SOUMISSION, ARRESTATION ET ÉVASION DU CAPITAINE DE PAROISSE, JEAN GRANGEREAU

MONTILLIERS

"Après la bataille de Cholet, le 17 octobre 1793, Jean Grangereau était revenu à la métairie du Vieux-Pré, pour se dérober aux perquisitions républicaines. Tantôt il se cachait dans le bois de la Gaucherie, et tantôt dans les champs de genêts, les fourrés d'ajoncs et les haies épaisses du voisinage. Vêtu seulement d'habits de siamoise au mois de novembre, et ne pouvant s'en procurer d'autres, il souffrit étrangement de la froidure ; il lui vint aux jambes des plaies qui lui rendirent la marche très pénible. Malgré sa triste position, il avait constamment l'oreille au guet, afin d'éviter toute surprise. A la moindre alerte, il se dirigeait vers les villages de la Taunière et des Senils, pour se blottir dans des fourrés presque impénétrables ; et, une fois son épouvante passée, il reprenait son gîte du Vieux-Pré. Ainsi s'écoulèrent ses jours de la mi-octobre à la fin de novembre.

A cette époque, M. Genty, ex-magister à Montilliers, et, dans le moment, maire de cette commune, entreprit, comme vieil ami de sa famille, de le faire bénéficier de l'amnistie qui venait d'être publiée. Agissait-il de bonne ou mauvaise foi ? c'est ce qu'on ignore. Le fait est que sa conduite subséquente fut loin d'être celle d'un ami. A plusieurs reprises, il pressa la mère de Grangereau d'obliger son fils à accéder à ses propositions. Tout d'abord, Jean Grangereau, qui se défiait à bon droit de toutes les promesses des Patriotes, repoussa hautement ses instances ; mais les larmes de sa mère, qui était circonvenue par les membres de la municipalité, les ulcères de ses jambes qui s'aggravaient de jour en jour, les pressantes sollicitations de plusieurs de ses camarades qui s'étaient soumis et qui l'assuraient qu'on les traitait avec bienveillance, la pensée que la cause catholique et royale était désormais perdue, tous ces motifs finirent, malgré ses funestes appréhensions pour l'avenir et le chagrin qu'il éprouvait de déposer les armes, par vaincre sa résistance.

Il rendit, pour la forme, un mauvais sabre, après avoir eu soin de cacher deux fusils tout neufs, pour s'en servir en cas de besoin. Sa soumission opérée, on l'employa dans le bourg de Montilliers, avec trente-neuf Royalistes, venus comme lui à résipiscence, à la démolition des murs de la chapelle dévastée du cimetière. Pendant quelques jours, ils n'eurent à subir aucune persécution ni aucun mauvais traitement de la part des Patriotes ; on leur enjoignait seulement de ne pas s'éloigner de leurs demeures. Mais un détachement de l'armée du Nord, qui descendait dans la Vendée pour l'incendier, étant venu stationner à Montilliers, les deux officiers supérieurs qui le commandaient les remarquent et les convoquent immédiatement à la mairie, avec les officiers municipaux. Grangereau et vingt-quatre de ses camarades s'y rendent, les quinze autres, qui se défient de quelque embûche s'esquivent, et vont rejoindre leurs anciens frères d'armes. Lorsque les vingt-cinq soumis sont arrivés à la municipalité, les chefs républicains demandent aux municipaux s'ils veulent répondre sur leur tête de la fidélité des ex-Brigands. Tous gardent le silence, M. Genty comme ses subordonnés. Les officiers réitèrent leur demande ; même silence que la première fois. Ils insistent en troisième lieu. Trouvé, l'un des municipaux, se lève alors et dit d'abord d'un ton timide : "Ce sont de vrais Brigands, ils sont bons à fusiller. - Tous n'en répondez donc pas ? reprennent les officiers. - Ils sont bons à fusiller, reprend Trouvé, d'un ton plus assuré. - Dans ce cas qu'on les arrête, disent les troupiers."

Aussitôt les vingt-cinq Royalistes sont livrés à une garde qui les conduit deux à deux jusqu'à Vihiers. Quand ils sont arrivés dans cette ville, on les emprisonne à l'auberge du Lion d'Or, dans deux chambres contiguës, dont la plus grande touche au perron d'entrée et l'autre longe la petite rue qui conduit à la route de Saumur. A peine renfermés dans ce local, ils tombent dans le plus morne abattement, et sont obsédés par la pensée qu'ils touchent à leur dernière heure. Cependant Chabosseau et Poitou, les moins découragés des détenus, en inspectant les barreaux en fer scellés à l'oeil-de-boeuf qui éclaire la petite chambre, se sont aperçus qu'on peut aisément les soulever et s'évader par cette ouverture. Ils en préviennent Grangereau, et lui demandent s'il veut courir avec eux les chances d'une évasion. Il va sans dire qu'il accepte de grand coeur une pareille proposition.

En conséquence, sur les neuf heures du soir, au moment où leurs camarades, couchés pêle-mêle dans la grande chambre, sont toujours en proie aux plus sombres préoccupations, les voilà tous les trois qui s'introduisent silencieusement dans la petite chambre, montent à l'oeil-de-boeuf, en ébranlent les barreaux de fer et finissent par les arracher. Chabosseau se hisse le premier, les pieds en avant, réussit à passer, et se glisse furtivement dans la petite rue dont il a été question, sans être aperçu du factionnaire qui se promène sur le perron d'entrée, ni de celui qui stationne dans la cour, de l'autre côté de la maison. Il aurait pu néanmoins être facilement remarqué, car la lune, bien que cachée par d'épais nuages, laissait encore assez de clarté pour distinguer ce qui se passait à une faible distance. Poitou imite Chabosseau et se jette comme lui dans la rue ; mais en se laissant tomber, la pointe de ses souliers frotte durement contre la muraille et donne l'éveil au factionnaire, qui s'écrie : Les prisonniers s'évadent ! Toutefois Poitou a le temps de se mettre à l'abri de toute atteinte. Grangereau avait déjà le corps dans l'oeil-de-boeuf, lorsqu'au cri du factionnaire la garde arrive sous l'ouverture et l'empêche d'aller plus loin. De peur d'être enferré par les baïonnettes, il se laisse tomber sur la tête et se précipite au milieu de ses camarades qui sont couchés dans la grande chambre.

Presque au même instant, cinq à six soldats s'introduisent dans l'appartement en proférant des blasphèmes affreux et des menaces horribles contre ceux qui tenteront la moindre évasion. Et, pour s'assurer si déjà quelques-uns des prisonniers n'ont pas pris la fuite, ils cherchent à les compter. Mais le Vendéen est rusé ! Les prisonniers s'agitent, se croisent, se mêlent et s'entremêlent d'une manière si confuse qu'il est impossible de les compter : les soldats sont obligés de se retirer dans avoir rien pu connaître. Malgré l'insuccès de sa tentative, Grangereau ne s'attache que plus fortement à son projet d'évasion. Il se concerte de nouveau avec trois de ses camarades. Il est encore en voie d'exécuter son dessein, son corps est déjà passé à moitié dans l'oeil-de-boeuf, lorsque ses camarades qui ne sont pas dans le complot s'en aperçoivent. Craignant d'être punis plus sévèrement eux-mêmes s'il laissent Grangereau s'esquiver, ils crient : A la garde ! Par ce cri, ils obligent Grangereau à se laisser tomber une seconde fois sur la tête, au dedans de la maison. Les Républicains redoutant alors une évasion complète de leurs prisonnier, placent une sentinelle sous l'oeil-de-boeuf et rendent ainsi, par cet endroit, toute fuite impossible.

Le lendemain n'amène aucune particularité remarquable, seulement Grangereau voit M. Genty et ses officiers municipaux passer sous la fenêtre de sa prison sans qu'aucun d'eux ne daigne tourner ses regards vers lui et ses compagnons de captivité et ne songe à venir solliciter leur élargissement ; au contraire, il apprend de l'un de ses compatriotes (Gelineau, meunier à la Buie), hussard parmi les Bleus, que M. Genty n'ayant fait aucune réclamation à leur sujet, le commandant de place avait ordonné de les fusiller le lendemain.

A cette nouvelle, Grangereau veut tenter à tout prix de s'échapper. Il cherche, il examine comment il pourra réaliser son dessein. Avec cinq prisonniers, il décide qu'à la nuit venue ils défonceront le parpaing qui sépare la petite chambre d'un appartement où ils savent que les ouvriers foulons de la Sèvre emmagasinent habituellement leurs marchandises, et d'où ils pourront, pensent-ils, sortir inaperçus. Mais cette entreprise est ardue : ils ont d'abord à se prémunir non-seulement contre les Bleus, mais encore contre leurs propres camarades, qui, se berçant toujours de l'espoir d'obtenir la vie sauve, sont tout disposés à dénoncer leur tentative à leurs gardiens, s'ils en ont la moindre connaissance. De plus, ils n'ont aucun instrument, pas même un couteau pour percer la cloison. Mais le danger rend intelligent et industrieux ; tour à tour les six affidés feignent des besoins naturels, s'introduisent dans la petite chambre, enlèvent avec leurs ongles la chaux et la terre du parpaing, brisent sans bruit les lattes, et parviennent ainsi au milieu de la nuit à pratiquer un trou assez large pour laisser passer un homme.

Comme Grangereau avait conçu le premier l'idée de ce nouvel essai, on lui offre de passer le premier. Le voilà donc qui s'engage tout doucement, qui se pousse légèrement dans l'étroit orifice et se glisse enfin de l'autre côté. Mais en voulant toucher le sol, il met ses mains sur deux enfants couchés et profondément endormis dans un lit dressé sur le carreau ; comprenant aussitôt combien il lui faut de prudence, il s'allonge, se courbe au-dessus de leur couchette sans les réveiller, puis se dirige sans bruit vers la porte de sortie ; mais, ô fatalité ! elle est fermée à clef. Surpris, mais non déconcerté, il examine attentivement, et s'aperçoit bientôt qu'un poteau qui la soutient l'éloigne du mur de cinq à six pouces ; sans hésiter, il passe sa tête dans cet intervalle ; mais la poitrine ne peut s'y introduire. Grangereau quitte sa veste, son gilet, se glisse de nouveau entre le mur et la porte et fait si bien qu'il passe enfin de l'autre côté et se trouve dans une grande pièce où, nouvelle fatalité ! une quarantaine de soldats républicains sont attablés pour boire. A leur vue, il se croit perdu, car il ne peut plus reculer. Cependant comme il se trouve dans l'ombre, à l'angle de l'appartement, il prend courage et s'avance résolument jusqu'au corridor de sortie. Il n'est pas arrêté. On le prit sans doute pour un domestique de la maison. Son coeur bat de joie.

Mais quand il veut sortir, l'infortuné aperçoit un soldat et un garde national, l'arme au bras, causant ensemble et stationnant à la porte qu'il doit franchir. "Périr pour périr, se dit-il à lui-même, je vais passer au milieu d'eux, et il m'en arrivera ce que le bon Dieu voudra". Il récite rapidement, dans l'ombre du corridor, le confiteor et l'acte de contrition, puis s'élance entre les deux factionnaires, qu'il culbute de deux violents coups de poing, se sauve à toutes jambes en ayant soin de décrire des zig-zags dans sa course pour éviter les coups de fusil qu'on ne peut manquer de tirer sur lui. Mais soit que les factionnaires le prennent pour un gros farceur, ou que renversés ils ne peuvent se servir à temps de leurs armes, ils ne font pas feu. Lui, sans perdre de temps, traverse la cour de l'auberge et se dirige vers le portail, qu'heureusement il trouve ouvert. Lorsqu'il est parvenu sur la grande route de Saumur, vis-à-vis de l'hôtel de la Boule-d'Or, une sentinelle lui crie : Qui vive ! Il se fait répéter ces mots deux fois, et ne répond : Citoyen, qu'à la troisième interpellation.

Courant toujours, il prend le chemin de Montilliers ; et, comme il est persuadé que le factionnaire qui le voit fuir va lui lâcher son coup de fusil ou se mettre à sa poursuite, il court à perdre haleine, en dirigeant de nouveau sa marche en zig-zags ; mais ne se voyant pas poursuivi, il saute par-dessus les haies qui bordent le chemin, traverse les prairies voisines et atteint bientôt le vallon du Lys. Quand il est hors de danger, la joie le suffoque, ses forces l'abandonnent, ses jambes fléchissent, et il est sur le point de s'évanouir. Néanmoins reprenant peu à peu ses sens, il continue sa route, et il s'achemine, toujours demi-nu, vers le Vieux-Pré, son gîte habituel. Le lendemain, il apprit que ses camarades d'infortune avaient été fusillés ; on lui rapporta même que celui qui l'avait suivi dans le trou du parpaing du Lion d'Or avait été massacré sur place. Il se trouva doublement heureux de son évasion.

Il aurait pu se venger de M. Genty en plusieurs circonstances. En effet, deux jours après son retour au Vieux-Pré, voulant revoir sa mère qui, toujours trop confiante dans les promesses des Patriotes, était restée à Montilliers, il pénètre, à la nuit tombante, dans le sentier qui avoisine sa demeure. Il s'y trouvait en compagnie de Chouteau et d'Abraham, ses vieux camarades, qui arrivaient de l'expédition d'outre-Loire, lorsqu'ils entendent M. Genty causer bruyamment avec un Républicain du lieu, Doyen, dit le Sec, et marcher à leur rencontre. Dans la crainte d'en être aperçus, ils se jettent tous les trois dans le jardin voisin et se cachent derrière la haie. Quand M. Genty n'est plus qu'à quelques pas, leur premier mouvement est de le mettre en joue ; mais au moment de faire feu, Grangereau se rappelle qu'il n'est jamais permis de tuer de sang-froid un ennemi sans défense. A cette pensée, il abaisse son arme et celle de Chouteau. Chouteau ne partage pas ses idées. "Ils ne trouveront jamais, lui dit-il, une occasion aussi favorable de se venger de ce scélérat." Grangereau repart que c'est un crime. Chouteau réplique que c'est justice. "Si nous tuons le maire, reprend Grangereau, on parviendra peut-être à connaître qu'il a succombé sous nos balles, et alors ma mère sera mise à mort ; pour l'amour d'elle, au moins, fais-lui grâce."

Chouteau ne veut se rendre à aucune raison. A bout d'expédients, Grangereau prend Chouteau à bras le corps et le détourne de la vue du maire, qui échappe à  la mort sans s'en douter.

Vers la vin de la guerre, Grangereau, armé de son fusil, côtoyait encore la petite rivière du Lys et arrivait à la planche dite Nid-à-Corbin, lorsque M. Genty, sans armes, y survient également. Il est facile à Grangereau de tuer son ennemi, dans ce lieu solitaire. "Non, se dit-il encore à lui-même, je ne me vengerai pas, je pardonnerai à mon plus cruel ennemi." Et il le laisse s'engager sur la passerelle sans lui dire un mot. Il le suit toutefois pas à pas jusqu'au-dessus du coteau voisin, jouissant intérieurement de l'épouvante du maire, qui tremble devant lui de tous ses membres.

Après la guerre, Grangereau était métayer au Vieux-Pré. M. Genty, tombé dans la misère, vint un jour avec d'autres mendiants solliciter un morceau de pain à sa porte. La femme de Grangereau, en l'apercevant, recule d'horreur et refuse de lui faire l'aumône. "Donne-lui, ma femme, lui dit Grangereau, et faisons du bien même à nos plus grands ennemis." Comme elle ne se rendait pas assez promptement à son invitation, Grangereau se lève, coupe lui-même un morceau de pain et le présente de sa propre main au misérable.

Ainsi se vengeaient les vrais Vendéens."


Extrait
Histoire de la Vendée
Par l'abbé Deniau
Tome Quatrième
1878