quittant de bonne heure Gournay pour venir à Paris, il entra en qualité de praticien chez un huissier à cheval au Châtelet, nommé Antoine Pierrotin, et lui succéda le 12 mars 1778.

Stanislas ne tarda pas à suivre l'exemple de son frère ; il se rendit à Paris et travailla à son tour, chez Jean-Baptiste. On prétend qu'à cette même époque il a été successivement attaché au service particulier du marquis de Sainte-Palaye, et soldat dans un régiment d'infanterie. Nous n'avons rien trouvé qui pût confirmer ces données, et, sans les démentir d'une façon absolue, faute de preuve, nous les admettons difficilement. Mais ce qui est certain pour nous, c'est que jamais Stanislas Maillard n'a été huissier au Châtelet. Ceux qui l'ont écrit ont confondu les deux frères. C'était Jean-Baptiste et non Stanislas qui exerçait ces fonctions. M. Granier de Cassagnac, dans son Histoire des Girondins et des Massacres de Septembre, dit que Stanislas Maillard était, au commencement de la Révolution, huissier aux requêtes de l'Hôtel, et qu'il demeurait rue aux Fèves en la Cité. A l'appui de cette déclaration, il cite l'Almanach Royal de 1788 (p. 247). On trouve, en effet, à l'endroit signalé, un Maillard parmi les huissiers aux requêtes ; mais n'y a aucun prénom d'indiqué, et si l'honorable écrivain avait, comme nous, compulsé les almanachs royaux des années précédentes, il aurait vu que ce même Maillard figurait déjà comme huissier aux requêtes de l'Hôtel en 1765. Or, comme Stanislas est né en 1763, il est difficile d'admettre que ce soit lui qui ait exercé deux ans après. Ceci prouve une fois de plus combien l'historien doit se préoccuper des moindres détails et ne jamais dire : De minimis non curat proetor.

Telle était la situation quand la Révolution éclata. Maillard qui, comme on dit vulgairement, n'avait rien à perdre et à tout à gagner, se mêla de suite aux agitateurs et devint bien vite un homme important. Il avait alors un peu plus de vingt-cinq ans. D'une taille élevée et d'un extérieur convenable, il affectait dans sa mise une certaine recherche, et, sans avoir une éducation des plus brillantes, il savait assez manier la langue pour entraîner ceux qui l'écoutaient.

Le premier évènement auquel on le voit prendre une part active est la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.
Voici en quels termes le Moniteur parle de Maillard, dans le récit qu'il fait de cette mémorable journée :
Un officier suisse, adressant la parole aux assaillants à travers une espèce de créneau qui se trouvait auprès du pont-levis, leur demande à sortir avec les honneurs de la guerre. - Non, non ! lui crie-t-on. Il fait passer alors par la même ouverture, un papier que l'éloignement empêchait de lire, en criant que l'on voulait bien se rendre, si on promettait de ne pas massacrer la troupe.
Un particulier court chercher une planche, on la pose sur le parapet, plusieurs personnes se mettent dessus pour faire le contre-poids ; le brave inconnu s'avance, il est prêt à saisir le papier, mais il tombe dans le fossé, frappé selon quelques-uns d'un coup de fusil, et meurt victime de son zèle.
M. Maillard, fils d'un huissier au Châtelet, sans s'effrayer de la mort du premier, s'avance courageusement sur cette planche longue et étroite, prend le papier et le remet entre les mains de M. Hullin, qui le lut à haute voix. En voici le contenu : Nous avons vingt milliers de poudre. Nous ferons sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez pas la capitulation. - Foi d'officier, nous l'acceptons, dit M. Hullin, baissez vos ponts ; mais le peuple furieux se récrie au seul nom de capitulation et fait avancer trois pièces de canon.
On allait tirer, déjà les rangs s'ouvraient pour laisser passer les boulets, lorsque l'ennemi, voyant que l'on voulait abattre le grand pont, fait baisser le petit pont-levis de passage qui est sur la gauche de l'entrée de la forteresse.
Malgré le nouveau danger qui naissait de cette manoeuvre, MM. Elie, Hullin, Maillard, Réole, Humbert, Tournay, François, Louis Morin, et plusieurs autres le remplissent à l'instant après l'avoir fixé en fermant les verrous ...
Et plus loin :
MM. Maillard, Cholat, le grenadier Arné et plusieurs des assaillants se disputent l'honneur d'avoir arrêté M. de Launay.

Tous ceux qui avaient joué un rôle significatif le 14 juillet 1789, prirent le titre de Vainqueurs de la Bastille. Une compagnie de volontaires se forma et Maillard en devint capitaine.

Quelques mois après, eurent lieu les évènements des 5 et 6 octobre. Il n'entre pas dans notre pensée de retracer complètement ce qui advint pendant ces deux jours à Paris et à Versailles ; mais, nous occupant spécialement de la biographie de Maillard, nous ne pouvons passer sous silence la part qu'il a prise à ces évènements, et, sans reproduire en entier la déposition qu'il a faite lui-même, lors de l'enquête qui a eu lieu au Châtelet au commencement de 1790, nous en allons résumer les parties principales.

Le lundi 5 octobre 1789, sur les sept heures du matin, Maillard s'était transporté à l'Hôtel de ville, à l'effet de faire une réclamation à la Commune au nom des volontaires de la Bastille. La Commune n'était point encore assemblée, mais les salles étaient remplies de femmes qui cherchaient à enfoncer toutes les portes.
Maillard descendit à l'état-major et demanda des ordres à M. de Gouvion, pour empêcher qu'on ne commit des dégâts. M. de Gouvion le pria de rester avec lui pour l'aider à calmer le peuple ; mais une circonstance fortuite obligea Maillard à se rendre dans le quartier Saint-Antoine pour distribuer des cartouches aux volontaires. Quand il revint à l'Hôtel de ville, le nombre des femmes n'avait fait qu'augmenter. Elles criaient qu'elles ne voulaient pas d'hommes parmi elles et que la Ville était composée d'aristocrates. C'est alors que Maillard tenta de rentrer dans l'Hôtel de ville. Comme il était habillé de noir, elles s'opposèrent à son passage ; mais bientôt il fut reconnu par quelques-unes d'entre elles qui s'écrièrent : C'est un vainqueur de la Bastille ! Il n'y a rien à craindre de sa part. Au même moment, une bande d'individus armés de piques, lances et fourches, vint se joindre aux femmes. Les portes de l'Hôtel de ville furent enfoncées, on s'empara des armes qui s'y trouvaient et on se disposait à mettre le feu aux papiers, quand Maillard, avec une énergie dont il faut lui savoir gré, arracha des mains de deux femmes des torches incendiaires. La foule alors cria : "Allons à Versailles !" Voyant dans cette résolution le meilleur moyen de sauver l'Hôtel de ville, Maillard prit un tambour, se plaça à la tête des femmes rassemblées sur la place de Grève, et on se mit en route pour Versailles, où se trouvaient le Roi et l'Assemblée nationale.

Après divers incidents qui sont racontés en détail dans la déposition de Maillard, ce dernier arriva aux portes de l'Assemblée. Introduit immédiatement avec quinze femmes seulement, il fut admis à la barre, et là, il exposa la situation malheureuse du peuple, à cause de la cherté du pain, se plaignit des accapareurs, demanda la nomination d'une députation pour engager MM. les gardes du corps à prendre la cocarde nationale, et réclama l'éloignement du régiment de Flandres, dont la présence à Versailles constituait mille bouches à nourrir aux portes de Paris, tandis que dans une ville de province il serait plus facile de pourvoir à sa subsistance. En présence de ces doléances, l'Assemblée nomma une députation qui se rendit à l'instant même auprès du roi. Toutes les femmes voulurent alors pénétrer dans le sein de l'Assemblée. Maillard parvint encore à les contenir en leur disant qu'elles seraient victorieuses et que mieux valait triompher de cette manière que de répandre le sang comme elles le voulaient faire.

Revenu à Paris dans une voiture de la cour, Maillard se fit conduire à l'Hôtel de ville, où il reçut les félicitations de tous les membres de la Commune.
Quand on lit cette déposition de Maillard, on ne peut s'empêcher de remarquer avec quelle habileté il fait sa propre apologie ; mais comme, après tout, la plupart de ses déclarations sont confirmées par d'autres témoins entendus, il faut reconnaître, qu'en apparence du moins, il a joué, le 5 octobre, un rôle plus profitable que nuisible, eu égard aux circonstances.

Le 27 février 1790, jour où il déposa devant MM. Ollivier et Olive de la Gastine, conseillers au Châtelet, Maillard déclara avoir vingt-six ans, être capitaine des Volontaires de la Bastille et demeurer rue de Béthizy, paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois.
Le mois suivant, il avait changé de domicile. Nous trouvons, en effet, aux archives de la Préfecture de police, un procès-verbal daté du 27 mars 1790, dans lequel il se qualifie toujours de capitaine des Volontaires de la Bastille, mais il se dit domicilié rue Saint-Jacques-la-Boucherie.
Ce procès-verbal, dressé par le commissaire de police du district de Saint-Germain-l'Auxerrois, nous montre que si Maillard avait pu, dans certaines circonstances, déployer de l'énergie et du courage, dans d'autres il péchait par la délicatesse des sentiments.

Une femme Kolliker était venue se plaindre qu'un particulier avait fait chez elle une dépense de 4 livres 5 sols, et que, pour le payement de cette somme, il voulait la forcer à changer un billet de caisse de 200 livres.
Interpellé sur ce fait, Maillard, car c'était lui, refusa d'abord de dire son nom, puis il déclara n'avoir pas d'autre argent pour payer la dame Kolliker, ajoutant qu'il fallait qu'elle lui changeât son billet, parce qu'avec un pareil billet, il ne devait pas mourir de faim.
"Nous avons observé audit sieur Maillard, dit le commissaire, qu'il avait tort d'exiger ainsi qu'on luy changeât ce billet, parce qu'auparavant de bien déjeuner il aurait dû prévenir la dame Kolliker, et que si, alors, cette dernière lui eût fait donner à dîner, elle se fût trouvée obligée de luy changer son billet.
Ledit sieur Maillard nous a répondu que s'il eût prévenu la dame Kolliker ou tout autre traiteur, il n'eût pas dîné !"

Le 11 septembre 1790, un autre procès-verbal est dressé par le même fonctionnaire, séant au château de la Samaritaine. Il s'agit cette fois d'une contestation entre Maillard et le sieur Devaux, marchand fourbisseur, demeurant à Paris, place des Trois-Maries. Ce dernier lui reproche de s'être fait livrer, en sa qualité de capitaine des Volontaires de la Bastille, et sur un bon signé de lui, 13 sabres d'uniforme de la ville de Paris, qu'il aurait été, en sortant, revendre 7 livres chacun, à un autre fourbisseur de la rue de la Monnaie nommé Leroux.

Enfin, un troisième procès-verbal daté du 2 octobre 1790, signale une nouvelle contestation qui ne tourne pas davantage à l'honneur de Maillard et qui fait encore mieux voir la nature de son caractère.
Ce procès-verbal débute en ces termes :
"L'an 1790, le 2 octobre, sur les huit heures du matin, par-devant nous commissaire de service, assisté du secrétaire greffier, est comparu : Joseph-Antoine-Auguste Meunier, parcheminier, demeurant Grande-Rue du faubourg Saint-Antoine, 75, section des Enfants-Trouvés et garde national ;
Lequel nous a dit que, s'étant transporté avec dix à onze personnes, parmi lesquelles se trouve son frère, chez le citoyen Maillard, chargé de faire les fournitures aux citoyens qui se sont distingués au siège de la Bastille, à l'effet de lui demander les fournitures qu'il devait faire remettre : que le sieur Maillard leur a répondu qu'il n'en avait pas ; qu'à l'instant on lui a répliqué qu'il devait les avoir, puisque M. Ancelin l'avait commis à cet effet, et qu'il devait avoir reçu ces fourniments ; que le sieur Maillard ayant persisté dans son refus, les personnes avec lesquelles se trouvait le sieur Meunier, lui dirent qu'il avait reçu 870 fourniments ; qu'alors, lui Meunier, dit à Maillard : "Monsieur, et les fusils, vous nous en devez !" Que le sieur Maillard répondit : "Qui êtes-vous ? Je ne vous dois rien !" - Vous devez la giberne à mon frère, répondit le plaignant, et qu'aussitôt toute la troupe dit au sieur Maillard : "Puisque vous ne nous devez rien, il faut à l'instant venir avec nous chez le sieur Ancelin, pour vous expliquer !" Que sur son refus, lui Meunier, lui dit qu'il ne pouvait pas s'en dispenser ; qu'alors le sieur Maillard, s'emportant, lui dit : "F.... moi le camp !" et que sur le refus du plaignant, ainsi que des autres personnes, il y eut des propos indécents de part et d'autre ; que lui Meunier dit audit Maillard : "Vous nous volez tous les jours !" - "Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que ce gredin-là, dit alors la femme de Maillard (convenant le plaignant que la femme était dans son lit auprès d'elle, sur son séant, le sieur Maillard). - Que le plaignant, à son tour, l'avait appelée salope ! Qu'au même instant le sieur Maillard a pris un gobelet qui était sur sa table de nuit et l'a jeté à la tête de lui plaignant, à la tempe gauche et au-dessous de l'oreille ou se trouvent deux blessures et nous a ledit plaignant représenté les morceaux dudit verre, et après lecture faite de ladite plainte audit Meunier a déclaré y persister."

Au mois de décembre 1790, Maillard exerçait la profession d'agent d'affaires et se disait officier de la garde nationale. C'est du moins la double qualification que Marat lui donne dans le n° 306 de l'Ami du peuple, où il le dénonce comme faisant partie des vainqueurs de la Bastille que les chefs de la municipalité et de la garde nationale ne rougissaient pas de soudoyer pour en faire des mouchards à leurs ordres et opprimer la liberté par les mains mêmes qui l'ont conquise.
"Mon coeur se fend de douleur, s'écrie Marat, à l'idée de la multitude de citoyens, naguère encore bien famés, que la misère a poussés à se déshonorer par un métier infâme. O Hulin ! ô Maillard ! Comment avez-vous pu vous résoudre à flétrir vos lauriers ! Ah ! plutôt que de vous couvrir d'opprobre, mieux eût valu cent fois périr de faim !"
L'imputation lancée contre plusieurs des vainqueurs de la Bastille par Marat, et répétée par Fréron, rédacteur de l'Orateur du peuple, leur valut à tous deux une poursuite en diffamation.
Mathon de la Varenne plaida pour les plaignants et Verrières pour les prévenus, et comme ces deux défenseurs étaient affactés de gibbosité, Camille Desmoulins ne manqua pas de s'en égayer.
"L'illustre patriote Fréron, dit-il, ne s'est vengé de Mathon qu'en lui jouant le tour d'élever bosse contre bosse et de lui opposer un avocat bossu, le capitaine Verrières, patriote jovial qui dès le début a pétrifié son éminence adverse par cet exorde auquel la gravité des juges ne s'attendait pas : "Messieurs, par une bizarrerie dont les Grecs et les Romains et dont toute l'histoire n'offre aucun exemple, non plus que des merveilles de notre révolution, deux bossus plaident aujourd'hui l'un contre l'autre."

Cette affaire dite des mouchards fit beaucoup de bruit. En première instance, Marat et Fréron furent condamnés à 25,000 francs de dommages-intérêts envers les plaignants ; mais en appel, la sentence fut réformée. Quant à Maillard, il avait obtenu une rétractation de Marat à la suite d'une lettre qu'il lui avait adressée le 17 janvier 1791, et qui fut insérée dans l'Ami du peuple du 21 suivant (n° 347).

"J'ai transcrit cette pièce avec d'autant plus de plaisir, ajoute Marat, qu'elle me fournit l'occasion de passer l'éponge sur des soupçons injurieux que Monsieur Maillard vient de dissiper par un acte glorieux de civisme."

Or, cet acte glorieux consistait tout simplement a avoir dit à Mathon de la Varenne qu'il se déshonorerait s'il plaidait contre Marat.

Maillard, à cette époque, passait tout son temps dans les clubs et s'adonnait à la politique la plus remuante. Presque toujours c'était dans les cafés et chez les marchands de vin qu'on le rencontrait. C'est ainsi que, le 3 janvier 1791, une quinzaine de chasseurs de la garde nationale le surprenaient, rue des Noyers, chez un marchand de vin nommé Cholat, en compagnie du sieur Parrein-Dumesnil, "se disant avocat et rédacteur d'une foule de feuilles incendiaires, distribuées dans le public sous le nom de Marat". Avec eux étaient les sieurs Gonnor, Coutart, Wasse, Rossignol, Crochant, La Reynie, tous "chefs de sédition, cabaleurs, fauteurs, complices et adhérens de papiers incendiaires tendant à soulever les citoyens, à exposer leur vie et les perdre de réputation dans l'opinion de leurs frères d'armes."
Quelques jours après, on le retrouve, à onze heures du soir, dans un café de la rue Saint-Louis, disant à haute voix que Carle, chef du bataillon de la section Henri IV, veut le faire assassiner, et qu'il a confié ce soin à trois grenadiers qui lui en ont fait la confidence dans un autre café. Bientôt le propos fait son chemin ; la société des Amis de la constitution (les Jacobins) en est instruite ; elle mande Maillard qui répète à la tribune ce qu'on lui a dit, et, de son côté, le commandant Carle porte plainte contre lui, pendant qu'une députation du bataillon Henri IV vient au sein de la Société elle-même protester contre l'espèce de dénonciation dont son chef a été victime. Mais l'affaire n'eut aucune suite : il fut reconnu qu'il n'y avait eu de part et d'autre que des propos sans consistance.

Dans le procès-verbal du 2 octobre 1790, relaté ci-dessus, il est question d'une personne trouvée avec Maillard et qu'on signale comme étant sa femme. C'était là une erreur. A cette époque, Maillard n'avait pas encore contracté mariage. C'est seulement le 5 juin 1792, c'est-à-dire, moins de trois mois avant les journées de septembre, qu'il épousa Angélique Paredde. Voici son acte de mariage tel qu'il figure sur les registres de la paroisse Saint-Sauveur :

Stanislas Maillard acte de mariage

Après son mariage, Maillard déménagea de nouveau et alla demeurer rue Jean-Pain-Mollet. Ce domicile est indiqué dans un procès-verbal dressé le 15 août 1792 qui contient une déclaration que Maillard et le sieur Coquet, traiteur rue de Béthizy, l'un de ses deux témoins, firent au commissaire de police de la section du Louvre, au sujet d'un distributeur de faux assignats qu'ils signalèrent. Nous verrons plus loin Maillard faire allusion à cette déclaration.

Quinze jours plus tard se produisaient les massacres des Carmes et de l'Abbaye.

Le dimanche 2 septembre, vers une heure de l'après-midi, plusieurs voitures quittaient les bâtiments de la mairie où siégeait la Commune de Paris, et conduisaient un certain nombre d'ecclésiastiques à la prison de l'Abbaye Saint-Germain. Mais la fureur du peuple s'étant tournée contre eux, presque tous se virent massacrés soit en chemin, soit en descendant dans la cour de l'Abbaye, auprès de la salle où siégeait le comité de la section des Quatre-Nations. Maillard assista à la fin de cet épouvantable drame, et quand la dernière victime eut expiré, il s'écria : Il n'y a plus rien à faire ici ; allons aux Carmes ! Là, en effet, un grand nombre de prêtres étaient renfermés. Près de cent vingt d'entre eux furent mis à mort, après quoi Maillard revint à la prison de l'Abbaye où s'agitait la question de massacrer tous les malheureux qui y étaient détenus. La foule voulait enfoncer les portes et frapper sans distinction quiconque se trouverait sur son passage.
Alors Maillard, obéissant sans doute aux instructions qu'il avait reçues de Manuel ou de tout autre membre de la Commune, harangua les individus qui l'entouraient, leur dit qu'il pouvait y avoir, parmi les prisonniers, des innocents, et qu'il fallait s'en assurer avant de frapper. Il proposa, en conséquence, de nommer un tribunal chargé de vérifier les motifs de l'incarcération de chacun des détenus et de statuer ensuite sur leur sort. Cette motion ayant été admise, Maillard fut désigné lui-même comme président de ce redoutable tribunal.

A cette époque, on entrait dans la prison de l'Abbaye par une porte qui ouvrait sur la rue Sainte-Marguerite. Cette porte livrait accès à une salle de moyenne dimension, qu'éclairait une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Dans l'angle, à droite, se trouvait une autre porte communiquant avec l'intérieur de la prison.
Maillard, revêtu ce jour-là d'un habit gris et le sabre au côté, s'assit derrière une table placée au-dessous de la fenêtre et faisant face à la porte de la rue Sainte-Marguerite. Une douzaine de personnes, dont deux seulement étaient en veste et en tablier, s'installèrent autour de lui, puis, sur la table où bientôt se trouvèrent épars des papiers, une écritoire, des pipes et des bouteilles, on déposa le registre d'écrou de la prison.
Ce registre, qui existe encore aux archives de la Préfecture de police, et dont le seul aspect fait éprouver un serrement de coeur indéfinissable, à 40 centimètres environ de long sur 25 de large : il est recouvert d'un parchemin à teinte jaunâtre et se compose de 187 feuillets dont 28 seulement ont servi. Sur le premier, on lit la mention qui suit :
"Le présent registre, contenant 187 rolles ou feuillets, a été coté et paraphé par nous Henri-François de Paul Lefèvre d'Ormesson, juge, présidant le tribunal du sixième arrondissement du département de Paris, séant à la ci-devant Abbaye de Paris, pour servir aux écrous de la prison ou maison d'arrêt de la cy-devant Abbaye Saint-Germain des Prés. Ce 2 août 1792, l'an IV de la Liberté, au désir de notre ordonnance de ce jour.
Signé : LEFEVRE-DORMESSON."
Sur la garde, M. Labat, archiviste de la Préfecture, a tracé ce passage de Cicéron qui s'applique si bien à la situation :
"Cedo rationem carceris, quoe diligentissime conficitur, quo quisque die datus in custodiam, quo mortuus, quo necatus sit.
CICERO, in Verrem."

Plusieurs des feuillets sont maculés de sang et de vin, et les taches dont le papier conserve l'empreinte présentent des caractères d'une nature toute différente. Les unes ont une surface sphérique quelque peu dentelée : c'est la goutte de liquide qui tombe et qui rayonne ; les autres, au contraire, plus régulièrement circonscrites, offrent quelque chose d'épais et de pâteux : c'est l'empreinte que laisse un corps humide en contact avec le papier. Presque toutes ces taches servent de point de départ à de grandes traînées transparentes produites par l'action d'avant-bras ou de mains qui ont cherché à faire disparaître les souillures originaires et qui n'ont réussi qu'à les étendre davantage. (1)

Une fois le tribunal de Maillard constitué, chaque prisonnier était amené par la porte du fond, et subissait un interrogatoire dont la durée variait suivant la teneur de son écrou et sa position sociale. S'il était réputé coupable, les juges disaient : "A la Force !" Et immédiatement on ouvrait la porte donnant dans la rue Sainte-Marguerite, le malheureux condamné était jeté dehors et tombait percé de mille coups, tandis que Maillard, tout en s'écriant : A un autre ! traçait en grosses lettres, sur le registre d'écrou et à côté du nom de la victime, cette simple mention : "Mort" qu'une autre main compléta ensuite en ajoutant : "Jugé par le peuple et sur-le-champ mis à mort."

massacres à l'Abbaye

Si, au contraire, le tribunal était d'un avis favorable, le président prononçait les mots : "En liberté !" et les inscrivait immédiatement en marge de l'écrou. Ces simples mots constituaient la décision du tribunal (plus tard, ils furent aussi complétés par la phrase suivante : "Jugé par le peuple, et sur-le-champ mis en liberté."). Aussitôt, deux des juges conduisaient le prisonnier sur le seuil de la porte de la rue Sainte-Marguerite vers laquelle Maillard était tourné, et le remettaient, aux cris de : Vive la nation ! entre les mains du peuple pour lequel il devenait désormais inviolable, et qui, le plus souvent, le reconduisit jusqu'à son domicile.

C'est ainsi que 89 détenus furent massacrés et 79 rendus à la liberté.

Six femmes seulement eurent à comparaître devant Maillard. Parmi elles se trouvait Mme la Princesse de Tarente, dame d'honneur de la reine, arrêtée le 26 août 1792 par ordre du comité de police. Elle soutint avec courage son interrogatoire, et, malgré ses protestations de dévouement en faveur de la famille royale, elle fut mise en liberté, ainsi que ses cinq codétenues. L'aspect de ces malheureuses femmes avait-il apitoyé Maillard, ou bien ce dernier obéissait-il à un mot d'ordre ? nous l'ignorons. Toujours est-il qu'à l'Abbaye on n'eut à déplorer la mort d'aucune prisonnière, et que, sans doute, Mme la Princesse de Lamballe eût été sauvée, si elle s'y fut trouvée.

Après les massacres de septembre, Maillard fut, dit-on, envoyé en mission à Bordeaux au mois de janvier 1793. Nous n'avons trouvé aucune trace de cette prétendue mission, et ce qui nous porte à croire qu'il y a là une erreur, c'est qu'au mois de mars 1793, par suite d'une enquête faite à l'occasion des dépouilles des individus massacrés à l'Abbaye, nous le voyons signer, à Paris, la déclaration suivante :
"Le 13 mars 1793, l'an II de la République française ; Je soussigné déclare au conseil général de la Commune, que les 4 et 5 septembre, lorsque le peuple eut fait périr les coupables qui se trouvaient dans l'Abbaye et que, pour constater les effets qui avaient pu être trouvée sur les gens qu'on envoya à la mort, une vingtaine de citoyens qui m'avaient aidé à sauver tous ces effets du pillage que des gens mal intentionnés auraient pu commettre, je priai le concierge de fermer toutes les portes des chambres à l'effet de ne laisser entrer personne ; ce concierge me pria ainsi que les citoyens qui étaient là de nous charger des clefs en général ; qu'il craignait que le peuple ne fût dans le cas de croire qu'il profita des effets précieux qui pouvaient être dans les chambres ; personne ne voulait se charger des clefs, et j'avisai à un moyen pour ne laisser aucun doute sur la conduite du peuple, et le voici : je proposai que les effets qui étaient en notre possession fussent déposés dans une chambre et que toutes les clefs des autres chambres ou le peuple s'était fait un devoir de ne pas entrer pour respecter les effets qui appartenaient à qui de droit, et que la porte serait fermée et que des citoyens mettraient le scellé dessus à quatre ou cinq, et qu'un autre serait chargé de la clef seul, et qu'un autre gendarme, resterait à côté du concierge en cas d'émeute. Nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain à neuf heures, pour dresser un procès-verbal de ces mêmes effets, lorsqu'à l'instant est arrivé le citoyen Lenfant, accompagné du citoyen Chaney, lesquels nous dirent qu'ils venaient constater l'état de la prison. Je leurs demandez quel était sa qualité, ils me répondirent qu'il était administrateur de police et que le citoyen Chaney en était le greffier. Je demandai au concierge si le fait était vrai, il me répondit que oui ; il me demanda les clefs, je les lui remis ; je vis que le citoyen Lenfant voulait faire tout enlever sans constater rien ; je lui observé qu'il était nécessaire de dresser un procès-verbal pour faire connaître la nature des effets, que quand à nous, nous voulions faire un procès-verbal de ce qui était sous notre garde, que nous ne remettrions les effets seulement trouvés entre les guichets sur ceux qu'on envoyait à la mort, qu'au conseil général de la Commune ; nous y travaillâmes à l'instant, et nous n'avons pas voulu accompagné le citoyen Lenfant, parce qu'il n'appartenait qu'à une autorité constituée de remplir la mission de constater les effets de la prison ; le citoyen Lenfant et Chaney travaillèrent ensemble pendant deux jours et nous aussy, dans l'intention de rapporter au conseil général tous les effets dont nous étions possesseurs et que le peuple avait conservé. Mais le troisième jour, le citoyen Lenfant est venu avec le citoyen Chaney me signifier de lui remettre les effets avec le procès-verbal. Je consultez les citoyens qui tous dirent : Il est membre du conseil, et le citoyen fera mention que c'est nous qui avons remis ces effets ; ils levèrent (les citoyens Lenfant et Chaney) les scellés que nous avions apposés sur la cassette. Je lui demandai les debours que chacun de nous avait fait, s'il croyait qu'il n'y avait pas d'obstacle ; il me répondit qu'il le voulait bien ; chaqu'un de nous rappelle les petites dépenses qui se montèrent à deux cents soixante et quelque livres, à une vingtaine que nous étions. Je désignez une partie des effets ainsy que les citoyens dont les noms ne me sont pas présents, à l'exception de Roger, teinturier, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, ainsi que le citoyen Dutailly, gendarme, rue Saint-Thomas-du-Louvre, le chaircuitier qui est dans la même rue et en face de Dutailly. Je m'engage à envoyer ou à apporter au conseil vendredy tous les renseignements que je pourrai prendre sur les mêmes personnes pour découvrir les demeurs de tous.
En foi de quoy, j'ai signé.
MAILLARD,
L'UN DES VAINQUEURS DE LA BASTILLE
Place de la Commune, 34.

Quoi qu'il en soit, le 4 août 1793, le comité de sûreté générale de la Convention le chargea de se transporter dans toutes les sections de Paris et lieux environnants, d'y placer des observateurs pour découvrir les démarches de toutes les personnes suspectes et étrangères qui travaillaient à troubler l'ordre public et à rendre illusoires les décrets rendus par la Convention.

Aussitôt investi de ces pouvoirs, Maillard s'entoura d'une soixantaine d'individus dont lui seul connaissait les aptitudes, et lança cette bande d'agents subalternes dans toutes les directions, provoquant partout les arrestations les plus arbitraires et s'emparant de toutes les valeurs que possédaient les individus arrêtés, sans jamais en rendre compte.
Non content de cette force occulte dont il se servait à Paris, il fut accusé d'avoir organisé une sorte d'escouade révolutionnaire qui, sous les ordres d'un nommé Turlot, aide de camp de Henriot, alla porter dans les environs de Paris la ruine et la désolation.

Voici dans quels termes Lecointre, de Versailles, en parla devant la Convention, le 24 frimaire an II (14 décembre 1793) :
"Les communes de Thieux, de Jully et nombre d'autres du district de Meaux ont été victimes de leurs brigandages. Dans celui de Corbeil, les mêmes infamies ont eu lieu, mais avec des particularités qui font horreur. Le 9 du même mois (brumaire), un détachement de force armée, composé de 25 hommes, faisant une espèce d'avant-garde, portant la majeure partie l'habit de garde national, tous armés de sabres et de pistolets à la ceinture, se disant de l'armée révolutionnaire, s'est introduit, sur les sept heures du soir, chez le citoyen Gilbon, père de six enfants, vieillard de 71 ans, laboureur à Tigery, près Corbeil, faisant valoir trois charrues.
Entrés dans la cuisine, le chef de la bande a ordonné qu'un piquet de 50 hommes, composant sa réserve, restât dehors pour garder la maison et une voiture qui les suivait. Il a demandé les noms des citoyens présents et où était le maître. Sur la réponse qu'il était couché, il va au lit, l'oblige de s'habiller, demande que les armes lui soient livrées. La femme Gilbon remet un fusil de chasse, seule arme de la maison. Alors la troupe saisit au corps le vieillard Gilbon, l'enlève dans la salle voisine, le frappe, le lie, le garrotte les mains derrière le dos, et, attaché avec les pieds, lui couvre la tête d'un sac ; sa femme, ses domestiques, au nombre de dix, dont deux femmes, éprouvent le même sort. Alors ces scélérats demandent à Gilbon les clefs de ses armoires pour vérifier, disent-ils, s'ils ne trouveraient pas des fleurs de lis ou quelques autres objets en contravention à la loi. Gilbon promet d'obéir, pourvu qu'on le délie. Il est refusé : ces brigands le fouillent, lui arrachent ses clefs ; les portes ne sont pas assez tôt ouvertes, ils les brisent, saisissent et emportent vingt-six couverts, une écuelle, trois cuillers à potage et à ragoût, trois gobelets marqués Gilbon, deux tabatières, quarante jetons et deux montres, le tout d'argent ; une troisième montre à boîte d'or et plusieurs autres effets, notamment une croix d'or et son clavier d'argent que portait la femme Gilbon, et qu'ils lui ont arrachée du cou, disant qu'ils en dresseraient procès-verbal lorsqu'ils seraient tranquilles à Melun ; qu'il fallait porter ces effets dans la voiture qui était à la porte avec l'escorte.
Cet enlèvement fait, ils ont demandé à Gilbon : Où est ton argent monnayé ? si tu ne le déclares pas, la guillotine est à la porte, c'est moi qui serait ton bourreau, dit l'un d'eux. Gilbon demande à être délié pour l'indiquer. Ils l'enlèvent de nouveau et le portent dans la cuisine en lui disant : Nous allons te faire chanter. Là, laissant les autres liés dans la salle, ils approchent Gilbon du feu, lui mettent la plante des pieds sur le brasier ardent ; il jette un cri affreux.
La désolation et la terreur s'emparent de toute la maison. Ces scélérats se retirent, cassent et brisent les portes d'une armoire indiquée ; ils y trouvent et emportent également 72 livres en numéraire, ainsi qu'environ 5 à 6,000 livres en assignats qu'il venait de recevoir du prix de son blé en réquisition, qu'il envoie tous les jours à Corbeil pour l'approvisionnement de Paris.
Ces monstres, contents de leur capture, brisent les portes de la cave, lâchent une pièce de vinaigre, prennent du vin et le souper des gens de la maison, et, à minuit, rassasiés de cruauté, enivrés de vin, ils se sont retirés, laissant toute cette famille dans les liens dont ils l'avaient accablée.
Un procès-verbal, dressé par le juge de paix du canton, accompagné des officiers municipaux de Tigery, ainsi que du chirurgien de Corbeil, appelé pour soigner les plaies et contusions dont étaient accablés Gilbon et ses gens, constatent l'authenticité des faits dont je viens d'esquisser le tableau."

En présence d'un tel récit, la Convention ne put s'empêcher de rendre un décret qui renvoyait la dénonciation de Lecointre et le procès-verbal des faits aux comités de salut public et de sûreté générale.

Quant à ce dernier, il avait déjà pris les devants et à la date du 11 octobre 1793, il avait rendu un arrêté ainsi conçu :

CONVENTION NATIONALE
COMITÉ DE SURETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANCE
DE LA CONVENTION NATIONALE

Du 20 au 1er mois 1793, l'an second de la République française, vieux style le 11 octobre.
Vu les pouvois absolus donnés au citoyen Maillard par le comité de sûreté générale de la Convention nationale à l'époque du 4 août dernier, visés par le comité de salut public ;
Considérant que les pouvoirs illimités donnés au citoyen Maillard sont dangereux et effrayants pour la liberté ; que, d'après ses aveux, il a saisi des effets en or et en argent et une multitude d'objets précieux dont il n'a point rendu compte depuis sa mission ;
Arrête par mesure de sûreté générale que les scellés seront mis sur tous les effets du citoyen Maillard, que perquisition sera faite de ses papiers, qu'il déposera ses clefs au comité, nommera ses agents, donnera leur demeure, et qu'après cette opération faite, il sera ultérieurement délibéré.
A cet effet, charge le citoyen Pijan-Villiers, attaché au comité, de l'exécution du présent arrêté, pour lequel il est autorisé à requérir les autorités civiles à toute heure, même de nuit, et la force publique, s'il en est besoin, enfin de se transporter partout où il sera nécessaire pour l'entier effet du présent, et si ledit citoyen Maillard ne voulait pas remettre ses clefs, Pijan-Villiers est chargé spécialement de faire ouvrir toutes les portes qu'il avisera, en présence et assistance continuelle des officiers publics.
De tout quoi il sera dressé procès-verbal.
Les Représentants du peuple composant le comité de sûreté générale de la Convention nationale.
Signé : AMAR, VADIER, PANIS, LEBAS et DAVID.

Le même jour, les scellés furent apposés au domicile de Maillard. Nous reproduisons en son entier le procès-verbal de cette apposition, parce qu'il nous fait voir le peu d'importance du logement occupé par Maillard et du mobilier qui le garnissait.
Ce procès-verbal est ainsi conçu :
Le dixième jour de la deuxième décade de l'an II de la République française, en vertu d'un arrêté du comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale, en date de ce jour, portant entre autres dispositions, que, par mesure de sûreté générale, les scellés seront mis sur tous les effets du citoyen Maillard ; que perquisition sera faite de ses papiers, qu'il déposera ses clefs au Comité, et à cet effet, que le citoyen Pijan-Villiers, attaché au comité, sera chargé de l'exécution du présent arrêté, et autorisé à requérir l'autorisation civile à toute heure, même de nuit ; Nous, Jean Jolly, assesseur du juge de paix de la section de la Maison Commune et commissaire de police de ladite section, assisté du citoyen Pajot, secrétaire greffier de ladite section, nous sommes transportés, accompagné dudit Pijan-Villiers, au domicile dudit Maillard, indiqué place de Grève, n° 59, où étant et parlant à une citoyenne qui nous a dit être l'épouse dudit Maillard, nous lui avons exposé le sujet de notre mission.
Et de suite, en conséquence dudit arrêté susdaté, nous avons mis et apposé nos scellés sur les extrémités de trois bandes de fil, et au moyen de cire rouge, sur les tiroirs d'une commode en bois de placage à dessus de marbre.
Sur les deux battants d'une armoire de bois, peinte en gris, pratiquée à côté de la cheminée de ladite chambre, où nous sommes au deuxième étage, ayant vue sur la place de Grève.
Et de suite il nous a été fait ouverture d'un secrétaire de bois en placage, à côté de la croisée dans la chambre où nous sommes, dans lequel il s'est trouvé une très-grande quantité de papiers, dont l'examen sérieux a été par nous fait, ainsi que par ledit Pijan-Villiers, sans qu'il se soit rien trouvé de suspect, et cependant, attendu leur grand nombre, et pour qu'il en soit fait un second examen, si le cas y échoit, nous avons également apposé nos scellés sur les tiroirs et ouvertures dudit secrétaire, après qu'il s'y est trouvé une somme de 8,090 livres en assignats, sur laquelle somme il a été remis à la dame Maillard, sur sa réquisition, celle de 2,490 livres, qu'elle le reconnaît pour face au besoin journalier de sa maison. Quant aux 5,600 livres restantes, elles ont été placées dans un des tiroirs dudit secrétaire, sur lequel nous avons apposé nos scellés, ainsi que quatre billets à ordre souscrits au profit dudit sieur Maillard, savoir : l'un de la somme de 300 livres par Viller, l'autre de 1,000 livres par Coquet, l'autre de 1,200 livres par Baillif cadet, et la quatrième par ledit Baillif. Nous avons également apposé nos scellés sur la porte du cabinet, au même étage où nous sommes, ayant vue sur la place de Grève.
Etant monté au troisième étage, dans un local qui nous a été désigné, destiné à servir de bureau audit Maillard, il y a été fait exacte perquisition dans tous les papiers y existant, sans qu'il s'en soit trouvé aucun de suspect ; et s'y étant trouvé un registre relié en parchemin servant à inscrire les agents qu'il emploie et différentes dénonciations qui lui sont faites, ledit Pijol s'est saisi dudit registre et desdites notes pour être le tout, par lui, remis au Comité de sûreté générale, après que ledit Pijol a eu apposé sur ledit registre, le sceau du Comité de sûreté générale, et que le citoyen François-Julien Maillard, frère dudit Maillard, sur lequel nous agissons, a eu également apposé son cachet sur ledit registre.
Et attendu qu'il ne s'est plus trouvé aucune perquisition à faire ni scellés a apposer, nous avons remis la garde de nosdits scellés à la citoyenne Marie-Angélique Parède, épouse dudit Maillard, résidant dans le lieu où nous sommes, laquelle s'en est chargée conjointement avec le sieur François-Julien Maillard, pour les représenter sains et entiers quand ils en seront requis, et de ce que dessus, nous avons fait et rédigé le présent procès-verbal pour servir et valoir, ce que de raison, lequel nous avons signé avec ledit Pijan, le sieur Maillard ainsi que la dame Maillard.
Signé : PIJAN-VILLIERS, MAILLARD et Fe MAILLARD.

Après l'accomplissement de cette formalité, Maillard fut arrêté et conduit à la Force, d'où il fut transféré à la prison du Luxembourg, le 23 vendémiaire ; mais le 14 brumaire, c'est-à-dire vingt-cinq jours après son arrestation, il fut mis en liberté.
A cette époque, la santé de Maillard se trouvait déjà gravement atteinte. Nous en trouvons la preuve dans l'ordre de transfèrement, qui est ainsi conçu :

santé de Maillard

Le surlendemain 16 (6 novembre 1793), un nouvel arrêté du comité de sûreté générale prescrivit la levée des scellés apposés chez lui, ce qui eut lieu le jour même.
Toutefois, Maillard ne rentra point dans les fonctions qui lui avaient été précédemment confiées et les agents mis en oeuvre par lui s'adressèrent à la Convention pour être payés de leur salaire. Voulland, membre du comité de sûreté générale, fut chargé de faire un rapport sur cette réclamation, et après avoir exposé les dangers qui menaçaient la ville de Paris au commencement d'août 1793, il continue en ces termes :
"Telle était, citoyens, la situation de Paris lorsque votre comité de sûreté générale, de concert avec le comité de salut public, pensa qu'il était de son devoir de prendre des mesures promptes et efficaces pour déjouer les manoeuvres des contre-révolutionnaires. Le comité jeta les yeux sur un citoyen mis aujourd'hui en état d'arrestation par un décret, mais qui, à l'époque où il fut investi de la confiance du comité, avait plus d'un titre qui pouvait faire croire qu'il en était digne : je parle du citoyen Maillard ...
Les hommes dont Maillard s'est servi pour remplir les importantes missions qui lui avaient été confiées sont, ajoute-t-il, ceux qui viennent réclamer le juste salaire des journées qu'ils ont employées à surveiller les manoeuvres de nos ennemis : ce salaire est fixé à 5 livres par jour. L'état des employés, certifié par Maillard, examiné par votre comité, présente un tableau de soixante-huit citoyens qui réclament une somme de 22,000 livres à répartir entre eux.
Les citoyens ont été en activité de service depuis le 4 août jusqu'au 12 octobre dernier, époque à laquelle votre comité a cru devoir retirer à Maillard les pouvoirs dont il était investi ; ceux des citoyens qui agissaient sous ses ordres ont dû cesser leurs fonctions subalternes ; mais comme ils ont perdu beaucoup de temps à établir leur état de service et faire arrêter leurs comptes, votre comité a pensé que quinze jours d'indemnité pouvaient être accordés à des hommes qui ont servi la République et qui sont, pour la plupart, de bons pères de famille, bons citoyens et tous vrais sans-culottes, peu fortunés comme le sont tous ceux qui sont sincèrement dévoués à la République.
Voici le projet de décret que je suis chargé de vous présenter au nom de votre comité de sûreté générale.
"La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de sûreté générale, décrète qu'il sera mis à sa disposition une somme de 22,000 livres pour payer le montant des journées employées par les citoyens qui, sous les ordres de Maillard, en exécution de l'arrêté du comité de sûreté générale du 4 août dernier (vieux style), ont été placés comme observateurs à Paris et dans les lieux environnants, pour y découvrir et déjouer les manoeuvres des personnes suspectes et étrangères qui travaillaient sourdement à troubler l'ordre et la tranquillité publique."

Ce décret fut adopté le 2 janvier 1794.

Fabre_dÉglantineComme on vient de le voir, Voulland, dans son rapport, avait parlé d'une nouvelle arrestation de Maillard. En effet, quelques jours auparavant, le 27 frimaire (17 décembre 1793), Fabre d'Eglantine, l'ennemi juré de Maillard et de sa coterie, était monté à la tribune et s'était écrié :
Lorsque vous prenez des mesures pour lever tous les obstacles qui s'opposent à la marche du gouvernement révolutionnaire, il est bien étonnant qu'on ait oublié d'appeler votre attention sur un homme (il s'agit de Vincent François-Nicolas, secrétaire général du département de la guerre. Il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, le 4 germinal an II, et exécuté le même jour.) qui, depuis qu'il est à la guerre, a fait plus de mal que Roland lui-même n'en a fait, pendant le temps de son ministère, qui partout parle en maître et partout se fait obéir, qui a à ses ordres des clubs de coupe-jarrets, et notamment un auprès du théâtre de la rue Favart ; des clubs qui sont la terreur des quartiers environnants, d'où l'on voit s'échapper de temps en temps des hommes à moustaches, revêtus d'habits militaires, lorsqu'ils se soustraient à toutes sortes de réquisitions, promenant de grands sabres dans les rues de Paris, et effrayant par leurs propos, lorsqu'ils ne le font pas par leurs menaces, les citoyens paisibles qui passent à leurs côtés ou les femmes et les enfants qui se trouvent sur leur passage. Je les ai vus, et beaucoup d'autres les ont vus comme moi, aux foyers des spectacles, tirant tout à coup leurs sabres et disant à ceux qui les environnaient et qui ne s'en occupaient pas : Je suis un tel, et si tu me regardes avec mépris, je te hache. Eh bien ! un de ces hommes avait une mission secrète pour Bordeaux (c'est probablement cette phrase de Fabre d'Eglantine qui aura fait supposer que cette mission avait été confiée à Maillard). A leur tête, vous verrez encore ce Maillard que le bureau de la guerre a eu le moyen de faire sortir de prison où  le comité de sûreté général l'avait fait mettre et qui est maintenant investi de pouvoirs terribles ...
Je demande sur l'opinion publique, sur les dénonciations particulières qui vous sont faites, que Vincent soit arrêté."

Plusieurs membres firent la même demande pour Ronsin et pour Maillard, et la Convention décréta l'arrestation de Vincent, de Ronsin et de Maillard. Mais lorsque les gendarmes se présentèrent au domicile de ce dernier pour l'arrêter, ils le trouvèrent dans un état de maladie tel que son transport devenait impossible. Maillard envoya chercher le commissaire de police de la section des Arcis, qui rédigea un procès-verbal en ces termes :
"Ce jourd'hui 27 frimaire, l'an II de la République française une et indivisible, sur les quatre heures de relevée, nous commissaire de police de la section des Arcis ayant été requis, nous sommes transporté avec notre greffier en la demeure et domicile du citoyen Maillard, sise place de la Maison-Commune, maison de Balin, où étant monté au troisième étage dans une chambre avec vue sur une cour, y avons trouvé dans un fauteuil, auprès du feu, le citoyen Maillard, lequel nous a dit qu'il a requis notre transport à l'effet de constater la position dans laquelle il se trouve, et l'impossibilité où il est de se transporter avec des gendarmes qui viennent le chercher, lui ont-ils dit, en vertu d'ordre verbal d'un particulier qui leur a dit être député et d'un huissier de la Convention, auquel ordre ledit Maillard se refuse d'obéir, faute d'exhibition, offrant cependant de leur temps de l'aller chercher par écrit, en leur objectant que son état de maladie l'empêcherait de les suivre et qu'il allait requérir les autorités constituées de sa section pour faire constater son état, et a signé : MAILLARD.
Sur quoi nous, commissaire susdit, avons mandé le médecin dudit Maillard, à l'effet de nous constater d'une manière juridique que ledit Maillard est hors d'état de sortir ; un instant après est arrivé le citoyen Geoffroy, docteur en médecine, demeurant rue des Singes, section de l'Homme-Armé, lequel nous a fait et remis le rapport qu'il a lu et signé par-devant nous, et qui est demeuré annexé au présent, et dont la teneur suit :
Je soussigné, docteur en médecine, certifie que le citoyen Maillard est attaqué depuis plus de seize mois de la poitrine, qu'il crache le pus et souvent le sang, que notamment, il y a quelques jours, ayant été obligé de rester au comité de la Convention jusqu'à minuit, il est rentré avec un violent crachement de sang, accompagné de fièvre ; qu'en conséquence, de concert avec le docteur Audry, médecin, nous lui avons fait appliquer le lendemain un vésicatoire et lui avons défendu de sortir, attendu que nous pensons qu'il ne peut s'exposer à l'air sans danger de sa vie.
En foi de quoi j'ai signé le présent certificat pour servir et valoir ce que de raison. A Paris, le 27 frimaire l'an II de la République une et indivisible. Signé : GEOFFROY, docteur-médecin.
Est aussi comparu le citoyen Jacques-Joseph Douchet, chirurgien, demeurant rue Planche-Mibray, n° 5, section des Arcis, lequel nous a dit qu'il a été nommé par le comité de sûreté général pour avoir soin dudit Maillard, et que dans le moment actuel qu'il est au lit, il est impossible audit Maillard de pouvoir être transporté sans danger pour sa vie, et a signé : DOUCHET.
Et à l'instant est arrivé le citoyen Pasquis, inspecteur de police, assisté du citoyen Pougnon, membre du comité révolutionnaire de la section des Arcis ;
Lesquels nous ont dit qu'ils venaient pour mettre les scellés sur les papiers dudit Maillard, et le mettre en état d'arrestation en la maison de Sainte-Pélagie.
Mais après avoir pris communication de ce que dessus, ils ont déclaré qu'ils allaient seulement apposer les scellés, et qu'attendu l'état et la position dudit Maillard, ils s'en rapportaient à notre prudence pour la conservation de sa personne. Et ont signé : PASQUIS et POUGNON.
Sur quoi nous, commissaire de police, après avoir vu l'ordre de l'administration de police en date de ce jour et, attendu qu'il résulte tant de la déclaration du docteur Geoffroy que de celle du sieur Douchet, chirurgien, que l'état dudit Maillard, maintenant au lit, est tel qu'il ne peut être transporté sans danger pour sa vie, avons ordonné qu'il serait gardé à vue chez lui par les citoyens Jean-François Haussard et Louis-Pierre Lefevre, tous deux citoyens de la section des Arcis, desquels j'ai pris et reçu le serment de bien et fidèlement garder ledit citoyen Maillard, ce qu'ils ont juré et promis, de le représenter à toute réquisition, sous les peines portées par la loi, et à la charge de leurs frais de garde, et ont signé avec nous et notre greffier. Signé : HAUSSARD, LEFEVRE ; FREMY, commissaire de police.

A la suite du procès-verbal se trouvent les mentions suivantes :
Nous administrateurs au département de police, vu le procès-verbal cy-dessus et des autres parts, disons qu'il sera, sur-le-champ, référé au comité de sûreté générale de la Convention nationale. Le 27 frimaire an II de la République française une et indivisible.
Les administrateurs. Signé : Elie LACOSTE, HEUSSÉE, FROIDURE, MENESSIER et FIGUET.
Vu les attestations et certificats cy-dessus, et d'autre part, desquels il résulte que le citoyen Maillard ne peut dans cet instant être déplacé ni transporté sans un péril imminent pour sa vie, le comité arrête que, quant à présent, le citoyen Maillard demeurera en arrestation dans sa maison : charge le comité de surveillance de la section d'informer chaque jour le comité de sa situation. Le 27 frimaire, l'an II de la République française une et indivisible. Signé : VADIER, LAVICOMVERIE, LOUIS DU BAS-RHIN.

Maillard avait été fort ému des attaques dirigées contre lui par Fabre d'Eglantine. Aussi se décida-t-il à lui répondre par une sorte de manifeste dans lequel il passe en revue sa vie entière. Cette pièce, devenue aujourd'hui fort rare, est ainsi conçue :

LE VOILE TOMBE
ET LE CALOMNIATEUR EST DÉCOUVERT

Stanislas maillard 8Appelez-moi comme vous voudrez, je serai toujours le même. Mais je vous répondrai à tous, avec la fermeté stoïque qui convient à un vrai républicain ; je vous prouverai que je le suis et ma conduite a toujours été stimulée par les meilleurs principes en patriotisme et républicanisme.

Vous paroissez ne pas me connaître ; et, par une adresse apparente, mais bien mal intentionnée, vous me confondez avec cette foule de Maillards qui se présente sur la scène révolutionnaire depuis le 10 août. Que faisoient ces hommes avant ce jour mémorable ? Ils n'étoient pas connus et existoient tout entiers dans leur nullité ; mais depuis une époque célèbre où des évènements nouveaux en retracèrent de passés aux yeux du public attentif, où une certaine célébrité accompagnoit le Maillard qui parle dans ce moment à ses concitoyens et en appelle à leur jugement, jure de démasquer ses détracteurs, pour faciliter la marche de l'opinion, vraie boussole de la souveraineté du peuple. Eh bien ! depuis ce moment, ces différents Maillards, qui sont tous inconnus au vrai Maillard, prennent le masque de sa loyauté en patriotisme, comme tout autre genre, pour commander l'attention générale, lui enlever le fruit de son dévouement à la chose publique et ne lui laisser, sans doute, que l'enveloppe odieuse sous laquelle ils ont peut-être commis quelques-unes de ces actions pour lesquelles Fabre d'Eglantine l'attaque avec acharnement, et avec son défaut ordinaire de jugement, puisque Maillard n'a aucune connoissance des faits que Fabre a avancés à la tribune de la Convention nationale et à celle des Jacobins.
Un décret est lancé contre le vrai Maillard. Pour y parvenir, on le suppose employé dans les bureaux de la guerre : ce fait est faux. Ensuite, on le représente en meneur de clubs, et particulièrement de celui de la rue Favart, au gré d'un certain Vincent, à qui il n'a pas parlé depuis plus de dix mois. On dépeint les membres de ce club comme des coupe-jarrets. Je suis un des sociétaires de cette réunion de vrais patriotes, et je m'en fais honneur, car c'est de là qu'est partie l'étincelle de la sainte insurrection du 31 mai. Si cela est un crime, je l'expierai avec eux, et avec eux je me fais gloire de l'avoir commis. Ce sont eux encore qui ont eu le bonheur, le même jour, de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme, ce qui est facile à prouver. Ils sont patriotes à toute épreuve et se sont bien fait connoître à la section et à la municipalité. Il est vrai que cette société a été l'épouvante des muscadins et des scélérats qui abondoient plus dans ce quartier que dans tout autre, pour empêcher les pièces patriotiques de prendre. On en a donc aussi imposé sur cet article au citoyen Fabre d'Eglantine. S'il se fût réuni à ces sociétaires, s'il daignoit aller à ce club, il verroit qu'il n'est composé que de braves, francs et loyaux républicains et non de coupe-jarrets.

Dans certains journaux voués sourdement à l'aristocratie expirante, Fabre me fait appeler le SEPTEMBRISEUR. Qu'il se trompe grossièrement ! il m'est si aisé de prouver que, sans moi, toutes les personnes renfermées dans l'Abbaye eussent été complettement égorgées et pillées ; que sans moi encore, les 238 suisses que l'infâme Pétion y fit transférer du ci-devant palais Bourbon, dans le moment où il n'étoit plus possible d'y contenir la fureur du peuple l'eussent été également. Je fus assez heureux pour obtenir leur grâce du peuple. Je les ai conduits moi-même à la maison commune, ce qui est constaté par un ordre que je sus me faire donner et que je conserve bien précieusement.
Le même jour, j'eus aussi le bonheur de couvrir de mon corps un représentant du peuple, ainsi que l'huissier porteur du décret de l'Assemblée législative ; décret que je n'avois fait solliciter que pour sortir de l'embarras extrême où l'acharnement du peuple m'avoit jeté. Oui, certes sans moi, la représentation nationale eut été souillée ce même jour. Eh ! quels combats n'ai-je pas eu à soutenir pendant deux heures contre les partisans de Grangeneuve, pour les empêcher d'effectuer leur barbare dessein ! Étourdis par leurs propres, mais horribles clameurs, las des efforts que j'opposois à leur projet atroce, ils me menacèrent de m'égorger. Je leur offris ma tête, en leur disant, qu'ils couvriroient le peuple d'une tache affreuse ; que la représentation nationale seroit avilie à jamais, s'ils faisoient périr un de ses membres. Enfin j'eus le bonheur de conduire ce député au sein de l'Assemblée législative ; j'oubliai tous mes tourments et me crus trop récompensé.
J'ai donc été le défenseur des innocents et je ne me suis souillé d'aucune atrocité. Mes détracteurs peuvent bien rejeter leurs crimes sur moi ; mais les registres de l'Abbaye les démentiront toujours, et prouveront que je ne suis pas, comme eux, un homme de sang.

En lisant cette défense, tu rougiras, Fabre d'Eglantine, d'avoir attaqué Maillard sans le connaître. Tu rougirois bien plus si tu voulois te souvenir qu'il fut un des vainqueurs de la Bastille ; que dans les journées des 5 et 6 octobre il étoit à la tête de ces femmes courageuses qui portèrent, dans ce moment si dangereux, le coup le plus hardi à la tyrannie ; que le 10 août 1792, jour à jamais mémorable, il empêcha les patriotes d'être les victimes des complots affreux qui se tramoient au château des Tuileries ; que les 31 mai, 1er et 2 juin, et dans toutes les saintes insurrections pour le bien-être du peuple, l'établissement de la liberté et de l'égalité, on a toujours vu Maillard à son poste ; qu'il a découvert une fabrique de faux assignats ; que c'est ce même Maillard qui a détruit l'agiotage de fond en comble. La preuve de ce dernier fait est bien sensible : on me persécute, l'agiotage renaît.

Après t'avoir répondu, Fabre, je passerai à Vincent. Il dit que tu as perfidement lié dans ta diatribe un Maillard, avec lequel il n'a jamais eu de relation, et qui est très-mal vu de beaucoup de patriotes. Certes, ajoute-t-il, ce ne sont pas de pareils hommes qui ont des partisans à l'administration de la guerre. Maillard devroit se fâcher ; mais il fait mieux, il prouve à Fabre qu'il en a imposé, lorsqu'il a dit que c'étoit des bureaux de la guerre qu'il tenoit sa liberté.

Maillard dira cependant à Vincent : si c'est de lui que tu entends parler, tu as le plus grand tort. Maillard a été plus ferme dans ses principes et plus généreux que toi. Il n'a pas écouté de faux patriotes qui lui disoient du mal de toi, qui te traitoient d'ambitieux, qui se plaignoient de ce que tu les recevois en despote et qui ajoutoient que tu n'étois pas généralement aimé des patriotes, parce que tu étois trop suffisant. Maillard pourroit donc dire d'après toi, mais avec de bien plus grandes raisons, que des hommes tels que toi n'auroient jamais de partisans tels que moi.

Maillard doit instruire ses concitoyens qu'il y a environ trois mois qu'il a été arrêté par ordre du comité de sûreté générale ; qu'il a été détenu pendant vingt-cinq jours sans connoître les raisons de cette mesure, et qu'il est sorti de prison aussi peu instruit des motifs de son arrestation que lorsqu'il y est entré. Fabre les connaît bien ces motifs, quoiqu'il les taise ; car, sans être membre du comité de sûreté générale, il y est resté le jour que l'arrestation de Maillard y a été décidée, depuis 4 heures de l'après-midi jusqu'au lendemain 4 heures du matin. Que faisoit-il là ? je le demande.
Quels reproches, en effet, peut-on faire au vrai Maillard ? D'avoir employé, d'après les ordres du comité de sûreté générale, des hommes vrais et d'honnêtes citoyens ! Maillard en avoit-il le pouvoir ? en a-t-il abusé ?
A quoi ont-ils servi, lui dira-t-on ? A découvrir les scélérats, à les faire arrêter ou faire arrêter, à les conduire aux sections ; à aider Maillard à détruire l'agiotage, à arrêter les agioteurs, les capitalistes, les membres perfides des clubs du Palais infernal ; à poursuivre les joueurs et les jeux et arrêter les banquiers et leurs croupiers. Certes, voilà de grands crimes commis par ces hommes, et ils méritent bien le surnom de coupe-jarrets que Fabre leur prodigue avec son jugement ordinaire.
Ces hommes ont rendu en deux mois les services les plus importants à la patrie. Ce sont des pères de famille, des républicains reconnus dans leurs sections par leur patriotisme. Eh ! on refuse de les payer ! Ils en ont sans doute l'obligation à l'éloquence de Fabre et à son activité pour découvrir et déjouer les complots des contre-révolutionnaires. Et lui, quel est-il ? Ses principes ne paroissent pas avoir frappé tous les patriotes par leur évidence. Des doutes s'élèvent à ce sujet, et Fabre ne paroît pas avoir tous les moyens de les dissiper : bientôt ces doutes se changeront en réalité. Mais Maillard laissera aux évènements à établir lequel de Fabre ou de lui sera jugé le plus constant dans les principes de la révolution.

Frères et amis, ce n'est pas pour vous intéresser à mon sort que je vous parle : la loi seule sera ma protectrice. Eh ! quel que soit l'évènement, vous verrez jusqu'à son dernier soupir Maillard toujours agir en vrai et franc républicain.

Signé : MAILLARD.

De son côté, la société révolutionnaire qui siégeait dans une salle du café Chrétien, près le Théâtre-Italien, envoya à la Convention un de ses membres pour protester contre la dénonciation que Fabre d'Eglantine avait faite contre elle. Dans une pétition qui fut lue dans la séance du 5 ventôse (23 février 1794), cette société rappelait les services qu'elle avait rendus à la liberté et ce qu'elle avait fait pour la République. Toujours unie à la société des Jacobins par la conformité des principes, elle n'avait cessé, disait-elle, de protéger les patriotes contre le despotisme de tous les partis qui, jusqu'à ce jour, avaient voulu perdre la liberté.

Enfin, l'orateur terminait en demandant que la Convention se fit faire un prompt rapport sur l'arrestation de Maillard, l'un de ses membres.

Le jour même, cette pétition était renvoyée au comité de sûreté générale  ; mais le rapport qu'on sollicitait devint bientôt inutile. En effet, moins de deux mois après, Maillard succombait à la terrible maladie dont nous l'avons vu atteint plus haut. Son acte de décès, consigné sur les registres de l'etat civil de Paris, est rédigé en ces termes :
"Du 26 germinal an II (15 avril 1794), décès de Stanislas-Marie Maillard, âgé de 31 ans, natif de Gournay (Seine-Inférieure), domicilié à Paris, place de la Maison-Commune, n° 57, section des Arcis, marié à Angélique Parrede.

En présence de cet acte, le mystère dont les biographes modernes ont entouré la fin de Maillard s'évanouit complètement, et nous sommes d'autant plus surpris de les voir adopter une version aussi mensongère, que peu de temps après la mort de cet homme, plusieurs écrits parlèrent de sa veuve, notamment une lettre insérée dans le n° 199 des Nouvelles Politiques, et dont un extrait fut affiché sur tous les murs de Paris.

Cette lettre, adressée aux rédacteurs de cette espèce de journal, est ainsi conçue :
Chaumont-sur-Marne, le 3 avril 1796.
J'ai lu, citoyen, dans votre journal, numéro 183, une citation à la requête du citoyen Mehée contre le citoyen Jollivet, dit Baralère, en réparation, comme l'ayant inculpé d'avoir signé des ordres de payement relatifs aux affreuses journées des 2 et 3 septembre. Afin de procurer au citoyen Jollivet une preuve complète, voici des faits positifs que j'affirme véritables.

Dans la nuit du 26 au 27 août, je fus arrêté et conduit à la mairie. Vers les 11 heures du matin, je fus introduit dans un bureau où étaient les citoyens Sergent et Panis. Après un court interrogatoire, je fus transféré à l'Abbaye et déposé dans la même chambre où était le ci-devant président Molé de Champlatreux, mon ancien et respectable ami. Le dimanche 2 septembre, vers midi, la femme du concierge me permit de descendre dans la salle du conseil. L'instant d'après arriva le citoyen Maillard, surnommé le Tape-fort et le Tape-dru, accompagné de deux hommes à longs sabres et à grandes moustaches. A peine m'eut-il aperçu qu'il donna ordre de me faire rentrer dans mon cachot. J'ignorais qui il était et quelle était sa puissance ; aussi je ne pus m'empêcher de lui témoigner ma surprise sur la manière dure avec laquelle il me traitait.
Sa réponse fut qu'il me reverrait bientôt. En effet, quelle fut ma surprise et mon effroi, la nuit suivante de le voir revêtu du pouvoir de grand juge de peuple. Je le fus bien davantage, lorsqu'au nom de ce même peuple, il me sauva la vie. Cette action fut pour moi un poids de reconnaissance qui me détermina quelque temps après à chercher l'occasion de le voir. Il logeait alors place de Grève, maison d'un boulanger, en face de l'Hôtel de ville, il fut flatté de ma visite, il se glorifia de m'avoir sauvé la vie ; il fit plus, il voulut me faire connaître deux de ses agents à qui il avait confié le dessein de me sauver. Alors, il me fit confidence que Sergent et Panis cherchaient à les perdre dans l'esprit des membres du comité de sûreté générale, mais qu'il était possesseur de deux pièces originales qui le mettaient à l'abri de toute recherche. En effet, il me communiqua deux ordres ainsi conçus :

AU NOM DU PEUPLE.
Mes camarades,
Il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de l'Abbaye sans distinction, à l'exception de l'abbé Lenfant que vous mettrez dans un lieu sûr.
A l'Hôtel de ville, le 2 septembre.
Signé : PANIS et SERGENT, administrateurs.
MÉHÉE, secrétaire-greffier.

AU NOM DU PEUPLE.
Mes camarades,
Il est enjoint de faire enlever les corps morts, de laver et nettoyer toutes les taches de sang, particulièrement dans les cours, chambres, escaliers de l'Abbaye. A cet effet, vous êtes autorisés à prendre des fossoyeurs, charretiers, ouvriers, etc., etc.
A l'Hôtel de ville, le 4 septembre.
Signé : SERGENT, PANIS, administrateur ;
MEHÉE, secrétaire-greffier.

Comme mon assertion pourrait ne pas suffire au citoyen Jollivet, je l'engage à se donner la peine de faire les informations nécessaires pour se procurer les pièces originales, elles doivent être encore entre les mains de la veuve Maillard ; elles sont connues de son père et de son frère ; elles le sont également des citoyens Ployer, Moustache, de Joseph de Jean (deux frères du chirurgien de feu Maillard), qui tous vivaient dans son ménage. Le citoyen Thomas, alors secrétaire de la gendarmerie, de service à l'infâme tribunal révolutionnaire, peut aussi nous indiquer où elles sont déposées. Le citoyen Lamerlière, chef d'un des bureaux de liquidation de la trésorerie nationale, peut aussi vous donner des plus grands renseignements sur cet objet, il en a eu, comme moi, une connaissance parfaite.
Signé : L. SIMON.

Ainsi finit ce Maillard, qui, d'une nature remuante et vaniteuse, s'est cru appelé à jouer un grand rôle dans les évènements auxquels il fût mêlé. L'histoire a le droit de le juger sévèrement, et, moins que personne, nous chercherons à excuser sa conduite ; il s'est associé, en effet, à des actes tellement odieux, que rien ne peut les atténuer. Mais, tout en exprimant l'horreur profonde que nous font éprouver les massacres de septembre, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que, sans cette espèce de tribunal, organisé et présidé par Maillard, à l'Abbaye, les victimes eussent été beaucoup plus nombreuses ; pas un détenu, peut-être, n'eût échappé à la rage des massacreurs. Aussi, pour résumer en une seule phrase notre opinion sur Maillard, nous dirons : il a fait beaucoup de mal, mais il eût pu en faire davantage encore.

STANISLAS MAILLARD
L'HOMME DU 2 SEPTEMBRE 1792
Notice historique sur sa vie
par ALEXANDRE SOREL
PARIS - 1862