PERSÉCUTION CONTRE L'ABBÉ BLADÉ, VICAIRE DE BAJONNETTE

Les documents historiques, laissés par M. l'abbé de Bénac, curé de Sainte-Gemme, au sujet des évènements révolutionnaires dans cette contrée, nous révèlent que la petite commune de Saint-Brés, se signala par son ardeur à défendre les idées nouvelles. Dès les premiers jours de la tourmente, quelques habitants de cette localité, à la tête desquels marchaient Joseph du Pouy et Dominique Daguzan, refusèrent avec énergie de payer la dîme aux fermiers de Mgr de Cugnac, évêque de Lectoure, à messire Henry de Mauléon de Savaillan, seigneur du lieu, ainsi qu'à Maître Ayrem, curé de Bajonnette et de Saint-Brés. Cités à comparaître à Mauvezin, devant le juge royal du Fezensaguet, les récalcitrants furent condamnés à se conformer aux anciens usages. L'on entendit à cette occasion, la plaidoirie furibonde de l'un des accusés s'écriant à l'issue de l'audience : "On n'obtiendra jamais d'autre sentence qu'après que l'on aura labouré le sol de toutes les églises avec celui de tous les châteaux, et que l'on aura détruit la Royauté, par la mort du Roy." On fit appel de ce jugement, et l'affaire vint devant le Sénéchal d'Auch. La première sentence fut confirmée et les appelants condamnés aux nouveaux frais qui s'élevèrent à cinquante-cinq francs. (11 janvier 1790).

Loin de modérer l'ardeur de ces deux citoyens, cet échec excita au plus haut point leur fureur révolutionnaire. Ils jurèrent de se venger sur la personne de M. l'abbé Bladé, qui desservait leur église.

Ce jeune prêtre avait refusé de se conformer aux exigences de la loi du 10 mars 1789 prescrivant de publier à la messe du dimanche certains décrets de l'Assemblée Nationale. Les démocrates ne pouvaient accepter une telle infraction aux lois de la nation. Pour eux, M. l'abbé Bladé n'était qu'un prêtre factieux. Peu s'en fallut que la garde nationale de Saint-Brés ne se portât à de cruelles voies de fait contre le vicaire réfractaire, bien qu'il eût déjà prêté, disent les documents que nous suivons pas à pas, "un simulacre de serment".

curé 3"Cette poignée de paysans, grossiers et ignorants, excités par trois ou quatre meneurs turbulents et exaltés, désignés par les noms, en vogue à cette époque troublée, de Municipalité, de Conseil général de la Commune et de Garde nationale, s'assembla en tumulte". On adressa aussitôt une pétition à l'administration départementale pour demander l'expulsion du vicaire. Cette dénonciation furibonde demeura quatre mois et demi sans réponse. Saint-Brés considéra ce silence des administrateurs comme un acte de souverain mépris.

Les évènements du 14 juillet 1790 vinrent exciter l'ardeur de ces énergumènes, qui pour mieux assouvir leur infame vengeance firent parade d'un zèle outré pour défendre la cause de la Révolution et poursuivre, avec le dernier acharnement, les citoyens rebelles aux lois de la Nation. Les plus ignobles vexations contre M. l'abbé Bladé leur parurent choses toutes naturelles.

Une circulaire du district, leur servit de prétexte. On s'empressa donc de tendre un nouveau piège au vicaire, en l'obligeant à lire au prône la formule du serment suivant : "Je jure fidélité à la Nation, à la loi et au Roi constitutionnel et de vivre libre ou mourir."

M. l'abbé Bladé protesta énergiquement. C'est ce nouveau refus qui excita au plus haut point la haine de nos ardents patriotes, qui, cette fois, jurèrent de tirer une vengeance éclatante de cet acte de mépris. Ils déclarèrent que les prêtres qui, après avoir prêté ce serment de fidélité, devenaient parjures, étaient plus dangereux que tous ceux qui l'avaient refusé avec obstination.

Ces derniers, en effet, avaient perdu la confiance du peuple, et ostensiblement avaient fait ainsi parade "de leur ignorance et de leurs turpitudes". Les autres, au contraire, étaient honorés de la confiance populaire dont ils pouvaient abuser en induisant en erreur ceux qui acceptaient leur direction.

Comment se débarrasser de la présence de ce prêtre factieux ? Le département, le district, l'évêque lui-même étaient sourds à leurs plaintes ! Eux-mêmes voulurent se charger de cette hideuse besogne.

Le dimanche 31 juillet 1790, le citoyen Daguzan avait invité à un repas copieux, où les libations ne durent pas faire défaut, la garde nationale de Saint-Brés, dans la métairie du château du Grillon. Le soir, après les Vêpres, la population était rassemblée auprès de l'église, officiers municipaux en tête, quand apparut l'abbé Bladé. Il se vit aussitôt entouré de gens armés de bâtons, d'épées et sabres nus ... Quelques uns portaient leurs fusils à bayonnettes. "Ils se saisissent de ce malheureux prêtre, et son bréviaire sous le bras, un pain embroché à une pique sur ses épaules, ils joignent ainsi la dérision à la plus lâche brutalité ... ils le placèrent au milieu de deux rangs de leur garde nationale et le conduisirent au milieu des huées, des outrages et des menaces les plus horribles, devant la porte du presbytère de Bajonnette, dont l'église de Saint-Brés était une annexe.

"Durant ce pénible voyage, les uns le poussaient avec leurs bayonnettes au bout du fusil ; les autres pour l'effrayer tiraient par derrière des coups de fusil ou brandissaient autour de son corps des piques et des sabres nus, en le menaçant à tout instant de lui trancher la tête.

Il traversa ainsi une foule nombreuse qui s'était rassemblée au Grillon, à l'occasion de la fête patronale et au moment même où M. l'abbé Montégut, curé de Sainte-Gemme et du Grillon, sortait de l'Eglise où il venait de chanter les vêpres".

Une telle conduite souleva l'indignation de la contrée. Les citoyens Daguzan, commandant de la garde nationale, et son adjudant-major Lacomme, essayèrent de se justifier devant l'opinion publique. Ils adressèrent au sujet de ces tristes évènements, une circulaire aux municipalités voisines. Vains efforts. Leur ignoble conduite en cette circonstance fut toujours jugée avec la plus grande sévérité.

P. LAMAZOUADE
Revue de Gascogne
1902