UN INSURGÉ MALGRÉ LUI  -  CHARLES DANGUY

Dans l'histoire des insurrections, ce qu'il importe d'étudier avec le plus de soin, c'est le début, afin d'en pénétrer les causes.

 

Château de la Blanchardais

Le rôle joué par Charles Danguy, seigneur de Vue, est une preuve, après bien d'autres, que la révolte de l'Ouest, en 1793, fut surtout l'oeuvre du peuple.
Tandis que le chirurgien Joly poussait de toutes ses forces le Bas-Poitou à l'insurrection ; que le procureur Souchu à Machecoul et le marchand d'oeufs Louis Guérin à Saint-Hilaire-de-Chaléons soulevaient le pays de Retz ; le chevalier Athanase de Charette se cachait sous un lit dans son château de Fonteclause pour se soustraire aux instances des paysans, (non par lâcheté, mais parce qu'il jugeait le succès impossible) ; et le vieux Danguy, dans son manoir de la Blanchardais, près de Vue, luttait tant qu'il pouvait contre les laboureurs et les artisans du voisinage qui voulaient le mettre à leur tête afin de marcher sur Paimboeuf, chef-lieu de leur district.

L'agitation était violente dans le centre du Pays de Retz, contrée profondément catholique. Les habitants, furieux d'être privés de prêtres, n'attendaient qu'une occasion pour prendre les armes. L'approche de la levée de trois cent mille hommes décrétée par la Convention la leur fournit.

"Le 8 mars 1793, dit F.-J. Verger (Notes sur l'arrondissement de Paimboeuf, tome 2e, page 101, manusc. n° 130 de la Bibliothèque de Nantes), la commune de Chauvé donna le signal de la révolte contre la République. On se réunit sous prétexte de faire des prières publiques, et bientôt les communes voisines vinrent grossir le rassemblement qui, quatre jours après, fut attaquer Paimboeuf." Ce fait a été aussi raconté par Alphonse de Beauchamp dans son Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans, tomme 1er, page 120, (édition de 1806), et par Théodore Muret, Histoire des Guerres de l'Ouest, tome 1er, p. 51.

Le 11 mars, le district de Paimboeuf, délibérant au sujet de la fabrication de deux canons qu'il jugeait nécessaires à la défense de la ville, constatait la gravité de la situation et disait : "Déjà dans plusieurs endroits l'insurrection a déployé ses fureurs ... la ville de Paimboeuf est seule à lutter contre la presque totalité du district".

Ainsi, ce n'est point en Anjou, à Saint-Florent-le-Vieil, comme l'ont répété tant d'écrivains, qu'éclata d'abord la grande insurrection de mars 1793 ; ce n'est pas davantage dans la Basse-Vendée, ni même à Machecoul, capitale du pays de Retz, qui se souleva le 11 mars ; c'est au bourg de Chauvé, paroisse où les sentiments religieux ont toujours été extrêmement vifs et qui possède aujourd'hui un petit séminaire florissant.

 

Chauvé

Les paysans rassemblés à Chauvé cherchèrent autour d'eux qui pourrait bien les commander. Il y avait dans les environs deux anciens officiers, le jeune chevalier de la Cathelinière, à Frossay et le vieux seigneur de Vue, Charles Danguy.

Louis Ripault de la Cathelinière, officier de marine, âgé de 25 ans, d'un caractère violent et hautain, excellent tireur, accepta volontiers un commandement ; mais sa jeunesse ne lui donnant pas assez d'autorité, les hommes obscurs qui menaient cette foule se rendirent chez M. Danguy pour en faire le chef de l'insurrection.

armoiries charles DanguyCharles-François Danguy, descendait d'une famille originaire d'Orléans, établie à Nantes, au XVIIe siècle, dont les armes étaient "d'argent au pin arraché de sinople accosté de deux mouchetures de sable". Il avait été capitaine commandant au régiment de Bassigny, en 1778, et avait la croix de chevalier de Saint-Louis.
C'était un homme d'opinion modérée, d'un caractère bienveillant mais indécis et faible.
En 1788, il avait souscrit des premiers à la fête patriotique des trois ordres des citoyens de Nantes célébrée à l'occasion de la mise en liberté des députés envoyés à Paris par les États de Bretagne, pour adresser des représentations au Roi, et qui avaient été enfermés à la Bastille.
En 1793, il avait 63 ans, était presque aveugle et vivait à sa terre de la Blanchardais, près du bourg de Vue.
C'est là que les insurgés de Chauvé, de Rouans et de sa commune allèrent, le 12 mars au matin, lui demander de se mettre à leur tête pour présenter au district de Paimboeuf une pétition au nom de trente-deux paroisses du Pays-de-Retz.

Très mécontent d'une pareille démarche et croyant impossible de lutter longtemps avec ces paysans mal armés contre le gouvernement républicain, il essaya de les dissuader de leurs projets et de les faire rentrer chez eux. Mais tout fut inutile ; les esprits étaient dans une exaltation furieuse. On en arriva aux menaces et Danguy finit par céder.

Dans l'interrogatoire qu'il subit à Nantes le 6 avril 1793, avant d'être condamné à mort, il dit "qu'il fut pris par les insurgés le mardi 12 mars, environ les dix heures du matin ; qu'il monta à cheval et se rendit à l'attroupement dont une partie était entrée chez lui où il était avec sa femme, que cette partie de révoltés lui dirent qu'on marchait vers Frossay ; qu'il fallait qu'il vînt ; qu'il répondit que, n'y voyant pas, il ne pouvait s'y rendre ; que n'accédant point à cette réponse, les révoltés le forcèrent à monter à cheval et qu'il leur dit qu'il ne partait qu'à la condition de rentrer chez lui au coucher du soleil."

Ce récit doit être exact, car le maire patriote de Frossay, Charles-Jean-Marie Cadou, dans son rapport rédigé à Paimboeuf, le même jour 12 mars, "environ les huit heures du soir" après l'échec des insurgés, a écrit ce qui suit :
"Le gros de la troupe à la tête duquel j'étais forcé de marcher fit halte à la Lande de Fougerouge en Frossay. Le Sr Danguy, cy-devant seigneur de Vue, harangua la bande ; je n'entendis que quelques mots ; mais il me sembla que les gens de Vue déféraient à ses avis. Il ajouta que lorsqu'on était venu le chercher, il était convenu qu'il se retirerai chez lui quand le soleil serait prêt à se coucher, à cause de l'infirmité de ses yeux."

Il faut reconnaître que les insurgés avaient choisi là un chef peu redoutable pour les armées de la République. Mais, n'en ayant pas d'autre sous la main, ils s'en accomodèrent et marchèrent sur Frossay, où toutes les paroisses s'étaient donné rendez-vous, grossissant leurs rangs à mesure qu'ils en approchaient, le pays étant soulevé tout entier.

Pendant ce temps, Louis Ripault de la Cathelinière était venu de sa terre du Moulinet au bourg de Frossay et avait fait sonner le tocsin. C'est lui "Ripault fils cadet, dit le maire Cadou, dans son rapport, qui était "commandant en chef des révoltés, armé d'un fusil à deux coups."

Le greffier de la justice de paix du canton de Frossay, Jean Ladoüe, a dressé lui aussi, ce même jour 12 mars, à dix heures du soir, un procès-verbal des évènements qui a été conservé et peint bien les scènes dont il a été le témoin et la victime.
Du village du Mignon où il demeurait, il se rendit au bourg de Frossay, le matin, pour l'audience. En y arrivant, dit-il, il trouva sur la place de la Liberté "plus de douze à quinze cents personnes armées de fusils, fourches de fer ou broc à deux doits, de faux, de haches et de bâtons ... Sur la petite place, au sud de l'église", il vit aussi "quantité de monde".
Il raconte alors que les insurgés forcèrent le citoyen Lemercier, juge de paix, à leur faire une requête pour le directoire du district de Paimboeuf, puis l'obligèrent d'aller avec lui Ladoüe, en donner lecture en différents endroits "afin que toute l'assemblée en eût connaissance et qu'elle fut acceptée de tous avant de l'envoyer à sa destination" ; après quoi ils les traînèrent tous deux en prison et les maltraitèrent horriblement. La foule lui arracha des mains cette requête qu'elle déchira sans s'en rendre compte avec tous les papiers "relatifs à l'audience du dit jour" qu'il avait dans ses poches.

Les révoltés s'étaient fait faire un drapeau blanc par une marchande nommé Anne Trouillard qui leur avait distribué aussi des cocardes blanches. Le drapeau fut confié à Julien Leray, de l'île Adet.
A côté de Louis de la Cathelinière figurait parmi les chefs Joseph-Marie de Flameng, jeune homme de 22 ans, dont la famille habitait à Saint-Philbert-de-Grandlieu.

Quand M. Danguy arriva avec sa colonne, on se mit en marche vers Paimboeuf. Les révoltés étaient au nombre de trois à quatre mille. Ils placèrent en tête les patriotes que Louis de la Cathelinière avait fait arrêter et parmi lesquels se trouvaient le maire Cadou et le greffier de la justice de paix.
Parvenus "à trois quarts de lieue de Paimboeuf", dit le maire dans son rapport, les insurgés décidèrent qu'il irait avec Pierre Sorin, métayer, à la Chapelle, et Mathurin Rondineau, du village de Préau, porter "les dépêches des bandits" au District, où il arriva avec ses deux compagnons "environ les trois heures de l'après-midi".

L'annaliste Chevas, qui avait connu et pu interroger des témoins de ces évènements raconte ainsi l'attaque de la ville dans ses notes inédites sur l'arrondissement de Paimboeuf, tome Ier, page 608, manuscrit n° 1329 de la Bibliothèque de Nantes :
"Tous les membres de l'administration (à Paimboeuf) furent convoqués (par le Directoire du District) et se formèrent en assemblée permanente. Les postes furent doublés ; la cavalerie et la gendarmerie se tinrent en mesure de monter en selle au premier signal.
Le 12, dès le matin, plusieurs habitants de Saint-Viaud et de Frossay vinrent se réfugier à Paimboeuf et annoncèrent aux administrateurs réunis que ces deux communes et celles environnantes étaient en pleine insurrection.
A chaque instant de nouveaux avis plus inquiétants les uns que les autres viennent apprendre qu'une troupe considérable de séditieux se dirigent sur Paimboeuf dont ils veulent s'emparer.
L'assemblée avait eu la précaution de faire monter la veille deux pièces de canon de campagne. L'état des hommes en état de porter les armes avait été dressé ; il comprenait tous les individus valides de 18 à 40 ans, leur nombre n'était que de 169 ; la cavalerie de la garde nationale se composait d'une vingtaine d'hommes et d'une brigade de gendarmerie, et avec cette faible ressource, il fallait défendre toute l'enceinte de Paimboeuf, qui n'était entourée que d'un fossé et d'une levée de terre non encore achevée.
Dans ce danger, qu'augmentait l'absence de la compagnie de grenadiers partie l'avant-veille pour Savenay et à laquelle avis du danger que courait la cité fut transmis, le District arrêta que des secours seraient demandés à la corvette de l'Etat qui se trouvait en rade, et les officiers de ce navire s'empressèrent de se mettre à la disposition de l'autorité.

Le conseil arrêta encore qu'il serait placé une batterie au Bas-Paimboeuf pour défendre le chemin de Corsept et la Prairie ; qu'une autre le serait près le moulin vers l'église ; une troisième au Champ de Mars et la dernière au Haut-Paimboeuf. Une garde suffisante fut assignée à chaque batterie et la corvette vint s'embosser au Haut-Paimboeuf pour protéger la poudrière dont on pensait que les insurgés tenteraient de s'emparer.
Ordre fut envoyé aux communes environnantes de donner avis de ce qui pouvait se passer dans leur voisinage et, en cas de besoin, les Patriotes furent invités à venir se réfugier à Paimboeuf où ils trouveraient asile et protection.
Sur leur demande, trois individus furent introduits devant l'Assemblée et lui remirent une pétition signée par un grand nombre d'habitants de 32 communes du pays de Retz demandant le retour des bons prêtres, l'exemption du recrutement et l'abolition des districts et des municipalités.
L'un de ces citoyens avait écrit cette pièce (Chevas se trompe, la pétition avait été écrite par Lemercier ainsi que cela est constaté par la Délibération du District du 12 mars) et l'un des deux autres y avait apposé sa signature ; tous les deux déclarèrent que ce n'était point là l'expression de leur volonté ; que s'ils l'avaient rédigée et souscrite, ce n'avait été que pour se soustraire à une mort cruelle dont une multitude furieuse les avait menacés ; que cette foule qui se trouvait à Frossay devait être en marche sur Paimboeuf.
D'une autre part, quelques habitants venant de Saint-Père-en-Retz déclarèrent avoir rencontré un rassemblement considérable s'avançant sur Paimboeuf et que, dans un instant, il serait à ses portes.
En effet, une troupe de paysans armés de fourches, de bâtons, de brocs, de fusils bons et mauvais, se présenta vers 4 heures du soir. Avant de commencer l'attaque, Danguy, seigneur de Vue, qui commandait ce rassemblement, envoya une sommation aux autorités réunies, demandant que le Drapeau blanc fût arboré dans la ville et que les habitants et les autorités eussent à reconnaître le nouveau roi.
Personne ne trembla, et, dignes de ces Romains qu'ils prenaient pour modèle, chaque fonctionnaire jura de mourir au poste.

Tout le monde courut aux armes, 150 hommes d'infanterie, commandés par Lecour, la cavalerie aux ordres de Hardy aîné, et quelques hommes de la corvette l'Impatient, se préparèrent à une vigoureuse résistance.
A peine cette petite garnison avait-elle pris position près de la poudrière, qu'elle vit se développer les ennemis dans la prairie et s'avancer hardiment vers la porte d'entrée, ayant placé à leur tête les patriotes qu'ils avaient pu arrêter à Frossay et dans les environs, pensant sans doute que, par ce moyen, ils arrêteraient le feu des défenseurs de la ville.
Cette troupe était bien plus nombreuse que les républicains ne l'avaient pu penser ; cependant l'ardeur de la petite garnison n'en fut pas refroidie et elle se prépara à recevoir vigoureusement l'ennemi.
La canonnade commença et son feu meurtrier ralentit l'élan des paysans qui, pour la plupart, l'entendaient pour la première fois d'aussi près. Ils hésitèrent et ce moment d'hésitation fut leur perte ; car la garnison voulant en profiter fit une sortie, et la cavalerie mit bientôt le désordre dans cette troupe indisciplinée, mal armée et sans la funeste expérience qu'elle n'acquit que trop depuis.
Bientôt, l'armée de Danguy eut évacué la prairie et abandonné les patriotes qu'elle avait contraints de la suivre, mais là, l'action devint plus meurtrière. Les paysans, embusqués derrière les haies et les buissons firent une assez longue résistance. Ce ne fut que lorsqu'ils se virent débordés et pris à revers qu'ils se mirent à fuir de tous les côtés. Au moment où la déroute se mettait dans les rangs royalistes, la compagnie de grenadiers, qui avait repassé la Loire, arrivait au pas de course et, se lançant à la poursuite des fuyards, fit un grand nombre de prisonniers.
Si nous en croyons les registres de la municipalité, il n'y eut que quelques blessés parmi les républicains et pas un mort. Quant aux royalistes, il en fut fait un carnage affreux.

Danguy fut blessé d'un coup de sabre par l'intrépide commandant Hardy aîné ; enfin, dit le registre, les républicains ramenèrent 400 prisonniers à Paimboeuf où les vainqueurs furent reçus avec un enthousiasme que l'on se peint facilement par les vieillards, les femmes et les enfants restés dans la ville, qui, pendant une heure et demie que dura l'action, durent trembler pour eux et pour ce qu'ils avaient de plus cher."

Ce récit de Chevas est corroboré et complété par les renseignement que fournit le dossier de Danguy conservé aux Archives départementales de la Loire-Inférieure.

Danguy, pensant bien que les canons républicains chargés à mitraille allaient faire de larges trouées parmi les paysans qui marchaient en colonne serrée, les avait engagés à se diviser ; mais il ne paraît pas avoir lui même figuré brillamment dans la bataille ; car, lors de son interrogatoire à Nantes, il déclara "qu'entendant le tirage du canon et les cris qui annonçaient l'arrivée de la cavalerie, il prit la fuite et s'engagea dans un petit chemin".

Le greffier de la justice de paix de Frossay, Ladoüe, confirme cet aveu, car il dit dans son procès-verbal déjà cité : "J'ai vu et reconnu le citoyen d'Anguy, ci-devant seigneur de Vue, à son arrivée à Frossay, le long de la route et au combat à pied et à cheval et lui ai vu, lorsqu'il s'enfuyait à cheval, porter un coup de sabre par un cavalier qui le poursuivait et en passant à sa gauche, et un autre lui tira un coup de pistolet."

Danguy, blessé légèrement, se réfugia dans une de ses terres, à la Marchandais, d'où il écrivait à son frère, le 30 mars, une lettre dont la Bibliothèque de Nantes possède l'original autographe signé, dans la collection Dugast-Matifeux. En voici le texte :

"A la Marchandais, 30 mars 1793, l'an II de la République.
Le soulèvement horrible qui a éclaté, sans qu'il ait paru la plus petite annonce, dans presque toutes les campagnes de ces cantons-ci et des environs de Nantes, qui a été suivi d'évènements des plus déplorables, met, avec raison, mon cher frère, les lettres sous l'inspection de l'autorité publique. Cela ne peut compromettre, mais au contraire, la sûreté des envois. Tu trouverais ici huit cents livres en assignats. Je ne peux te procurer de lettre de change. La tienne du 1er mars m'est arrivée deux jours avant le moment fatal, sans quoi je crois bien que peut-estre serait-elle encore dans les bureaux, toute communication ayant été lontems interrompue. Si je le peux, je te ferai passer, dans l'été, les cent pistoles qui seront imputées comme tu me le proposes, en diminution sur le capital ...
Je suis très fraternellement, et sous le double rapport, mon cher frère, ton véritable ami et concitoyen.
DANGUY."

Le 31 mars 1793, le district de Paimboeuf ordonna l'arrestation de Danguy. On lit au registre de ses arrêtés (feuillet 66, verso) :
"Sur la dénonciation qui a été faite des personnes des sieurs D'anguy, Berthelot et enfants, et d'après les charges existantes contre eux dans les interrogatoires des prisonniers,
Le Conseil, ouï le procureur syndic, arrête que les susnommés seront saisis et amenés à Paimboeuf pour ensuite être transférés au chef-lieu du département : pour cet effet autorise le citoyen Mourrain, commandant la force armée, de prendre toutes les mesures pour (assurer) l'exécution du présent."

Danguy fut arrêté, dit M. Alfred Lallié (La Justice révolutionnaire à Nantes et dans la Loire-Inférieure, p. 16 et 17) "le 31 mars, à son habitation de la Blanchardais en Vue, par un détachement de cavalerie et emmené à Paimboeuf, où, après explication, il fut relâché par le directoire du District composé des citoyens Delucé, Margain, Savien (Barien) et Coueffé. Le lendemain, le procureur syndic crut découvrir que la loi du 19 mars lui était applicable, et son envoi à Nantes fut décidé."

Il fut jugé le 6 avril 1793, à dix heures du matin, et voici le texte de sa condamnation, d'après l'affiche du jugement dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque de Nantes dans la collection Dugast-Matifeux. L'original de ce jugement existe aux Archives départementales de la Loire-Inférieure :

"Du 6 avril 1793, l'an second de la République française, dix heures du matin.
Le Tribunal criminel du Département de la Loire-Inférieure séant à Nantes, après avoir entendu Villenave, adjoint de l'Accusateur public, dans son accusation contre Charles-François Danguy, âgé de soixante-trois ans, ci-devant noble et seigneur de Vue, demeurant paroisse de Vue, district de Paimboeuf, présent :
Pierre Grehiaut, âgé de 28 ans, demeurant au bourg de Vue, municipal de la commune de ce lieu ; Jean-Baptiste La Doue, âgé de 57 ans, greffier du juge de paix de Frossay, demeurant au Mignon ; Antoine Coeffard, âgé de 35 ans, gendarme national à Paimboeuf, y demeurant ; Julien-Marie Mahieu, âgé de 27 ans, chirurgien marin, demeurant à Nantes, et Pierre-Morice Brière, âgé de 30 ans, juge de paix de Donges, canton de Montloire, témoins assermentés dans leurs dépositions orales reçues en présence de l'accusé, ce dernier dans ses interrogatoires, Villenave dans ses conclusions ;

Le Tribunal ordonne qu'il en sera délibéré à la Chambre du Conseil, et après y avoir délibéré, le Tribunal rentré, le président a prononcé en présence de l'accusé le jugement qui suit :

Le Tribunal, considérant qu'il est appris par les procès-verbaux de Cadou, maire de Frossay, et de Le Mercier, juge de paix du même lieu, en date du 12 mars dernier, et qu'il résulte aussi des dépositions uniformes faites ce jour par Pierre Grehiau, Jean-Baptiste La Doue et Antoine Coeffard que Charles-François Danguy, ci-devant privilégié, a fait partie d'un attroupement de rebelles armés dans le dessein d'attaquer Paimboeuf et de s'en emparer le 12 mars dernier ; que Danguy était à la tête des rebelles et qu'il les commandait ; qu'il dit aux attroupés qu'ils ne savaient pas faire la guerre, que les canons de Paimboeuf, chargés à mitraille, pouvaient les écraser, qu'ils devaient se diviser des deux côtés pour investir la ville ;
Considérant d'ailleurs que l'âge et les infirmités de Danguy, sur lesquelles il prétend excuser sa démarche à laquelle il soutient avoir été forcé, prouvent au contraire qu'il était volontairement, méchamment et à dessein de nuire dans l'attroupement armé qui a fait sur la ville de Paimboeuf des tentatives criminelles ledit jour 12 mars, et que par cette conduite il a concouru à provoquer et maintenir les révoltes et émeutes contre-révolutionnaires qui ont éclaté, l'a déclaré atteint et convaincu de tous les dits faits ; pour réparation de quoi, le condamne à la peine de mort prononcée par l'art. VI de la loi du 19 mars dernier, et conformément à l'art. VII de la même loi, déclare tous ses biens acquis et confisqués au profit de la République ;
Ordonne que le présent jugement sera exécuté de jour et dans les vingt-quatre heures, imprimé et affiché partout où besoin sera ; qu'à la diligence de l'accusateur public ou de son adjoint, une expédition en sera adressée au département, à l'effet de pourvoir aux dits biens acquis et confisqués au profit de la République.
Fait en l'audience publique, où présidait François-Anne-Louis Phelippes, et assistaient Pierre-Jean-Ollivier-Bonaventure Leminihy, Pierre-Joseph Gautrais, et Pierre Breger, juges, qui ont signé.
Présent Villenave, adjoint de l'accusateur public."

Danguy fut guillotiné le même jour, sur la place du Bouffay, où les exécutions des insurgés avaient commencé le 13 mars 1793, par celle d'un laboureur nommé Gabriel Musset, de la commune de Saint-Même, près Machecoul.

Ainsi le premier chef de la grande insurrection de l'Ouest était mort. On s'occupa plus tard de frapper ses soldats.

Mes les rigueurs n'intimidaient point le peuple du Pays de Retz. Il se groupa autour de Louis de la Cathelinière. Quand celui-ci eut été guillotiné à son tour, Louis Guérin lui succéda ; puis après sa mort au combat de Saint-Cyr-en-Talmondais, ce fut Guillaume Faugaret qui prit le commandement jusqu'à la fin de la guerre civile.

Des esprits superficiels, voyant que les armées républicaines ont enfin triomphé, pourraient croire que tous le sang versé a été de la part des insurgés de l'Ouest un sacrifice inutile. Ce serait une erreur. Malgré beaucoup d'excès et de cruautés inséparables des grands mouvements populaires, ils étaient les défenseurs de la liberté des cultes et l'ont sauvée en France. La Convention, épuisée par la lutte, fut obligée de permettre la réouverture des églises.

Quand toute la France se courbait sous la Terreur jacobine, les Bretons et les Vendéens restèrent debout.

A Nantes, leur vraie capitale, on vient d'élever un monument qui me paraît bien symboliser l'esprit de ces populations. Sur un piédestal de granit, dominant une vaste place voisine de l'ancien château des ducs de Bretagne, se dresse un colosse de bronze complètement nu, tenant d'une main son épée menaçante, et, de l'autre, soutenant un compagnon d'armes qui s'affaisse dans la mort. On appelle ce groupe La Résistance. N'est-ce pas là l'image symbolique de ce peuple qui, dans le cours des siècles, a opposé aux tyrannies de toute sorte une résistance si fière et si tenace ?

JOSEPH ROUSSE
La Vendée Historique
1901