LA PACIFICATION DE LA VENDÉE  -  DOCUMENTS

On connaît le texte de la proclamation que le général Hoche adressa le 17 germinal an IV aux habitants de la Loire-Inférieure, de la Vendée, des Deux-Sèvres et de Maine-et-Loire. Cette proclamation n'eut pas l'heur de plaire au ministre de la police générale, comme le prouve la lettre suivante :

ARMÉE DES COTES DE L'OCÉAN
Quartier général de Vannes
24 prairial, 4e année républicaine.

Le général en chef au ministre de la police générale.

CITOYEN MINISTRE,

Vous me demandez par votre lettre du 14 de ce mois une explication sur un article de ma proclamation qui concerne les prêtres du culte catholique.
Vous connaissez l'esprit des campagnes ; l'intolérance et les intérêts particuliers les ont soulevées contre le gouvernement républicain qu'elles ont cru ennemi de toute religion. J'ai pensé qu'aux termes de la Constitution je pouvais assurer aux habitants de ces contrées, d'ailleurs tous fanatiques, que nous leur laissions leurs prêtres, si ceux-ci n'avaient pas quitté le sol de la république et s'ils prêchaient la paix et le respect dû aux lois et au gouvernement. J'ai réussi : nous touchons au moment de voir une paix générale s'établir dans tous les départements de l'Ouest de la France, nous ne la devrons pas moins à la tolérance qu'à la force de nos armes.
J'ai reçu deux lettres du Directoire qui approuvent ce que j'ai fait à ce sujet. Je lui avais fait sentir l'inconvénient de rappeler des idées religieuses prêtes à être oubliées sans l'intérêt qu'on y a attaché ; je lui disais : si vous n'êtes tolérant, nous ferons la guerre, nous tuerons des Français devenus vos ennemis, mais cette guerre ne finira pas : elle vous mine ; si vous poursuivez les prêtres, vous en aurez dans cent ans qui se feront un honneur de recevoir ce qu'ils appellent la palme du martyre. Méprisez-les, et bientôt l'habitant libre dans sa croyance, inconstant dans ses goûts et las de payer, les chassera.
Ces vérités plus développées ont été accueillies par le gouvernement. Je désire qu'elles le soient également par un ministre qui connaît le coeur humain et dont l'administration semble réglée par la sagesse et les lumières. Ne craignez rien des prêtres ; s'ils prêchent contre les lois ils seront punis, non comme prêtres, mais comme perturbateurs du repos public. Alors leurs plus zélés partisans, ceux qui aujourd'hui se feraient égorger pour les soutenir, applaudiront à leur juste supplice.
Signé : L. Hoche."

GENERAL HOCHE

Il semble après cela que le Directoire et ses commissaires auraient dût se conformer à l'esprit politique qui avait dicté la proclamation de Hoche. Mais le Directoire n'eut jamais le courage de rompre avec les taquineries, disons le mot avec la persécution religieuse. Ses actes furent toujours en désaccord avec ses paroles, quand par hasard, il fit des promesses de paix. Les généraux qui étaient sous les ordres de Hoche exécutaient ses instructions à la lettre, mais ils étaient contrecarrés par les commissaires du pouvoir exécutif, lesquels évidemment agissaient en vertu d'instructions contraires. L'élément civil et l'élément militaire n'ont jamais pu s'entendre.

Le 2 thermidor an IV, le général en chef de l'armée des côtes de l'Océan adressait au Directoire exécutif la lettre suivante :
"La plaie fermée dans la Vendée, après tant de peines et de soins, est prête à se rouvrir. On revient sur un point qui a été la première cause des maux qui ont désolé ces malheureuses contrées. Le commissaire spécial Le Tellier, de son autorité, exige un serment des prêtres. Le pays est paisible sans cette nouvelle mesure. Il va être de nouveau agité, troublé par elle. Quelle est donc cette obstination à vouloir faire des prêtres des fonctionnaires publics ? N'est-il pas au contraire plus heureux, plus prudent d'éviter tout acte qui tend à leur donner une existence politique ? L'expérience aurait dû vous mettre à l'abri des indiscrétions de ce commissaire et tout prouve qu'inutile aujourd'hui, il peut être dangereux demain. Si votre prudence ne s'empresse de mettre un terme à sa mission ou du moins de lui tracer les bornes de ses pouvoirs de manière à ce qu'il ne puisse plus entraver, contrarier les opérations des généraux qui sont aussi vos agents et qui secondent vos vues, puisqu'ils font succéder la paie et la confiance aux plus cruels déchirement.
Je vous transmets, citoyens Directeurs, copie de la lettre qui m'a été adressée par le général Grigny et l'original de celle des ministres du culte qui y était jointe.
L. HOCHE

Voici la lettre des ministres du culte catholique de la Vendée :

Au général Hoche.
Général,
Les habitants de la Vendée ne se sont cru heureux que lorsqu'on leur a assuré le libre exercice de la religion catholique ; plus attachée que toute autre à la croyance de leurs pères, la moindre inquiétude en fait d'opinions religieuses a jetté souvent l'alarme au milieu d'eux : de là des pétitions faites de toute part.
Nous ne l'ignorons pas, général, ce peuple inquiet en a adressé aux législateurs, aux administrations ; il nous en a fait ; par là vous avez appris combien il soupirait après la paix ; mais vous savez aussi combien il est attaché à la religion de ses pères ; combien il craignait pour son culte sublime ; il a préféré la mort plutôt que de le perdre, vous a-t-il dit.
Vous avez parlé, dans votre sagesse, des justes réclamations d'un peuple, au milieu duquel vous avez été envoyé pour faire la paix ; pour y parvenir et consolider son bonheur, vous lui avez promis et avez obtenu le libre exercice de sa religion. Le général Grigny de l'état-major général à Montaigu vient de mettre sous les yeux des prêtres de la Vendée une nouvelle preuve de votre bienveillance pour le peuple en l'assurant qu'aucun de ses ministres ne serait inquiété en aucune manière ; cette faveur que vous avez obtenue du gouvernement, étant aussi l'effet de vos louables intentions pour les prêtres du pays, nous nous empressons de vous en témoigner nous-mêmes notre vive bienveillance vous demandant encore qu'en votre qualité vous obteniez qu'aucun ministre du culte catholique ne soit inquiété au sujet de la soumission par les autorités civiles. (Nous en sommes prochainement menacés).
Hâ ! si on venait à nous inquiéter encore, il serait à craindre qu'on nous vit bientôt perdre la confiance du peuple religieux que nous gouvernons, il ne manquerait pas d'assimiler cette soumission au funeste serment de 1790 et de perdre le respect qu'il conserve dans son coeur pour les ministres de son culte à juste titre révérés.
Que nous puissions vous dire combien il est nécessaire pour l'affermissement de la paix dans la Vendée, que nous ne perdions en aucune manière l'empire que nous avons sur l'esprit d'un peuple sincèrement attaché à la religion de ses pères ? Mais que nous puissions aussi vous persuader que nous ne ferons usage de cet empire que pour l'engager à la soumission aux lois du gouvernement et au sacrifice de tous les sentiments qui pouvaient le porter à la vengeance.
Interrogez ! nous ne dirons pas, les hommes ennemis de la paix, les ennemis du bien général, les hommes ennemis de toute religion, mais interrogez les hommes sages qui sont encore au milieu de nous, les hommes qui, pour défendre leur oppinion ne troublent pas ceux qui pensent le contraire, demandez à l'homme pacifique quelle est la mission que nous remplissons auprès du peuple ; ils vous diront que les prêtres de la Vendée praîchent l'évangile de Jésus-Christ ; que si nous praîchons de rendre aux hommes ce qui leur est dû, nous disons aussi de rendre à Dieu ce qui lui appartient.
Si la calomnie nous a traduit comme des hommes dangereux aux yeux du gouvernement, le peuple l'a démenti, nos coeurs disent le contraire, et notre conscience ne nous reprochera jamais les crimes que les méchants nous imputent ; s'il ne convient pas de nous justifier nous-mêmes, qui nous fera un crime de dire cette vérité ?
Continuez, général, le grand ouvrage que vous avez commencé, ménagez nos oppinions religieuses, aucun gouvernement ne peut commander à cette puissance intérieure et segrette (sic) ; c'est un droit sacré de la nature. Croyez-nous incapables de l'écouter au détriment d'aucun gouvernement de la terre. En la favorisant, vous nous rendez heureux, et le peuple, et vous acquèrerez de nouveaux droits à la reconnaissance des uns et des autres ; et établirez pour longtemps la paix, l'objet de nos voeux.
Général,
Nous sommes avec respect et fraternité vos concitoyens.
Signé : P.M. REMAUD, curé de Chavagne ;
ALLAIN, curé de Saint-André de Goule-d'Oye ;
P. GOILLANDEAU, prêtre au Brousils ;
MARGEARD, desservant de la Rabâtelière ;
MOLLET-RIBET, desservant des Essarts ;
MADIJ, curé de Saint-Denis de la Chevasse ;
AUDUREAU, vicaire de Saint-Denis de la Chevasse.

Pour copie conforme.
Léon Séché.
Revue illustrée des provinces de l'Ouest
1892