LES MILLE ET UNE NUITS VENDEENNES

LA CRUCHE DU TRÉPASSÉ

NOIRMOUTIER


Il y avait autrefois, à Noirmoutier, une pauvre femme veuve bien affligée, qui n'avait pour toute consolation et pour toute richesse qu'un fils : un beau gâs bien découplé, qui passait pour le meilleur mousse de l'île et promettait de devenir plus tard un marin accompli ... comme le cher défunt, hélas ! mort en mer bien loin, tout là-bas, sur les côtes d'Espagne ...

Cela donnait parfois le frisson à la pauvre femme, de penser que son gâs, son Gabriel chéri, aurait peut-être un jour le sort du père ! ... Mais le bon Dieu était si bon ... qu'il ne voudrait pas ! ... Il ne permettrait pas que la mer prît encore celui-là ! ...

Hélas ! le bon Dieu le permit pourtant ...

Un matin, Gabriel était parti pour la pêche, par un temps calme et sous un ciel presque sans nuages : dans la soirée, le vent se mit tout à coup à souffler avec violence ; une tempête effroyable se déchaîna sur les côtes, et le bateau que montait l'enfant ne rentra point au port ...

Le lendemain sur la grève, on en reconnut les débris, mais le corps du pauvre mousse fut introuvable : comme celui du père, il devait demeurer sans sépulture au fond de l'Océan ! ...
Du coup, c'en était trop ! ... le bon Dieu n'était pas juste ! ... La veuve avait pleuré, mais elle avait prié : la mère pleura, mais se révolta ! ...

Il y avait plusieurs mois qu'elle pleurait et gémissait, accusant toujours la sévérité du bon Dieu sans songer à apitoyer sa miséricorde, lorsque vint la Toussaint.
Or, personne n'ignore qu'à Noirmoutier, dans la nuit qui précède la Fête des Morts, tous les défunts de l'île sortent de leurs tombeaux, au coup de minuit, et s'en vont en procession du cimetière jusqu'à l'église ...
Quand je dis tous les défunts, je me trompe : il n'y a que les élus purifiés qui prennent part au cortège, du moins jusqu'au sanctuaire ; les damnés, eux, restent à grincer des dents dans l'intérieur du cimetière ; quant à ceux qui expient dans le Purgatoire, ils se traînent en gémissant à la queue de la procession et s'arrêtent à moitié chemin du parcours, comme écrasés sous le poids de leurs péchés.

Lorsqu'elle entendit sonner minuit, la pauvre mère inconsolable, faisant pour un instant trêve à ses larmes, courut bien vite se mettre à sa fenêtre, afin d'assister au défilé de la funèbre procession ... Bien sûr, elle allait voir passer son Gabriel, comme elle voyait passer son homme tous les ans ...

Mais hélas ! ... elle eut beau examiner, un à un, tous les élus de la paroisse ... Gabriel ne se trouvait point parmi eux ! ... Le père y était, lui, comme toujours ; mais il paraissait préoccupé et ne cessait de regarder par derrière, tout en marchant vers l'église ... On eût dit qu'il cherchait Gabriel, lui aussi, et il semblait tout triste de ne point le voir dans la foule des élus ! ...

Gabriel ! ..., où donc était Gabriel ? ... Mon Dieu ! ... est-ce qu'il serait au nombre des damnés ? ...

Tout à coup, la mère l'aperçut là-bas, son Gabriel bien-aimé, mais séparé de la phalange bienheureuse, et presque au dernier rang des retardataires exclus des honneurs de la procession ... et dans quel état, bon Jésus ! ...

Le pauvre enfant se traînait plutôt qu'il ne marchait, et vainement cherchait-il à avancé, courbé qu'il était sous le poids d'une lourde cruche qui le faisait trébucher à chaque pas ! ...

la cruche de CanaEn se relevant de l'une de ses chutes, ses yeux rencontrèrent ceux de sa mère, et celle-ci crut l'entendre qui lui disait : "O ma mère ! ... pourquoi pleurez-vous tant et ne priez-vous plus ! ... Vous voyez bien cette cruche, sous le poids de laquelle je gémis tout meurtri ? ... Ce sont vos larmes qui l'ont remplie ! ... Plus vous pleurerez au lieu de prier, plus elle sera lourde ! ... Comment voulez-vous que je puisse rejoindre le père, qui m'appelle vainement là-bas auprès de lui ?" ...
Puis, comme la procession était finie, le pauvre petit disparut avec sa cruche ; non sans avoir poussé un lamentable gémissement ...

La mère comprit sa faute ; à partir de ce moment, au lieu de continuer à se révolter contre les desseins impénétrables du bon Dieu, elle fit appel à sa miséricorde - et pria ...

Parfois encore, il lui échappait bien une larme, par ci par là ; mais pas un jour, pas une heure ne se passait sans qu'elle adressât au Ciel une fervente invocation pour le pauvre Gabriel ...

Le bon Dieu ne fut point sourd à ces prières : l'année suivante, à la procession de la nuit de la Toussaint, le petit Gabriel, heureux et le visage rayonnant marchait au milieu des élus à côté de son père ... Et la mère, qu'il remercia d'un sourire en passant, la mère, heureuse et rayonnante elle aussi, n'eut plus désormais qu'un désir : rejoindre bientôt ceux qu'elle avait tant aimés ! ...

Morale :
Pleurons nos chers défunts, mais n'oublions pas de prier pour eux !

H.B. La Vendée Historique
1901