LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ
A TOULOUSE EN 1792
ET LES VOLONTAIRES NATIONAUX

Parmi les registres de l'ancien état-civil déposés dans les archives de la ville de Toulouse, il y avait trois volumes reliés en parchemin portant au dos l'inscription "Consistoire". On était immédiatement amené à penser que c'étaient là les registres introuvables de l'état-civil des protestants à la vin de l'ancien régime. Erreur profonde ! Quand on ouvre, on constate que ce sont trois registres de police égarés au milieu des registres paroissiaux, et qu'il s'agit ... de déclarations de grossesses en 1792.

Ces déclarations, très fréquentes dans les archives, se rattachent à la fois à la question des avortements et à celle de la recherche de la paternité sous l'ancien régime.

femme à la fenêtreElles ont pour origine une ordonnance de Henri II de 1556 qui avait prescrit la peine de mort contre toutes les filles qui n'auraient pas déclaré "tant leur grossesse que leur enfantement" ; cette mesure qui avait pour objet de prévenir les avortements et infanticides n'était pas due en réalité à des considérations d'ordre social, mais uniquement à des préoccupations religieuses. Il s'agissait simplement d'éviter qu'un être humain pût être privé du baptême ou de la sépulture chrétienne. La peine de mort n'était en effet prononcée que si l'enfant mourait sans avoir reçu le baptême ou était privé de sépulture, mais même si la mort sans baptême survenait par accident, et non par suite d'un crime, la mère devait être exécutée si elle n'avait pas fait sa déclaration. Et l'on comprend dès lors que ces déclarations de grossesse abondent généralement dans les archives des sénéchaussées ou autres juridictions, puisque en cas de mort de l'enfant elles étaient nécessaires pour mettre la mère à l'abri de la présomption d'infanticide.
Mais même lorsque le but religieux poursuivi par les ordonnances a été abandonné et que la fille séduite a eu moins à redouter une condamnation, elle avait encore un autre intérêt à faire cette déclaration.

Jusqu'en 1730, la jurisprudence avait été aussi sévère pour le séducteur que pour la fille séduite. L'ancien régime était en effet sans pitié pour le mariage contre la volonté des parents, et toute personne coupable du rapt de séduction, c'est-à-dire qui subornait un mineur de vingt-cinq ans, fils ou fille, pour parvenir à un mariage à l'insu de la famille, devait être puni de mort. Le simple commerce illicite au contraire ne devait donner lieu, suivant une jurisprudence consacrée depuis plusieurs siècles, qu'à une condamnation à dommages-intérêts avec charge de l'enfant. Mais fréquemment il y avait eu confusion de la part des tribunaux, et les juges, prononçant la peine de mort dans les deux cas et voulant tempérer la rigueur de leur sentence dans le second cas, avaient été amenés à donner à l'accusé le choix entre le mariage ou la mort. Ainsi on pouvait dire que tout homme qui avait rendu une fille enceinte était condamné à l'épouser ou à être pendu. Naturellement il n'était jamais pendu, et cette alternative avait seulement pour résultat de multiplier, auprès des fils de familles riches, les intrigues de certaines dames, et de faire ainsi du sacrement du mariage la récompense du vice. C'est pour remédier à cet état de chose que la déclaration du 22 novembre 1730 précisa la distinction entre le crime de rapt et le commerce illicite et réserva pour le premier seul la peine de mort.

Or pour le commerce illicite, il suffisait que la fille enceinte, en faisant sa déclaration donnât sous la foi du serment le nom du père de l'enfant pour faire condamner provisoirement le père présumé à une contribution pécuniaire qui assurait momentanément l'existence de la mère et de l'enfant. "Virgini creditur asserenti se praegnantem esse", disaient les juristes. Mais la mère devait ensuite faire la preuve pour obtenir un jugement définitif dans l'action en déclaration de paternité ; celle-ci donnait lieu à des dommages-intérêts, fondés sur la supposition, d'une promesse de mariage, et à une pension destinée à subvenir à l'entretien et à l'éducation de l'enfant.

Une troisième raison devait encore amener la fille-mère abandonnée à faire cette déclaration, c'était la nécessité de faire entrer à l'hôpital l'enfant à l'entretien duquel elle ne pouvait subvenir. L'hôpital du lieu où l'enfant exposé avait été trouvé ou de l'habitation de la mère devait recevoir ces enfants et les placer en nourrice à la campagne. C'était là une charge très lourde, notamment pour l'Hôtel-Dieu de Toulouse, dont la situation financière était peu brillante. On surprenait souvent la religion des capitouls chargés de signer les billets d'entrée de ces enfants. Aussi le règlement du 18 mai 1832 de l'Hôtel-Dieu portait-il l'article suivant : "Messieurs les commissaires ou messieurs les directeurs en semaine rechercheront autant qu'ils pourront les noms des auteurs de la grossesse des femmes non mariées qui viendront en la forme que dessus ... pour être les dits auteurs defférés à MMrs les Capitouls et poursuivis en dédommagement dudit Hôtel-Dieu et à reprendre leurs enfants et condamnés à d'autres peines suivant l'exigence des cas." La réalité était loin d'ailleurs de la théorie et les enquêtes des capitouls pour retrouver le père n'étaient pas toujours sérieuses, mais la déclaration de la mère permettait du moins à celle-ci d'obtenir sans difficulté le billet d'hôpital pour son enfant.

L'ancien régime admettait donc la recherche de la paternité et l'obligation pour le père de prendre à sa charge l'entretien de l'enfant.

La Révolution, tout en améliorant le sort des enfants naturels, apporta en revanche à cette législation des restrictions considérables. Les lois du 4 juin et du 2 novembre 1793 mirent sur le même pied pour la succession des père et mère les bâtards et les enfants légitimes, mais la loi du 12 brumaire an II spécifia que "pour être admis à l'exercice des droits ci-dessus dans la succession de leurs pères décédés, les enfants nés hors du mariage seront tenus de prouver leur possession d'état. Cette preuve ne pourra résulter que la représentation d'écrits publics ou privés du père ou de la suite des soins donnés à titre de paternité et sans interruption, tant à leur entretien qu'à leur éducation. La même disposition aura lieu pour la succession de la mère (article VIII). - Les enfants nés hors du mariage dont la filiation sera prouvée de la manière qui vient d'être déterminée ... (art. IX)."

Ainsi la déclaration de la mère ne suffisait plus à prouver la filiation, et les articles X et XI étaient encore plus explicites, car ils exigeaient la reconnaissance formelle du père : "Art. X. A l'égard des enfants nés hors du mariage dont le père et la mère seront encore existants lors de la promulgation du code civil, leur état et leurs droits seront en tous points réglés par les dispositions du Code." - "Art. XI. Néanmoins en cas de mort de la mère avant la publication du Code la reconnaissance du père, faite devant un officier public, suffira pour constater à son égard l'état de l'enfant né hors du mariage et le rendra habile à lui succéder."

La recherche de la paternité se trouva dès lors en fait à peu près supprimée jusqu'au moment où le Code civil vint l'interdire formellement.

C'était donc encore en 1791 la législation de l'ancien régime qui était en vigueur, et c'est pour permettre à Molinier et Soulé, les deux greffiers du Consistoire (ancien terme désignant l'assemblée des capitouls) de recevoir les déclarations des filles-mères qui étaient exigées par cette législation que le 25 décembre 1791 deux officiers municipaux paraphèrent les registres qui nous occupent.

Ces déclarations sont rédigées dans un style uniforme qui est évidemment celui du greffier. En règle générale, le greffier se transporte au domicile d'une sage-femme, et là il trouve une fille, laquelle moyennant serment de dire la vérité, la main mise sur les Évangiles, lui décline ses noms, prénoms, qualités, lieu de naissance et domiciles successifs et lui déclare qu'elle est à telle époque de sa grossesse (le plus souvent au neuvième mois) des oeuvres d'un tel, lequel "sous promesses réitérées de mariage parvint à ... la rendre enceinte, que lui ayant fait part de son état vers le 3e, 4e, 6e mois, ledit séducteur l'a abandonnée "sans qu'elle sache ce qu'il est devenu", et "comme elle est hors d'état de pourvoir au sort de l'enfant dont elle accouchera, elle fait la présente dénonce pour se conformer aux ordonnances royaux."

Ainsi ce sont toutes (sauf deux ou trois) des abandonnées qui font cette déclaration pour obtenir le billet (dont la remise est mentionnée en marge) grâce auquel elles pourront faire recevoir leur enfant à l'hôpital et en outre engager des poursuites contre leur séducteur.

Malgré cette uniformité et malgré la banalité du fait, ces déclarations méritent d'être étudiées à plusieurs points de vue. Elles montrent d'abord que la conséquence la plus claire de l'ancienne législation était de mettre en fuite tous les pères malgré eux.

Qu'il y eût en effet urgence, dans ce cas, pour les coupables à disparaître promptement, c'est ce qu'exprime la jurisprudence que nous avons résumée et c'est aussi ce qu'un exemple, avant de passer à l'examen de ces registres, va nous permettre de mieux saisir encore, grâce à des documents que M. le Dr de Santi a bien voulu nous signaler et nous communiquer avec une spontanéité et un empressement dont nous tenons à le remercier d'une façon toute particulière.

Au mois de mai 1792, le fils d'un négociant d'Avignonnet, s'étant laissé prendre dans les pièges d'une fille "de la plus basse straction", âgée de 38 à 40 ans, alors qu'il n'en avait que 25, fut cité devant le tribunal du district de Villefranche pour avoir rendu cette fille enceinte et "condamné à 500 l. de dommages envers la mère, à payer pendant sept années le nourrissage de cet enfant à raison de 5 l. 10 s. par mois et à consigner une somme de 200 l. pour lui faire apprendre un métier lorsqu'il aurait atteint sa septième année". Désespéré de cette fâcheuse affaire qui arrivait au moment même où il allait se marier, il s'enfuit à Paris, s'engagea dans la gendarmerie où il devint lieutenant, et pendant dix ans, avec un désintéressement et une conviction de sentiments républicains dont on trouve l'écho dans sa correspondance (comme dans celle d'un autre héros toulousain, le général Dupuy), prit part à toutes les campagnes de la Révolution, successivement à l'armée de Sambre-et-Meuse jusqu'à l'an VII, puis à St-Malô, dans la Vendée et en Italie, sans pouvoir jamais obtenir un congé qui lui permît de revenir dans son pays s'occuper de ses cinq frères et soeurs mineurs sans père ni mère et mettre ordre à ses affaires. Cet épisode de sa vie ne sortit jamais de sa mémoire. "J'aurai pour cet enfant les sentiments ordinaires qu'on doit à un individu", écrivait-il à son père le 7 vendémiaire an III, "mais jamais ceux d'un père ; la loi l'a adopté, j'ai le plus profond respect pour la loi, quoique je sois sa victime, de grace ne me parlez jamais plus de cela, j'en souffre trop". En l'an VII, pour terminer cette affaire qui n'était pas encore réglée, se trouvant à Rennes et n'ayant pu "étudier les lois civiles (la défense de la patrie était plus pressée)", il demanda une consultation à Lanjuinais qui exposa à cette occasion la différence des deux législations de l'ancien et du nouveau régime. "Je n'ai pas, écrivait-il à son frère, d'autres renseignements à te donner sur ma malheureuse affaire qui m'a rendu victime de la plus exécrable des prostituées, mais enfin termine la, que je n'en entende plus parler ... La copie [du jugement] aurait dû se trouver dans les papiers de mon père que j'avois chargé de mes intérêts. Le brave homme ne me parloit guère de cette affaire. Il savait que cela m'affligeait trop." Gabriel Faure mourut après Marengo sans avoir pu rentrer à Avignonnet, et celui qu'on disait être son fils, né le 11 mars 1792, fut inscrit en 1812 sur la liste des conscrits d'Avignonnet sous le nom de "Jean, enfant naturel, résidant à Trébons, exerçant la profession de laboureur".

Il semble bien qu'ici G. Faure ait été victime de louches manoeuvres et son aventure est donc bien une vivante contribution à l'histoire de la recherche de la paternité.

Ceux qui ont été la cause première de la confection des registres que nous allons maintenant examiner, avaient été, on le verra, plus prudents, et le jugement du district de Villefranche est là pour expliquer cette prudence. Il ne faut pas en effet oublier que ces registres sont le point de départ des actions en recherche de paternité, et l'exposé sommaire que nous venons de faire de l'ancienne jurisprudence à cet égard était nécessaire pour faire saisir la portée de ces déclarations de grossesse qui, outre leur intérêt au point de vue de l'histoire du droit, fournissent souvent, on va le voir, des traits de moeurs piquants et des renseignements curieux à plus d'un titre.

Le premier registre de Molinier va du 29 décembre 1791 au 23 novembre 1792 ; le second du 27 novembre 1792 au 25 juillet 1793. Enfin Soulé a tenu le troisième du 28 décembre 1791 au 6 juin 1793. Nous ne nous occuperons ici, sauf exception, que de ce qui concerne l'année 1792.

Pendant l'année 1792, les deux registres de Molinier contiennent 141 déclarations et celui de Soulé 123, soit en tout 264. Voilà donc un premier renseignement intéressant au point de vue démographique, donnant un aperçu sur le chiffre des enfants abandonnés à Toulouse pendant cette année.

En règle générale toutes ces femmes sont nées hors de Toulouse. Il est clair en effet que les filles-mères de Toulouse même, trouvant dans leur famille les moyens d'élever leur enfant n'ont pas dû faire la déclaration prescrite. Mais quoique n'étant pas toulousaines de naissance, presque toutes sont installées à Toulouse depuis un temps variable, c'est à peine s'il y a quelques étrangères venues dans la grand'ville pour faire leurs couches et éviter ainsi le scandale dans leur petite localité.
Leur âge ? Depuis l'extrême jeunesse, 16 ans et même 12 ans, jusqu'à la maturité qui ne les dispense pas de l'accident, comme la fille de service de 40 ans qui n'a pas su résister aux charmes d'un garçon tailleur. Entre ces deux âges les témoignages, on l'avouera, sont suspects, et ce n'est certes pas sur ces déclarations qu'il faudrait bâtir une statistique médicale pour déterminer l'âge de la vie féminine où la chute et la grossesse sont les plus fréquentes. Sur les 141 déclarantes de Molinier, 2 ont seize ans, 6 en ont dix-huit, 6 autres dix-neuf ; au-dessus de cet âge le chiffre augmente ; il y en a 10 de vingt ans, 11 de vingt-un ans, et 17 de vingt-deux ; ce sont les plus nombreuses ; 4 déclarent vingt-trois ans, 13 vingt-quatre, et 16 vingt-cinq ans ; on en compte enfin 7 de vingt-six ans, 9 de vingt-sept, 14 de vingt-huit, 11 de trente ans. Puis le chiffre baisse brusquement : 2 seulement ont trente-un ans, 1 à trente-deux ans (aucune n'a trente-trois ans) ; 4 ont trente-quatre, 1 trente-cinq, 1 trente-six, 2 trente-sept, 1 trente-neuf et 1 quarante ans. C'est évidemment vingt-deux, vingt-cinq et vingt-huit ans qui sont les années de prédilection des demoiselles.

Leur caractère ? Le procès-verbal uniforme est un peu muet à ce sujet. Elles se prétendent naturellement toutes fautives pour la première fois (la formule réaliste du greffier est un vrai cliché), victimes de promesses de mariage. Il est permis seulement de dire qu'elles ne sont pas toujours curieuses ; il en est qui ne savent que le petit nom de leur ami et ignorent son surnom, son lieu de naissance, sa profession, quelquefois même son adresse, et cela malgré une fréquentation assidue !

Enfin leur profession. Ici il y a matière à de curieuses constatations. Le grand premier prix d'honneur (d'honneur ... perdu) appartient incontestablement aux "filles de service". Il y en a 122 ; on peut comprendre dans la même catégorie 17 "femmes de chambre" (dont une africaine qui, en conduisant à l'école les enfants de ses maîtres, a rencontré dans la rue "un monsieur qui par l'intermédiaire d'une femme lui propose de monter dans sa chambre", c'était le maire d'une localité près de St-Girons), 4 "cuisinières" et 1 gouvernante, soit au total 144, c'est-à-dire plus de la moitié des 264 déclarations totales. C'est une jolie proportion et l'on ne viendra certainement pas me dire après cela que tout aujourd'hui dans cette corporation va de mal en pis et que dans le bon vieux temps il n'en était pas ainsi. La statistique impitoyable ne respecte pas le paradis du bon vieux temps !

Le second prix est ensuite pour les couturières, 73. Tout le reste appartient à des professions diverses : 11 fileuses de coton, 7 faiseuses de bamboches (marionnettes de grande taille), 5 faiseuses de bas, 6 blanchisseuses dont une de bas de soie, 2 brodeuses, 2 ouvrières de campagne ; puis une faiseuse de matelas, une revendeuse de fruits, une faiseuse de bonnets, une garde-malade, une ouvrière en soie, une revendeuse de pommes, une porteuse d'eau ; enfin, outre 2 donzelles dont la profession n'est pas indiquée, on trouve encore la fille d'un apothicaire de Caraman, la fille d'un maître en chirurgie, la fille d'un jardinier de Rieux, la fille d'un ménager, et la nièce du curé de Léguevin.

A défaut de renseignement sur leur caractère, nous en avons sur leurs goûts, en ce qui concerne sinon le physique, du moins la profession de leurs séducteurs.

Pour les filles de service, il y a d'abord naturellement le patron. Un de ces "bourgeois" promet à sa bonne âgée de trente ans, quand elle lui annonce sa future paternité, de lui donner de l'argent, puis il la menace et elle est obligée de le quitter ; un autre "ci-devant procureur au ci-devant Parlement" a promis à la sienne (24 ans) de l'établir ; à la nouvelle de sa grossesse, il l'amène chez une sage-femme, l'y installe avec une femme à son service, lui paie le premier mois de nourrice, lui laisse son adresse, malheureusement il meurt, et le tuteur de ses enfants refuse de remplir ses engagements, d'où poursuites ; à Artigat, près Pamiers, c'est le maître d'une fille de service qui l'envoie à Toulouse faire ses couches.
Il y a aussi le fils de la patronne qui "étant dans l'usage de venir le soir trouver la comparante dans la cuisine" (elle n'avait que 22 ans), lui promettait après l'accident "de la défrayer de tout, pourvu que sa mère n'en sçut rien" ; mais c'est lui-même qui l'avoue à sa mère, et s'engage dans les volontaires. Un fabricant de coton avait cru sans doute que les 36 ans de sa servante laisseraient indifférents les 26 ans de son fils, mais celui-ci "lorsqu'elle allait lui préparer son lit pour se coucher" prouva à trois reprises qu'il n'y avait pas d'incompatibilité d'âge ; il pensait peut-être d'ailleurs que son acte n'aurait pas de conséquence, car lorsqu'elle lui annonça son état, il "lui dit que ça ne pouvait pas être".

Enfin les amis du patron sont également de bons clients. M. Hugues César de Lavigne, de St-Maurice, originaire des environs de Lyon, étant en tournée, trouve chez son ami au jardin royal une lyonnaise de 19 ans ; on n'est pas du même pays pour se regarder de travers ! Mais le lyonnais repart et ne revient pas, et la lyonnaise reste ... avec un enfant. Un "cafettiste du café national", logeant dans la même maison et associé au maître de la servante, quelle bonne aubaine pour celle-ci (20 ans) ; c'est un vrai roman. "Au vu des gens du quartier, il l'amenait tantôt pour promener, tantôt pour goûter ensemble ; et un soir vers le commencement du mois d'avril dernier que la comparante passa la nuit au jardin du sr Datour hors la porte Villeneuve à faire la lessive pour son dit maître, ledit C.... vint l'y joindre et passa cette nuit avec elle, durant laquelle ...", il la rendit enceinte ; "lui ayant fait part de son état vers le troisième mois de sa grossesse, ledit C.... lui dit qu'il s'en était déjà aperçu lui-même à ses têtons, et l'assura qu'il ne la laisserait manquer de rien, mais qu'il fallait prendre des précautions pour que le frère de lui C.... n'ent sut rien, et qu'à l'égard de l'enfant, il s'en chargerait". Tout va donc pour le mieux, mais voilà que, pendant quinze jours, il cesse de la voir, "il paraît l'avoir abandonnée" et ... elle fait sa déclaration.

Ailleurs c'est un habitant d'Auch qui vient voir une dame près la porte Mongaillard, et, trouvant la femme de chambre à son goût, lui manifeste l'intention de l'épouser,  du consentement même de la dame ; "ce serait pour elle, dit celle-ci, un heureux établissement" ; puis, quand il a obtenu ce qu'il veut, il tergiverse et ne donne plus de nouvelles. Place royale, c'est un voisin "vivant des revenus de son bien", venant souvent chez sa voisine, une marchande, et qui conte fleurette à la femme de chambre.

Patrons, fils de patrons, amis de patrons ne paraissent pas souvent d'ailleurs dans ces déclarations, on comprend facilement pourquoi. En revanche c'est une vraie passion que les filles de service paraissent avoir pour les domestiques, et naturellement c'est surtout pour ceux qui sont chez le même maître. 26 filles de service sont dans ce cas ; 15 autres se contentent de domestiques étrangers, soit en tout 41 servantes (sur 122) qui débauchent des domestiques. Les bourgeois continuaient à être bien servis au bon vieux temps. Il est vrai que c'est une manière d'entendre la fidélité à la maison et le goût de la profession. Ainsi "Joseph, domestique, natif de Montauban, au service d'une anglaise dite Mme de Pibusque, restant ordinairement à Lardenne" et qui "venait souvent à Toulouse accompagner ses maîtresses chez les dames Richardson", autres Anglais logés près la place de la Bourse, trouvait là une fille de service de 24 ans, native de Toulouse, et Mme de Puybusque, lorsque Joseph la quitta pour ne pas avoir à tenir ses promesses de mariage, dut sans doute regretter ce domestique modèle, qui, chaque fois qu'on venait à Toulouse, au lieu d'aller courir en ville demeurait fidèlement chez MM. Richardson.

Enfin 17 servantes ont jeté leur dévolu sur des garçons cordonniers, 4 sur des cordonniers. Les autres se dispersent dans toutes les professions.

Si les filles de service aiment les domestiques et les cordonniers, ceux-ci d'ailleurs le leur rendent bien. Il est en effet fort difficile de savoir si ce sont les filles de service qui en veulent aux domestiques, ou ceux-ci à celles-là, car si 41 filles de service prennent des domestiques, il faut précisément remarquer qu'il n'y a que 48 domestiques coupables ; 3 seulement s'adressent à des couturières, les 4 autres à une blanchisseuse, une faiseuse de bas, etc. De même, c'est sur un total de 25 garçons cordonniers et 7 cordonniers que les filles de service ont pris 17 garçons et 4 cordonniers ; 8 garçons cordonniers seulement et 3 "cordonniers" ont cherché ailleurs.

L'étude de la profession des séducteurs n'est d'ailleurs pas moins suggestive que celle des déclarantes. Les trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état sont ici représentés, mais la supériorité du tiers ou plutôt du quatrième état, est écrasante.

Ceci s'explique d'ailleurs facilement. Clergé, noblesse et bourgeoisie avaient en effet les moyens pécuniaires de désintéresser leurs victimes, d'éviter le scandale de la déclaration, de l'entrée de l'enfant à l'hôpital et de poursuites judiciaires. Aussi n'avons-nous ici que quelques rares exceptions, simplement le nombre suffisant pour confirmer la règle ; et celles-là sont particulièrement pittoresques.

D'abord le clergé, clergé séculier et clergé régulier.

Voici le vicaire de Caraman, "lequel étant tombé malade, il y a environ trois ans chez la demoiselle Bonnafous où il était logé, la comparante (fille de l'apothicaire) qui se trouvait liée d'amitié avec la delle Bonnafous fille, allait souvent la voir, ce qui donna occasion au dit abbé de faire connaissance avec la comparante, qui de son côté s'était rendue utile au dit sieur abbé durant sa maladie ; leur connaissance s'étant soutenue à la faveur des fréquentes visites que faisait la comparante aux delles Bonnafous, ledit abbé l'engageait souvent à passer dans sa chambre où ils étaient seuls, et après quelque temps de poursuites" ..., on comprend la suite, qui dura dix-huit mois ; "lui ayant fait part de son état dès le premier mois de sa grossesse, ledit abbé la rassura en disant qu'elle se trompait, et qu'il fallait attendre encore pour s'en assurer, mais ne pouvant plus douter de son état, elle lui en fit part encore vers le troisième mois, et dès lors ledit abbé lui conseilla de se procurer des opiates que lui indiquerait la veuve B..., en lui disant seulement qu'elle comparante se sentait malade, et dont elle fit usage durant sept jours ; que sa grossesse ayant néanmoins continué ses progrès, ledit abbé eut l'air de ne plus la fréquenter, ce qui détermina la comparante à lui écrire une lettre vers le sixième mois de sa grossesse, et pour réponse, ledit abbé lui fit dire par la nommée Marie Peyrotte de venir le trouver dans sa chambre le même jour vers les neuf heures du soir ; et s'y étant rendue, ledit abbé lui dit qu'en pareille circonstance il ne fallait point perdre la tête, et lui conseilla d'aller trouver son oncle, lui confier son état de grossesse, et lui dire que c'était des oeuvres du sr Lancien, dragon de Noailles ; et pour s'assurer de ne pas se trouver lui-même compromis, il exigea le serment de la comparante, qu'il lui fit prêter sur un livre, qu'elle ne l'accuserait pas pour ne pas le perdre, et lui remit en même temps cinq louis d'or, et que si elle était fidèle à son serment, il pourvoirait aux autres besoins qui pourraient survenir. Mais l'état de la comparante étant connu, et ledit abbé étant soupçonné d'être l'auteur de cette grossesse s'est vu obligé de cesser les fonctions de vicaire et de se retirer du dit lieu de Caraman" et la comparante vient faire sa déclaration et ses couches à Toulouse.

A citer aussi le curé de Daux, qui fait venir la fille d'un maître en chirurgie de Toulouse, 24 ans, chez lui à Daux pour réparer son linge. Mais lorsqu'elle lui a réparé son linge ... c'est lui qui refuse de réparer son honneur en disant "que ce n'était pas lui, lui témoignant seulement ses regrets de ce qu'il ne pourrait pas la faire revenir à Daux dans cet état."

C'est encore le vicaire de Vieille Toulouse, qui, nommé curé constitutionnel à Puybusque, y amène comme fille de service une jeune fille de 24 ans ; puis s'apercevant de son état avant qu'elle même s'en rende compte (c'est elle-même qui le dit !) il va l'installer à Toulouse chez une sage-femme, paie la pension, vient la voir tous les huit jours, lorsque de Puybusque il est nommé vicaire à la Salvetat près de Plaisance. Il a déjà dépensé 100 livres, il promet de payer les frais de l'entrée de l'enfant à l'hôpital ; l'accouchement a lieu un samedi ; il annonce sa visite pour le mercredi. Celui-là du moins agissait consciencieusement. Malheureusement ce n'est pas lui qui arrive, c'est la nouvelle de sa mort, et voilà la mère obligée de faire la déclaration.

Voici maintenant les moines, un ci-devant religieux de St-Georges, parti d'ailleurs avant d'avoir pu apprendre sa future paternité ; enfin, quoique la déclaration soit de 1793 et que nous n'examinons ici que celles de 1792, nous ne pouvons omettre l'aumônier de la Grave, un ancien capucin dont voici l'édifiante histoire :

L'an mil sept cent quatre vingt treize et le quinzième jour du mois de mars l'an second de la République, dans l'un des greffes de la maison commune de Toulouse et par devant nous Guillaume Jean Mazars, commissaire assesseur de la municipalité, a comparu une fille laquelle moyennant serment par elle prêté de dire vérité, sa main mise sur les saints évangiles, nous a dit s'appeler Jeanne C.... âgée de vingt neuf ans, fille de service native de Saverdun, près Foix et habitante de Toulouse depuis environ onze ans, dont elle en a passé six à l'hôpital général de la Grave à cause d'un rhumatisme et le surplus chez diverses conditions et notamment chez le citoyen Brunier au faubourg St-Etienne et en dernier lieu chez le nommé Jean, cabaretier près la barrière de Muret, logeant depuis trois semaines chez la nommée Lacandalle, blanchisseuse, faubourg St-Ciprien ; et nous a déclaré être au troisième mois de sa grossesse des oeuvres d'un prêtre desservant actuellement l'hôpital général de la Grave dit le père Joseph, ci devant capucin, nous déclarant à cet égard que dans le temps qu'elle était fille de service chez le dit Jean, cabaretier, neveu du dit prêtre, la dite Louise son épouse lui dit il y a environ deux mois et demi de venir avec elle au dit hôpital, ce qu'elle fit ; où étant, la dite Louise l'ammena dans la chambre qu'occupe le dit père Joseph ; étant alors six heures du soir, le dit père dit à la dite Louise d'allumer la chandelle, il ferma la porte de sa chambre et sans lui adresser la parole le dit père Joseph la prit à brasse corps et la renversa sur son lit où tandis que la dite Louise lui tenait la chandelle ...

Ici un détail qui laisserait croire que ce capucin avait été médecin des moeurs, après quoi il redevient le moine du XVIIIe siècle.

à deux différentes reprises, tandis que la dite Louise était assise près du feu ; que durant la même semaine le dit père Joseph étant venu dans la dite auberge pour voir son neveu, celui-ci se trouvant absent, il monta au second appartement et bientôt après la dite Louise cabaretière dit à la comparante de monter ; celle-ci, ne se doutant pas que le dit père y fut encore, l'y trouva, et celui-ci la connut encore charnellement, et peu de jours après une troisième fois dans sa chambre à l'hôpital où la comparante avoit été pour lui demander de l'argent ; et après qu'il en eut joui, le dit père Joseph lui donna seulement trente-cinq sols en lui recommandant de na plus lui en demander, observant que lors de leur première entrevue la dite Louise en avait reçu un assignat de cinq livres dont elle ne lui remit le lendemain que trente sols ; mais d'autant qu'elle se trouve enceinte des oeuvres du dit père Joseph, ci devant capucin, et hors d'état de pourvoir aux frais des couches et à l'entretien de l'enfant dont elle accouchera, elle fait la présente dénonce pour se conformer à la loi, se réservant toutes ses actions contre le père Joseph à raison de ce, de tout quoi elle nous a requis de lui donner acte, ce nous avons fait par le présent procès-verbal que nous avons signé avec notre greffier, non la comparante qui de ce requise a dit ne savoir, lecture préalablement faite. (Signé) : MAZARS, comm. ass. ; MOLINIER, greffier.

Après le clergé, la noblesse.

Elle est représentée ici par M. de L...., commandeur de l'ordre de Malte, logé à l'hôtel de Béarn. La couturière, faiseuse de casaquins, qu'il a rendue enceinte et qui craignait fort que son oncle, chanoine, la fit enfermer, reçut d'abord 45 l., puis, lorsqu'elle essaie de le revoir, elle n'y réussit pas, "lui ayant indiqué des rendez vous où il ne se rendait pas ou cherchant à l'éviter lorsqu'ils se rencontraient." Et voilà pourquoi M. de L.... est le seul noble inscrit sur ce registre de police (à moins de compter parmi les nobles un officier d'infanterie et un officier d'artillerie). C'est que sans doute les autres nobles faisaient plus noblement les choses.

Dans le tiers-état, il est assez difficile de distinguer bourgeois et ouvriers. Outre les maîtres des filles de service que nous avons cités, mettons à part le maître d'école de Noé, deux hommes de loi, trois ou quatre marchands, un habitant de Moissac, un libraire de la rue St-Rome, un "bourgeois", un médecin de Montauban, "un monsieur" qui avait donné des bas à blanchir et qui en allant les chercher "vers les quatre heures de l'après-midi" trouve la fille de la blanchisseuse (une couturière de 22 ans) à laquelle, en échange de ses bas, il laisse un enfant ; après quoi il disparaît sans dire son nom. Les "étudiants" sont peu nombreux aussi, et peut-être conviendrait-il mieux de les ranger parmi les ecclésiastiques. L'un d'eux étant allé faire raccommoder son linge chez la mère d'une jeune couturière de 22 ans, ce fut celle-ci qui le lui rapporta ; il l'invita à déjeuner, elle accepta, puis ..., quand plus tard elle lui dit qu'elle était enceinte, il la rassura en lui disant qu'elle se trompait et partit sans qu'elle sût ce qu'il était devenu.

La bourgeoisie en somme ne paraît pas souvent, tout comme le clergé et la noblesse. C'est surtout la classe ouvrière, qui ne pouvait subvenir aux besoins de l'enfant et ne voulait pas non plus tenir les promesses de mariage, qui est ici surtout représentée, et qui peut-être plus d'une fois représente des bourgeois.

Nous avons vu qu'il y avait 48 domestique (51 si on y ajoute 2 valets de chambre et un cuisinier).

La catégorie des garçons de toute corporation est des plus considérables et il est d'ailleurs infiniment probable que certains séducteurs appelés cordonnier, serrurier, perruquier sont en réalité des garçons et non des maîtres. C'est la corporation des cordonniers qui fournit le plus fort contingent, 25 garçons cordonniers et 7 "cordonniers", grands amateurs, comme on l'a vu, de filles de service. Attrait mystérieux du tablier de cuisine sur le tablier de cuir ! Et si ces garçons-là apportaient dans leurs occupations professionnelles la même ardeur et le même soin que nous constatons ici dans leurs délassements, nos ancêtres, s'ils pouvaient se plaindre d'être mal servis par leurs domestiques (mâles et femelles) ne devaient pas du moins avoir à se plaindre d'être mal chaussés !

A ces 32 garçons cordonniers ou cordonniers, il faut ajouter : 10 garçons perruquiers et 7 perruquiers (dont 2 sont certainement des garçons) ; 13 garçons tailleurs et 5 tailleurs ; 8 garçons menuisiers et 3 menuisiers ; 8 garçons boulangers ; 3 garçons chirurgiens et 1 chirurgien ; 2 garçons charpentiers et 6 charpentiers ; 3 garçons couteliers, 2 garçons tapissiers, 1 garçon plâtrier et 2 plâtriers, 2 garçons ferblantiers, enfin un seul garçon pour chacune des catégories suivantes : imprimeur, armurier, vitrier, jardinier, apothicaire, relieur, traiteur, tisserand, tuilier, chapelier, sergeur, charron, fournier, soit en tout 88 qui, unis aux 32 cordonniers, font un total de 120 garçons de toutes corporations.

Voici enfin dans l'ordre où elles apparaissent sur les autres registres, les autres professions. Dans les registres de Molinier : un faiseur de lanternes, un commis, un dragon de Noailles, un serrurier, 2 bouchers, 2 maçons, un roulier, un voiturier, un meunier du moulin du Château, un clerc d'avoué, "un nommé Jean", un travailleur de terre, un fabricant de bas, un trafiquant de Pompertuzat, un aubergiste, un ouvrier en soie, un mesureur de grains, un habitant de Moissac, un postillon, un fermier, un dragon volontaire. Dans le registre de Soulé : 2 porteurs de chaise, un actionnaire de la comédie, un scieur de bois, un travailleur de terre, un journalier, 2 hommes d'affaires, un fabricant de cire, un chevrautier, un manchonier, un ouvrier de forge, 2 brassiers, un charron de Vernajoul près Foix, un ménager de Cazères, un employé des fermes du roi, un fabricant de cartons, le fils d'un boucher de Montauban qui travaillait chez un garnisseurs de chapeaux, un teinturier, un tisserand, un habitant de Léguevin, un ménager d'Arbas, un maître d'hôtel, un tailleur de pierre, un doreur, un sergent de volontaires, un imprimeur, un ménager de Paillès.

Les professions, on le voit, sont donc des plus variées. Mais ce qui ne varie guère, c'est l'empressement avec lequel tous, dès qu'on leur annonce leur future paternité, après avoir d'abord rassuré leurs amies et leur avoir confirmé les promesses de mariage déjà faites, s'empressent de s'éclipser et de quitter la ville sans donner de leurs nouvelles, prouvant ainsi qu'ils n'étaient guère partisans de la recherche de la paternité. Il n'y a à cette règle que quelques très rares exceptions, tel ce charpentier satisfait d'apprendre qu'elle est enceinte, parce que cela déterminera ses parents, opposés au mariage, à céder, ou le trafiquant de Pompertuzat qui amène lui-même son amie à Toulouse. Mais ce ne sont que des cas isolés.

Tous les autres coupables disparaissent, seule leur manière de procéder diffère, selon qu'ils y mettent plus ou moins de formes.

Il y a d'abord ceux qui quittent la ville sans prévenir, c'est la grande majorité. Sur les 141 pères malgré eux de 1792, relevés dans les registres de Molinier, 49 sont dans ce cas. "Le dit Pierre lui témoigna son consentement continuant à la voir, et partit un mois après sans qu'elle sache ce qu'il est devenu" ; un autre "a quitté la ville depuis trois mois sans lui faire part de son départ" ; un commis "obligé d'aller faire une petite campagne" promet de revenir pour le mariage, et ne reparaît pas ; un domestique s'en va "sans rien dire" ; un perruquier va rejoindre les émigrés ; le domestique d'une Américaine, Mme d'Ibars, laisse naturellement la servante de sa maîtresse pour suivre celle-ci en Amérique ; un garçon apothicaire installe la comparante dans un appartement, puis s'en va à Bordeaux à son insu.

D'autres, plus corrects, justifient leur départ. 10 vont chercher leurs papiers pour procéder au mariage ; 5 vont chercher le consentement de leurs parents, 6 invoquent d'autres motifs ; un garçon perruquier "ne trouvant pas d'ouvrage à Toulouse se voyait forcé de s'en aller à Bordeaux d'où il lui ferait passer tout l'argent qu'il pourrait" ; un autre obligé de partir pour l'Amérique déclare à sa couturière qu'"il pourrait lui faire plus de bien de loin que de près" ; aucun, bien entendu, ne revient, ni n'envoie rien. Sans quitter la ville, 12 se contentent de rompre ou de refuser tout secours. Pour ne pas tenir leur promesse de mariage, 2 font valoir la cherté de la vie, 3 se retranchent devant un cas de force majeur : c'est qu'ils sont déjà mariés ! L'un d'eux, ironiste, "lui dit que s'il n'était pas marié, il l'épouserait volontiers".

Si les 87 qui précèdent y mettent plus ou moins de formes, ceux qui suivent (une dizaine environ), n'y en mettent pas du tout. Un garçon qui "travaillait à retordre du coton" et qui avait pour amie une fileuse de coton, jugea sans doute que c'était le cas où jamais de lui donner du fil à retordre, car lorsqu'elle lui fait part de son état, il "lui dit que c'était tant pis pour elle et quitta la ville." Certains ne reculent pas devant la perspective d'être traînés en justice. Un domestique, après tout un roman avec une fille de service, "l'assurant sans cesse qu'il n'aimerait jamais d'autre femme", à qui il répondait, lorsqu'elle lui manifestait des craintes qu'il ne la rendît enceinte "que c'était son dessein pour s'assurer par là qu'il serait son époux", lui tient un tout autre langage quand ce dessein se réalise ; il lui dit d'abord qu'elle se trompe, puis cesse de la voir, et quand elle réclame, lui déclare "qu'il se moquait d'elle et que si elle le poursuivait, il en serait quitte pour dix écus." Un autre domestique qui se laisse citer devant le juge de paix et offre pour les frais de couche 50 l. qui sont refusées.

Le libraire V.... dans la rue St-Rome "fait dire" à sa couturière de 19 ans "qu'il avait la municipalité dans sa manche et qu'elle eut à le laisser tranquille", puis il la fait citer devant le juge de paix et lui promet un louis d'or "à la condition que lors de sa déclaration de grossesse la comparante accuserait tout autre que lui". C'est aussi ce qu'un teinturier voulait exiger d'une fille de service : "qu'elle en accusât un autre qui fût plus en mesure que lui de lui donner du secours".

Si ceux là regimbent, d'autres vont plus loin et n'hésitent pas à avoir recours à des arguments ... frappants. Nous avons vu une fille de service obligée de fuir devant les menaces de son maître coupable ; celle de Vernajoul a dû se réfugier à Toulouse parce que son charron menaçait de la tuer. Enfin quelques exemples d'étrangères nous permettent de saisir toute la rudesse des moeurs rustiques. Ainsi à Blajan, près Boulogne, c'est une journalière qui gardait le bétail depuis trois ans chez un métayer ; celui-ci, quoique marié et père de sept enfants, "profitant un jour du moment où son épouse était absente, l'appela [la comparante] dans une chambre où il la saisit à brasse corps, la jeta sur le lit ..., usant de toute sa force et de l'ascendant qu'il avait sur elle", et lorsque, quelque temps après, elle lui fait part de son état, il "lui notifia qu'elle pouvait s'en aller avant que son épouse ne la reconnut en cet état, et ne lui donna cependant que six livres pour se rendre à Toulouse", où elle n'a d'autre ressource que d'aller à la maison commune faire sa déclaration. Il faut citer encore comme trait de moeurs paysannes la lamentable histoire de cette fille de service de 25 ans, enceinte des oeuvres d'un domestique de la même ferme, renvoyée successivement par deux maîtres à Ste-Croix, puis à Lanta, quand ils s'aperçoivent de son état, "sans lui rien donner" ; "ne sachant que devenir pour faire ses couches, étant absolument dépourvue de moyens, elle s'est rendue aujourd'hui en la présente ville où elle se trouve dans la plus grande misère et sans ressources aucunes, ignorant même où elle logera ni chez qui elle accouchera."

Et voici enfin un vrai sujet de nouvelle.

L'an mil sept cens quatre-vingt douze et le quatrième jour du mois de mars, l'an quatrième de la liberté sur la réquisition a nous faire par la dlle Béziat, sage femme jurée, de nous transporter chez elle à l'effet d'y ouir une fille enceinte, nous, commissaire assesseur de la municipalité, nous sommes transportés a[vec] notre greffier chez la dite Béziat, logée près le puids de Montgaillard, ou étant et dans une chambre au second étage donnant sur la rue avons trouvé une fille, laquelle moyennant serment par elle prêté de dire vérité, sa main mise sur les saints évangiles, nous a dit s'appeller Magdelaine F...., âgée d'environ trente-sept ans, fille de service, native du lieu de Montfort près la Bastide d'Auch, habitante de cette ville depuis environ huit ans et nous a déclaré qu'après avoir resté chez divers maîtres tels que le sr Goulard, logé près du collège de Foix, et chez des américains chez lesquels elle tomba malade, elle fut à l'hôpital vers le mois de mai de l'année dernière et y resta jusques au mois de juillet suivant qu'elle fut ammenée par une de ses amies nommée Marie Larré au lieu dit Sère en Biguorre où cette dernière venoit de se marier avec un nommé Jean homme d'affaires dont elle ignore le surnom ; la comparante a séjourné au dit lieu de Sère chez son amie, jusques au trente-un du mois de mars dernier et durant son séjour, vers la mi-décembre dernier, le nommé Jean Dominique, domestique de M. Foqué dudit lieu de Sère qui venait passer les après souper chez la dite Marie Larré, lia connaissance avec la comparante et un soir vers l'entrée de la nuit le dit Jean Dominique qui avait à aller mesurer du blé à une métairie du voisinage dite à la Tuque proposa à la comparante d'y aller avec lui, ce qu'ayant fait et tandis qu'ils étaient l'un et l'autre seuls au grenier dont le métayer leur avait remis la clef, le dit Jean Dominique se saisit de la comparante et la coucha par terre et usant de la supériorité de ses forces .... ; que peu de jours après, sa dite amie se trouvant absente ainsi que son mari pour avoir été tenir un enfant en baptême, et tandis que la belle-mère était à garder les bestiaux, le dit Jean Dominique vint trouver la comparante chez sa dite amie et profitant de l'absence de tous ceux de la maison ..., la rendit enceinte ; le dit Jean Dominique lui défendit de rien dire à sa dite amie et la menaça de la tuer d'un coup de fusil ou de pistolet si elle venait à dévoiler leur commerce à son amie, ajoutant que si elle comparante lui faisait une pareille confidence, il l'attendroit le soir et la tuerait à coup de barres ; qu'ayant resté environ huit mois auprès de la dite Larré à qui elle s'étoit rendue utile à coudre du linge pour l'auberge qu'elle se proposait de tenir, la comparante n'ayant plus à faire du travail quitta samedi dernier la dite Larré son amie, et sous la conduite du nommé Jouanon, domestique chez la dite Larré, elle fut coucher à Mialal et de là à Auch d'où le domestique ramena le cheval, et la comparante prit lundi dernier la messagerie qui l'ammena à Toulouse le même jour ; le lendemain de son arrivée elle se rendit chez la dlle Labroue, sage-femme, qui après l'avoir visitée lui confirma sa grossesse et lui dit que ne prenant pas de femmes chez elle pour accoucher elle lui indiqua la dite Béziat qu'elle envoya chercher ; cette dernière s'étant rendue ammena la comparante chez elle où elle se propose de rester jusques après ses couches, et voulant se conformer aux ordonnances royaux elle fait la présente dénonce de laquelle elle nous requiert de lui donner acte, ce que nous avons fait par le présent procès-verbal que nous avons signé avec notre greffier, non la comparante qui de ce requis a dit ne savoir, lecture préalablement faite. [Signé] : MAZARS, comm. ass. ; MOLINIER, greffier.
[En marge] : Le billet d'hôpital a été remis à Madlle Béziat, sage-femme, le 9 juillet 1792.

Si jusqu'ici nous n'avons trouvé que des séducteurs fuyant volontairement et avec empressement, il est aussi quelques cas plus particuliers où l'on voit intervenir la famille pour empêcher le mariage. Une couturière de 19 ans en relation avec un plâtrier depuis l'enfance "au vu et sçu de leurs parents réciproques" se trouve ainsi sans ressources et acculée à la déclaration, les parents du jeune homme, lorsqu'ils apprennent la grossesse, ayant fait partir secrètement leur fils. A Lombez une faiseuse de bas voit le père de son ami qui la fréquentait chez ses parents, s'opposer au mariage, elle-même est maltraitée par ses parents lorsqu'ils s'aperçoivent de sa grossesse, et sur le conseil de son frère, elle vient échouer à Toulouse. Dans un autre cas c'est la mère du jeune homme qui s'oppose au mariage, soustraire à la réalisation d'imprudentes promesses de mariage et aux conséquences pécuniaires et judiciaires de leurs algarades, c'est l'institution des volontaires.

Aux 97 ou 100 qui ont rompu selon les diverses manières que nous venons de voir dans les registres de Molinier pour 1792, il faut en effet en ajouter 32 qui, dès que leurs amies leur ont fait part de l'état dans lequel ils les ont mises, se sont engagés dans les volontaires. Tout comme les précédents d'ailleurs, ils y mettent plus ou moins de formes. Les uns s'engagent sans rien dire, les autres, obligés de s'engager, espèrent, disent-ils revenir bientôt pour faire le mariage ; il en est un même, garçon ferblantier, qui propose à sa couturière de le suivre. Mais tous une fois partis (sauf un qui répond de Nice, et un autre qui écrit qu'il tâchera de venir dans le courant de l'hiver pour l'épouser, l'exhortant "en attendant à prendre soin de son fruit"), se gardent bien de donner de leurs nouvelles. Et nous voilà amenés à étudier une source curieuse, et sans doute peu connue, du recrutement des volontaires de 1792.

Ici nous examinerons les trois registres, et dès lors aux 32 volontaires que nous relevons pour 1792 dans les registres de Molinier, il faut en ajouter 35 pour le registre de Soulé, soit 67 volontaires pour les 264 déclarations de 1792. Mais il faut voir aussi les déclarations de 1793 qui, faites à la fin de la grossesse (les registres finissent en juillet 93) nous reportent presque toutes à 1792 pour les engagements (c'est toujours en apprenant leur paternité vers le second ou troisième mois de la grossesse que les séducteurs s'engagent dans les bataillons en partance). Le second registre de Molinier sur 104 déclarations du 1er janvier au 25 juillet 1793 nous donne 51 volontaires, celui de Soulé sur 31 déclarations du 1er janvier au 6 juin 1793 en fournit 19, soit 70 volontaires pour les 135 déclarations de 1793. C'est donc un contingent de 67 + 70 = 137 volontaires (dont une vingtaine seulement partis en 1793), que nous révèlent les déclarations de ces registres, et pour lesquels plusieurs questions se présentent à notre examen.

Une des plus intéressantes est d'abord leur profession. Nous constaterons que les 48 domestiques de 1792 n'ont fourni que 5 volontaires. La profession était sans doute de celles qui nourrissaient leur homme ou qui de moins fournissaient le plus de facilités pour rompre une liaison en changeant de place sans avoir recours à un engagement. Il faut ajouter 12 autres domestiques volontaires pour 1793, soit en tout 17. De même les perruquiers ne sont guère enthousiastes ; ils préfèrent aller rejoindre les émigrés, dont la tête leur fournit sans doute assez de besogne ; sur 17 pour 1792, un seul s'engage, 2 pour 1793.

Parmi les garçons des métiers au contraire, le recrutement est des plus abondants. Nous trouvons en effet :

...

Il y a donc en 1792 sur les 120 garçons que nous avons relevés 44 volontaires qui, avec les 28 de 1793, donnent un total général de 72 garçons pour 137 volontaires.

D'ailleurs plusieurs de ceux qui suivent pourraient très certainement être rangés dans cette catégorie ou appartiennent en tout cas à la même condition sociale, ainsi 3 voituriers, un boucher, 2 cuisiniers, un fabricant de bas, 2 porteurs de chaises, un fabricant de cartons, un forgeron de Cazères, un tailleur de pierre, 2 maçons, un gagne-petit, 2 chaussetiers, un recouvreur, un cocher. Nous trouvons aussi 4 ou 5 travailleurs de terre.

En somme ce sont surtout les classes les plus modestes qui fournissent les volontaires, tandis que dans les classes se rapprochant de la bourgeoisie qui apparaissent dans ces registres (marchands, homme d'affaires, hommes de loi, commis, étudiants, que nous avons signalés plus haut) nous ne relevons que les engagements d'un clerc, d'un employé des fermes du roi, d'un marchand voyageur de Foix ("obligé de s'engager dans un bataillon de volontaires à cause du dérangement de ses affaires") et du médecin de Montauban. Pour 1793, nous trouvons un commis marchand, un peintre en papiers, un commis négociant, le fils d'un chapelier de Montpellier, un praticien, un commis, un ancien garde française, deux étudiants (dont un en chirurgie). ...


Gloire donc aux filles enceintes de 1792 ! ("Des maladies de cette nature ne sont jamais des calamités pour les états") Elles ont sauvé deux fois la patrie : en 1793, par leurs séducteurs qui, sans elles, ne seraient pas partis pour la frontière, et quelques vingt ans après par la chair à canon qu'en leurs enfants grandis elles fournirent au grand consommateur de 1813.

François Galabert
Revue des Pyrénées et de la France méridionale
1911