UNE NOYADE A BOURGNEUF EN L'AN II

Bien que déjà déchu de son ancienne prospérité, par suite de l'envasement de son port et de l'abandon de ses salines, Bourgneuf avait encore, en 1789, figure de petite ville. C'était le siège d'une des quatorze subdélégations du pays nantais et celui d'une sénéchaussée de la baronnie de Retz. Il s'y faisait un commerce important de blé, et surtout de sel.

Dans ce milieu de commerçants aisés, les idées nouvelles trouvèrent un terrain favorable. Dès le mois de décembre 1788, une délibération de l'ancien état de choses au nouveau s'opéra sans difficultés. Ceux qui, hier, composaient le "général" formèrent la municipalité ; le premier maire de Bourgneuf, Pierre Mourain, futur représentant du département à la Législative, avait été quelques années auparavant "fabriqueur" de la paroisse.

Les communes voisines de la côte, Les Moutiers, le Clion, Pornic, étaient avec Bourgneuf pour la cause révolutionnaire ; mais un tout autre esprit animait Arthon, Chéméré, Saint-Hilaire, Fresnay, et même une importante partie de Bourgneuf, le marais de Saint-Cyr. Dans toute cette région, les insurgés de 1793 allaient trouver de nombreuses recrues.

Cette situation et l'intérêt que présentait le port de Bourgneuf, pour les républicains comme pour les royalistes, feront de la petite ville l'enjeu fréquent des deux partis. Dès qu'ils ont pris - ou repris - Machecoul, bleus et blancs fondent sur Bourgneuf qui, de mars 1793 à janvier 1794, change quatre fois de maîtres. Et comme chaque retour de la Cathelinière et de Louis Guérin est marqué par de terribles représailles la population s'enfuit épouvantée vers Nantes ou Paimboeuf à l'approche de l'armée royaliste.

Au moment où se passe l'évènement dont nous voulons entreprendre le récit, Turreau avait, depuis quelques semaines, lancé à travers la Vendée ses colonnes infernales ; Carrier venait de quitter Nantes, mais le mouvement terroriste qu'il avait provoqué continuait toujours ; les instructions barbares du farouche Conventionnel n'avaient point encore été rapportées.

Les troupes républicaines de l'arrondissement de Bourgneuf étaient sous les ordres de l'adjudant général Claude-François Lefaivre qui, après la guérison d'une grave blessure reçue sur le Rhin, avait rejoint l'armée de Mayence en Vendée ; Foucaud, ancien tonnelier de Nantes, compagnon de Meuris à Nort, commandait la place de Bourgneuf.

Le 2 janvier 1794, les royalistes étaient entrés dans cette ville, abandonnée par ses défenseurs pris de panique. Il n'y restèrent que deux jours ; mais des rassemblements menaçants se formaient dans la forêt de Princé, et les "brigands" tenaient toujours dans les marais de Saint-Cyr et de Fresnay.

Dans le courant de février, une expédition fut décidée pour chasser les rebelles de ce terrain difficile. Le combat fut sans merci. Le sang d'un grand nombre de royalistes macula le sol inégal des "charreaux" et des "bossis", ou rougit l'eau vaseuse des douves et des étiers. Les républicains, mieux armés, mieux organisés, eurent le dessus dans cette affreuse lutte, mais non sans pertes sévères. Furieux, les soldats de Lefaivre voulaient massacrer les femmes et les enfants qui avaient été faits prisonniers. On put cependant les arracher de leurs mains. Un lamentable troupeau fut conduit à Bourgneuf, et emprisonné.

Dans une petite ville comme Bourgneuf, d'un ravitaillement difficile, à la merci d'un coup de main royaliste, ces prisonniers constituaient une charge et un danger dont il importait de se débarrasser au plus tôt. Lefaivre fit demander des voitures pour transporter les "indésirables" à Nantes. La municipalité lui fit observer que les boeufs dont on aurait pu disposer, épuisés par des réquisitions continuelles, d'ailleurs indispensables à l'agriculture, ne sauraient être utilisés pour une aussi longue course. Par sa délibération du 3 ventôse (21 février 1794), elle décida que "les 50 femmes et enfants, et deux hommes, arrêtés et amenés ici hier des marais de Saint-Cyr, pays reconnu pour insurgé, et dont la plupart des maris sont au brigandage" seraient tous envoyés à Nantes pour y être jugés, et qu'on les conduirait immédiatement au Collet pour être mis à bord du bâtiment réquisitionné à cet effet.

Ordre fut donné par Lefaivre au Commissaire des guerres de faire porter des vivres - du riz et du lait- pour la nourriture des prisonniers qu'allait recevoir le chasse-marée "le Destin", ancré dans le port.

Ce bateau, commandé par le capitaine Pierre Macé, originaire de Montoir, dut différer son départ, des vents contraires s'étant élevés.

Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent ? Est-il vrai que l'adjudant général reçut alors l'ordre de ne plus envoyer de "brigands" à Nantes, comme il l'avait fait jusque-là, de les faire noyer ? Lefaivre l'a prétendu ; dans sa défense, il a invoqué l'autorité du général Haxo, alors décédé ; il a produit des témoignages à l'appui de ses dires ; il a même ajouté que les instructions qui lui furent données l'affligèrent profondément ; mais il n'a jamais représenté l'ordre écrit qui l'eût couvert.

Il n'est pas absolument invraisemblable que cet ordre ait existé, malgré la réputation d'humanité qu'a laissée Haxo ; mais il était sans doute beaucoup moins précis que Lefaivre a voulu le faire croire, et la mémoire de celui-ci reste chargée d'une lourde responsabilité.

Quoiqu'il en soit comme l'avait arrêté la municipalité, un lugubre cortège, escorté par la garde, s'était péniblement déroulé sur la chaussée d'Aiguillon, route de Bourgneuf à la mer, couverte d'une boue gluante, semée d'ornières profondes qui la rendaient presque impraticable. Au prix d'efforts surhumains, des vieillards, des femmes, des enfants (leur nombre s'était réduit à 42), tous innocentes victimes d'une lutte fratricide, étaient enfin arrivés au Collet.

Là, ils furent parqués dans une barque étroite, en proie aux injures de l'air et des hommes, attendant que des vents propices vinssent leur faire entrevoir la fin de leur calvaire présent.

Le 5 ventôse au soir Macé reçut l'ordre suivant :
"Bourgneuf, le 5 ventôse, l'an 2me de la République une et indivisible.
Il est ordonné à Pierre Macé, capitaine du bâtiment "le Destin" de faire remettre à terre la nommée Jeanne Biclet, femme de Jean Piraud (Cette femme était parente d'un officier municipal de Bourgneuf), et le surplus sera conduit par lui à la hauteur de Pierre-Moine, là il les fera jeter à la mer comme rebelles à la loi ; et après cette opération, il retournera à son poste.
Signé : LEFAIVRE, adjudant général."

Foucaud, chargé de la transmission, avait ajouté :
"De plus les 4 fusiliers et le caporal qui sont à bord" et il avait signé.

Un pareil ordre, dans sa cynique brutalité, dut épouvanter le capitaine Macé qui, paraît-il, était un homme bon et humain, mais d'une grande faiblesse de caractère. Chevas rapporte qu'il eut un moment l'intention de sauver les personnes retenues à son bord. Il s'était déjà acquis l'assistance de deux dames de Bourgneuf et avait même obtenu l'assurance que les militaires en surveillance sur le navire ne s'opposeraient pas à son projet. Mais ces soldats ayant été remplacés par d'autres que Macé ne connaissait pas, le capitaine du "Destin" renonça à sa courageuse entreprise.

Il ne lui restait qu'à obéir. Il mit donc la voile. Il emmenait, en dehors de son équipage, de quatre fusiliers volontaires et d'un caporal (ceux que Foucaud avait chargés d'exécuter l'ordre de Lefaivre), "41 personnes parmi lesquelles se trouvaient 2 hommes dont un aveugle depuis 6 ans, âgé de 78 ans, 12 femmes de différents âges, 12 filles de différents âges et 15 dont 10 depuis l'âge de 6 à 10 ans, et 5 à la mamelle. (1)

Qui pourrait dire les sentiments qui agitèrent ces âmes malheureuses au moment du départ ; souvenir de ceux qu'elles laissaient, morts ou vivants, en ces plaines monotones qui avaient été jusque-là tout leur horizon ; angoisse de ce que serait l'avenir ; et, souffrance cent fois renouvelée depuis quatre jours, effroi des misères endurées par ces pauvres petits que des mères crucifiées pressaient sur leur coeur pour les réchauffer et les consoler.

Pendant que la barque gagnait la haute mer, les soldats songeaient à la funèbre mission qu'ils avaient acceptée ; Macé déjà, peut-être, maudissait sa destinée ...

Le 6 au soir, on atteignit Pierre Moine. Le moment était venu ; il fallait accomplir l'horrible tâche ...

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Aucun des assistants ne nous a conservé le récit de cette heure d'épouvante. Dans sa déclaration devant la municipalité de Bourgneuf le 17 fructidor, Macé s'est contenté de dire que les fusiliers "à cinq heures du soir, jetèrent les 41 personnes ci-dessus désignées, en vertu de l'ordre rapporté, en présence dudit Macé et de l'équipage aussitôt qu'il fut à la hauteur de Pierre Moine" ; mais un tableau effrayant se présente devant nos yeux. Des soldats empoignant brutalement de malheureuses femmes qui enlacent leurs enfants ; quatre petites filles étreignant désespérément leur mère, et que le flot fangeux doit engloutir ensemble ; des membres s'agitant convulsivement hors de la masse liquide, des supplications, des lamentations, des pleurs, des sanglots, des hurlements ..., tout ce que la faiblesse humaine a inventé pour crier la douleur. Puis, plus rien ; le bruit assourdi des vagues trouble seul le silence de la nuit qui descend pour cacher la honte des bourreaux revenant lentement vers le port.

Macé, rentré à Bourgneuf chez des amis, fut en proie au plus sombre désespoir. Il tomba malade, on craignit pour sa vie. Son corps reprit le dessus ; mais son cerveau resta pour toujours quelque peu ébranlé, ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de continuer ses voyages en mer.

Quelques semaines après le drame, Macé, enfin rétabli, présenta diverses pièces, concernant des voyages faits à la réquisition des autorités militaires, au visa du Commissaire des guerres de Bourgneuf. Celui-ci, jeune officier que Carrier venait d'investir de ses nouvelles fonctions, s'appelait Bouquet. C'était un homme prudent et ... prévoyant ; aussi garda-t-il par devers lui l'ordre signé par Lefaivre. Un tel papier pouvait être utile, le cas échéant.

Pour des raisons d'argent, et pour d'autres sans doute que nous ignorons, Bouquet devint l'ennemi déclaré de l'adjudant général. Après le départ de celui-ci pour Paimboeuf, le Commissaire des guerres essaya de lui nuire par tous les moyens. Il le dénonça aux représentants du peuple ; il l'accusa de s'enivrer, d'avoir voulu s'éterniser dans un poste de tout repos ; mais il ne souffla mot de la noyade du 6 ventôse. Peut-être eût-il été imprudent alors de lancer cette accusation. A Paris, la Terreur bat son plein, Robespierre est tout puissant ; on ne songe pas encore à demander des comptes à Carrier. Le zèle humanitaire de Bouquet attend des jours meilleurs.

Survient le 9 thermidor. La vertu de Bouquet a encore besoin de voir la tournure que vont prendre les évènements. D'ailleurs Lefaivre est à Paimboeuf ; il pourrait peut-être arrêter l'affaire. Mais l'adjudant général vient d'obtenir un congé à la suite d'une chute de cheval ; il part le 12 fructidor pour les eaux de Bourbonne.

Le courage civique de Bouquet est cette fois à la hauteur des circonstances. Dès le 17, il se rend devant la municipalité de Bourgneuf ; il exige qu'on recueille ses déclarations, qu'on prenne copie conforme de l'ordre de Lefaivre (il conserve précieusement l'original) ; il fait comparaître Macé qui doit avouer son crime. Quand il a, de ces pièces, obtenu copies dûment certifiées par le maire de Bourgneuf, il adresse celles-ci au Comité de Salut public qui destitue Lefaivre dès le 19 vendémiaire, et à Merlin de Thionville qui porte l'affaire à la tribune de la Convention.

On adopta cette proposition, et le décret suivant fut rendu séance tenante :
"La Convention nationale décrète que l'adjudant général Lefaivre, commandant à Paimboeuf, le capitaine commandant le "Destin" (Macé) et le caporal des fusiliers qui ont exécuté l'ordre dudit Lefaivre, tous prévenus d'avoir fait noyer par ordre arbitraire 41 personnes, seront arrêtés de suite et conduits au Tribunal révolutionnaire de Paris pour y être jugés.
Le présent décret sera porté par un courrier extraordinaire ; l'agent national du district de Paimboeuf est chargé de l'exécution."

Le même jour, le Comité de Sûreté général adressait à l'agent national du district de Paimboeuf un ordre conçu en termes identiques, et lui attribuant "toute compétence et juridiction nécessaires pour l'exécution qui lui est confiée".

Cet agent national était Boulay-Paty. Il accorda tous ses soins à la mission dont on le chargeait. Dès le 26 vendémiaire, il demanda à Bouquet des renseignements sur Macé et les soldats noyeurs. La réponse ne dut point se faire attendre, puisque le 28, Boulay-Paty écrivit au commandant de la gendarmerie à Paimboeuf : "Je te prie et je te requiers de commander autant de gendarmes qui te paraîtront nécessaires pour se rendre à Montoir et dans l'étier de Méan se saisir de la personne du nommé Macé, commandant le "Destaing", et expédié par le Commissaire des guerres de Bourgneuf pour y prendre de la motte pour les cantonnements de l'île La Montagne et de Bourgneuf, et le conduire à la maison d'arrêt de Paimboeuf." Le même jour, il convoqua le juge de paix de Paimboeuf pour "une opération importante", et il ordonna au commandant du bataillon de la Somme d'arrêter le caporal et les quatre fusiliers noyeurs et de les faire conduire "sous bonne et sûre garde à Paimboeuf.

Le 26 frimaire, le tribunal rendit son jugement, Foucaud était convaincu d'avoir donné "des ordres à des militaires pour assister à une noyade faite à Paimboeuf" ;
Voici en quels termes le "Moniteur" raconte l'intervention de Merlin à la séance du 22 vendémiaire :
Merlin de Thionville - Citoyens, nous avions lieu de croire que les continuateurs de Néron n'auraient qu'une seule édition ; cependant on vient encore de noyer dans le département de Loire-Inférieure. (L'Assemblée frémit d'horreur). Voici les lettres qui viennent de m'arriver.

Bouquet, commissaire des guerres, au représentant Merlin.
Nantes le 10 vendémiaire, an 3 de la République une et indivisible.
Lis et frémis d'horreur ; dis à la Convention nationale que je viens de dénoncer à tes collègues du Comité de salut public l'adjudant général Lefebvre qui a eu la féroce inhumanité de faire noyer de sang-froid des femmes et des enfants à la mamelle (Mouvement d'horreur et d'indignation) au mépris d'un arrêté des corps constitués. Je t'envoie des pièces dont les originaux sont entre mes mains ; ta haine connue pour ces infâmes généraux me persuade que tu ne négligeras rien pour arrêter de suite ce cannibale qui commande à Paimboeuf, et qui revient des eaux de Bourbonne, où il a obtenu de se faire guérir d'une épaule qu'il s'était foulée, non pas au service de la République comme il l'a peut-être fait accroire, mais en faisant une chute au sortir d'un repas.
Salut et fraternité,
signé : BOUQUET

Merlin lit ensuite les autres documents que lui a envoyés Bouquet, et que celui-ci a obtenu de la municipalité de Bourgneuf, puis il s'écrie :
"La Convention devrait, s'il était possible, inventer de nouveaux supplices pour ces cannibales." (Vifs applaudissements).

Goupilleau de Fontenay demande la mise hors la loi de Lefaivre. Merlin s'y opposa parce que Lefaivre a dû agir sous l'instigation d'hommes puissants.
"Je demande l'arrestation de Lefebvre et sa traduction au tribunal révolutionnaire ; il fera connaître à quels atroces tyrans on voulait livrer notre patrie".
Lefaivre, d'avoir "ordonné et fait exécuter une noyade d'hommes, de femmes et d'enfants et commis des actes arbitraires" ;
Macé, d'avoir "exécuté des ordres arbitraires en faisant une noyade à Paimboeuf", mais ils furent tous acquittés et mis en liberté comme n'ayant pas eu "des intentions criminelles et contre-révolutionnaires."

La Convention n'accepta pas ce jugement. Le 28 frimaire, elle décida que tous les acquittés seraient emprisonnés de nouveau. Le Comité de législation devait produire un rapport sous trois jours. Ce ne fut que cinq mois après, le 2 floréal, que l'Assemblée rendit enfin un décret renvoyant les accusés devant le jury criminel de Maine-et-Loire. Toutefois les militaires impliqués dans l'affaire furent exceptés des dispositions de ce décret, car ils n'avaient fait que se conformer aux ordres qu'ils avaient reçus.

Foucaud, qui avait été transféré de Paris à Orléans, puis à Angers, et qu'on n'avait pas fait bénéficier de cette faveur, protesta : Lefaivre et les quatres fusiliers sont en liberté. "Moi je suis encore dans les fers et je n'ai fait qu'obéir."

L'amnistie du 26 octobre 1795 fit définitivement relaxer tous les acquittés du 26 frimaire qui, à l'exception de Lefaivre, cessèrent alors d'appartenir à l'histoire. L'adjudant général était, en 1805, commandant du fort de Joux. Il avait encore développé les habitudes d'intempérance que lui reprochait Bouquet en 1794 ; et c'est pendant qu'il était "dans les vignes du seigneur" que s'évada Louis Frotté, le chef de la chouannerie normande, confié à sa garde.

Cherchait-il alors à s'étourdir ? Peut-être ! car si Lefaivre et ses complices furent épargnés par la justice révolutionnaire, il est probable que le remords, moins clément que les hommes, peuplant leur sommeil d'atroces visions, ne cessa de les poursuivre jusqu'à leurs derniers jours.

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F. GUILLOUX
Bulletin de la Société archéologique de Nantes
et du département de la Loire-Inférieure
1922