LA DERNIERE PRISE D'ARMES EN VENDÉE (1832)

LE CHENE - VIEILLEVIGNE


LE COMBAT DU CHENE
PAR LE CAPITAINE PIERSON

Le juin 1832, j'eux connaissance que Mme la duchesse de Berry était en Vendée avec ses partisans, ayant l'intention de révolutionner nos campagnes ; ils étaient nombreux, disait-on, et rassemblés dans les landes de Saint-Philbert-de-Bouaine.

L'état-major était à Landonnière et on avait fait cuire plusieurs fournées de pain, dans la nuit, pour distribuer à leurs hommes.

Nous savions, en outre, que leur intention était de désarmer la garde nationale de Vieillevigne pour armer les paysans qui manquaient de fusils, de munitions.

Après une nuit passée sous les armes, M. le comte Laurent Guérand réunit les officiers et les principaux habitants de la Commune ; il fut décidé que nous transporterions 50 fusils que nous avions en dépôt à la mairie de Montaigu, de crainte de les voir tomber au pouvoir de l'ennemi.

De leur côté, les habitants de Montaigu s'attendaient à être attaqués d'un jour à l'autre, leur garde nationale resta sous les armes jusqu'au lendemain et nous dûmes faire comme elle.

Nous étions très inquiets ; nous résolûmes de pousser une reconnaissance jusqu'à Vieillevigne, afin de savoir ce qui s'y était passé ; à moitié chemin, nous arrêtâmes M. de C... et son domestique, qui se rendaient à la Caraterie ; ils étaient bien montés et bien armés, ayant des balles et de la poudre dans leurs valises en assez grande quantité ; ce que voyant, plusieurs gardes nationaux, exaspérés au dernier point, voulaient les fusiller sur-le-champ ; les officiers furent obligés d'intervenir pour leur sauver la vie ; je les fis placer à la tête du détachement en leur intimant l'ordre de ne pas chercher à s'évader, autrement je ne pouvais pas répondre d'eux.

Au lieu d'aller à Vieillevigne, comme nous en avions l'intention, nous retournâmes à Montaigu pour y déposer nos prisonniers.

Arrivés à Saint-Nicolas, la population de Montaigu était accourue au-devant de nous en vociférant des cris sinistres ; les uns me blâmaient de ne les avoir pas fait fusiller sur-le-champ ; les plus montés voulaient en finir de suite en les précipitant du pont, dans la rivière ; ces cris et ces menaces de mort firent prendre au détachement la détermination de sauver les jours de ces malheureux ; aussi, officiers et soldats, tous se montrèrent animés du désir de les faire respecter, même au dépens de nos jours s'il le fallait.

J'ordonnais à la multitude de se retirer, en la prévenant que je passerais mon sabre au travers du corps au premier qui porterait la main sur mes prisonniers ; nous arrivâmes enfin à la maison d'arrêt, où nous les déposâmes après bien des tribulations.

Dans l'intervalle, était arrivé un bataillon du 44e de ligne, se rendant à Vieillevigne, composé de six compagnies ; nous revînmes avec eux trouver nos pénates ; dans la nuit, la compagnie de grenadiers fut détachée sur Legé ; il ne restait plus que quatre compagnies de fusiliers composées de 60 et quelques hommes chacune, sous les ordres du commandant Morand, de la garde nationale, dont l'effectif était d'à peu près 80 hommes et de la brigade de gendarmerie de Vieillevigne ; au matin, je fus prévenu que l'ennemi se dirigeait sur le village du Grand-Chêne ; il est probable qu'il avait eu connaissance de l'arrivée du 44e dans la nuit et qu'il désirait se placer de l'autre côté de l'Issoire, petite rivière fortement encaissée, qui présente d'assez grandes difficultés au passage ; la position n'était pas mal choisie.

Je communiquai au commandant ce que je savais sur le nombre des insurgés, que l'on évaluait de 6 à 800 et sur la direction qu'ils prenaient.

- Mon cher capitaine, me dit-il, le rapport qu'on vous a fait est un conte ; il y a six semaines que je cours après les insurgés, je n'en ai pas vu un seul.
- Eh bien ! commandant, nous les verrons aujourd'hui, lui dis-je, nous allons nous entendre pour cela.
- Si vous voulez me croire, il faut diviser notre troupe en deux colonnes, l'une se dirigeant sur les landes de Saint-Philbert-de-Bouaine, en passant par l'ordonnance, et l'autre fouillera les villages et métairies de la Pillotière, la Horperière et la Fallordière, en ayant soin de se faire bien éclairer. Arrivés dans les landes, nous aurons sans doute de nouveaux renseignements et nous agirons suivant les circonstances.

Effectivement, nous sûmes que les insurgés étaient passés auprès du moulin à Daviaud, depuis peu, se dirigeant sur le village du Grand-Chêne, l'empreinte des pieds de leurs chevaux, toute fraîche, ne nous laissait aucun doute ; le nombre était toujours de 6 à 800, avec une trentaine de cavaliers bien montés, disait-on ; nous pensâmes que les officiers seuls étaient montés

Etant à peu près certains de les trouver au village du Grand-Chêne, nous convînmes, le commandant Morand et moi, qu'il se placerait sur leur derrière, à la ferme du Grand-Chêne, je les attaquerais en tête en les rejetant sur lui.

Malheureusement, ou plutôt heureusement, il mit beaucoup de lenteur à exécuter cette manoeuvre, en sorte qu'ils purent se retirer facilement. Cette circonstance fut heureuse en ce que le nombre de victimes eût été, sans doute, plus grand sans changer le résultat.

Je me dirigeais donc sur le Chêne, pensant y arriver avec ceux-ci et une partie de la garde, mais celle du capitaine Schwim était restée dans la lande par son ordre et il entendit notre feu pendant trois quarts d'heure sans nous venir en aide.

J'arrivais donc sur le terrain avec une seule compagnie, une quarantaine de gardes nationaux, commandés par le capitaine de la Croix, et deux ou trois gendarmes ; après avoir fouillé le village sans rien trouver, nous aperçûmes l'ennemi au-delà du pont placé derrière de fortes haies vives de sauze. Le feu s'engagea et dura une bonne heure et demie ou trois quarts d'heure ; ce qu'il y eût de fâcheux, c'est qu'au plus fort de l'action, le capitaine de la Croix retira sa compagnie du feu et nous laissa seuls aux prises avec l'ennemi ; voyant mes hommes compromis, je les rassemble et me retirai aussi ; je rejoignis le capitaine dans le guéret où j'eus une vive altercation avec, lui reprochant sa lâcheté de s'être retiré sans y être forcé ; il m'avoua qu'il n'avait jamais vu le feu et qu'il n'avait pas été maître de son premier mouvement de crainte ; mon lieutenant Parageau fut plus violent  que moi ; si je ne l'avais pas empêché, il lui arrachait ses épaulettes à la tête de sa compagnie, ce qui eut fait un très mauvais effet dans un pareil moment ; de leur côté, les partisans de la duchesse, inquiétés par les manoeuvres du commandant Morand et craignant d'être coupés, se retirent à toute hâte, abandonnant deux très beaux chevaux, un fusil double et un sabre d'officier. A peine étions-nous hors du champ de bataille qu'il fut envahi par les paysans, qui y ont trouvé des valises contenant des valeurs considérables ; je connais des habitants qui étaient dans la plus grande misère qui, maintenant, sont forts à leur aise, ayant acheté et fait bâtir des propriétés qu'ils ont payées avec l'argent qu'ils ont trouvé au chêne ; d'autres, plus maladroits, ont brûlé un certain nombre de lettres de banque de crainte de se compromettre. Enfin, MM. Bosque de bon Recueil et le comte d'Anache, restés blessés mortellement sur le terrain, ont été dévalisés par les habitants et non pas par les gardes nationaux comme on a voulu le dire.

Le résultat de cette échauffourée est que nous avons perdu un sergent-major et deux soldats tués, plusieurs blessés ; ils ont éprouvé à peu près les mêmes pertes que nous, 4 hommes tués et plusieurs blessés.

Cette levée de bouclier était absurde sous tous les rapports, car il faut bien reconnaître que la population vendéenne n'est plus ce qu'elle était en 93. Aujourd'hui, elle se préoccupe avant tout de ses intérêts, bien vendre ses bestiaux et ses récoltes est le plus grand de ses soucis et ceux qui ont conseillé à Mme la duchesse cette expédition doivent se faire de grands reproches ; ils ont réussi à jeter la perturbation dans le pays un instant, à faire quelques victimes.

De la Croix sortait des gardes du corps et le comte d'Anache aussi ; ils étaient grands amis.

Archives départementales de la Vendée
BIB PC 16/29