UN BLEU DE LA VENDÉE

Le Bocage de la Vendée tire son nom de la grande quantité de bois dont il est couvert et qui de loin lui donne l'aspect d'une forêt continue. Il couvre la partie la plus considérable du département. Composé presque entièrement de roches dures, imperméable, le sol offre une succession de collines arrondies et de vastes plateaux.

Ces collines sont vraiment pittoresques, et leurs sources, faibles mais nombreuses, forment des ruisseaux, qui serpentent en de charmantes vallées. Routes, chemins creux, cultures de froment, de seigle, d'orge et d'avoine, belles prairies, vastes champs plantés de choux et de maïs pour l'élevage du bétail, jardins, bois et domaines y sont bordés de haies vives de deux à trois mètres d'élévation, appuyées sur le tronc d'arbres ébranchés ou de toute venue.

La famille de François Vrignau est originaire de ce bocage, à quelque vingt kilomètres de la Roche-sur-Yon. Elle compte parmi ses ancêtres plusieurs héros ou martyrs de cette terrible guerre de 93, où l'on vit éclater toutes les vertus du caractère vendéen ; mépris de la vie, indomptable courage, résignation et confiance en Dieu.

C'est, parmi eux, cet héroïque enfant, Marie Pépin, dont la mort fut si touchante et si chrétienne.

Elle portait la soupe, raconte M. de Chabot, à un blessé vendéen, caché sous une hutte, à quelques pas de la maison, lorsqu'elle est surprise par les soldats de la Terreur, qui lui demandent où se trouvent les brigands auxquels elle porte à manger.
"Vous ne le saurez pas, répond-elle sans hésiter.
- Alors tu vas être fusillée !
"Je consens à mourir, s'écrie la fière vendéenne. Ce sont des malheureux que je ne trahirai jamais."

Furieux, les bourreaux se précipitent sur elle, lui font subir mille outrages, la lient à un arbre et, à chaque coup de sabre lui promettent la vie sauve, si elle veut trahir ses frères.

Marie Pépin, les yeux fixés au ciel, récite tout haut sa prière. Au dedans de ce corps fragile vit une âme que la douleur ne peut abattre. Son attitude céleste exaspère les cruels soldats, qui, après l'avoir criblée de blessures, s'acharnent sur le cadavre de la martyre et la coupent en morceaux.

La famille des Vrignau pouvait être fières de tels ancêtres. Avec ses sentiments chrétiens, elle avait surtout conservé une charité et une compassion pour les malheureux véritablement bien rare. Le fait suivant le prouvera.

C'était en 1847, année où le blé valut, dans ce pays, jusqu'à quarante-quatre francs l'hectolitre.

Le chef de cette famille,  chargé de nombreux enfants en bas-âge et de plusieurs domestiques, avait fait, comme tant d'autres, une triste récolte, et cependant il devait nourrir, avec sa maisonnée si nombreuse, les pauvres qui couraient la campagne en quête d'un morceau de pain. La mère de famille, malgré sa religion, ne voyait pas sans inquiétudes les affamés de la ville voisine se présenter en grand nombre à sa porte, et parfois elle hésitait à leur donner le pain nécessaire à leur existence. Son mari s'en aperçut, il dut même la gourmander en de rares circonstances. "Donne, donne, ma bonne femme, donne toujours, le bon Dieu ne nous laissera pas mourir de faim." C'est ainsi que parlait le brave chrétien, charitable sans mesure.

Et la bonne femme donnait, en effet, par obéissance. Les pauvres se pressaient d'autant plus volontiers à la ferme, que, dans les maisons des alentours souvent le pain leur était refusé. Aussi, bientôt fallût-il emprunter quelque argent pour acheter du grain.

Mais la récompense, même temporelle, ne devait pas se faire longtemps attendre.

L'année suivante, tous les fermiers voisins eurent une assez maigre récolte ; seul, le cultivateur charitable en fit une tellement abondante que son rendement surpassait celui des meilleures années. Lui-même me racontait ces détails avec un vif sentiment de reconnaissance envers la bonté divine.

Ces faits montrent que la foi, et une foi vive était héréditaire dans cette antique famille.

Si le sang avait cessé de couler à l'époque où vécut le jeune François, la même sève chrétienne continuait de circuler dans ses descendants. Appuyée sur les principes qu'avaient suivis ses ancêtres, l'éducation de l'enfant fut pieuse, et aux leçons de la famille vinrent se joindre de bonne heure les enseignements du prêtre. L'enfant, devenu jeune homme, aimait à redire le charme de ses entretiens avec le prêtre zélé, qui, le premier, eut à veiller sur son âme et dont les saintes exhortations devaient faire de lui un chrétien accompli, un homme de devoir, un soldat sans peur et sans reproche.

Quel doux souvenir il devait conserver du beau jour où, pour la première fois, il reçut le Dieu de l'Eucharistie ! Comme le poète, il pouvait redire :
De ces jours de ferveur, ah ! vous pouvez m'en croire
L'éclat lointain réchauffe encore ma mémoire. (Brizeux)

Mais déjà cet enfant avait grandi, et l'heure était arrivée à laquelle il allait payer à sa patrie la dette du sang, époque redoutée des parents, et critique pour les moeurs et la foi des jeunes gens. Il fallut partir : mais auparavant, François voulut, comme tout conscrit chrétien, prendre les conseils de son pasteur.

L'homme de Dieu l'accueillit avec joie et lui donna les avis suivants :

"Rappelez-vous toujours, mon enfant, que vous êtes chrétien, que le chrétien est l'homme du devoir ; remplissez donc tous vos devoirs et surtout vos devoirs militaires ; ils sont sacrés ; car c'est la volonté de Dieu qui vous a fait soldat.
Soyez le modèle de vos camarades par votre exactitude au service, par votre soumission à la discipline. Appliquez-vous à justifier cette belle parole d'un grand guerrier : Que les meilleurs chrétiens sont les meilleurs soldats.
Aimez vos chefs, et ne murmurez jamais contre eux, comme les soldats indisciplinés, et respectez en eux l'autorité de Dieu qui vous les a donnés pour supérieurs.
Faites aimer la religion en vous faisant aimer vous-mêmes : un service rendu, un acte de complaisance sont puissants pour ramener les coeurs et se faire des amis.
Fuyez comme la peste l'ivresse et la débauche, qui perdent le corps et l'âme, grands chemins toujours ouverts du déshonneur, de la prison, de l'hôpital et de la honte.
Gardez-vous bien de blasphémer et n'oubliez jamais que la langue vous a été donnée pour louer Dieu, non pour l'outrager. Un chrétien qui blasphème est semblable à un fils dénaturé qui insulterait son père.
Quand vous seriez tenté de faire une action mauvaise, pensez à votre mère et pensez à Dieu qui est près de vous. Dites-vous : si ma mère me voyait ! Dieu me voit ! Cette pensée vous évitera bien des fautes.
Si vous succombez, pas de faiblesse ni découragement. Un homme sans énergie n'est ni bon chrétien, ni bon soldat.
S'il s'abandonne parce qu'il a fait une faute, c'est un soldat qui, dans un combat, jette son fusil après un premier échec et s'enfuit. C'est un déserteur. Un homme de coeur qui a été faible, se relève, secoue la poussière de ses vêtements et poursuit son chemin.
Fermez avec soin votre coeur au respect humain : c'est la peste des casernes et du monde entier : c'est le plus funeste et le plus honteux des vices. Il arrache à l'homme sa liberté, le rend esclave des passions, des vices, des caprices des autres. Que diriez-vous d'un soldat qui, se trouvant avec les Allemands, rougirait de son uniforme et trahirait son drapeau ? Voilà pourtant ce que fait le chrétien qui rougit de sa foi et qui trahit son Dieu, parce qu'il est avec des impies. C'est une indigne faiblesse, c'est une lâcheté.
Ne la commettez jamais.
Bénissez Dieu de vous avoir fait soldat, car c'est la plus grande, la plus noble de toutes les professions pour celui qui sait la comprendre. Elle a sans doute ses fatigues et ses ennuis, comme toute autre, mais quelle magnifiques compensations ! Je ne parle pas de la vie matérielle ; le soldat n'a point à s'en préoccuper : nourriture, logement, vêtement, l'Etat lui fournit, lui assure tout.
Mais, au point de vue moral, quelle grandeur dans l'état militaire ! Porter le plus noble des uniformes, défendre le plus glorieux des drapeaux, se dévouer pour son pays, pour le maintien des lois, de la société, de la religion ! Quelle belle et sainte mission !
La France dort tranquille, parce qu'elle sait que ses soldats veillent pour elle ! Elle est fière de vous. Vous aussi, soyez fier de votre profession, soyez fier d'être soldat de la France. Mais ce n'est pas assez, soyez également fier d'être le soldat de Jésus-Christ, et que la croix et le drapeau soient toujours unis dans votre coeur.
Enfin, mon cher enfant, pour tout dire en un mot, soyez toujours bon Français, bon soldat et bon chrétien. Vous serez toujours heureux."

Destiné à un régiment de ligne, François Vrignau arrivait à Rennes en 1858. Son principal soin, dès les premiers temps de son séjour en cette garnison, fut d'aller trouver l'aumônier militaire, dont il reçut des conseils fort utiles, même au point de vue militaire.

La moralité n'est pas le caractère dominant de tous les soldats, le jeune bleu en fit l'épreuve dès le commencement. Des camarades plus anciens ayant projeté de lui faire faire connaissance avec une certaine maison mal famée, François fut confié dans ce but à un soldat de la classe, vieille pratique comme il s'en trouve dans tous les régiments. Celui-ci l'emmène en ville sous prétexte de promenade. On va, on vient, on visite quelques monuments publics, et bientôt on arrive en certain quartier de triste réputation.

Mais le jeune homme, moins simple qu'il ne paraissait, avait flairé quelque piège, et, prenant le vieux par son faible, lui proposa d'entrer dans un caboulot. La proposition est acceptée, car la soif se faisait sentir. On entre : François paie force consommations, tant et si bien que le renard est pris à son piège, et que la nuit étant proche, il s'en retourne un peu gris. Le bleu avait évité de boire, faisant semblant de vider son verre à chaque rasade, mais le laissant toujours plein.

Les camarades du vieux soldat apprennent le tour du bleu, et se moquent de celui-là : "Eh bien ! il t'a joué le bleu. Il est plus fin que toi. - Oui, mais laissez faire, il me paiera çà !"

Quelques jours après, on essaya bien de reprendre cette affaire, mais la mèche était éventée. Impossible de réussir.

A son départ du pays natal, François Vrignau avait reçu de sa mère une petite croix pour porter à son cou, un petit livre de piété contenant, avec l'Imitation de Jésus-Christ, les prières ordinaires du chrétien, et un chapelet.

Chacun de ces objets devait être, pour le jeune homme simple et bon, l'occasion de montrer sa foi.

Ce fut d'abord son chapelet qu'il égara. Où l'avait-il laissé ? Était-ce à la caserne, à l'église où il allait chaque dimanche, ou pendant les exercices militaires ? Il n'en savait rien.

L'affaire était grave. Or trois jours plus tard, un camarade de chambrée trouve ledit chapelet.

Un chapelet à la caserne ! c'était un évènement pour les troupiers.
"Ah ! par exemple ! un chapelet ici ! Est-ce que nous sommes des nonnes ? ... A qui le chapelet, s'écrie un loustic devant toute la chambrée ?"

Notre conscrit était là. Il n'eut pas la pensée de dissimuler, s'avançant hardiment : "Tiens, dit-il, c'est à moi !" et il saisit son chapelet.
Aussitôt des rires moqueurs éclatent autour de lui.

Mais alors, comme un jet d'eau froide sur un feu ardent, la voix forte et grave d'un vieux soldat qui a bientôt terminé son deuxième congé, domine le bruit : "Il a raison, ce garçon-là, et vous êtes tous des sots ! Si j'avais toujours eu comme lui un chapelet, je n'aurais pas passé au conseil de guerre."

Et tous les rieurs de se taire, tandis que le bleu sert victorieusement son chapelet dans sa poche.

Le vieux grognard, en effet, avait passé en conseil de guerre deux ans auparavant pour quelques peccadilles.

Un autre jour, c'était sa petite croix dont l'attache s'était brisée et que François avait laissée tomber dans la cour de la caserne. Par bonheur, ce fut François lui-même qui la trouva en compagnie de quelques camarades assez bien pensants. Et comme l'un d'eux hasardait quelque plaisanterie peu spirituelle, un second qui se flattait d'être lettré reprit en ces termes : "Tiens, mais pourquoi le camarade n'aurait-il pas une croix ? J'ai bien lu dans la vie du brave maréchal Niel, que pendant la guerre de Crimée, où Russes et Français se cognaient si fort, tandis que les troupiers démolissaient la forteresse de Bomarsund, le maréchal ayant aperçu une belle croix de cuivre doré qui dominait une église, se dit : "Tu ne peux laisser renverser cette croix ! Renverser une croix ! Ta vieille mère ne te le pardonnerait jamais !"

Puis, se retournant vers ses turcos : "Deux hommes, s'écrie-t-il, pour aller chercher cette croix !" Au lieu de deux, comme tu penses bien, cinquante se présentèrent, car tous étaient des braves. La belle croix de cuivre dorée fut descendue et envoyée en France à l'église de Muret, où je l'ai vue moi-même. Hein ! que dis-tu de çà ! - Moi, je n'ai rien à dire. - Eh bien ! rengaine ton compliment, et laisse François tranquille."

Enfin, pour comble de malheur, ou de bonheur plus tôt, le petit livre de piété du bleu devait faire passer sa foi par une autre épreuve.

Quelque temps après, les jeunes soldats étaient à l'exercice, ceux de la classe restés à la caserne. Survint le lieutenant qui commanda de mettre en ordre les effets des jeunes. Aussitôt les sacs sont vides, celui de François, comme les autres.

Tout à coup, dans cette boutique de bric à brac que renferme Azor (sac du soldat) on découvre l'imitation de Jésus-Christ.
"Ah ! ah ! voilà du nouveau, s'écrie un soldat, une espèce de bréviaire !" Le lieutenant se fait remettre le livre, et après l'avoir examiné : "Mettez ce livre à sa place, ça ne vous regarde pas."

Depuis ce moment, notre jeune soldat n'est plus inquiété pour sa religion. Il va à la messe chaque dimanche quand le service le permet, fait sa prière chaque soir, et un jour qu'à genoux au pied de son lit il faisait ses dévotions ordinaires, un sergent rentra, et comme François était un peu troublé et confus, le sergent lui dit : "Ne vous dérangez pas, jeune homme, ce n'est pas défendu, et si quelqu'un le trouve mauvais, proposez-lui la botte ; je suis votre second."

Tous ces petits incidents ne diminuèrent point le bleu dans l'esprit de ses chefs et de ses camarades, et sa foi ne l'empêcha point d'être nommé caporal ; bientôt peut-être il sera sergent, grâce à sa bonne conduite, à son amour de la discipline et à sa foi religieuse.

La bravoure d'un soldat chrétien ne se borne pas à vaincre le respect humain. Celle de François Vrignau se montra également sur le champ de bataille. Il prit part, avec le grade de caporal à la campagne d'Italie et se distingua en plusieurs rencontres, notamment à l'assaut d'un village, Ponte di Magenta, le 24 juin 1859.
Après une terrible charge à la baïonnette, ce n'était partout qu'un mélange affreux de morts et de mourants, d'hommes et de chevaux renversés, de vêtements déchirés, d'armes abandonnées, de cadavres gisant à terre. Dans un murmure effroyable de prières et de blasphèmes, François crut entendre la voix d'un camarade blessé, implorant sa piété et demandant à boire.
Il se baisse à terre pour approcher sa gourde des lèvres du blessé, quand, par un mouvement offensif subit, des cavaliers autrichiens font une nouvelle charge sur les Français. Le caporal se redresse pour faire face à l'attaque, éventre de sa baïonnette plusieurs chevaux et égorge leurs cavaliers, mais, dans la mêlée, un coup de sabre s'abat sur sa tête et lui fait une large entaille vers l'oreille.

Il tombe étourdi. Revenu à lui-même, inondé de sang, il se bande la tête de son mouchoir et se relève, quand deux cavaliers ennemis l'aperçoivent et s'attachent à sa poursuite. Il vise le premier et l'abat de son cheval. Le cheval du second atteint d'un second coup de feu roule à terre sur son cavalier.

Mais le sang du caporal qui a coulé abondamment l'a épuisé, François tombe et reste évanoui.
Ayant repris ses sens, il se voit étendu sur un matelas dans une ambulance, soigné par une Soeur de Charité dont les soins délicats et empressés lui rappellent sa mère :
Deux mois après il était rétabli.

De retour à Rennes, François Vrignau continua sa carrière militaire, mais les fatigues de la campagne d'Italie avaient épuisé son petit tempérament. Après trois années passées avec peine au régiment, le soldat vendéen tomba sérieusement malade et entra à l'hôpital, où pendant trois mois, il fut, à plusieurs reprises, sur le point de mourir.

Là, si cruelles furent ses douleurs, si longue sa solitude, si complet son abandonnement, que la tristesse, une tristesse mortelle envahit son âme.

Dans ses longues insomnies, l'enfant de la Vendée revoyait, par la pensée, le vert bocage où il avait grandi, ses grandes charrettes chargées de foin dont le parfum enivrant était meilleur que la lourde atmosphère des salles de l'hospice, et ses troupeaux de vaches qui revenaient à l'étable, et les grands boeufs laboureurs, et les chevaux encore tout fumants de sueur rentrant à l'écurie ; le souvenir de sa mère absente principalement lui revenait en mémoire et attristait son coeur. Bref, le mal du pays, ce mal incurable loin du sol natal, la nostalgie l'avait envahi, et causait dans son organisation physique un dépérissement lent qui allait aboutir à une catastrophe si on n'y portait remède.

Le médecin-major le comprit et fit accorder au soldat un congé de six mois. Six mois après les autres années de service, c'était la libération complète.

Cette bonne nouvelle adoucit les souffrances du malade et le rétablit promptement.

Mais hélas ! ses forces physiques n'étaient pas en rapport avec son désir de regagner le pays. Après quelques jours, cependant, il se crut capable de quitter l'hôpital et on le laissa partir.

Mais quelle longue distance à parcourir !

Après avoir pris le train jusqu'à Nantes, il en fallut descendre, le train n'allait pas plus loin à cette époque du côté de la Vendée. Il dut marcher à petites journées, la bourse à peu près vide.

L'espoir de revoir bientôt ses parents et son pays soutenait le voyageur, dont les joues creusées, la figure étrangement pâle et le regard presque éteint étonnaient les passants, François marchait péniblement s'appuyant sur un bâton, sans le secours duquel il serait infailliblement tombé, tant était grande sa faiblesse.

Un jour de juillet, par un soleil ardent, l'air était lourd, le ciel semé de grands nuages gris qui s'avançaient lentement, comme un régiment de grosse cavalerie, et de moment en moment de violents coups de vent soulevaient la poussière de la grande route de Montaigu à la Roche-sur-Yon ; tout semblait présager un terrible orage, lorsqu'on vint avertir le curé d'une bourgade voisine de la route, qu'un soldat était tombé sur le revers du fossé qui la borde. Vite, le prêtre s'y rend et trouve un militaire couché sans connaissance près du buisson. Il fait prévenir son sacristain dont la maison était proche, et tous deux transportent le cadavre dans la demeure de ce dernier.

A peine étaient-ils arrivés que l'orage éclatait et la pluie tombant à torrents remplissait promptement les fossés de la route, où tout à l'heure gisait le malheureux soldat.

Celui-ci, les yeux fermés, pâle comme un mort fut étendu sur un matelas posé à terre par la fille du sacristain, Esther Bordron. Il ne donnait plus, en apparence, aucun signe de vie. Le prêtre déboutonne promptement la tunique et la chemise du soldat, met la main sur sa poitrine et sent le coeur battre encore, mais faiblement. Il comprend que la faiblesse et la chaleur ont pu déterminer cet état si grave, et n'ayant rien autre chose sous la main, il fait tremper dans un verre de vin quelques mies de pain et se hâte d'en faire avaler au malade. Les dents serrées du soldat étaient un obstacle, le prêtre les ouvre de force, les maintient ouvertes avec une cuiller et parvint à introduire un peu de pain, imbibé de vin.

Aussitôt le malade commence à attirer cette nourriture par une action des lèvres et de la langue purement animale, puis, peu à peu, sentant quelque bien-être l'envahir, ses mains, jusque-là inertes, s'agitent et cherchent cette nourriture fortifiante pour la porter à ses lèvres, l'y colle vivement, et la presse avec les apparences d'une vive affection. En même temps, ses mains avides arrachent la nourriture qu'on lui présente, à tel point qu'il fallut modérer cet empressement, de peur de causer la mort.

A voir cette voracité, on sentait plus de mal que de plaisir, car bien longue, sans doute, avait été la privation, bien profond était le besoin, pour expliquer ce triste état.

Peu après, les yeux du malade commencent à s'ouvrir, et apercevant le prêtre agenouillé près de lui, il saisit plus violemment ses mains, les presse sur ses lèvres et semble vouloir les caresser, comme témoignage de sa reconnaissance.
Mais si grande était encore la faiblesse, qu'il ne pouvait articuler une seule parole.
La fille du sacristain, pieuse et dévouée, âgée de dix-sept ans, tenait auprès du prêtre le verre rempli de pain trempé, que celui-ci donnait au soldat. Les regards de ce dernier allaient de l'un à l'autre, exprimant d'une manière tacite, mais évidente, sa profonde gratitude à ses sauveurs.

Le moment vint pourtant où le malade recouvra l'usage de la parole, mais ce fut pour redire le premier mot que toute langue humaine prononce pour la première fois : Mère, ma Mère !
Pauvre mère, elle était loin, en effet. Et comme sa présence eut apporté un doux soulagement, une immense consolation au malheureux voyageur ! Heureusement elle était remplacée par deux coeurs dévoués. Le chagrin de cette mère eût été grand, sans doute, dès l'abord, mais ensuite combien vive fut devenue sa joie de voir son cher enfant entouré de tant de soins dans cette demeure hospitalière.

La maison, en effet, se remplissait de voisins, de voisines surtout, car c'était un évènement dans le hameau que ce soldat tombé d'épuisement sur la route, et beaucoup apportaient, les unes du bouillon, les autres des tisanes, du vin, des bonbons, toutes s'ingéniant à ramener à la vie le voyageur épuisé.

Après avoir pris du vin et du bouillon peu à peu, le malade put envin causer sans trop de fatigue, et tout en continuant du regard et du geste à donner au prêtre les marques les moins équivoques de sa reconnaissance, il dit son nom, celui de sa paroisse. Il raconta que, sorti de l'hôpital avant d'être entièrement rétabli, la fatigue, la faiblesse, le défaut d'une nourriture solide l'avaient épuisé complètement, au point que, ses forces l'abandonnant, il avait succombé, et qu'il serait mort infailliblement sans ce prompt secours.

Le soir venu, Esther Bordron ayant préparé un bon lit ; on l'y coucha. La foule s'était écoulée, car on le voyait hors de danger.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels François Vrignau fut entouré de tous les soins possibles de la part du prêtre, du sacristain qui était veuf, et de sa fille toujours empressée et dévouée. Le prêtre fréquemment venait visiter son cher malade, qui prenait des forces à vue d'oeil. Aussi, après ces jours de repos, le soldat avait hâte de continuer son voyage. Par malheur, sa bourse était vide.
Mais le bon curé avait tout prévu. Il avait chargé Esther de faire la quête dans le village pour le voyageur ; lui-même donna l'exemple de la charité en donnant une pièce de dix francs.
Vingt-deux francs cinquante centimes furent ainsi recueillis et donnés à l'heureux soldat.

Celui-ci, après avoir exprimé une dernière fois sa vive gratitude à ses bienfaiteurs, partit joyeux à la pensée de revoir sa mère, son clocher, son village, ses champs et ses prairies. A certains moments, il croyait rêver ne pouvant se figurer qu'il n'était plus à la caserne, que chaque soir il ne répondrait plus à l'appel et que dans quelques jours sa mère le presserait sur son coeur.

Il arriva bientôt, et grande fut la joie à la maison paternelle. On fêta son retour.

Un an plus tard, on se réjouissait plus complètement en célébrant les noces de François Vrignau avec Esther Bordron, la fille pieuse et dévouée qui avait pris soin du petit troupier malade.

Tous deux sont heureux aujourd'hui et habitent le Bocage de la Vendée exploitant une métairie dont les récoltes réussissent à merveille. Dieu a béni la foi du soldat, la piété et le dévouement de la jeune fille.

Nouvelles Vendéennes
A. BARAUD
1895