LA RÉVOLTE DE LA BAROUSSE EN 1848

[ERA REBOLTO DES BAROUSSENS]

La Barousse emprunte son nom à la rivière de l'Ourse qui l'arrose dans sa plus grande étendue. Elle devrait donc s'appeler la Bar-Ourse (vallée de l'Ourse) si, par une coquetterie bien excusable, elle n'en avait pas légèrement corrigé l'orthographe pour avoir un nom moins sauvage et plus euphonique. Quoi qu'il en soir de son infidélité patronymique, la Barousse, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est certainement une des contrées les plus pittoresques du Comminges avec ses donjons et ses castels, fiers vestiges d'un passé qui a eu sa grandeur, avec ses montagnes boisées et ses deux Ourse qui semblent ne se fuir et se perdre un instant que pour se confondre plus étroitement sous les murs de Mauléon, témoins immuables de leur union désormais indissoluble.

MAULEON BAROUSSE

Justement fiers des forêts qui couvrent leur sol, les Baroussais les ont considérées comme un bien propre à la Barousse ; dès les temps les plus reculés, ils les disputèrent sans trêve ni merci aux seigneurs et au roi ; à une époque plus récente, ils les revendiquèrent par toutes voies et moyens de droit (des bosqués es papès) à leurs nobles possesseurs, et, de nos jours, l'Etat lui-même passe encore, aux yeux de bien des Baroussais, pour un usurpateur dont ils respectent la force sans reconnaître le droit. Aigris par ces vieilles luttes, exposés, par la nature même des produits de leur sol, aux rigueurs draconniennes du code forestier dont on venait d'exagérer l'application, les Baroussais devaient tout particulièrement s'impressionner d'un changement de régime. Aussi, en 1848, dès la proclamation de la République, ils crurent le moment venu de renouveler leurs revendications séculaires, et prirent les armes pour les soutenir. L'évènement leur prouva que dans le pays de Comminges, comme ailleurs, l'ordre n'a pas de plus vaillants défenseurs que les amis de la liberté.

C'est à ce mouvement populaire, dont il ne faut grandir ni diminuer l'importance, que la Barousse doit d'avoir occupé un instant l'histoire contemporaine.

Si l'émotion qu'il provoqua fut grande, la répression en fut prompte et énergique. Nos gardes nationaux de 1848 parlent encore avec un certain orgueil de leur campagne en Barousse ; d'autres, il est vrai, en rient un peu, avec M. Victor Cazes qui s'empressa de chanter la révolte en vers pour égayer un tableau qu'on lui semblait vouloir assombrir outre mesure. Nous avons la bonne fortune de pouvoir reproduire in extenso le récit des vainqueurs au lendemain de la bataille et le chant du poète après la paix. De ce rapprochement pourra jaillir la lumière sur cet évènement d'histoire locale, grossi peut-être par l'orgueil du triomphe et atténué sans doute par l'indulgence si naturelle du poète. Bien des contemporains, ayant pris part à l'action, nous ont affirmé que la vérité se trouvait entre les deux récits ; le lecteur appréciera.

Voici d'abord le rapport officiel inséré dans le Journal de Saint-Gaudens, numéro du 6 mars 1848, sous la signature des principaux chefs de l'expédition :

PREMIERE CAMPAGNE DES GARDES NATIONALES DE SAINT-GAUDENS

Des bruits alarmants pour la sûreté publique et pour l'honneur de la Révolution française se répandaient dans nos contrées. On parlait de l'organisation d'une bande de voleurs dont le nombre s'élevait à environ deux mille. Les propriétés publiques et privées, les châteaux, les églises étaient menacés.
La Commission municipale et d'arrondissement, composée des citoyens Pegot-Ogier, Adolphe Pelleport, Bascans, Mariande, Thévenin et Dabeaux, avait demandé à la Commission centrale des armes pour la milice citoyenne et deux bataillons de troupe de ligne. Ils étaient attendus avec impatience ...
Les bruits sinistres ayant pris plus de consistance, la Commission d'arrondissement écrivit au Commissaire du Gouvernement, M. Joly, pour renouveler sa demande d'armes et de soldats, et lui annonça qu'en attendant, et ne prenant conseil que d'elle-même, elle envoyait une adresse à toutes les communes pour les inviter à tenir leurs gardes nationales prêtes à marcher contre les voleurs, sous le commandement des citoyens Pegot-Ogier, colonel de la garde nationale, et Adolphe Pelleport, membre de la Commission.
Jeudi 2 mars à six heures du soir, nous apprîmes que des bandes descendues de la Barousse (Hautes-Pyrénées) avaient dévasté et pillé le château de Luscan ; qu'ils (sic) avaient imposés des tributs à Loures, à Bertren, à Izaourt, dans toutes les vallées ; qu'ils avaient exigé des habitants la remise de quittances et d'obligations sous peine de mort ; mais nous ignorions encore le lieu de leur principal repaire. Vers minuit, une lettre de M. Richy nous avertit qu'ils avaient annoncé l'intention de se rendre le lendemain à Saint-Bertrand pour y exercer des brigandages.
Alors la Commission établie en permanence à l'hôtel de la sous-préfecture, fit un appel au courage des gardes nationales des cantons voisins, aux brigades de la gendarmerie et à une section de compagnie du 65e de ligne ...
Par un arrêté provisoire, elle mobilisa les gardes nationales de plusieurs cantons. Douze gardes nationaux de Saint-Gaudens s'offrirent pour servir d'estafette. La levée fut faite en masse aux cris de : vive la République et au chant de la Marseillaise !
Rien n'égale l'ardeur qu'ont montrée, dans cette solennelle circonstance, les citoyens de Saint-Gaudens, Miramont, Valentine et Montréjeau. Tous étaient debout à quatre heures du matin.
La garde nationale de Montréjeau, ayant moins de distance à parcourir, arriva la première à Labroquère, point de jonction arrêté par la Commission d'arrondissement. Celles de Saint-Gaudens et de Valentine ne tardèrent pas à les joindre sous le commandement du colonel Pegot-Ogier. La division se mit en marche.
Elle se sépara en deux colonnes. L'une composée des gardes nationales de Montréjeau, de Labroquère, de Loures, de quinze soldats du 65e de ligne, commandés par le lieutenant de Mommigny et de six gendarmes, fut confiée au commandement du citoyen Cazaugrand, docteur-médecin à Montréjeau. L'autre fut commandée par le colonel Pegot-Ougier ; elle était composée des gardes nationales de Saint-Gaudens et de Valentine, de quinze soldats du même régiment et de quelques gendarmes.
La colonne du citoyen Cazaugrand prit la droite de la rivière de l'Ourse ; la colonne du citoyen Pegot-Ogier prit la gauche.
Nous constatons avec bonheur le concours de M. le curé d'Izaourt, qui vint offrir son dévouement au colonel Pegot-Ogier. Revêtu d'un habit bourgeois, le seul que lui aient laissé les voleurs, armé d'un sabre et d'un fusil à deux coups, il conduisit la deuxième colonne, à travers les aspérités de la montagne, jusqu'au pont d'Antichan, lieu du rendez-vous des deux colonnes. Honneur à cet ecclasiastique !
Toute la division se trouva réunie.
L'ordre avait été donné de marcher en silence, pour tacher de surprendre les bandits dans les gorges sinueuses des montagnes. Le temps était affreux. Une pluie froide mêlée de neige obscurcissait l'horizon et dérobait la vue des objets à dix pas.
Tout à coup le ciel s'éclaircit, les torrents de pluie cessent, et l'on entend le bruit de tambours dans la direction de Gembrie, situé à vingt-neuf kilomètres de Saint-Gaudens. C'était la marche des brigands organisés et armés de fusils, de fourches, de haches, d'épées et d'une infinité d'instruments de meurtre.
Midi avait sonné. Les brigades de gendarmerie de Saint-Gaudens, Saint-Martory, Lourdes et Montréjeau commandées par le brave maréchal-des-logis Coupat, de Saint-Gaudens, se trouvaient à l'avant-garde. Les quinze soldats de la ligne et la colonne de M. Cazaugrand venaient après.
Les brigands firent feu sur les gendarmes.
Le citoyen Coupat les aperçoit. Aussitôt, tirant le sabre, il commande une charge à fond qui fut exécutée admirablement. Les soldats de la ligne, commandés par le lieutenant de Mommigny, ripostèrent avec vivacité. Tous les hommes de l'expédition, sans excepter personne, se précipitèrent sur les bandes désorganisées par le premier choc de la gendarmerie et le premier feu de peloton. Le tambour maître, nommé Bajon, fut renversé d'un coup de sabre du brave Coupat et roula dans la rivière. Ce militaire enleva le tambour de la bande. Le cheval du gendarme Méric reçut à la tête un violent coup de hache. Les gardes nationaux des deux colonnes réunies déterminèrent la désorganisation complète des brigands et les poursuivirent hardiment dans les endroits ténébreux de la montagne et des maisons où ils s'étaient réfugiés et où ils ne déposaient les armes que par la force. Quatre-vingt-dix-huit voleurs furent faits prisonniers avec armes et bagages, nous voulons dire avec les débris de leurs rapines, tristes témoins de leurs excès dévastateurs. Les quittances, les obligations arrachées par la terreur et d'autre pièces de conviction furent saisies. Ces misérables furent liés et conduits à Mauléon, de là à Montréjeau, et enfin dans la prison de Saint-Gaudens.
Pendant que ces choses se passaient, le citoyen Adolphe Pelleport qui, en sa qualité de membre de la Commission, s'était mis à la tête de plusieurs cavaliers commandés par le citoyen Senac, et de la garde nationale de Miramont, de Barbazan et de celles d'autres communes qui venaient fortifier sa colonne, recueillait dans sa marche les nouvelles, qu'il transmettait à la Commission et arrivait à Mauléon, lorsqu'il rencontra l'avant-garde de la colonne victorieuse.
Dans cette journée, la milice républicaine a eu à supporter une pluie battante, la neige et la faim. Les mesures avaient été pourtant prises par la Commission pour les subsistances militaires. Mais les républicains avaient ajourné la distribution à la fin de la journée. Le citoyen Adolphe Pelleport arriva à Saint-Gaudens à onze heures du soir, avec la garde nationale à cheval improvisée par M. Senac, pour rassurer la population.
La Commission d'arrondissement a voulu rendre hommage à tous les hommes de cette brillante affaire. Elle a décidé qu'il y aurait fête civique le samedi, et que l'expédition serait solennellement reçue aux portes de la ville de Saint-Gaudens.
Aussi toute la population de Saint-Gaudens, les gardes nationaux restés dans la ville pour la protéger en cas d'attaque imprévue, toutes les autorités civiles et administratives, les femmes, les enfants se sont précipités à la rencontre des bataillons triomphateurs ; les cris de vive la République ! vive la ligne ! vivent les gardes nationales retentissaient de toutes parts ! Nous voudrions faire l'éloge de chacun, mais il faudrait inscrire tous les noms !
Des couronnes civiques ont été jetées de plusieurs fenêtres, sur plusieurs points, à l'adresse des citoyens Pegot-Ogier et Adolphe Pelleport. Sans doute c'était la plus douce récompense de leurs efforts et de leur éternel dévouement à la République. Ils ont fait signe qu'ils ne pouvaient les recevoir, parce qu'il en fallait une pour chaque citoyen.
Je croyais que l'avènement de la République était le jour le plus heureux de ma vie ! Je me trompais ... Les émotions les plus vives et les plus douces que j'ai pu goûter dans toute mon existence ont été causées par le spectacle de l'intrépidité, de l'union et de la fraternité de tous ces défenseurs de l'Ordre, de la Liberté et de la République. Viennent les ennemis, nous leur réservons même accueil.
Adolphe PELLEPORT, membre de la Commission.
PEGOT-OGIER, colonel de la garde nationale ;
Guillaume DESSENS, capitaine commandant la division ;
ARNAUD, ingénieur, capitaine ;
F. FAGES ; SEILHAN ; ANDRILLON ; PUISSEGUR Guillaume ; CHATON, officiers de l'expédition.
SEMPÉ Philippe, BERTHE jeune, sous-officiers.

Nous ne devons pas négliger de dire que, lorsque le cortège fut arrivé sur la place d'armes de Saint-Gaudens, avec la garde nationale, la gendarmerie et la section de compagnie du 65e de ligne, ainsi que les quatre-vingt-dix-huit prisonniers faits aux bandes insurgées, M. Dabeaux, maire provisoire de Saint-Gaudens, prononça avec une chaleureuse émotion l'allocution suivante, qui fut plusieurs fois interrompue par les cris : de Vive la République !

"CITOYENS, GARDES NATIONAUX DE SAINT-GAUDENS,
C'est à moi particulièrement, magistrat municipal, qu'appartient l'honneur de célébrer votre victoire, de vous remercier au nom de la cité dont vous êtes l'orgueil !
Honneur à vous, braves gardes nationaux de l'arrondissement, soldats de la ligne, gendarmes ! vous avez tous fait votre devoir. Honneur à l'intrépidité, au courage, au sublime dévouement que vous avez déployés.
Vous avez dissipé, vaincu ces hordes sauvages, qui venaient porter la dévastation dans nos belles contrées.
Vous avez rendu un immense service, non seulement à ce pays, mais, j'ose le dire, à la France toute entière, à nos institutions républicaines. Vous avez prouvé la toute-puissance de ses institutions. Elle ne saurait être douteuse, lorsqu'elle se manifeste ainsi, au moment où à peine elles ont vu le jour ! Que serait-ce, si elles avaient reçu un développement régulier ?
Oui, le Gouvernement républicain est le plus fort : c'est le Gouvernement du peuple par le peuple, le Gouvernement de tous.
Voilà la cause et l'explication de sa force.
Gardes nationaux de Saint-Gaudens, rentrez dans nos murs, venez porter l'allégresse au sein de vos familles, qui hier, étaient dans la plus douloureuse anxiété.
Je suis heureux de le proclamer le premier : votre courte et glorieuse campagne est une immortelle page que vous avez ajoutée à l'histoire de notre pays !
Vive la République !
Soldats de la ligne et vous leur digne chef ! gendarmes ! recevez l'expression de notre reconnaissance et de nos vives sympathies. Notre cause est désormais la vôtre. Un pouvoir ombrageux ne cherchera plus à vous séparer du peuple dont vous faites partie.
Soyons unis et le salut de la France est assuré.
A l'Union indissoluble du peuple et de l'armée
Vive la République !"

M. le Commissaire du département, sur les avis qu'il avait reçus de l'insurrection, s'est empressé d'envoyer un renfort de cinquante hommes de cavalerie et trois cent cinquante hommes d'infanterie, qui sont arrivées à marches forcées, les 5 et 6 du courant. L'esprit de ces militaires est excellent, tous brûlent du désir de servir la patrie et d'assurer l'ordre en même temps que la liberté.

Voici maintenant la poésie patoise de M. Victor Cazes qui, en même temps qu'elle nous donne certains détails précieux à recueillir sur la révolte de la Barousse, nous offre un modèle parfait d'un dialecte commingeois qui a pu traverser les âges sans rien perdre de son originalité. La Revue de Comminges devait la reproduire à ce double titre, heureuse si elle peut ainsi contribuer à perpétuer le souvenir d'une langue dont l'énergie n'exclut ni la grâce ni la richesse.

Pour permettre au lecteur qui serait étranger à cette langue patoise de la comprendre et de l'étudier par le rapprochement des mots, nous les avons tous traduits aussi littéralement que possible ; nous nous sommes efforcé de conserver la place occupée par chaque mot dans la phrase, respectant les inversions toutes les fois que la traduction a pu se faire sans une trop grande incorrection ; nous avons enfin évité les gallicismes et renoncé à l'élégance pour serrer le texte de plus près. Nous avons accompagné cette traduction de quelques notes consacrées à des renseignements locaux qui nous ont paru nécessaires à l'intelligence du texte. Nous les devons, pour la plupart, à l'obligeance de notre excellent collègue de la Société des études du Comminges, M. Henry de Maribail, avocat à Saint-Gaudens, propriétaire dans la Barousse.

Mais nous voulons tout d'abord rectifier une exagération du poète qui, pour les besoins de la rime, sans doute, a cru pouvoir faire mourir quelques-uns des révoltés aux galères où ils n'ont jamais été envoyés. Neuf furent condamnés seulement par la Cour d'assises des Hautes-Pyrénées à des peines variant de un à trois ans d'emprisonnement.

ERA REBOLTO DES BAROUSSENS

Hardix ! genx de Maoulioun, d'Esbarech, de Troubach !
Ech moument ei benguch, Paris s'ei reboultach ;
Qu'an accassach ech Rei dab touto sa famillo,
E qu'an metuch ech houce laguens (1) era Bastillo.
Ech palai de Nully, que l'an tout rabatjach,
Pillages è trezors, toutis n'an proufitach.
Anem, goujax, hillem (2) : Bibo ra Republico !!! ...
Saoutem toux as fusils, è gahem era pico,
De noste recebur coupem es countrobents ;

LA RÉVOLTE DES BAROUSSAIS

Hardis ! gens de Mauléon, d'Esbareich, de Troubat !
Le moment est venu, Paris s'est révolté ;
On a chassé le roi avec toute sa famille
Et on a mis le feu à la Bastille.
Le palais de Neuilly, on l'a tout ravagé,
Pillages et trésors, tous en ont profité.
Allons, jeunes gens, crions, vive la République !!!
Sautons tous aux fusils et prenons la hâche,
De notre receveur coupons les contrevents ;

Eschaselem ech bureou, hiquem-mous toux laguens.
Hem crema sous berbals, toutos cras coupios
Qu'Ibos (3) senifiquec, aquestis darrès dios :
Se Beziado (4) parech, que le mous caou nega ;
Dap un courdèch en coch l'y pouiram roussega (5),
Sèro, brido, chibaou, tout laguens era Housso (6) ;
Nou s'en parle pas mès d'huissiers ena Barousso !
Coumissaris d'ét bin (7), couilledous uzuriès (8),
Seran toux acassax ; taque tant de mestiès ? ...
En pount de Palouman (9), anem libra bataillo
As gardos fourestiès, à touto ra noubliallo (10).
E tu, Gouaous Sarradèch (11), tu, balent Laflingoun (12)
Meteiz-bous toutis dus at cap dech batailloun.
Pujem tat campanaou, sounem eras campanos ;
Es billages bezis seran nostos coumpagnos !
Baroussenx, marchem toux ! ... anem-mous hè bailla
Des bosques es papès, so de Baquè d'Anla (13).
- "Aci qu'em embiax de toutos ras coumunos,
Enta que mous baillex toutos ras prouceduros
Qu'aouex senificach at citoyen Luscan,
A Goulard, à Dastor detch loc de Barbazan !"
Aquech homme de lei (14) qu'es troubèc ena hièstro,
Abile medecin, tas ahès bouno testo.

Mettons en éclats le bureau, mettons-nous tous dedans.
Faisons brûler ses procès-verbaux, toutes les copies
Qu'Ibos signifia, ces derniers jours.
Si Béziade paraît, il le nous faut noyer.
Avec une corde au cou nous l'y pourrons traîner.
Selle, bride, cheval, tout dans l'Ourse.
Qu'il ne se parle plus d'huissiers dans la Barousse.
Commissaires du vin, percepteurs usuriers
Seront tous chassés. Pourquoi tant de métiers ?
Au pont de Palouman allons livrer bataille
Aux gardes forestiers, à toute la noblaille.
Et toi Gouaous Sarradet, toi vaillant Laflingon,
Mettez-vous tous les deux à la tête du bataillon.
Montons au clocher, sonnons les cloches,
Les villages voisins seront nos compagnons.
Baroussais, marchons tous. Allons nous faire donner
Des bois les papiers, chez Vaqué d'Anla.
- "Ici nous sommes envoyés de toutes les communes
Pour que vous nous donniez toutes les procédures
Que vous avez signifiées au citoyen Luscan,
A Goulard, à Dastor du lieu de Barbazan."
Cet homme de loi se trouva à la fenêtre,
Habile médecin, pour les affaires bonne tête.

- "Entrax de dus en dus, entro du, Laflingoun ;
Aci qu'aouex dèx pas, è bin à discrecioun."
- "Mès que mous quaou dinès ? senou, qu'aram escletos
Des coffres, des cachous un pialot d'alumetos."
- "Caratz-bous ! qu'en aourax ! à qui les caou bailla ?"
Arres nou respounec, de poou de trop parla ! ...
- "Credem-me, tournatz-boun, nou hassax mès houlios ;
E que boun pendirax d'asso per bèris dios (16) !!
"Que serax perseguix, es temoinx parlaran,
E d'après cra leï que bous coundamnaran."
- Sent Jouan, ajos pietach ! malhurouzo journado ! ...
Se dichec en ploura Bertrando de Balado (17) :
Toustens qu'em brembareï d'un bieil arreproubè,
Oun eï moussu Dutrey ta renga quest haè ! ...
Arres que nous scoutèc es plours de Beturio,
Courioulan partie è de cap à Gembrio :
Et d'aquiou ta castèch de moussu de Goulard,
Sen ac pourtèren tout, dab es cartiès dech Iard.
Quan passèren echt pount, troubèren ech hermito (19).
Boulec èste pagach. - En aïgo ra guerito !
S'en bouleren tourna per Sarp, per Yzaourt,
Mès ech curé furious (20) s'y oupouzèc tout court.
Alabex Laflingoun, dap sa costo de maillo,

- "Entrez de deux en deux, entre, toi, Lafligon.
"Ici vous avez dix pains et du vin à discrétion."
- "Mais il nous faut de l'argent ? si non nous ferons des copeaux
"Avec les coffres, des caissons un petit tas d'allumettes ..."
- "Taisez-vous, vous en aurez. A qui les faut-il donner ?"
Personne ne répondit de peur de trop parler.
- "Croyez-moi, retournez-vous-en, ne faites plus de folies ;
"Et vous vous repentirez de ceci pendant de beaux jours.
"Vous serez poursuivis, les témoins parleront
Et d'après la loi on vous condamnera."
Saint-Jean, aie pitié ! malheureuse journée !
Se dit en pleurant Bertrande de Balade (fille de Balade)
Toujours je me souviendrai d'un vieux dicton :
Où est Monsieur Dutrey pour arranger cette affaire ?
Personne n'écouta les pleurs de Véturie.
Coriolan partit et du côté de Gembrie ;
Et de là pour le château de Monsieur de Goulard.
Ils emportèrent tout, avec les quartiers de lard.
Quand ils passèrent le pont, ils trouvèrent l'ermite ;
Il voulut être payé ... A l'eau la guérite !
Ils s'en voulurent retourner par Sarp ; par Izaourt !
Mais le curé furieux s'y opposa tout court.
Alors Laflingon, avec sa cotte de maille,

Les ourdounèc à toux de metes en bataillo.
Alben de Meritenx, è Frechou tout malaout.
E Merino ... naouèch (23), courreren ach assaout ;
Les acassèren toux ; sense perde de bisto,
A traouès cra gneou seguiren era pisto.
Camos, adjudatz-les ! è senou soun perdux !
Es esclops ena man, hujen toutis pès nuds.
De nosto Republico, aoumenx dex coumpagnios,
Sent-Bertran, Monrejaou, Sent-Gaoudens è Gantios,
Marchèren sur Troubat, sernèren es brigands,
Les arrestèren toux, boussux, petix è grands.
Toutos acqueros gens, de bien machanto mino,
Passèren estacax en pount de Balentino ;
D'aquiou ta Sent-Gaoudens, laguens era presoun ;
Dubernat (24), nou scoutèc d'eris cap d'arrazoun,
Pluziurs soun rembiax, d'aoutis morts en galèros,
D'aoutis sen soun tournax, cargadis de mizéros.
Mès Diou tant pietadous les proumet ech perdoun,
Se ban, de bien boun cor, couhessas ena missioun.

Leur ordonna à tous de se mettre en bataille.
Albin de Méritents, et Fréchou tout malade,
Et Merino ... le nouveau, coururent à l'assaut.
On les chassa tous ; sans perdre de vue
A travers la neige on suivit la piste.
Jambes, aidez-les ! et sinon ils sont perdus !
Les sabots à la main, ils fuient tous pieds nus.
De notre République au moins dix compagnies,
Saint-Bertrand, Montréjeau, Saint-Gaudens et Ganties
Marchèrent sur Troubat, cernèrent les brigands,
Les arrêtèrent tous, bossus, petits et grands.
Toutes ces gens de bien méchante mine
Passèrent attachées sur le pont de Valentine,
De là pour Saint-Gaudens, en prison.
Dubernat n'écouta d'eux aucune raison.
Plusieurs sont renvoyés, d'autres morts aux galères,
D'autres s'en sont retournés chargés de misères.
Mais Dieu si miséricordieux leur promet le pardon,
S'ils vont, de bien bon coeur, se confesser à la mission.

NOTES

1 - Littéralement, dedans.
2 - Mot intraduisible en langue française : HILLA signifie crier en faisant le hil, en particulier à nos pays de montagnes et notamment à la Barousse et au Larboust. Le hil est un cri prolongé qui tient à la fois du hennissement du cheval et du cri de la chouette. Il doit être poussé à pleins poumons et sans reprendre haleine. Il a beaucoup d'analogie avec l'IRRINCINIA du pays Basque dont il diffère par cette particularité que, pour ce dernier, il n'est pas défendu à l'artiste (car l'IRRINCINIA est un art véritable) d'y intercaler des variations plus ou moins ingénieuses. Les paysans du LABOURD et les contrebandiers y sont passés maîtres. Certains patriotes, amis des vieux usages, ont créé un prix spécial qui est décerné publiquement au meilleur crieur d'IRRINCINIA, à la fête du vieux bourg de Sarre. Tous ces détails sur l'IRRINCINIA ont été donnés par M. Mérimée, professeur à la Faculté des lettres de Toulouse, à Monsieur Julien Sacaze, directeur de la Revue, qui nous les a transmis.
3 - Ibos, huissier de Mauléon
4 - Béziade, huissier de Mauléon
5 - Sous-entendu : dans la rivière.
6 - Nom patois de l'Ourse.
7 - Employés des contributions indirectes, appelés encore commissaires du vin par nos paysans.
8 - Percepteurs, qualifiés d'usuriers par hyperbole, c'est-à-dire faisant trop payer, comme les usuriers.
9 - Pont situé au centre de la ville de Mauléon, à l'entrée de la place publique. Il était célèbre autrefois par les réunions qui s'y tenaient et où l'on discutait les questions d'intérêt général de la vallée.
10 - Qu'on nous pardonne ce néologisme ; le péjoratif aille peut seul rendre l'idée de mépris, contenue dans le mot patois NOUBLAILLO ; nous avons dit noblaille comme on dit valetaille, canaille, etc.
11 - Gouaous Sarradet, de Troubat, un des chefs de la révolte.
12 - Laflingon, grand chef de la révolte, fut mis en prison. Il est encore vivant et habite Troubat où il vit en paisible citoyen.
13 - Jean-Pierre Vaqué aîné, Conseiller général et président de la Commission syndicale de Barousse, neveu et héritier de Dutrey, dernier juge royal des Quatre-Vallées. Celui-ci avait soutenu contre le marquis Gémit de Lusean, pour la propriété des forêts de Barousse, un procès qui dura plus de soixante ans et qui n'était pas encore vidé au moment de la Révolution française. Les documents de ce procès, DES BOSQUES ES PAPES, étaient entre les mains de M. Vaqué.
14 - Bertrand Vaqué, frère du précédent, docteur en médecine et juge de paix du canton. Sa générosité et son désintéressement l'avaient rendu très populaire ; c'est ce qui explique comme il put tenir tête à la révolte, préserver du pillage la maison de son frère, et sauver la vie du percepteur de Mauléon et de l'huissier Béziade.
15 - Nous ferons des copeaux : cette traduction très exacte est insuffisante à rendre l'image et l'harmonie imitative du mot patois : faire des escletos, c'est couper une bûche dans le sens longitudinal et en plusieurs morceaux d'égale longueur, à la différence des éclats de bois qui sont irréguliers ; nous regrettons que l'exactitude nous ait empêché de dire : nous ferons voler en éclats qui, pour l'oeil et l'oreille, semblerait se rapprocher davantage du texte.
16 - Expression patoise passée dans la langue française : il y a beau jour ou beaux jours, pour il y a longtemps.
17 - Bertrande de Balade, de Ferrère ; espèce d'agent d'affaires très intrigante ; elle passait pour connaître un peu de droit ; on prenait son avis sur les procès ; ce type d'agent marron du beau sexe devient de plus en plus rare, mais il en existe encore dans notre pays.
18 - M. Dutrey, avocat au Parlement, habitait le château de Mauléon. Son habileté et sa sagesse étaient proverbiales ; c'était le frère du juge mage des Quatre-Vallées.
19 - L'ermite, ainsi nommé parce que le gardien commis au péage habitait seul une guérite qui existe encore à l'extrémité du pont.
20 - M. Duboé, curé d'Izaourt, homme d'esprit, très énergique.
21 - Albin de Méritens, père de M. de Méritens qui habite encore le petit castel d'Izaourt.
22 - Fréchou, capitaine en retraite.
23 - Mérino, chef de guérillas espagnol, curé de Villoabjado (Vieille Castille), se distingua dans la guerre de 1808 contre les Français, rentra dans l'obscurité à la restauration de Ferdinand VII, reprit les armes pour la cause royaliste, lors de la révolution de 1820, recommença la guerre de partisans après l'avènement de la reine Christine, essuya en 1838 une défaite complète, à la suite de laquelle il se réfugia en France par la vallée d'Aran. Au Pont-du-Roi, il déposa les armes, ainsi que toute sa bande, entre les mains de M. Leroy, sous-préfet de Saint-Gaudens. Il reçut l'hospitalité à Saint-Gaudens, dans la maison de M. Gaston de Moncamp, appartenant aujourd'hui à M. Rességuet, en face de la porte de l'église. Notre poète a voulu, sans doute, désigner sous le nom de Merino l'abbé Duboé, curé d'Izaourt, qui prit une part considérable à la résistance dans son village.
24 - Dubernat, médecin à Cardeilhac (canton de Boulogne-sur-Gesse), sous-préfet de l'arrondissement de Saint-Gaudens au moment de la révolte de la Barousse, quitta l'administration peu de temps après pour retourner à ses malades ; il avait dans le pays une assez grande popularité ; il est décédé il y a peu d'années à Cardeilhac, entouré de l'estime de ses concitoyens.

ALBERT SOURRIEU
REVUE DE COMMINGES
1886