LA PAROISSE DE SAINT-LAURENT-DE-LA-PLAINE
PENDANT LA RÉVOLUTION

st laurent de la plaine 3

Le 24 janvier 1789, parut la lettre royale pour la convocation des Etats Généraux. Louis XVI y avait annexé un règlement, qui entrait dans tous les détails des élections pour les trois ordres.
Le 14 février, une ordonnance du lieutenant particulier de la sénéchaussée d'Anjou, M. Milscent, enjoignit au procureur du roi de publier la lettre et le règlement du souverain en même temps que son ordonnance, dans les villes, bourgs et villages du ressort de la sénéchaussée.

Voici les dispositions relatives au tiers état.
Les maires et autres officiers municipaux des villes, bourgs, villages et communautés devaient être sommés par un huissier royal de faire lire et publier au prône de la messe paroissiale et aussi à la porte de l'église, après la messe, au premier jour de dimanche qui suivrait cette notification, la lettre du roi le règlement y annexé et l'ordonnance. ...
La lettre royale fut publiée à Saint-Laurent, le dimanche 1er mars, au prône de la grand'messe, par M. Plard, vicaire de la paroisse, et le vendredi suivant, vers 9 heures, les électeurs avertis par le son de la cloche se réunirent au nombre de 90 en la chambre du greffe pour rédiger leur cahier de doléances et nommer leus députés. Furent élus Jean-Joseph Gilbert, syndic, et Joseph Humeau, meunier à Rochard, qui se chargèrent de porter ledit cahier à Angers au palais royal où devait se tenir l'assemblée.

ETATS GENERAUXLa convocation des Etats Généraux fut accueillie partout avec joie : suppression des privilèges, proportionnalité de l'impôt, respect de la propriété et des individus, unité de législation, élection des magistrats, gratuité de la justice, assemblées régulières d'Etats Généraux, responsabilité des ministres et surtout suppression de la gabelle, tels sont les voeux en matière civile des habitants de Saint-Laurent. En matière religieuse, ils réclament l'abolissement des rentes féodales, un traitement fixe et convenable pour les prêtres, un avancement régulier dans le clergé, etc. Ils se plaignent des vexations des employés de la gabelle, du mauvais état des chemins, des dégâts causés par le gibier seigneurial. On en jugera par la lecture du cahier lui-même conservé aux archives départementales (n°234, série B).

La faveur que rencontraient les projets de réforme fit accueillir sans difficulté la nouvelle organisation départementale quoiqu'elle lésât des intérêts et des traditions de plusieurs siècles. Dans sa séance du 19 janvier 1790, l'Assemblée Constituante divisa le département de Maine-et-Loire en huit districts et en 99 cantons. L'antique doyenné des Mauges fut supprimé et son territoire forma le district de Saint-Florent-le-Vieil qui devint le chef-lieu administratif. Le district lui-même était subdivisé en 9 cantons, Saint-Laurent-de-la-Plaine, auparavant du district de Beaupréau, fut érigé en canton et rattaché au district de Saint-Florent.
La suppression des ordres religieux ne souleva presque aucune émotion. Le peuple aimait et vénérait surtout le clergé paroissial et il vit avec indifférence le départ des Bénédictins de Saint-Florent et des Cordeliers de Montjean. D'ailleurs, l'engagement formel de l'Assemblée de subvenir aux besoins du culte semblait légitimer l'expropriation de leurs biens. Mais toutes ces réformes matérielles ne satisfaisaient pas encore les idées anticatholiques de la majorité des membres de l'Assemblée Constituante. L'ennemi contre lequel luttait depuis 50 ans le parti voltairien, l'Église catholique, était encore debout, et, non contente de l'avoir affaibli en lui enlevant ses biens et en abolissant les ordres religieux, l'Assemblée résolut de la saper par la base et dans le cours des mois de juillet, août et de novembre 1790 vota la trop fameuse constitution civile du clergé.

La constitution civile du clergé n'apportait pas seulement une modification aux formes extérieures du catholicisme, elle attaquait le principe même sur lequel il est fondé. Elle substituait l'Etat à l'Eglise, l'autorité civile à l'autorité ecclésiastique, formait une Église nationale schismatique et imposait au clergé un servilisme honteux sous le prétexte trompeur de le rendre indépendant de l'autorité du Pape. L'Assemblée départementale nommait les évêques, celle du district les curés ; la volonté du peuple devenait le seul titre des uns et des autres aux fonctions sacerdotales. Le métropolitain avait bien sans doute le droit d'examiner la doctrine et les moeurs de l'élu, mais les tribunaux civils avaient la faculté d'annuler sa décision ; le dernier mot appartenait donc à l'autorité civile qui était libre de maintenir le curé malgré l'évêque et l'évêque malgré le métropolitain. Cette réforme spirituelle s'aggravait d'un remaniement territorial. Cinquante trois diocèses étaient supprimés, nombe d'autres avaient leurs circonscriptions modifiées.
En vain Louis XVI sagement conseillé avait essayé de sauver la paix religieuse par des négociations avec le Saint-Siège ; les sectaires qui dominaient l'Assemblée et qui ne désiraient qu'une chose, rompre avec le Pape, satisfaire leur haine et faire triompher leurs idées, s'empressèrent de faire échec à la diplomatie du roi. Le 27 novembre, un décret de l'Assemblée mettait le pouvoir exécutif en demeure de faire exécuter la constitution civile et le 26 décembre, le roi contraint et forcé lui accordait sa sanction.

La publication civile du clergé eut lieu dans les Mauges vers la fin de janvier et au commencement de février. Elle y jeta la consternation. Le décret plaçait les curés des paroisses dans une alternative cruelle : pasteurs dévoués, mais catholiques convaincus, il leur fallait renoncer à leur foi ou se séparer de leur troupeau. Se soumettre, c'était l'apostasie ; ne pas se soumettre, c'était la prison, l'exil, la mort. Cette lutte intérieure entre la conscience et l'affection se termina dignement. Les défaillances furent rares ; les hésitations, s'il y en eut, ne furent pas longues. Le premier, l'évêque d'Angers, Mgr de Lorry avait donné l'exemple du renoncement, le doyenné des Mauges qui comptait un clergé très éclairé et très édifiant, l'imita et dans les 40 paroisses du district de Saint-Florent, 8 ecclésiastiques seulement jurèrent la constitution. L'attitude de ceux qui ne s'y soumirent pas fut presque partout irréprochable ; pas de récriminations, aucune plainte ; la plupart se taisaient et ne manifestaient leur refus que par leur silence. Quelques uns prirent la parole pour expliquer leur décision ; ils protestèrent de leur respect aux lois et affirmèrent que s'ils ne prêtaient pas le serment c'était uniquement parce qu'il était contraire à leur conscience.

La population des Mauges avait attendu avec anxiété la décision de son clergé. Également attachée à sa foi et à ses prêtres, elle craignait qu'ils ne fissent un parjure et ne pouvait se résigner à les perdre. Leur sacrifice augmenta sa confiance et son attachement. Néanmoins pendant les premiers jours d'épreuves aucune émeute n'éclata. La constitution était bien décrétée, mais n'était pas encore mise en pratique et jusqu'à l'installation du nouveau clergé constitutionnel les "bons prêtres" comme les appelaient les Vendéens, continuèrent de résider dans leur paroisse et d'administrer les sacrements. L'exercice du culte catholique restait libre ; l'avenir seul restait inquiétant. A part quelques municipalités qui protestèrent, la masse du peuple resta paisible et attendit les évènements. L'attente ne pouvait être de longue durée.

Le procureur syndic du district de Saint-Florent-le-Vieil convoqua tous les électeurs de son arrondissement pour le dimanche 10 avril, en vertu des ordres qu'il avait reçus du département. Ils se réunirent tous dans l'église des religieux Bénédictins qui était destinée à être l'église paroissiale du lieu en place de l'ancienne qu'on voulait abandonner pour en faire des halles pour des foires qu'ils voulaient établir à Saint-Florent. M. Gruget, frère des curés du Fief-Sauvin et de la Trinité, y était curé depuis huit ans et y avait été vicaire autant de temps avant d'en être curé. Il était aimé de ses paroissiens et dans toutes les occasions, il s'était toujours prêté à leur rendre les services qui étaient en son pouvoir. Il y avait dans sa paroisse quelques personnes très attachées à la Révolution et qui se donnaient tous les mouvements possibles pour entraîner les autres dans leur parti. Le sieur Houdet, chirurgien à Saint-Florent, fut un des plus ardents, malgré les conseils de son frère, vicaire à la Trinité, mais il avait pris son parti et ne voulait écouter personne ; il était malheureusement imbu des principes de la nouvelle philosophie, car où n'avait-elle pas pénétré ? Il avait fait tout son possible pour engager son frère, le vicaire, à faire le serment, lui assurant qu'il ne manquerait pas d'être placé très avantageusement. Son frère était trop instruit pour se laisser aller à ses conseils et le refusa constamment. Les soins qu'il se donnait pour engager son frère à se prêter à ses désirs ne l'empêchaient pas d'en faire autant auprès du curé de Saint-Florent ; il ne négligea rien pour l'y déterminer, mais il fut toujours insensible à tout ce qu'il put lui dire ainsi que quelques autres de son parti. Il ne s'était pas borné à engager le curé de Saint-Florent, il y avait aussi engagé M. Gendron, vicaire de la paroisse (déporté à l'île de Ré en 1798, mort curé du May, le 18 mars 1812), et plusieurs curés et vicaires des paroisses voisines, mais partout ses soins et ses démarches avaient été inutiles.

Il fallut donc procéder à la nomination des nouveaux curés. Déjà, ils étaient tous assemblés. Le plus grand nombre y était opposé. Plusieurs avaient refusé de s'y trouver sachant bien qu'ils n'avaient aucun droit pour nommer des curés à la place de ceux qui vivaient encore. D'autres s'y étaient rendus, bien décidés à nommer les mêmes ou des prêtres qui ne voudraient point accepter ; cette façon d'agir n'était pas trop conforme à la religion ; ils eussent bien mieux fait de se retirer, comme plusieurs avaient fait, ou de s'opposer à la nomination, mais soit faiblesse, soit défaut de science, ils prirent le parti de s'y trouver, bien décidés à suivre les décrets de point en point, tels que les prêtres jureurs du canton, et, heureusement, ils se bornaient à deux seulement, les vicaires de Montjean ayant à leur tête le sieur Houdet qui était très fort de leur serment. Déjà, ils avaient chanté une messe du Saint-Esprit, insultant ainsi à Dieu dans les choses les plus saintes (La messe fut célébrée par M. Piou, vicaire de Montjean), et ils se disposaient à nommer lorsque M. Gruget qui avait dit sa messe de paroisse comme à l'ordinaire dans son église, y avait même fait le prône, les publications de mariage et généralement tout ce qu'un curé a le pouvoir de faire, se rendit dans l'église des religieux Bénédictins où tous les électeurs étaient assemblés, pour protester contre les élections faites et à faire :

"Messieurs, leur dit-il, je viens protester contre la nomination que vous avez faite et que vous pourriez faire de nouveaux curés en place des légitimes. J'y suis autorisé d'après la teneur même des décrets que vous avez juré d'observer : ils portent que l'élection des curés constitutionnels doit se faire dans l'église paroissiale du chef-lieu de district et à l'issue de la messe de paroisse en présence des paroissiens. Ou la messe que vous avez fait dire dans cette église est la messe de paroisse, ou c'est celle que je viens de dire à mes paroissiens. Si celle que j'ai dite est la messe paroissiale, c'est dans mon église et à l'issue de la messe que je viens de dire qui est la messe de paroisse ; vous avez eu tort de me laisser dire celle que j'ai dite et de me laisser faire les publications de bans de mariage qui ne doivent être faites que pendant la messe de paroisse. Je proteste donc contre ce que vous avez fait et ce que vous pouvez faire. Je vous demande même acte de ma protestation et je vous somme de ne point passer outre jusqu'à ce que l'Assemblée en ait jugé autrement."

Plusieurs des électeurs qui n'approuvaient pas ces sortes de nominations, appuyèrent fortement le curé et malgré les réclamations du sieur Houdet, du sieur Piou, vicaire à Montjean, et quelques autres qui voulaient que celles qui avaient déjà été faites fusent bonnes et qui disaient qu'on devait continuer de nommer, il fut convenu qu'on ne passerait pas outre, qu'on en écrirait à l'Assemblée pour savoir si celles qui étaient déjà faites étaient bonnes et si on devait avoir égard à la protestation que venait de faire M. Gruget, curé de Saint-Florent-le-Vieil.
Le but du curé n'était pas d'empêcher les élections ; il savait qu'il n'y pourrait pas réussir ; les impies s'étaient trop avancés pour penser à revenir sur leurs pas ; on sait assez que ce n'est pas leur ordinaire ; la force seule pouvait les arrêter. Mais il voulait par là les retarder pour pouvoir conserver la religion dans son pays et être lui-même dans le cas de rendre plus longtemps à ses paroissiens les secours dont ils avaient besoin.

Les électeurs se bornèrent donc pour cette fois à ceux qu'ils avaient nommés, savoir : le P. Coquille, religieux recollet de Beaufort, actuellement vicaire chez le sieur Renou, intrus de Saint-Maurille-de-Chalonnes, en la place de M. Trottier, curé de Notre-Dame-de-Beaupréau, pour se venger des électeurs du pays qui, par principe de conscience, n'avaient pas voulu s'y trouver, et pour se venger aussi des habitants de Beaupréau qui avaient frustré Saint-Florent, chef-lieu de district, du tribunal qui y aurait dû être établi ; c'était en effet punir le pays que de nommer le sieur Coquille en place d'un respectable pasteur tel qu'était M. Trottier, curé de Beaupréau ; il fut le fléau du pays et il semblait que la divine Providence l'avait permis pour éprouver la religion des habitants du canton ; le sieur Piou, vicaire à Montjean, en place de M. Soreau, curé de Montjean, qu'il eut la cruauté de chasser de sa place après avoir été son vicaire pendant plusieurs années et avoir reçu de lui mille témoignages d'amitié ; le sieur Lebreton, vicaire à Montjean en place de M. Dubois, curé de la Pommeraye, qu'il eut aussi la témérité de chasser de sa place ; enfin M. Cailleau, ancien préfet du collège de Baugé, qui s'était retiré à la Jumellière, sa paroisse, en place de M. Aurange qui l'avait élevé et qu'il eut la cruauté de chaser de sa place malgré tout ce que put lui dire de plus attendrissant sa respectable mère qui ne cessa de lui représenter ce qu'il lui devait, ce qu'elle lui devait elle-même et toute sa famille.
Il se passa près de deux mois avant qu'on rassemblât les électeurs pour nommer aux cures. Cette nouvelle réunion eut lieu le 22 mai, mais dans l'intervalle, tous les sujets qui avaient été destinés pour le district de Saint-Florent furent nommés dans d'autres districts. On désigna pour Saint-Laurent-de-la-Plaine un sieur Gilbert qui n'accepta pas. En juin, les trois curés constitutionnels de Montjean, la Pommeraye, la Jumellière, étaient seuls en fonction dans toute l'étendue du district.

L'attitude des populations de la Vendée décourageait les plus résolus. Leur hostilité ne se traduisait ni par des violences ni par des injures, mais une réprobation muette et sourde mille fois plus redoutable s'attachait à l'intrus. Il était, pour ainsi dire, excommunié. Il ne trouvait ni sacristain ni un enfant de choeur, ni une servante, ni un compagnon ou bien il était obligé d'avoir recours aux patriotes. Les enfants le fuyaient ou bien l'escortaient en chantant, les hommes le regardaient avec dédain, les femmes faisaient le signe de la croix. Semblable aux lépreux du moyen âge, l'intrus était exclu de la société.
La colère qu'excita parmi les partisans de la constitution cette constatation de leur impuissance les jeta aussitôt dans l'arbitraire et dans les violences. Le 24 mai 1791, le Département, par un simple arrêté administratif, plaça sous la surveillance des autorités municipales tout ecclésiastique qui n'avait pas juré la Constitution. Un nouvel arrêté du 24 juin ordonnait d'emprisonner au Petit-Séminaire d'Angers les insermentés dénoncés par les municipalités. Enfin, le 1er février 1792, les administrateurs de Maine-et-Loire enjoignirent à tous les prêtres qui n'avaient pas prêté serment de se rendre dans la huitaine au chef-lieu du département et d'y fixer leur demeure, sous peine d'être recherchés et emprisonnés au Séminaire.
L'arrêté tyrannique du 1er février 1792 fut envoyé par le procureur général syndic aux huit districts et ceux-ci le transmirent aux municipalités de leur ressort. Il déchaîna toutes les mauvaises passions qui fomentaient dans les populations des villes. Les gardes nationaux chargés de le faire exécuter se recrutaient surtout parmi cette classe de la petite bourgeoisie à la fois orgueilleuse et jalouse, envieuse des grands, dédaigneuse des petits qui ne poursuivaient qu'un but dans son dévouement à la Révolution, la satisfaction de ses idées et de ses rancunes. Remplis de haine pour les nobles et les prêtres, ils saisirent avec enthousiasme l'occasion d'abaisser et de vexer les uns, d'opprimer et de terroriser les autres.

GARDES NATIONAUXLes gardes nationaux et les patriotes de Chalonnes n'avaient pas attendu ce jour pour se mettre en campagne. Déjà, comme on le verra plus loin, ils avaient signalé leur zèle contre le pélerinage de la chapelle de Notre-Dame de Charité. Ces expéditions étaient un divertissement pour eux ; ils allaient à la poursuite des réfractaires comme à une chasse, procédant tantôt par une battue, tantôt par embuscade. A chaque instant, ils arrivaient au milieu de la nuit à Saint-Laurent, réveillaient les habitants en sursaut, forçaient l'entrée des maisons, faisaient mille menaces, renversaient les lits, maltraitaient les gens et terminaient leur visite par une ripaille gratuite dans les cabarets. D'autres fois, leurs patrouilles se répandaient dans la campagne, battaient les fourrés et fouillaient les fermes. Les portes qui ne s'ouvraient pas assez vite étaient brisées à coup de crosse. On détruisait les objets de piété, on cassait le mobilier, on défonçait les tonneaux de la cave sous prétexte d'y découvrir des fugitifs. Les femmes étaient insultées, les hommes malmenés ; ceux qui résistaient étaient frappés. Toute la contrée était à la discrétion de bandes armées, sans discipline, sans honneur et sans pitié. A Saint-Laurent comme partout la population désespérait, la municipalité protestait. Mais quelle justice espérer du Département ? Il était lui-même le serviteur des brutalités des patriotes et il tolérait dans la ville même où il siégeait les indignités dont on demandait la répression.
Quand aux prêtres qui avaient mieux aimé être chassés de leurs cures que de trahir la religion, contribuer à sa perte et entraîner celle des fidèles confiés à leurs soins, ils furent dans la consternation : dans un avenir prochain ils se voyaient emprisonnés, bannis, privés de tout traitement et même de leurs biens et, pour prix de longs travaux dans le saint ministère, exposés à tous les maux que de lâches persécuteurs pouvaient faire souffrir à la vertu sans défense. 498 ecclésiastiques obéirent à l'arrêté du 1er février et se retirèrent à Angers. Un grand nombre d'autres parmi lesquels le curé de Saint-Laurent et ses deux vicaires, devinant le piège, aimèrent mieux se cacher paisiblement dans leurs paroisses.

LA CHAPELLE DE NOTRE-DAME-DE-CHARITÉ

La propagande révolutionnaire n'eut d'autre résultat que de raviver la foi et le courage des populations. Mais le salut ne pouvait venir que d'en Haut et à qui le demander sinon à la Sainte Vierge, toujours si charitable envers ses enfants, toujours si puissante et qui ne craint pas les armées rangées en bataille ?
A un kilomètre et demi du bourg de Saint-Laurent-de-la-Plaine, près d'un carrefour sauvage où se croisaient les deux grands chemins qui reliaient autrefois Chalonnes et Beaupréau, Saint-Laurent-de-la-Plaine et la Pommeraye, s'élevait au sommet d'une petite éminence une modeste chapelle dédiée à la Sainte Vierge sous le vocable de Notre-Dame-de-Charité. De vieux chênes plusieurs fois séculaires, plantés de chaque côté du talus, formaient comme une longue avenue au petit sanctuaire ; d'autres, placés derrière le choeur, dans le champ de la Petite-Lande, étendaient jusque sur la toiture leurs longues branches touffues et lui faisaient un abri de feuillage et de verdure. Devant s'étendait une petite place, un placitre comme on disait à cette époque, où les jours de procession, lorsque l'affluence était plus considérable les personnes à qui il était impossible d'entrer dans la chapelle pouvaient se placer commodément et entendre la messe.

A l'intérieur, dans la nef, quelques chaises ; au fond, un autel avec plusieurs chandeliers et quelques brûle-cierges composaient l'ameublement. Au-dessus de l'autel, dans une niche  une madone et de chaque côté des bouquets de fleurs champêtres, des genêts, des boutons d'or, des lilas et des roses que les paysannes du voisinage venaient renouveler de temps en temps formaient toute l'ornementation.

NOTRE DAME DE CHARITE

L'origine de cette chapelle est inconnue. Une légende accréditée dans le pays rapporte qu'un paysan qui avait coutume de mener paître son troupeau dans le champ qui touche la chapelle avait remarqué qu'un boeuf allait chaque soir lécher un chêne et qu'au lieu de paître, il demeurait des heures entières auprès de l'arbre. Curieux de connaître un fait si étrange, le paysan s'approcha un jour du chêne mystérieux. La Sainte Vierge lui apparut-elle alors et lui exprima-t-elle le désir d'être honorée et priée en ce lieu ? ... Toujours est-il qu'on bâtit un oratoire et qu'on y vint prier. Bientôt même il parut insuffisant et à la suite de l'épidémie de 1768, on remplaça l'ancien monument par une vraie chapelle. On n'a ni titres ni renseignements relatifs à cette fondation ; néanmoins une tradition sûre a conservé le nom de celui qui fit les frais de la construction, Alexandre Secher, fermier à la Brunetière.
La modeste chapelle a connu des jours bien différents. Elle a compté des jours de joie et des tristesse, et si les pierres pouvaient parler que de choses intéressantes elles auraient à raconter sur les pieux pèlerinages qui se sont faits à ce sanctuaire vénéré, surtout au commencement de la Révolution. De toutes parts, de Saint-Laurent-de-la-Plaine et des bourgs voisins, on y venait en procession ; les prêtres y disaient la messe, les fidèles y brûlaient des cierges et chantaient des cantiques. Son site isolé, en pleine campagne, au milieu des grands arbres, favorisait la piété des pèlerins qui passaient de longues heures en prière suppliant la Sainte Vierge de détourner l'orage qui les menaçait.

Ces nombreux rassemblements ne tardèrent pas à éveiller l'attention des révolutionnaires de la petite ville de Chalonnes. Ces démonstrations religieuses leurs parurent suspectes, et, au lieu de voir dans cet entraînement populaire, un témoignage de piété publique et une protestation en faveur du culte catholique, ils le regardèrent comme une provocation des prêtres réfractaires, qui, pour fanatiser le peuple, le dirigeaient vers les lieux de pèlerinage. Une première dénonciation fut faite au directoire du Département par la Société des Amis de la Constitution de Chalonnes. A la date du 11 juillet 1791, ils écrivirent à Angers que le fanatisme croissait de plus en plus dans les Mauges et terminaient ainsi "En attendant l'établissement de la gendarmerie nationale, il serait urgent de placer des troupes de ligne en différents endroits infectés par le fanatisme tels que Saint-Laurent-de-la-Plaine, la Poitevinière, Jallais et Beaupréau."
L'autorité supérieure resta sourde à cet appel. Aussi, le maire, Fleury, et le procureur de la commune, Bellanger, crurent-ils de leur devoir d'avertir une seconde fois le Département. Par cette lettre et les suivantes, on verra l'acharnement que mit la municipalité chalonnaise à dénoncer les pèlerinages qui se faisaient à la Chapelle de Notre-Dame-de-Charité, et sa haine contre le "fanatisme", (c'est l'expression favorite de tous les révolutionnaires d'alors), c'est-à-dire contre la religion catholique et romaine. Fleury et Bellanger écrivirent donc le 25 juillet à Angers :
"Depuis longtemps la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine est l'asile du fanatisme ; les prêtres réfractaires à la loi ont déployé tous les attraits de la séduction, et la municipalité tranquille semble leur applaudir par son silence. il s'y fait sous le prétexte de la religion des rassemblements continuels : les processions, les messes votives, les miserere, en un mot tout ce que la religion a de plus respectable, est employé pour mieux séduire le peuple. Dans la nuit du jeudi 30 juin dernier (le jeudi 30 juin était le jour de l'octave de la Fête-Dieu), un nombre considérable d'hommes et de femmes des paroisses voisines où les prêtres réfractaires sont remplacés, se rassemblèrent dans l'église de Saint-Laurent. Au moins 150 cierges l'illuminaient et y brûlèrent en entier. - A une petite distance de ladite paroisse il existe une chapelle sous l'invocation de Notre-Dame de Charité, qui de tout temps a été très fréquentée par les pèlerins. C'est dans cette chapelle qu'à des jours indiqués et connus par les aristocrates des paroisses voisines, les prêtres de Saint-Laurent célèbrent la messe et y attirent un nombre considérable de peuple. Samedi dernier, 23 du présent mois, la cérémonie eut lieu et une multitude innombrable s'y rendit.
Voilà notre dénonciation. Nous vous prions de mander à votre barre la municipalité et les prêtres de Saint-Laurent, afin qu'ils rendent compte de leur conduite et que vous preniez les mesures que votre civisme et votre fermeté vous dicteront. Nous réitérons la demande que vous a faite la Société des Amis de la Constitution de notre ville, d'envoyer de la troupe de ligne à Saint-Laurent et autres endroits qu'il vous ont désignés."

La lettre dénonciatrice fut classée dans les bureaux du Département, et ce n'est que le 19 août que l'administration s'en occupa. A la séance de ce jour, on envoya la pièce au district de Saint-Florent-le-Vieil "pour vérifier les faits et donner son avis".
Mais tous ces retards administratifs ne faisaient point le compte du bouillant maire de Chalonnes. Le 24 août, il était à Angers et demandait des armes pour "protéger la chose publique et faire respecter la loi" non seulement dans la commune, mais encore aux environs et principalement à Saint-Laurent-de-la-Plaine.
De retour chez lui, le soir, il apprend qu'il devait y avoir dans la nuit même un rassemblement à Notre-Dame-de-Charité. Sans perdre de temps, il fait partir un détachement d'une vingtaine de gardes nationaux. Ils arrivèrent un peu avant minuit à la chapelle. Une vive lumière illuminait les fenêtres et filtrait à travers les branches des arbres. Devant, sur le placitre et dans les chemins étaient massées plusieurs centaines de personnes venues pour entendre la messe. Dans la campagne régnait le silence le plus profond que troublait seulement par intervalle le cri d'un hibou ou le chant des petits oiseaux dérangés dans leur sommeil. Au milieu du recueillement général une voix se faisait entendre : Sainte Marie, Notre-Dame-de-Charité ! Priez pour nous, répondaient en choeur les assistants. C'était un spectacle saisissant que la vue de cette multitude réunie, en ce lieu et à pareille heure, pour implorer le secours de la Mère de Dieu, et bien capable de toucher les esprits et les coeurs les plus insensibles.
Les prières se succédaient quand le bruit d'un galop de chevaux se fait entendre et jette le trouble dans la pieuse assistance. Presque au même moment des cavaliers apparaissent comme des masses sombres au détour du chemin de Chalonnes. Un cri de terreur s'échappe alors de toutes les bouches : Les Chalonnais ! Aussitôt les lumières s'éteignent comme par enchantement et chacun se sauve en toute hâte en franchissant les haies et les fossés d'alentour.

Cette exécution sommaire n'était pas suffisante. Le lendemain, Fleury, écrivit au procureur général syndic Delaunay, en essayant de jeter le cri d'alarme :
"En arrivant hier soir, vers 9 heures, à Chalonnes, j'appris qu'il devait y avoir un rassemblement considérable d'habitants de toutes les paroisses circonvoisines, à une chapelle de Saint-Laurent sous l'invocation de Notre-Dame-de-Charité, qui se trouve sur le grand chemin, à une lieue de notre ville. Ne pouvant me persuader que cet attroupement pût être nombreux, je fis partir à minuit un détachement de 20 hommes d'armes seulement, pour mettre le bon ordre et prévenir les suites fâcheuses qui peuvent résulter de toutes ces courses nocturnes. Sur le rapport que j'ai reçu ce matin, il paraît qu'il y avait autour de la chapelle, tant dans le grand chemin que dans les champs voisins, au moins sept ou huit cents personnes des deux sexes, qui chantaient des cantiques et des litanies et tenaient des cierges allumés. A cet aspect, nos gardes se sont portés tout d'un coup vers la porte de la chapelle, mais le prêtre qui devait y célébrer la messe n'étant point encore arrivé, ils ont dispersé tout l'attroupement sans coup férir et s'en sont revenus ce matin, à 4 heures, chargés de quelques douzaines de cierges. Vous voyez par ce tableau à quel point le fanatisme est monté. C'est cependant l'ouvrage de la municipalité de Saint-Laurent et de son clergé qui occasionne toutes ces extravagances, et nous expose continuellement à des scènes les plus fâcheuses. Le défaut d'armes et de munitions nous fait craindre pour notre commune et pour beaucoup d'autres qui pourraient aussi avoir besoin de notre secours. Armez donc nos bras et nous mettez en état de protéger la chose publique et de faire respecter la loi.
Nous vous envoyons quatre de nos volontaires porteurs de la présente lettre pour recevoir les fusils et les munitions que vous avez bien voulu me promettre hier. Si vous pouviez nous en procurer une cinquantaine, c'est le moins que nous puissions vous demander pour le présent, vu les circonstances."

Ces accents d'un civisme si pur et d'un patriotisme si ardent furent, enfin entendus. Le directoire du Département écrivit au district de Saint-Florent-le-Vieil pour le prier d'arrêter ses mesures d'exécution.
"... Nous sommes étonnés que ce rassemblement (de Saint-Laurent-de-la-Plaine) ne soit pas parvenu à votre connaissance et que vous n'ayez pas pris les mesures nécessaires pou l'arrêter dans son principe. Come cette chapelle seule est le signe du ralliement, nous vous invitons à procéder dans le plus court délai à sa démolition, et dans le cas que vous trouveriez de la résistance à cette exécution et que les forces de votre district ne seraient pas suffisantes, vous pourrez requérir les gardes nationales de Chalonnes qui ont donné dans cette occasion, comme dans toutes celles où elles ont été employées, la preuve non équivoque de leur attachement à la Constitution et la plus grande fermeté pour la maintenir."

Le district de Saint-Florent répondit aussitôt pour rendre raison de sa conduite :
"Nous ne sommes instruits que par votre lettre d'hier du rassemblement qui se faisait à la chapelle de Notre-Dame-de-Charité, située paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine, sous prétexte d'une dévotion mal entendue. Nous ne pouvons être instruits de ce qui se passe aux extrémités de notre district que par les avis que nous recevons des municipalités ; celle de Saint-Laurent-de-la-Plaine, qui n'aurait pas dû voir se former de pareils attroupements sans nous en donner connaissance, a gardé à cet égard le plus morne silence. Nous allons lui en faire nos reproches ... Nous allons dès lundi faire faire la démolition de la chapelle de la Charité, et par là, détruire un point de ralliement au fanatisme ; mais nous vous observerons qu'il en est une autre où le peuple se porte avec affluence et sans discontinuation depuis la mi-août ; la chapelle de Bellefontaine, district de Cholet, est le lieu du rendez-vous. Le concours y est considérable, on y arrive processionnellement et nuitamment de tous les côtés."

Le lundi, 29 août, sur les huit heures du matin, le procureur syndic Renou, et Hiron, membre du district, délégués avec commission spéciale, partirent de Saint-Florent, prirent en passant Piou et Lebreton, curés intrus de Montjean et de la Pommeraye, et se rendirent à la chapelle de Notre-Dame-de-Charité. A leur suite marchait un petit bataillon, formé des contingents réunis des diverses gardes nationales du district, en tout 63 hommes d'armes, sous la conduite de leurs officiers respectifs, et avec eux la brigade de gendarmerie de Montrevault. Le maire de Saint-Laurent, Gilbert, requis par le syndic, alla prendre la clé à la cure et la remit aux magistrats. "Les choses relatives au culte et à la dévotion du peuple" furent sorties de la chapelle par les curés constitutionnels et transportées par eux au district ; et il fut aussitôt procédé "à la démolition des murs, charpente et couverture" du sanctuaire vénéré dont le maire reçut en charge les matériaux.
Il signa avec les témoins le procès-verbal de l'oeuvre, "arrêté au lieu où ce matin était ladite chapelle". Le lendemain, le procureur syndic Renou adressait au département le procès-verbal de la démolition "opération dit-il, qui n'a pas souffert la moindre résistance".

Le 1er septembre, le district de Saint-Florent-le-Vieil rendant compte lui aussi de cette opération s'indigne de ce qu'on ne le renseigne pas suffisamment et assez tôt sur les manifestations religieuses dans les différentes communes de son ressort. Voici en quels termes il s'exprime : "Considérant qu'ayant fait faire le 29 du mois dernier la démolition de la chapelle connue à Saint-Laurent-de-la-Plaine sous le nom de Notre-Dame-de-Charité, conformément à l'intention du directoire du département ; n'ayant d'ailleurs reçu aucune dénonciation contre les prêtres habitués de Saint-Laurent et ne connaissant que depuis peu de jours les réunions du peuple de différentes paroisses du département, tant de ce district que des districts voisins ; voyant avec la plus grande peine que cette partie du territoire du district de Saint-Florent est troublée par le fanatisme religieux et qu'il peut en résulter de grands inconvénients pour la chose publique, le directoire du district s'en infère à celui du Département pour qu'il prescrive dans sa sagesse les moyens qu'il convient de mettre en oeuvre pour arrêter la suite de ces réunions, et il désire qu'incessamment il soit procédé au remplacement de tous les curés réfractaires par des prêtres dans l'ordre de la constitution, qui se rendent aux voeux des électeurs et comprennent leurs devoirs mieux que n'ont fait ceux qui ont été nommés les 9 avril et 22 mai derniers, dans toutes les paroisses du district sans exception."

Nous avons tenu à raconter dans tous ses détails cet épisode tragi-comique de la persécution religieuse. Nous défions tout lecteur impartial de ne pas y reconnaître l'abus le plus criant de la force publique, les prétextes les plus frivoles de l'exercer contre des manifestations absolument inoffensives, les provocations les plus brutales contre des foules sans armes que l'on disperse et que l'on frappe sans distinction d'âge ni de sexe, la parodie la plus sacrilège du respect envers les choses saintes, la destruction la plus illégale et la plus injustifiée d'un sanctuaire vénéré, uniquement parce que le peuple bon et croyant y vient implorer le secours du ciel pour le maintien du culte de ses ancêtres.

CHENELa chapelle de Notre-Dame-de-Charité n'existait plus ! De nouveaux barbares l'avaient démolie et n'avaient pas laissé du petit sanctuaire, pourtant inoffensif, pierre sur pierre. Les révolutionnaires aveugles croyaient avoir coupé le mal par la racine. Mais que peuvent les efforts des hommes les plus pervers contre la toute puissance divine ! Il est plus facile de renverser des murailles que de détruire une croyance. Ces profanations loin d'arrêter l'élan religieux des populations ne firent que l'augmenter, et la Sainte Vierge voulut elle-même consoler et affermir ses fidèles serviteurs en leur apparaissant à plusieurs reprises dans un chêne qui ombrageait les ruines du pauvre oratoire.
C'est vers la mi-septembre de l'année 1791 que commença l'apparition. Quelques personnes seulement l'ont vue tout d'abord, puis des centaines. C'est le soir surtout qu'elle se manifestait. La curiosité, la ferveur redoublèrent et des guérisons miraculeuses ayant confirmé ces apparitions souvent renouvelées, de vingt lieues à la ronde on se rendit en procession au chêne miraculeux. Des milliers de pèlerins se succédaient le jour et la nuit ; ils arrivaient processionnellement par paroisse, le chapelet d'une main et un cierge de l'autre, en chantant des psaumes et des litanies.

Voici ce que dit à ce sujet dans son Journal contemporain, M. Gruget, curé de la Trinité d'Angers :
M. Joseph Moreau, natif et vicaire de Saint-Laurent-de-la-Plaine, fut guillotiné sur la place du Ralliement le 18 avril 1794. Il était à Saint-Laurent dans le temps qu'il se faisait un concours extraordinaire des fidèles de tous les états et de toutes les conditions, à la chapelle dédiée à la Sainte Vierge, sise dans cette paroisse. Aussi, est-ce un grand crime qu'on lui a fait d'y avoir assisté et d'y avoir engagé ... Nous nous contenterons de dire que les miracles, qui sont supposés faux par nos incrédules, ont été assurés par des milliers de personnes dignes de foi et qui n'avaient aucun intérêt à tromper. Il y eu même des procès verbaux faits ; mais il peut se faire qu'ils soient perdus par le malheur du temps. Je les ai vus et je sais qu'ils sont en règle et faits par des personnes pleines de probité et de religion.

0_2e693_9172587d_LParmi les pèlerins qui vinrent honorer et prier Notre-Dame-de-Charité, il y avait un homme dont le nom est devenu célèbre. C'était Jacques Cathelineau, voiturier du Pin-en-Mauges, le futur généralissime des armées vendéennes bien connu dans toute la contrée pour sa fervente piété et son dévouement au roi. On lit dans l'Eloge funèbre de Cathelineau par M. Cantiteau, curé du Pin-en-Mauges : "Avant de vous représenter M. Cathelineau à la tête de l'armée, je ne puis passer sous silence les premières étincelles de ce zèle, de cette ardeur dont il était animé pour la religion. Elles se manifestèrent à l'occasion de ces pieux pèlerinages, de ces processions édifiantes qui se firent pendant un temps à ce lieu si renommé (la chapelle de Charité), où tant de fidèles se sont confirmés dans l'attachement et à la foi à l'union catholique ; il fut, je puis le dire, un des plus fervents et des plus empressés à y aller honorer et prier la très Sainte Vierge Marie, et souvent lui seul était le guide et le conducteur de centaines de personnes qui l'y suivaient. Soutenu déjà, ce semble, par quelque chose de plus qu'humain, il faisait la route et revenait en chantant pendant un espace de plus de trois lieues ; quinze ou dix-huit fois il fit le voyage (Cathelineau portait lui-même la croix de procession. Cette croix est la propriété de la famille d'Hattecour, de Chanzeaux).

Par ses conseils, les paroisses ayant un curé intrus enveloppaient d'un crêpe noir leur croix de procession comme dans les jours de la semaine sainte, et il semblait que le Christ portait le deuil de son Eglise et de ses ministres. On se confessait, on communiait pour être en état de grâce et mériter de jouir de la sainte vision. En effet, ceux qui s'approchaient de ce lieu sans être en état de grâce, ne jouissaient pas de l'apparition. Faut-il s'en étonner ? ... A la Salette, à Lourdes, à Pontmain les voyants furent des enfants, tant il est vrai que la Sainte Vierge aime à se montrer de préférence aux âmes simples et pures. On se dispute même les feuilles, les branches du chêne et on les emporte comme des reliques.

Décidément les amis de la Révolution s'étaient trompés. La municipalité de Chalonnes en convint dans une nouvelle dénonciation adressée au Département, le 6 octobre :
"Vous avez ordonné la démolition d'une chapelle sous l'invocation de la Vierge, située sur le territoire de Saint-Laurent-de-la-Plaine, parce qu'il s'y faisait des rassemblements considérables. Votre prudence a irrité leur fureur fanatique. Ils ont dit que la Vierge apparaissait entre les branches d'un chêne, planté proche la démolition de la chapelle. Depuis quinze jours les rassemblements augmentent, et quoique leur prétendue dévotion ne soit pas gênée pendant le jour, ils préfèrent la nuit pour s'y rendre de toutes parts. La Municipalité de Saint-Laurent ne prend aucun moyen que la loi ordonne, pour empêcher et dissiper ces attroupements que votre fermeté et votre patriotisme sauront bien dissiper. Voisins d'un pays où l'aristocratie redouble ses fureurs, où le fanatisme expirant ne craindrait pas de déployer toutes ses noirceurs, nous vous supplions instamment de nous faire passer le plus promptement possible au moins 150 livres de poudre à canon. Nous avons des bras, des fusils, des canons, des boulets et de la mitraille et nous manquons de poudre ! ... Nous attendons de vous ce secours."

Au reçu de cette dénonciation nouvelle, l'administration départementale décide, le 8 octobre, d'écrire au procureur syndic du district de St-Florent-le-Vieil, pour qu'il prenne promptement les mesures nécessaires dans le but de dissiper les attroupements qui ont lieu à Saint-Laurent-de-la-Plaine.
De son côté, le commandant de la garde nationale de Montjean, René Clemanceau, réclame (lettre du 8 octobre) des armes pour une nouvelle expédition à Saint-Laurent, car il en attend l'ordre d'un moment à l'autre, "les ennemis de la Constitution recommençant de plus belle leurs singeries à l'endroit où était autrefois la chapelle".

Le 17 octobre, le Conseil général du district de Saint-Florent assemblé, on agite la question des processions de Saint-Laurent. Voici le procès-verbal de la séance, communiqué le lendemain au département. Ce dernier en fut si content qu'il l'adressa à l'Assemblée nationale :
"Un des membres a dit que la tranquilité publique était exposée d'une manière alarmante par les réunions journalières et nocturnes qui se font dans le lieu où existait autrefois une chapelle, sur le territoire de Saint-Laurent-de-la-Plaine, et qu'il était de la plus grande importance d'aviser aux moyens d'empêcher qu'il ne résulte des malheurs de ces rassemblements.
Considérant que les attroupements en question sont mûs et excités par le fanatisme et par le dessein de s'opposer à la Constitution, que dans les processions qui s'y font, avec des torches allumées, les hymnes qu'on y chante, les prières qui s'y font, sont l'intention de rétablir les prêtres dans leur ancien état, d'empêcher les lois de l'Assemblée nationale d'être acceptées par le roi et d'être exécutées ;
Considérant que ces attroupements qu'on fait monter à plusieurs milliers d'individus, sont composés de personnes égarées dans leur religion ; que d'autres y vont avec les perfides desseins de profiter de ces rassemblements ; ce sont les gens contrariés par le nouvel ordre de choses, des ci-devant nobles, des ecclésiastiques, des gens attachés par leur intérêt à ces deux anciens ordres ; d'autres sont des gens tarés de la plus mauvaise réputation, déshonorés dans la société par des banqueroutes, des forfaits de toute espèce, des gens sortis des galères où leus crimes les avaient conduits ;
Considérant qu'il pourrait être d'une dangereuse conséquence d'employer une force armée suffisante pour dissiper des rassemblements aussi considérables et qui se sont sensiblement accrûs depuis la démolition de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité, objet prétendu de la vénération des voyageurs ;
Le Conseil général a arrêté que le procureur syndic serait autorisé à requérir une garde de vigilance de la part de la brigade de gendarmerie nationale à la résidence de Montrevault, et de vingt hommes d'armes parmi les citoyens inscrits, laquelle garde sera uniquement occupée sinon à dissiper entièrement les rassemblements nocturnes et accoutumés à Saint-Laurent-de-la-Plaine, du moins à prévenir les désordres qui peuvent en être la suite, sans pouvoir employer la force que dans le cas d'une nécessité indispensable. Elle recueillera, autant qu'il lui sera possible, les noms des voyageurs et en fera son rapport au procureur syndic, qui prendra d'ailleurs tous les renseignements sur les motifs de ces rassemblements et sur les vues perfides de ceux qui les accréditent."

En exécution de l'arrêté du district, deux gendarmes à cheval de la brigade de Montrevault, Delacour et Baranger, furent chargés par le procureur syndic de Saint-Florent-le-Vieil de surveiller les processions qui se faisaient, nuit et jour, à l'endroit où se trouvait autrefois la chapelle de Notre-Dame-de-Charité.
Le mercredi 19 octobre, à 3 heures du soir, ils se rendirent sur les lieux. Ils y trouvent une cinquantaine de personnes en prière et la plupart à genoux. Le soir, il y en avait trois cents, dont plusieurs avec des cierges. Pendant la nuit arrive une nombreuse procession de Saint-Quentin-en-Mauges, également avec un certain nombre de cierges ; les pèlerins chantent des hymnes et des cantiques, puis vont à l'église paroissiale, où ils passent une partie de la nuit en continuant leurs prières et leurs chants.

Le samedi soir 22 octobre, les gendarmes retournent et observent que de 4 heures jusqu'à 11 heures, il y a environ 300 personnes avec des cierges. Le dimanche matin, les paroissiens de la Pommeraye arrivent à leur tour en très grand nombre, presque tous munis de cierges, dont un acheté en commun avait coûté 46 livres. Ils s'en retournent en chantant des cantiques, quand arrive une autre procession de saint-Quentin, composée de 50 personnes environ, à la tête desquelles marche le chirurgien Albert ; le domestique du curé de la paroisse porte le cierge en tête. La procession se rend ensuite à l'église de Saint-Laurent. Vers midi, les gendarmes s'en retournant à Montrevault, rencontrent encore une procession, celle-là venant de Botz, qui chante les litanies des Saints.

Dès le 25 octobre, les gendarmes firent au district le rapport de ce qu'ils avaient observé à Saint-Laurent, ajoutant que "dans ces rassemblements ils n'ont aperçu aucun désordre ni violence". Le même jour, le procureur syndic communiquait ces notes de police au département ; il joignait à sa lettre un écrit intitulé : Amende honorable à Jésus Christ, qui se distribuait à Saint-Laurent aux pèlerins.

Amende Honorable à Jésus-Christ
Serait-il donc arrivé, ô mon Sauveur, ce temps où vous deviez à peine trouver un chrétien animé de l'esprit de foi, persévérant dans la prière ? Auriez-vous, par un effrayant mais juste effet de votre colère, retiré de dessus nous la main toute puissante de votre protection adorable ? Les crimes de vos enfants, parvenus à leur comble, auraient-ils provoqué sans rappel vos vengeances sur un royaume ingrat, pour qui, pendant tant de siècles, vos grâces ont coulé comme des torrents ? Allez-vous exécuter sur nous la terrible sentence qui nous enlèvera votre royaume pour en gratifier des nations plus reconnaissantes et plus jalouses d'y faire les fruits que la nôtre ?
Auteur et consommateur de notre foi, c'est dans la plus profonde amertume que nous vous conjurons. Ne permettez pas que ce flambeau sacré s'éteigne au milieu de nous ; de toutes ces disgrâces qu'on peut éprouver sur la terre hélas ! ce serait la plus accablante. Souvenez-vous ô mon Dieu, de vos anciennes miséricordes, regardez encore en pitié cette terre, la plus riche portion de l'héritage que vous a donné votre Père céleste, cette terre abreuvée des larmes de tant de généreux pénitents, fécondée par les sueurs de tant de laborieux Apôtres, fertilisée par les prières de tant de vierges innocentes, arrosée par le sang de tant de glorieux martyrs. Divin médiateur, jetez les yeux sur ces âmes ferventes dont les mains pures, élevées vers vous, demandent la conservation du précieux don de la foi. Arrêtez, Dieu des vengeances, arrêtez la main de l'Ange exterminateur, si vous l'avez chargé de nous frapper dans la rigueur de votre justice ; détournez vos regards de dessus nos crimes pour les fixer sur ce sang adorable qui, sur la croix, demanda notre salut et le demande encore tous les jours sur nos autels. Faites pleuvoir sur nous tous les châtiments qu'il vous plaira ; une grande expiation vous est due, mais laissez-nous la foi. Privés de ce trésor, notre misère serait affreuse ; rien n'égalera notre bonheur si vous continuez de nous en enrichir. Nous regardons les maux de cette vie comme les faveurs d'un Dieu qui nous purifie pour nous rendre dignes de sa gloire, mais il serait d'une conséquence éternelle si vous exécutiez contre nous les rigueurs dont vous menaciez autrefois les enfants d'Israël dans votre colère, si vous nous abandonniez à des guides qui, suivant l'expression du prophète, disent que le mal est bien et que le bien est mal, a des docteurs qui donnent le nom de ténèbres à la lumière et à la lumière le nom de ténèbres. Nous vous chercherions alors dans une société que votre esprit n'a pas formée et nos peines y seraient sans mérite ; Soutenus de votre grâce, ô mon Dieu, nous n'oublierons jamais qu'on vous trouve non parmi des parents, des amis victimes de l'erreur ; non dans une église qui ne saurait former des saints, mais dans l'unique temple du Dieu vivant, l'Eglise catholique, apostolique et romaine ; au milieu des Ecritures dont elle est la dépositaire, à l'école des Docteurs qui, par une tradition non interrompue, nous en conservent la pureté ; et nos esprits, éclairés de vos lumières, nos coeurs, embrasés de votre amour, après avoir sur la terre adhéré au chef visible de votre Église militante, nous serons admis à triompher avec vous dans l'éternité bienheureuse. Ainsi soit-il.

Le procureur syndic Renou, comme nous l'avons vu plus haut, était devenu l'émule des révolutionnaires chalonnais ! Mais ceux-ci l'avaient devancé d'un jour en écrivant de leur côté au département :
"Depuis trois semaines, il se fait à l'endroit où était située la chapelle sous l'invocation de Notre-Dame-de-Charité, des rassemblements plus considérables que jamais. Il arrive jour et nuit des processions de toutes les paroisses de plus de quinze lieues à la ronde, sous prétexte de voir la Vierge, qui, selon le rapport des fanatiques, paraît miraculeusement tantôt sur la cîme d'un chêne, tantôt sur ses branches et quelquefois sur l'autel qu'on y a laissé. Dans les premiers rassemblements, on n'y voyait que des chapelets, on n'y entendait que des ora pro nobis, mais aujourd'hui c'est tout différent. Ce sont des armes, des bâtons, des pierres, des jurements, des menaces et des coups. Il y a eu hier huit jours, plusieurs de nos concitoyens furent insultés et menacés par trois messieurs habitants de Saint-Laurent, nommés Cady, et armés de fusils, qui leur dirent qu'en peu ils viendraient à Chalonnes enlever les canons, et qu'ils répondaient de plus de cinquante paroisses prêtes à partir au premier signal pour cette expédition. Hier dimanche, un négociant de notre ville y fut maltraité et reçut trois coups de bâton sur la tête, qui le blessèrent dangereusement. Plusieurs femmes et plusieurs jeunes filles furent poursuivies, jetées et traînées dans les fossés remplis d'eau ; on leur arracha leurs croix, leurs coiffures, et sans des mains secourables et amies qu'elles rencontrèrent dans leur route elles eussent été hors d'état de se rendre chez elles. Il suffit d'être de Chalonnes pour courir à cet endroit les plus grands dangers. C'est cependant le seul chemin que nous ayons pour les Mauges, une partie du Poitou et quantité d'autres paroisses intermédiaires ... Nous vous prions pour nous mettre en état de faire respecter la loi, d'ordonner qu'il nous soit délivré 150 livres de poudre." (La lettre est signée Fleury, maire ; Bastard, chirurgien ; Foucault, capitaine et Cherbonneau faisant fonction de major.)

LES PRETRES DE SAINT-LAURENT ET LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ

La paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine avait à sa tête en 1791 trois prêtres d'une grande vertu et d'une religion très éclairée. C'étaient M. Bourdais, curé et ses deux vicaires, M. Moreau et M. Bourigault.

M. Charles-Gervais Bourdais avait succédé au mois de juin 1780 à M. Marchandye. Prêtre pieux, zélé, catholique convaincu, il refusa constamment de prêter serment à la constitution civile du clergé. Malheureusement, une longue et cruelle maladie dont il souffrait depuis plus de deux années, le chagrin qu'il avait ressenti de la démolition sacrilège de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité, les tracasseries et les dénonciations auxquelles il était en butte, la vue des maux plus graves encore prêts à fondre sur sa paroisse et sur l'église de France avaient profondément altéré sa santé et le mardi 3 octobre 1791, il succombait, âgé seulement de 51 ans. Il avait gouverné la paroisse 11 ans et 5 mois. Il fut enterré le lendemain dans le cimetière paroissial ; la cérémonie funèbre fut présidée par M. Davy, curé de Neuvy, en présence de toute la paroisse et de plusieurs prêtres du voisinage.
Voici l'acte de sa sépulture :
"Le quatrième jour du mois d'octobre 1791, a été par nous, curé de Neuvy soussigné, inhumé dans le cimetière de cette paroisse le corps de messire Charles-Gervais Bourdais, curé de cette paroisse, décédé d'hier, à l'âge de 51 ans, en présence des soussignés : Janneteau, curé de Saint-Quentin ; Gendron, vicaire de Saint-Florent ; Forestier, prêtre, vicaire ; Grellier, vicaire de Neuvy ; G. Masson, curé de la Poitevinière ; Bourigault et J. Moreau, vicaires de Saint-Laurent-de-la-Plaine ; Martin, chapelain d'Ardenay ; Davy, curé de Neuvy."

M. Moreau et M. Bourigault étaient tous les deux originaires de Saint-Laurent-de-la-Plaine.
Joseph-René Jacques-Henri Moreau, né le 21 octobre 1763, était fils de Jacques Moreau, boulanger et de Marguerite-Françoise Boureau-Dugritté, fille d'un chirurgien de la Pommeraye. Il fut baptisé le lendemain de sa naissance par M. Marchandye, curé de la paroisse ; il eut pour parrain son oncle maternel, maître Joseph-Aignan Boureau-Dugritté, prêtre, curé de Bourgneuf et chapelain à Saint-Laurent, et pour marraine, demoiselle Marthe-Anne-Renée Boureau-Dugritté, sa tante.
L'enfant n'avait pas encore atteint sa dixième année quand il perdit sa mère qui mourut le 19 juin 1773 âgée de 37 ans. Il fut probablement recueilli par son oncle qui lui donna les premières leçons de latin. L'abbé Joseph Moreau fut ordonné prêtre au mois de septembre 1789, à l'âge de 26 ans et aussitôt nommé vicaire dans sa paroisse natale.

M. René Bourigault, fils de François Bourigault et de Marie Aleau, naquit le 9 décembre 1761, et fut baptisé le jour même de sa naissance par M. Marchandye. Il fut ordonné prêtre au mois de décembre 1789 et nommé vicaire lui aussi dans sa paroisse natale.

A l'exemple de leur curé, les deux vicaires refusèrent de prêter serment à la constitution civile du clergé et continuèrent après sa mort de gouverner ensemble la paroisse jusqu'à l'arrivée du curé constitutionnel. La veille même de la mort de M. Bourdais, le 2 octobre, les électeurs du district avaient nommé à la cure de saint-Laurent M. Pirault, chapelain assermenté de Savennières.

C'est le dimanche 30 octobre seulement que l'intrus fut installé contre toutes les règles canoniques dans sa prétendue paroisse. Mais avec quel cérémonial ! Un détachement de quinze hommes avait été envoyé de Saint-Florent pour l'assister en cette circonstance. Le curé "nouveau", accompagné du curé Renou, de Saint-Maurille de Chalonnes, et Coquille, de Beaupréau, prit place au centre de l'escorte, à laquelle s'étaient adjoints, à l'entrée du bourg, Delacour, brigadier, François Dion et Baranger gendarmes de Montrevault, Martin, commissaire du district, et plusieurs membres de la garde nationale de Chalonnes. Groupés dans les fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons les habitants contemplaient avec curiosité ce défilé d'un nouveau genre, mais pas un seul ne voulut entrer à l'église ni assister à cette ridicule mais triste installation.

L'intrus écrivait huit jours après, le 7 novembre, aux administrateurs du département une lettre accusatrice contre les habitants de Saint-Laurent-de-la-Plaine :
"Les mécontentements que j'ai éprouvés jusqu'alors m'obligent enfin de vous consulter sur les moyens de rétablir la paix dans la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine en vous faisant le récit de toutes mes disgrâces en commençant du jour de mon installation.
Le 30 octobre, muni de mes provisions canoniques (c'est-à-dire de ses lettres de pouvoirs signées par l'évêque constitutionnel Peltier) pour prendre possession de la cure de Saint-Laurent, je m'avançai vers le bourg où je trouvai une garde nationale qui devait m'accompagner. Celui qui commandait me fit placer au milieu ; et nous marchions tranquillement lorsque deux personnes, fort maltraitées, vinrent à notre rencontre et nous dirent, l'un, que le sieur Cady, chirurgien, avait été l'arracher de force de l'église où il était entré pour être témoin de la cérémonie et que ledit Cady le retenait et le frappait pour donner à quelques autres la facilité d'en faire autant. Le second nous assura que des pierres étaient lancées par les croisées, qu'il en avait reçu plusieurs coups, qu'il avait été traîné dans la boue et il nous montra ses vêtements qui en étaient tout couverts. Mais l'un et l'autre nous assurèrent que plus de quatre mille âmes nous attendaient, armées de bâtons, pour s'opposer à mon installation.
Malgré ces récits effrayants, nous continuâmes notre marche et nous découvrîmes trois bandes dont l'air menaçant nous présageait ce qui serait infailliblement arrivé sans la crainte que leurs imposaient les armes. Ils nous laissèrent néanmoins passer librement. Arrivés à la porte de l'Eglise, nous demandâmes la municipalité. Il ne s'en trouva pas ; elle s'était probablement retirée ou cachée, M. Gilbert, maire, parut seul, mais sans écharpe. Il entra avec nous à l'église reçut mon serment et se retira tout aussitôt. La messe fut célébrée assez solennellement, grâce aux sieurs Renou, curé de Saint-Maurille de Chalonnes, et Coquille, curé de Beaupréau, qui m'avaient accompagné.
La messe finie, nous nous rendîmes à la maison curiale où la garde nationale après nous y avoir conduit, retourna dans ses foyers, c'est-à-dire à Saint-Florent et à Chalonnes, car il y en avait de ces deux endroits.
La garde nationale partie, M. Martin, commissaire de Saint-Florent, envoyé par le district, partit à son tour. Ce fut alors que le trouble commença. La canaille s'ameuta et nous insulta de toutes manières. On menaça les jours du sieur Renou et les miens ; nous ne devions sortir ni l'un ni l'autre de Saint-Laurent ; nous y devions trouver notre tombeau. Le feu s'allumait de plus en plus et personne pour l'éteindre. La rage des fanatiques était à son comble et nous en eussions été les victimes sans la présence de deux gendarmes (François Dion et Baranger, gendarmes ; Delacour, brigadier) qui se réunirent au brigadier et qui rétablirent un peu le calme par leur présence. Ces deux gendarmes étaient ceux qui avaient installé le curé de Sainte-Christine (Hulin, chapelain assermenté de Savennières, nommé curé constitutionnel de Sainte-Christine en 1791). Nous demandâmes au sieur Gilbert, maire, comment pouvoir demeurer en sûreté dans la paroisse. Il me répondit qu'il ne connaissait aucun moyen et qu'il n'était pas en sûreté lui-même.
Nous n'osâmes célébrer les vêpres ; nous craignions que le son des cloches ne rappelât cette troupe de forcenés dont nous désirions tous l'éloignement. Nous partîmes sans être trop rassurés, après avoir pris la précaution de demander du secours à Chalonnes. Le danger avait été pressant et nous rencontrâmes trois cents hommes armés qui venaient nous tirer de la maison curiale où la mauvaise intention des "Laurentins" nous retenait prisonniers. Le plaisant se trouve quelquefois auprès du tragique. Pendant que nous étions bloqués, plusieurs processions nombreuses passèrent, et, malgré notre frayeur, nous ne pûmes nous empêcher de rire de leurs dévotions en les entendant chanter : "Sancta Maria, trut, trut ; ora pro nobis, coucou, coucou !
Le lundi suivant, le sieur Gilbert, maire, m'écrivit à Chalonnes pour aller faire une sépulture. C'était celle d'une fille de 73 ans. Je partis sur le champ accompagné par les sieurs Houdet, père et fils, et un jeune homme appelé Madelonneau "au fait de la sacristie". Nous nous fîmes encore accompagner de messieurs les gendarmes, les mêmes qui avaient rétabli le calme la veille. Arrivés à Saint-Laurent, nous ne trouvâmes personne pour entrer le corps à l'église et les sieurs Houdet furent obligés de le faire. Un officier de la gendarmerie nationale fut aussi dans la nécessité de porter le bénitier. Nous fûmes même chercher des pelles pour couvrir le corps, de terre ; il n'y en avait pas. Nous avions demandé à M. le Maire des personnes pour porter la défunte ; il nous dit qu'il n'était pas en son pouvoir de nous en procurer. Je m'en retournai avec la même escorte ; aussi ne nous arriva-t-il rien.
Le jour de la Toussaint, Messieurs les gendarmes se trouvèrent encore à l'église où, pendant qu'ils y furent, tout resta tranquille. Mais à peine furent-ils sortis, que pendant la célébration de ma messe, une foule de gens que le délire avait amenés m'insulta à plusieurs reprises et entre autres, un nommé Parent, fils du fermier de la Barre (ferme de la commune de Chalonnes).
En sortant de la messe, un homme se présenta et me dit qu'un enfant à lui, âgé de trois ans était mort. Je lui représentai qu'il fallait apporter cet enfant à l'église et que je procéderais tout aussitôt à sa sépulture. Le personnage me répondit qu'il ne trouverait aucun homme qui fut en bonne volonté. Je lui donnai le temps ; le tard venait ; je ne vis ni le père ni l'enfant et ma sûreté individuelle m'obligea de partir sans attendre la nuit. Le lendemain l'enfant a été inhumé par le maire et le procureur de la commune qui ont complaisamment fait les fonctions sacerdotales pour moi.
Hier, dimanche (6 novembre), je me rendis encore à mon poste, accompagné des sieurs Houdet, Bergereau et de plusieurs autres. Le sieur maire me communiqua plusieurs décrets à lire. Mais pour qui ? ... Ce ne fut pas même pour ledit maire qui ne s'y trouva pas. Pendant la célébration de l'office divin une troupe d'insensés vint encore m'insulter à l'église et crier à tue-tête en vomissant mille atrocités. On sortit pour les reconnaître et on répondit, comme on s'y attendait, qu'on ne les connaissait pas, qu'ils étaient probablement d'une des trois processions de "quercilâtres" qui venaient de passer tumultueusement. Pendant le salut on vint encore, comme à la messe, forcer les portes de l'église, recommencer le tapage et faire un bruit infernal dans le temple du Seigneur. Je sortis de l'église en prévenant les habitants de Saint-Laurent que je ne demeurerais point au milieu d'eux qu'on n'eut pourvu à ma sûreté et que je vous préviendrais sur tout ce qui m'était arrivé. Je vous prie, Messieurs, de prendre, autant que la prudence vous en dictera, les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour faire régner la paix dans un lieu où la mauvaise foi des sieurs Moreau et Bourigault, vicaires, l'a entièrement anéantie. Et comment respecterait-on ma maison et ma personne dans une paroisse où on n'a aucun respect pour le Seigneur et pour son sanctuaire." (Cette lettre, datée de Chalonnes est signée par les intrus de Saint-Laurent-de-la-Plaine, de Beaupréau et de Saint-Maurille de Chalonnes et de plusieurs autres témoins : Pierre Houdet, Philippe Houdet, Pierre Nouteau et Bergereau (L. 365)

Au reçu de cette lettre dénonciatrice et fausse en plus d'un endroit, le directoire du Département enjoignit, par un arrêté du 10 novembre, à la municipalité de Saint-Laurent-de-la-Plaine, de veiller à la sûreté du sieur Pirault, sans quoi ledit Pirault serait autorisé à requérir la force armée des municipalités voisines qui se transporteraient à Saint-Laurent aux frais des habitants.
Un mois après, les deux curés constitutionnels de Sainte-Christine et de Saint-Laurent étaient réunis au presbytère de cette dernière paroisse. La peur les prit et Pirault, usant des prérogatives à lui accordées par le Département, fit parvenir un billet à la municipalité de Chalonnes pour la requérir d'envoyer à Saint-Laurent 100 gardes nationaux pour le protéger.
Sur la lettre de son confrère l'intrus de Sainte-Christine, Hulin, ajoutait à l'adresse de la municipalité chalonnaise : "Etre constitutionnel, c'est un crime. Je n'ai jamais passé par Saint-Laurent-de-la-Plaine sans recevoir d'insultes. Hier particulièrement, sur les onze heures et demie, venant voir M. le Curé on me fit une infinité d'insultes. Le peuple paraissait aux portes et tout retentissait : Trut, trut, coucou, etc ... Jugez quel plaisir quand ils me virent paraître à la porte qu'ils avaient décorée en f... v., c'est-à-dire s... h." (L. 368)

Les municipaux de Chalonnes, peu soucieux de se priver de leur garde nationale, refusèrent de faire droit à la requête du sieur Pirault, et l'invitèrent à venir résider à Chalonnes, sur une terre plus hospitalière. Le 14 décembre, ils en donnent avis au Département qui répond le lendemain qu'ils ont bien fait. En même temps, l'administration départementale écrivait au district de Saint-Florent-le-Vieil de donner de nouveaux ordres à la municipalité de Saint-Laurent pour qu'elle empêche les rassemblements à l'endroit où était située la chapelle de Notre-Dame-de-Charité.
Avertis par le district, les municipaux et les habitants de Saint-Laurent dressèrent un rapport circonstancié sur les évènements qui avaient eu lieu dans la commune depuis l'arrivée de l'intrus. Voici cette lettre inédite et inconnue qui détruit sur bien des points la lettre ci-dessus :
"La municipalité et la commune de Saint-Laurent-de-la-Plaine ont été très surprises de voir, par votre arrêté du 10 novembre, que le sieur Pirault, leur curé constitutionnel, vous a exposé que, le dimanche 30 octobre, jour de son installation, le sieur Cady, chirurgien, avait chassé et maltraité plusieurs personnes qui étaient dans le dessein d'assister à cette cérémonie : Cela est supposé de la part dudit sieur Pirault, ou il a été mal instruit. Le sieur Cady n'a sorti de chez lui que le soir ; il est facile de vous le prouver par les honnêtes gens qui étaient chez lui et ses voisins.
Il vous a dit qu'une multitude d'hommes et de femmes s'étant attroupés, investirent la maison curiale, c'est encore supposé. Personne n'insulta les sieurs Pirault et Renou. Les habitants des maisons voisines de la cure, qui sont de très braves gens, vous le prouveront.
Il est encore faux que le secours des gardes nationaux de Chalonnes l'ait débarrassé, puisqu'il partit sur les quatre heures de l'après-midi, sans que personne ne lui ait lâché la moindre parole, et les gardes nationaux qui avaient avec eux leur canon, n'arrivèrent à Saint-Laurent que sur les six heures du soir.
Il est vrai que le lundi 31 octobre, le maire lui écrivit et lui marqua qu'il y avait une sépulture à faire. Il s'y rendit avec quelques personnes. Mais il est faux qu'il ne s'était trouvé personne pour porter le corps au cimetière, puisque tous les habitants du bourg ont vu porter le corps au cimetière par les nommés Jean Guillopé, Joseph Rorteau, Pierre Viau et Pierre Pineau, habitants de ce bourg.
Il est faut qu'il ait été menacé et insulté à toutes les fois qu'il est venu ici, et encore, dit-il, au moment où il célébrait les saints mystères. Le municipalité a appris que deux enfants avaient entré dans l'église et sorti sur le champ et n'avaient rien dit ; cela n'est pas l'insulter.
Vous avez arrêté que la municipalité le mettrait en sûreté. Elle n'avait pas besoin de faire cette démarche pour mettre en sûreté le sieur Pirault puisque personne ne l'a menacé ni insulté, que quelques enfants qui ont crié quelquefois trut, trut et coucou. Elle se transporta chez lui sur le champ et lui demanda s'il avait été insulté et menacé. Il répondit que non. Et pourquoi, lui dit-on, avez-vous écrit au département que vous l'aviez été ? - C'est qu'on me dit tous les jours que je suis menacé. Alors, on lui dit : "Cela ne convient nullement d'en imposer de cette manière et vous ne devez point craindre des habitants de Saint-Laurent ; ils sont d'honnêtes gens." La municipalité lui dit que s'il était menacé et insulté, il pouvait s'adresser à elle. Elle ferait punir ces gens là. Elle y a retourné différentes fois lui demander s'il était tranquille, et, buvant avec lui de son vin, il a toujours dit que personne ne lui disait rien de malhonnête.
La municipalité a été étonnamment surprise d'apprendre par la lettre de M. le procureur syndic du district de Saint-Florent-le-Vieil que M. le procureur général syndic lui a marqué, par sa lettre" du 15 de ce mois, que des rassemblements dangereux, faits dans notre paroisse, ont forcé le sieur Pirault, notre curé de se retirer à Chalonnes. Elle n'a eu nullement connaissance d'aucun rassemblement. Quelques processions étrangères vont quelquefois à l'endroit où était la Chapelle de Charité qui est à une demi-lieue du bourg de Saint-Laurent, sans armes. Elle a empêché la commune de ce lieu qui n'y a pas été depuis votre arrêté du 10 novembre dernier, for quelques garçons qui y ont été à notre insu et malgré les défenses que nous avons faites. Mais elle ne croit pas pouvoir empêcher les autres d'y aller en n'insultant personne, comme ils ont toujours fait depuis qu'ils y vont. Ces rassemblements de notre paroisse n'ont certainement pas fait retirer le sieur Pirault à Chalonnes. Il y fut, le mercredi 14 du présent, accompagné de M. le curé de Sainte-Christine ; ils y restèrent probablement le jeudi et se rendirent tous les deux le vendredi. Voici la retraite qu'a fait le sieur Pirault à Chalonnes. Cela n'a pas empêché que ledit jour, mercredi au soir, sur les 5 à 6 heures, trois messieurs, dont deux de Chalonnes, nommés Houdet le jeune et Martin Gendron, et le troisième nommé Chesneau, d'Angers, arrivèrent à Saint-Laurent, trouvèrent la femme du sieur Hérin qui allait veiller chez sa voisine, le menacèrent de lui passer leurs baïonnettes au travers du corps ; furent à la porte de la cure, frappant à coups de crosse de fusil en disant : "s.g.s.p. ouvre la porte." Les domestiques qui étaient à la cure, demandèrent qui est là ?" - Les Chalonnais avec leur canon, qui sont venus pour mettre le feu dans le bourg de Saint-Laurent ; donne de la paille. - Entrez, répondirent-ils. Ils entrèrent à la cure, en ressortirent un moment après, accompagnés d'un petit garçon, résidant à la cure, qui répond la messe du sieur Pirault, qui fut les conduire par le bourg avec une lanterne à la main ; et, où ils voyaient de la chandelle ils disaient : "Eteins ta chandelle ou tu es mort" et en même temps tiraient des coups de fusil. Ils entrèrent chez Guillopé (Jean-Jacques), marchand d'eau-de-vie, où ils en burent pour 30 sols. Ils dirent à cet homme : "Goûte le premier à ces cinq verres d'eau-de-vie". Chesneau tirant son sabre le porta par trois différentes fois au coup de Guillopé et lui porta plusieurs fois sa baïonnette à l'estomac en le menaçant. Une nommé Seicher qui était dans la maison lui donna un coup de crosse de fusil et le jeta par terre. Ils sortirent sans rien payer, furent à la croisée d'un nommé Billot casser les vitres, toujours en disant : "Il faut tuer tous ces b.... de Saint-Laurent. Ils ferment leurs portes, mais le feu sera bientôt chez eux. Voici 200 hommes de Chalonnes qui arrivent ; nous allons mettre tout à feu et à sang." Cela continua jusqu'à 2 heures du matin, se retirant de temps en temps à la cure et ressortant pour recommencer.
Voilà le trouble qu'il y a eu en l'absence du sieur Pirault, curé. La municipalité s'est transportée chez lui avec plusieurs habitants pour lui demander de quelle part venaient ces messieurs. Il a répondu qu'il n'était pas tranquille, qu'il s'en allait à Chalonnes et qu'il ne les avait pas demandés ; que c'était le Département qui les avait envoyés. La municipalité lui avait dit extérieurement plusieurs fois que, s'il n'était pas tranquille, de la faire avertir, qu'elle lui porterait tous les secours que la loi met en son pouvoir, mais qu'elle ne pouvait répondre des étrangers la nuit, comme il est arrivé qu'on a mis de la pourriture à son portail sans avoir pu découvrir les auteurs et il lui répondit qu'il était très tranquille et que personne ne l'insultait. Elle n'a pas cru que ces messieurs venaient du Département, pensant qu'elle en aurait été avertie pour leur procurer du logement. Voilà ce qui s'est passé depuis l'installation du sieur Pirault. Si vous en doutez, envoyez un commissaire vérifier les faits, ou bien écrivez au sieur Pirault qu'il se transporte devant vous et de nous avertir ; nous nous y transporterons aussi avec lui et vous verrez celui qui en impose. S'il a peur dans sa cure, il y en a bien d'autres quand on a connaissance des assassinats qui se commettent journellement dns le voisinage. Mais il ne faut pas pour sa peur que les habitants de Saint-Laurent souffrent, eux qui ont toujours eu la paix, et aujourd'hui voici une guerre pour un seul homme à qui la peur et l'imagination en font imposer."

Quoi qu'il en soit des dispositions des habitants de Saint-Laurent pour le faux pasteur, Pirault ne fut guère heureux comme curé. Il était en réalité sans paroissiens puisque personne ou presque personne ne voulait assister à sa messe ni recourir à son ministère. Pendant le temps qu'il demeura à Saint-Laurent il fit en tout neuf sépultures, pas un baptême ni un mariage. Il vivait donc isolé dans son presbytère, condamné à voir défiler de temps en temps sous ses fenêtres les processions qui se faisaient à Notre-Dame-de-Charité et à entendre le chant des cantiques et des litanies. Timide et impressionnable, il garda peu la résidence. Craignant pour sa vie, il quittait son presbytère et s'en allait habiter, comme son ami Coquille, la ville de Chalonnes où il se croyait plus en sûreté. D'ailleurs, le passage de l'intrus fut de courte durée. Six mois après son arrivée, au mois de mars 1792, il tomba malade et mourut le lundi 23 avril. Il fut enterré le lendemain dans le cimetière paroissial en présence des curés constitutionnels de Chalonnes, de Montjean, de la Pommeraye et de Sainte-Christine, venus pour l'assister dans ses derniers moments.
"On assure, dit M. Gruget dans son journal, que dans sa maladie M. Pirault parut avoir envie de se rétracter et qu'il demanda un prêtre catholique. Mais cela lui fut impossible. Les curés intrus de Chalonnes et de la Pommeraye, ses voisins, ne le quittaient pas un seul instant et prenaient toutes les précautions pour qu'il ne fût pas possible de lui procurer ce qu'il demandait. M. Pirault semble avoir été entraîné dans le schisme plus par ambition et ignorance que par méchanceté. Il desservait, au rapport de M. Gruget, la chapelle de l'Alleud (l'Alleud dépendait autrefois de la paroisse de Savennières, aujourd'hui de la Possonnière. Une petite chapelle y existait, dédiée à Saint-Clément, de fondation inconnue.) C'était un ancien ecclésiastique à qui l'Evêque venait d'accorder une pension sur le clergé et qu'il avait promis de placer à la première occasion qui se présenterait. M. Pirault trouvait dans le serment un moyen sûr d'avoir une place ; voilà ce qui l'y détermina." Espérons que sur son lit de mort il aura compris et regretté sa faute et que Dieu, dans sa miséricorde, lui aura pardonné ce moment de faiblesse et d'égarement.

PELERINAGES A NOTRE-DAME-DE-CHARITÉ
DU 30 OCTOBRE 1791 AU 25 MARS 1792

On ne saura jamais tous les pieux pèlerinages qui se sont faits à Notre-Dame-de-Charité pendant les années 1791 et 1792 et même au cours de la Terreur. Le jour même de l'installation de M. Pirault, les soldats envoyés de Saint-Florent pour l'assister durent traverser cinq processions des paroisses de Saint-Florent, du Mesnil, de Saint-Laurent-du-Mottay, de Saint-Quentin, de Botz, de Sainte-Christine, de Chemillé, du Loroux-Bottereau et même du Poitou "dont ils ont reconnu les habitants à leur costume". Ils passèrent sans difficulté.

Les révolutionnaires de Chalonnes et de Saint-Florent n'étaient pas les seuls à dénoncer les processions et les pèlerinages à Notre-Dame-de-Charité. Le 1er novembre, la municipalité de Chemillé écrivait au directoire du Département : "Journellement et nuitamment, il passe une quantité prodigieuse de monde qui se rendent à Saint-Laurent-de-la-Plaine où on a persuadé au peuple que la Vierge apparaissait dans un chêne. Personne ne peut passer à Saint-Laurent qu'on ne les interroge sur leur opinion et sur leur parti ... L'effet de ces processions gagne de proche en proche. Dimanche dernier (30 octobre), un certain nombre de femmes du bourg de Melay, qui revenaient de Saint-Laurent, insultèrent le sieur Thubert, nouveau curé, qui venait de célébrer le service divin ...
Quelques jours après, le 6 novembre, elle écrivait de nouveau au Département : "Il est passé ici, hier matin, une procession de près de 300 personnes qui allaient à Saint-Laurent. Ils avaient un fallot allumé au bout d'un bâton et un cierge à trois branches. Ils ont repassé le soir dans le même ordre et en chantant des cantiques analogues au temps et à la démarche qu'ils font. En passant, le matin, Denais (Denais fut chargé de la manutention militaire de l'armée vendéenne en 1793 ; il s'intitulait alors : "Directeur des vivres") les pressait sur leur opinion et leur conduite, en leur disant qu'ils faisaient bien d'aller en corps et en procession pour donner l'exemple aux autres paroisses : qu'ils feraient bien de passer par Saint-Lezin où ils en rencontreraient une autre."

Il fallait en finir avec ces processions qui gênaient la liberté de conscience des révolutionnaires (?). Le directoire du Département prit un arrêté, à la date du 5 novembre, qui enjoignait de veiller à ce qu'il ne se fit aucun attroupement ni rassemblement de plus de quinze personnes sans autorisation.

De son côté, la municipalité de la Salle-de-Vihiers envoie le 11 novembre, le procès-verbal suivant au procureur syndic de Vihiers : "Nous, maire, officiers municipaux et notables de la paroisse de la Salle-de-Vihiers, sur la représentation du procureur de la commune qu'ayant connaissance d'une procession qui a passé sur les huit heures du matin, venant du côté de Coron, et qui a traversé le bourg de cette paroisse prenant le chemin du bourg à Joué, étant au nombre de deux à trois cents personnes ; suivant le rapport qui nous a été fait, ils ont passé par le bourg sans causer aucun trouble. La municipalité n'étant point assemblée n'a pu s'opposer au passage. En conséquence, nous nous sommes retirés à la chambre de la municipalité pour y rédiger le présent procès-verbal."

Le 12 novembre, c'est Macé-Desbois, premier capitaine de la garde nationale de Chaudefonds, qui écrit à son tour à Angers : "Les processions à la chapelle de Saint-Laurent-de-la-Plaine deviennent plus nombreuses et l'audace succède à cet air de pénitence qu'empruntaient d'abord ces pèlerins insolites. Des cierges énormes ont fait d'abord toute leur force, mais à ces signes ils substituent les uns des armes et les autres des bâtons. Des scènes sanglantes ont déjà fait présager celles qu'on y prépare. On dit que des hommes qui, par la place qu'ils occupent, devraient s'opposer à ces attroupements illicites, les encouragent et les enhardissent par leur assistance.
La paroisse de la Jumellière, celle de Saint-Aubin-de-Luigné, une partie de Rochefort, Chanzeaux et autres paroisses voisines ont abandonné leurs églises pour se porter en foule vers le chêne de superstition, où le fanatisme persuade à tous les assistants qu'est venue se reposer la Vierge.
Le 14 novembre, le procureur syndic de Vihiers, Baranger, écrit au procureur général syndic d'Angers au sujet des processions à Saint-Laurent : "C'est une épidémie, que ni la pluie ni le froid ne font cesser."

Le 15 novembre, la municipalité de Montrevault dénonce au procureur syndic de Saint-Florent une procession d'environ 450 personnes arrivées à 11 heures du matin à Montrevault. Elle est de Vallet. L'autorité municipale, s'étant transportée sur la place publique pour la voir passer, lui représente que son attroupement est contraire au décret. Avertie de se séparer, elle continue sa marche et son chant. Quelques-uns interpellés refusent de donner leurs noms ; un seul est reconnu, un cordonnier de Vallet nommé Fleury-Durand.

La municipalité de la Pommeraye écrit le même jour au procureur syndic pour dénoncer une autre procession de trente personnes venant du Mesnil, ayant deux porteurs de cierges à leur tête. On a reconnu parmi eux Bondu aîné, tonnelier, maître d'école de cette paroisse et oncle du curé réfractaire (Cruon Mathurin) et Mompas, métayer aux Coteaux, du Mesnil également. Déjà on avait signalé comme "chefs de procession" : Jean Brossay, meunier, et Jean Malinge, fermier de Vaugirault, ce dernier "parfaitement connu pour son zèle infatigable à porter un cierge d'une grosseur considérable."
Le désir de voir la Sainte Vierge était si grand dans le coeur de tous les Vendéens qu'on accourait par bandes nombreuses de toutes les parties de la Vendée angevine, bretonne et poitevine, et pour obtenir la faveur de contempler la Mère de Dieu plusieurs, comme nous l'avons vu, se confessaient et communiaient au préalable. Voici un curieux document contemporain relatif à ces pieux pèlerinages. C'est une lettre d'une religieuse de Saint-Laurent-sur-Sèvre adressée à une religieuse de Nantes et datée du 18 novembre 1791 :
"Mardi dernier (15 novembre 1791), nous avons eu dans notre église (Saint-Laurent-sur-Sèvre) un spectacle aussi édifiant qu'attendrissant. Nos voisins ont fait un cierge de dix pieds de haut et gros en proportion. Ce cierge a trois branches en l'honneur de la Sainte Trinité. Au milieu du cierge est un Christ en cire et une Vierge aux pieds du Christ ; plusieurs rubans noirs sont attachés au cierge. Je leur ai demandé la raison de tout cela, ils m'ont dit que c'était pour prouver le deuil qu'ils avaient dans le coeur des outrages faits à notre religion et aux bons prêtres.
Le mardi, à huit heures, ils firent dire la messe dans notre église et nous nous unîmes à leurs intentions. Au commencement de la messe ils entrèrent au nombre de 50 personnes avec le cierge : et plusieurs de cette troupe communièrent, et nous aussi. A la fin de la messe, ils allèrent à l'entour du cimetière chantant les litanies de la sainte Vierge et des Saints, et ils partirent à jeun.
A une demi-lieue ils entrèrent dans une église, et un prêtre bénit leur cierge et leur fit une exhortation. Ils chantèrent le Veni Creator, et partirent pour se rendre à six lieues, où était la chapelle de la sainte Vierge, qu'on a démolie et où la Sainte Vierge paraît depuis plusieurs mois dans un chêne, à cinq ou six pieds de l'emplacement de la chapelle. Ils allaient toujours processionnellement et chantant. Ils passèrent en six paroisses. Une seule leur fut fermée où il y avait un sermentaire. Dans toutes les autres, d'aussi loin qu'on les voyait, on sonnait les cloches. Les prêtres se rendaient à l'église pour s'édifier. Ils y entraient tous pour faire leurs prières.
Chacun avait porté un petit morceau de pain dans sa poche pour toute nourriture, quelque invitation qu'on leur fit pour la rafraîchir. Des dames de qualité allaient dans l'église les chercher pour leur faire prendre quelque chose ; ils ont tous refusé. Ils se sont rendus sans éprouver de fatigue ni de besoin. Ils arrivèrent à 8 heures du soir ; et faisant leurs prières sur les ruines de la chapelle, ils dirent tout ce que leur foi leur inspira. Les habitants du lieu vinrent les prier de passer la nuit chez eux. Les femmes y furent, et les hommes restèrent à passer la nuit au pied du chêne, mais ils ne virent pas la Sainte Vierge. Le matin, les femmes s'y rendirent. Trois processions y étaient arrivées, la nuit. Il y en avait une de 22 lieues, et ils avaient été trois jours en marche. Tous se prosternèrent à terre, pleurant amèrement, ne voyant pas la Sainte Vierge, mais seulement comme une étoile. Enfin, redoublant leurs prières, cette Sainte Vierge leur apparut tenant son divin fils dans les bras. Elle se rendit visible à tous. Jugez de la joie et des transports où ils furent, croyant être élevés au ciel.
Après toutes leurs prières, ils repartirent processionnellement, faisant les mêmes stations et récitant le Rosaire depuis là jusqu'ici. Ils arrivèrent à 8 h 1/2 du soir. Les portes de l'église étant fermées, ils allèrent au cimetière chanter des cantiques, en actions de grâces, et de là à une chapelle de la Sainte-Vierge, qui est près d'ici, en grande vénération.
Deux de nos domestiques qui ont été à cette procession, ne savent comment s'exprimer pour prouver la vérité de ce qu'ils ont vu et la joie où ils sont. Ils avaient eu le bonheur de communier ce jour-là. M. Bourel, le médecin, vient de nous dire que son épouse y avait été et qu'elle avait vu sur le chêne une couronne d'étoiles pareilles à celles du firmament. Il connaît deux prêtres qui y sont allés et qui ont vu la sainte Vierge, de la grandeur d'un pied et demi, et brillant comme un soleil. Et après l'avoir bien considérée, et remplis de foi et d'admiration d'un spectacle si ravissant, on la vit s'élever au ciel, dans une nuée qui était parsemée d'étoiles. Quinze messieurs, pour s'assurer du fait, s'y sont rendus ; et, ne la voyant pas, se sont mis en prières ; et après avoir prié, l'ont vue.
Deux maçons qui avaient aidé à démolir la chapelle, avaient suivi les messieurs pour se moquer d'eux. Ils leur demandèrent à quoi ils pensaient. Ces malheureux devinrent immobiles et près de s'évanouir. Ils fondirent en larmes de regret d'avoir démoli cette chapelle. Dans l'instant ils virent la Sainte Vierge, et depuis ils vivent comme des saints."

Le 13 décembre 1791, Pirault écrit de Saint-Laurent à la municipalité de Chalonnes que "des rassemblements se font journellement au chêne, où il y avait hier plus de deux mille personnes assemblées avec musique vocale et instrumentale."
Dans le même temps Leclerc (Jean-Baptiste), de Chalonnes, ancien membre de la Constituante, fit insérer au Journal du Département un "avis aux bons citoyens" où il signalait le danger croissant des processions nocturnes, et raillait les "quercilâtres" ou adorateurs de chêne de Saint-Laurent-de-la-Plaine. "Ils perpétuent, disait-il, le culte des Druides qui allaient adorer le dieu Hésus au fond des forêts et cueillir le gui sacré."
Le pèlerinage de Notre-Dame-de-Charité fut l'objet d'autres attaques d'un genre différent et d'un caractère particulièrement odieux. Coquille d'Alleux, l'intrus de Beaupréau, composa, dédia aux Amis de la Constitution et même imprima une comédie en trois actes, intitulée : "Le prêtre réfractaire ou le nouveau Tartufe", dans laquelle les processions à la chapelle de Notre-Dame de Charité et les apparitions miraculeuses étaient fort maltraitée et les prêtres fidèles diffamés et insultés avec un acharnement satanique.
On dirait vraiment que Théodore Botrel, le poète breton, connaissait l'histoire des pèlerinages à Notre-Dame-de-Charité lorsqu'il a composé sa chansons des Bretons têtus qui prient dans les chapelles ; les chapelles renversées, s'agenouillent dans les clairières, "au pied des arbres". Les révolutionnaires abattent les "grands chênes creux", les Bretons alors prient "devant les étoiles" disant à leur persécuteurs de les abattre, s'ils le peuvent.

- Pour vous faire oublier vos prières naïves,
Bretons, vos chapelets, nous vous les brûlerons ! ...
- Nous avons sainte Anne et saint Yves :
C'est devant eux que nous prierons.

- Alors nous passerons le seuil de vos chaumières :
Vos saintes et vos saints nous vous les briserons !
- Au pied des arbres des clairières,
Devant la Vierge nous prierons.

- Hé ! que nous font à leurs têtes séculaires ?
Tous vos grands chênes creux, nous vous les abattrons !
- Il nous restera nos calvaires !
C'est devant eux que nous prierons.

- Avec nos durs leviers, parmi les folles herbes,
Tous vos bons Dieux sculptés, nous vous les jetterons !
- Nous avons des clochers superbes :
En les regardant nous prierons.

- De votre obscur passé quand nous fendrons les voiles,
Vos fiers clochers à jour baiseront les pavés !
- Nous prierons devant les étoiles :
Abattez-les si vous pouvez !

st laurent de la plaine chapelle miracles

A toutes les fêtes de la Sainte Vierge, la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine allait en procession à la chapelle de Notre-Dame-de-Charité. Le 25 mars 1792, fête de l'Annonciation, qui tombait cette année là le dimanche de la Passion, les paroissiens ne voulurent pas à déroger à ce pieux usage, malgré la démolition du sanctuaire. Un grand nombre d'entre eux s'y rendirent processionnellement à l'heure des vêpres, qu'ils récitèrent ainsi que les litanies de Jésus et les litanies de la sainte Vierge auprès des ruines de la chapelle vénérée. René Rorteau, serger, marchait en avant portant le gros cierge et il y avait deux autres cierges plus petits ; le chant était conduit par Thomas. Plusieurs autres processions s'y trouvèrent en même temps, chacune avec un gros cierge : Saint-Pierre de Chemillé, Saint-Lezin et une autre du Nantais. Beaucoup de personnes étaient venues isolément de Chalonnes, de la Pommeraye, d'Angers, etc ... Le "placitre" devant l'ancienne chapelle, le carrefour étaient remplis de monde, ainsi que la pièce de la Petite-Lande qui n'était ni labourée ni fermée. Il y avait environ deux mille personnes.
Pendant que les pèlerins chantaient ensemble litanies, cantiques et récitaient leurs prières, soudain le bruit se répand dans l'assemblée qu'une nouvelle procession arrive. Aussitôt les porteurs de cierges descendent de l'endroit où était la chapelle dans le chemin pour aller au devant des nouveaux venus, suivis de beaucoup d'autres. Mais, au lieu d'une procession, c'était ... de la cavalerie, au lieu de pèlerins, des patriotes, au lieu de serviteurs de Marie, des ennemis acharnés de son culte !
C'étaient la Revellière-Lépeaux, Marbrault, Leterme-Saulnier, la Fauvelaie, d'Angers, Fleury, maire de Chalonnes, Leclerc, commandant de la garde nationale de cette ville, Henriet, commandant en second, Camus, Obrumier et le docteur Bousseau, de Chalonnes, tous à cheval, portant leur habit bleu de garde national. Ils allaient à Beaupréau faire une tournée patriotique et essayer de ranimer le club ambulant des Mauges fondé au dernier voyage et qui semblait mort-né.
En les voyant plusieurs s'écrièrent : "Voilà les enragés de Chalonnes qui arrivent. Rangez-vous !" Les pèlerins s'écartèrent du côté gauche pour laisser la route libre, c'est-à-dire celle de Bourgneuf. Mais s'apercevant que le chemin est trop mauvais, Bousseau indiqua aux autres de prendre à gauche le chemin qui mène à Saint-Laurent. Ce petit chemin était rempli de monde. A cette manoeuvre inattendue, on entendit au sein de la foule des voix qui disaient : "Voyez-vous qu'ils ont envie de nous faire du mal, puisqu'ils détournent leur route. Un nommé Julien Groleau, tisserand et sacriste de Notre-Dame de Chalonnes leur dit de n'avoir pas peur, que ces messieurs ne leur feraient pas de mal. En passant devant l'endroit où était la chapelle, un des cavaliers angevins s'avisa de dire : Où donc est ce b... de chêne ?" Aussitôt un des pèlerins cria de sa place et sans se déranger : "Qui est donc ce b... là ? Si j'étais auprès de lui je lui ferais voir où est ce b... de chêne avec mon bâton !" Une ou deux femmes prises de peur se mettent à pousser des cris qui deviennent le signal d'une rumeur à peu près générale. Louis Brevet, du Groisellier, Louis Bidet, domestique à la métairie du Theil, et un autre domestique, Macé, de l'Epinay, prennent chacun des pierres. D'autres coupent des branches d'arbres ou arrachent des triques dans la haie en disant : "Il faut leur en f... à ces b... là". Pendant ce temps les cavaliers avancent lentement par le chemin de Saint-Laurent. Une trentaine d'hommes accourent à travers les pièces voisines et débouchent dans le chemin au devant des chevaux ; quelques-uns même en saisissent trois à la bride et demandent aux cavaliers s'ils sont venus pour leur faire du mal. Ils répondent que non et demandent seulement qu'on leur laisse le chemin libre. Louis Baudouin, filassier, et Mathurin Bouyer, serger, du bourg de Saint-Laurent leur crient alors tout haut ; "N'ayez pas peur ; ne les laissez pas passer". L'émotion grandit. Obrumier et deux autres qui s'étaient engagés dans le petit chemin, revinrent rejoindre Henriet et Bousseau qui se disputaient avec des pèlerins auprès du chêne. Obrumier demanda à ces gens là ce qu'ils leur voulaient et leur dit de les laisser passer leur chemin ; que s'ils les attaquaient il avait de quoi les servir. Plusieurs jeunes gens dirent alors aux cavaliers que s'ils frappaient les premiers ils allaient y passer. Bousseau et un de ses compagnons tirèrent leurs pistolets. Mais le filassier Pierre Brevet, du bourg de Saint-Laurent, dit aux cavaliers : "Je vous prie en grâce de ne faire point de mal et de passer votre chemin. Je vous garantis qu'il ne vous arrivera rien." Plusieurs ayant parlé dans le même sens, les Chalonnais disparurent. En définitive, à part des jurons et quelques insultes à l'adresse des cavaliers, pas un seul coup de bâton ne fut donné, pas une pierre ne fut lancée. (Après le départ des cavaliers, Thébault, de la Pommeraye, dit à ses voisins que s'il avait la force de Samson, il irait à Chalonnes tuer tout ce que cette ville renfermait de patriotes et de démocrates. - Un jeune homme, qui paraissait âgé de 26 ans, vêtu d'une veste bleue et d'un gilet blanc bordé de rouge ajouta : "Ils ont bien fait de s'en aller ces b... là parce qu'ils y auraient passé. Quand je prie le bon Dieu, je le prie, mais quand je bats, je bats ... pourquoi jurent-ils après le chêne ?")

La Revellière-LépeauxCette première rencontre était de mauvais augure pour les "Amis de la Constitution" qui venaient de constater par eux-mêmes et avec un profond dépit que le "fanatisme" religieux était encore plus enraciné qu'ils ne le pensaient et que loin de diminuer, il ne faisait qu'augmenter. Ils continuèrent donc leur chemin et arrivèrent à Beaupréau le soir même. A Beaupréau même succès, La Revellière avait convoqué tous les patriotes des environs ; il en vint peu : neuf de Cholet, quatre de Saint-Florent, quelques autres de Montrevault et de Mortagne. Le lendemain, jour fixé pour une grande démonstration patriotique, les Amis de la Constitution, escortés de gendarmes et de cavaliers du 11e régiment, firent le tour de la ville au refrain du ça ira. Coquille, le curé intrus, était dans le cortège. Arrivé au collège, La Revellière manifesta à M. Darondeau le désir, l'intention même de voir les élèves réunis et de leur adresser quelques mots. Son ancien maître lui répondit qu'il pouvait faire ce qu'il désirait, mais que pour lui il ne sortirait pas de sa chambre ; ensuite il donna à son préfet des études la commission de rassembler les élèves en bon ordre dans la cour intérieure. Quand La Revellière les vit en tenue et bien rangés il voulut les emmener sur la place du château, pour rendre plus sollennelle une allocution qu'il voulait, disait-il, adresser au peuple rassemblé. M. Denais s'y opposa nettement en alléguant l'heure prochaine de la classe. Alors commença une chaleureuse harangue dans laquelle La Revellière eut l'attention de ne rien dire qui pût blesser des oreilles catholiques. Tous les élèves l'écoutaient silencieusement et le chapeau à la main, mais ne donnant pas la plus petite marque d'enthousiasme ni d'admiration. Vinrent enfin les phrases à effet et l'orateur qui s'était animé par degrés termina son discours en criant : "Vive la nation !" Mais calme plat et silence absolu ; et, tout aussitôt, un des grands élèves ayant remis son chapeau sur sa tête et ses deux mains par dessus, tous les autres firent de même.

Pour se dédommager de leur échec, et sans doute aussi pour se venger des insultes qu'ils avaient reçues au passage, les mêmes patriotes revenaient deux jours après à Saint-Laurent. Ils crurent arrêter le mal en abattant le chêne, comme on avait fait pour la chapelle.
Voici le récit de cette destruction, emprunté aux Mémoires de l'un de ses auteurs, le trop fameux La Revellière-Lépeaux. Nous le citons textuellement en lui laissant, bien entendu, la responsabilité des assertions hasardées, des appréciations malveillantes, des irrévérences anti-religieuses. On sait en effet que La Revellière, ce "sinistre bossu", comme l'appelle M. Taine, fut un des plus grands persécuteurs de notre sainte Religion, de ses croyances et de ses ministres :
"La première mission patriotique se fit à Beaupréau. Les patriotes d'Angers (j'étais du nombre), prirent en passant ceux de Chalonnes, à la tête desquels était mon ami Leclerc. Nous partîmes de Chalonnes à cheval, au nombre de huit ou dix, tous en habit de garde national, armés seulement de ce sabre court qu'on nomme briquet ; un seul, je crois, nommé Obrumier, tête un peu chaude, avait deux pistolets. Notre chemin était de passer par Saint-Laurent et précisément devant la chapelle qui venait d'être démolie par ordre de l'Administration (La chapelle fut démolie le lundi 29 août 1791, il y avait par conséquent sept mois). Les moellons qui en provenaient étaient entassés sur les bords fort élevés d'un chemin creux formant une espèce de ravin par lequel il fallait nécessairement passer. En arrivant à ce défilé, nous vîmes tous les champs environnants couverts d'une foule immense de paysans, et d'habitants des bourgs, de tout âge et de tout sexe, au nombre certainement de plus de huit mille (tout au plus 2.000 disent toutes les pièces officielles), tous en contemplation et tournés vers le chêne sacré ; les uns étaient à genoux, les autres debout, et chacun prétendait y voir la petite Vierge, en pierre blanche, qui était venue, disaient-ils, s'y placer en plein jour, aux yeux de tout le monde. En tête de la bande de pèlerins de chaque paroisse, était un cierge énorme, porté en bandoulière, avec le secours d'un drap, par un homme des plus vigoureux et qui cependant suait à grosses gouttes. Quiconque passait à cet endroit, dans le moment d'un rassemblement, était forcé de se prosterner et de proclamer qu'il voyait la petite Vierge voltiger de branche en branche ; quiconque se refusait à cet acte, insulté et forcé de rebrousser chemin, souvent très maltraité, comme un ennemi de Dieu et des hommes ... Il n'y avait certainement parmi ces malheureux qu'un petit nombre d'imposteurs ... Au moment où nous nous présentâmes à l'entrée du chemin creux il éclata dans cette nombreuse assemblée un murmure général et un mouvement que je ne peux comparer qu'à celui d'une fourmilière agitée. Aussitôt une quantité d'hommes armés de gros bâtons nous barent le chemin et les deux talus se garnissent d'un bout à l'autre de vigoureux paysans qui se saisissent des matériaux sacrés de la chapelle renversée. On nous menace avec d'affreux jurements de nous exterminer si nous ne consentons à rétrograder. Nous répondîmes avec sang-froid que nous ne venions point troubler leur assemblée ; qu'eux, au contraire, troublaient l'ordre public en interceptant des chemins que tout le monde avait le droit de parcourir ; qu'en conséquence, nous passerions de gré ou de force ; qu'au surplus nous ne porterions pas le premier coup, mais que s'ils le portaient eux-mêmes, nous vendrions notre vie aussi cher qu'il nous serait possible, parce que nous étions décidés de passer ou de périr. Au même moment, Obrumier met le pistolet au poing et la petite troupe le sabre à la main, et nous poussons nos chevaux en avant. Notre résolution leur imposa et nous en fûmes quittes pour d'affreuses imprécations. Nous pouvions facilement être exterminés, dans ce défilé, sans défense possible. Il y avait parmi ces pèlerins, des gens de 25 lieues de là ... Nous arrivâmes à Beaupréau le soir ... le lendemain, une colonne de sept à huit cents pèlerins traversa Beaupréau pour s'en retourner. Ils assaillirent avec des pierres et des bâtons l'un de nous, nommé Hulin, qui se promenait seul en dehors de la ville. Il se défendit avec son sabre. La cohue se dissipa à notre approche.
Nous saisîmes un jeune garçon et une jeune fille de Tillers et les conduisîmes devant le juge de paix (il était mort depuis six mois) ... Les prêtres les exaltaient, les forçaient même à faire ce pèlerinage à la Vierge de Saint-Laurent ; ils réglaient le jour du départ et celui du retour.
En retournant à Chalonnes, nous ne rencontrâmes aucun adorateur de l'image ; ce n'était pas jour de réunion. Le trône que s'était choisi la Reine du Ciel était un misérable petit tronc d'arbre creux, qui n'avait presque plus que l'écorce. Nous résolûmes de le renverser, dans l'espérance que ce chicot une fois abattu, il n'existerait plus de motif de rassemblement. Nous aperçûmes dans un champ voisin un paysan qui abattait un arbre. Nous allâmes lui demander d'abattre celui dont il s'agit en lui offrant de le payer généreusement. Mais il nous représenta qu'il était un homme perdu s'il faisait ce que nous désirions, ou même s'il nous prêtait volontairement ses outils, attendu que les rassemblements produisaient de gros bénéfices au curé de Saint-Laurent, au chirurgien Cady, devenu célèbre depuis dans les armées catholiques et royales, aux cabaretiers, aux marchands ... "Mais, il y a un moyen de vous satisfaire, ajouta-t-il, auquel je me prêterai volongiers et avec plaisir. Prenons-nous de querelle ; vous, pour m'enlever mes outils, moi pour les retenir". Les choses ainsi réglées, les cris, les menaces se font entendre de part et d'autre ; les gestes les plus furieux les accompagnent ... Armés de l'instrument tranchant, nous jetâmes le fameux chêne à bas ; et pour mettre d'autant plus le bûcheron à l'abri des mauvais traitements des fripons du bourg de Saint-Laurent, nous lui criâmes avec de grosses injures, d'aller reprendre sa cognée, s'il le voulait."

Toute cette conversation étrange avec le paysan est une histoire arrangée après coup par l'auteur des "Mémoires". En quittant Beaupréau les patriotes prirent, pour regagner Chalonnes, le chemin de Saint-Laurent-de-la-Plaine. La route était déserte, cette fois, et le chêne de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité s'inclinait sous les ex-voto, en pleine solitude. La bande s'avisa de jeter par terre "ce vieux souchon" creux et branlant, écorce vide, presque sans racines, qui devait, pensaient-ils, tomber à la première poussée". Tous leurs efforts pourtant s'y épuisèrent. Allait-on laisser crier au miracle ? ... Sur l'indication de quelques voisins, ils se procurèrent, bon gré mal gré, chez un débitant de vin et de provisions, une serpe, et tout en proférant les plus grossières injures contre les prêtres et les habitants de Saint-Laurent, qu'ils accusaient d'avoir exploité les pèlerins, ils réussirent, non sans peine encore, à abattre et à découper le chêne vénéré.

Les patriotes étaient furieux du peu de succès de leur mission dans les Mauges. Le 26 mars, ils présentent à la municipalité de Beaupréau une pétition pour la prévenir qu'elle ait à empêcher les processions qui passent sur son territoire. Ils envoient en même temps une dénonciation en règle au Département contre cette municipalité fanatique, en demandant qu'elle soit cassée. Le lieutenant de gendarmerie Boisard accourt de Cholet en toute hâte, pendant la nuit, avec 13 cavaliers du 11e régiment, pour venir au secours des patriotes ; le 27 mars, les patriotes lui déclarent "que des processions, au nombre quelquefois de quatre à cinq cents personnes, traversent chaque jour toutes les communes du voisinage, notamment la commune de Beaupréau, pour se réunir au chêne de Saint-Laurent, rendez-vous commun." (Le 29 mars, le Département renvoie la dénonciation au district de Saint-Florent pour avoir son avis ; le 3 avril, le district approuve la pièce, vu l'incivisme de la municipalité belloprataine.)

"Ces rassemblements deviennent de jour en jour plus nombreux autour du chêne de Saint-Laurent-de-la-Plaine, écrit La Revellière-Lépeaux, de retour à Chalonnes. Les citoyens égarés tant de ce département que de ceux de la Vendée et de la Loire-Inférieure, y affluent par bandes, dont quelques-unes sont composées de plus de quatre à cinq cents personnes et notamment celle qui s'y rendit dimanche dernier au soir, qui était partie de la Loire-Inférieure, pour se réunir autour du chêne à un attroupement déjà composé de près de 2000 personnes. Nul citoyen ne peut être rencontré par ces insensés avec la cocarde tricolore nationale, sans être poursuivi d'injures et menacé de coups. Le même jour, sur les 2 heures, plusieurs des citoyens soussignés, passant paisiblement, se virent tout à coup assaillis par un nombre d'hommes, armés de pierres et de bâtons, qui s'opposaient à leur marche. Une fermentation subite agita tout l'attroupement et on se mit à crier de toutes parts : "Il faut écraser ces b... là". Un citoyen de Rochefort, passant par le même chemin quelques moments après, fut menacé pour n'avoir pas ôté son chapeau devant le chêne. Enfin, l'évènement arrivé à Beaupréau dans la journée du 26, nous prouve que ce n'est pas seulement au chêne de Saint-Laurent que les fanatiques sont dangereux." (Cette lettre, du 28 mars 1792, est signée de La Revelière-Lépeaux et de ses compagnons).

La pétition ayant été envoyée au district de Saint-Florent, celui-ci donna son avis le 3 avril, en ces termes : "Le directoire du district ne peut que désirer voir cesser les rassemblements qui se font sur son territoire, à Saint-Laurent-de-la-Plaine et dans quelques autres endroits, tels que les environs de l'église du Marillais, une ancienne chapelle de la paroisse de Saint-Pierre-Montlimart et une crois près le Mesnil". Il termine en formulant des voeux ardents pour que la force armée dissipe tous ces rassemblements.
Les patriotes ne s'arrêtèrent pas là dans leur mesquine vengeance. L'accusateur public près le tribunal criminel du département, averti par eux, écrivit, le 3 avril, au juge de paix de Chalonnes d'informer sur les faits arrivés le 25 mars, à Saint-Laurent. Le 7 avril, Charles-Jacques Davy faisait assigner par huissier les témoins indiqués par celui qui était l'âme de toute cette intrigue, le citoyen Leclerc. Les dépositions eurent lieu les 12, 13 et 14 avril (le greffier du juge de paix se nommait René-Jean Thibaut) et c'est d'elles que nous avons extrait les données qui précèdent.

Le 22 mai suivant, Leclerc écrivait, de Chalonnes, à l'accusateur public d'Angers :
"J'ai l'honneur de vous adresser, conformément à votre demande, le procès-verbal de notre expédition au chêne de Saint-Laurent, et copie de la procédure qui en a été la suite. J'y joins aussi copie de la procédure qui a été faite à l'occasion des insultes et menaces que nous éprouvâmes, il y a quelque temps, au même endroit, en nous rendant à Beaupréau. J'ai hésité quelques temps et je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire passer cette procédure à l'accusateur public afin qu'il prit connaissance de la négligence extrême avec laquelle le juge de paix de la Pommeraye, devant cette affaire est renvoyée la laisse languir. Mais d'un autre côté, j'ai pensé que cette pièce intéressante pouvait figurer utilement auprès de celle que vous avez dessein d'adresser au Ministre.
Si le temps l'eût permis, je vous aurais aussi envoyé copie d'autres procédures qui ont eu lieu à l'occasion d'arrestations de processions faites sur notre territoire ; mais nous avons manqué de copistes et ces pièces sont fort longues. Néanmoins, si vous le désirez, je ferai en sorte qu'elles vous parviennent bientôt."

Le lecteur nous pardonnera d'avoir cité tout au long et en détail ces nombreuses lettres, ces dénonciations qui se ressemblent toutes par un fond d'exagération, de mensonges et de haine. Nous l'avons fait pour mettre bien en relief et montrer dans tout leur jour, d'un côté, l'acharnement des révolutionnaires contre les démonstrations religieuses, de l'autre la foi ferme, courageuse et persévérante des chrétiennes populations de la Vendée.

En vain l'autorité proscrit les processions et les réunions à Notre-Dame de Charité ; en vain les patriotes font des patrouilles armées et le sang coule dans quelques rencontres ; les menaces et les violences sont aussi impuissantes contre la foi populaire que l'avait été la destruction de l'oratoire. Plusieurs personnes qui avaient fait le pèlerinage furent arrêtées à leur retour, emprisonnées et condamnées à l'amende. Tout fut inutile et les réunions continuèrent. Aux jours les plus sombres de la Terreur, les femmes et les enfants, bravant les menaces de mort, accoururent pleurer et prier sur les débris du sanctuaire vénéré, comme autrefois le prophète Jérémie sur les ruines de Jérusalem. A côté d'eux, des hommes valides montaient la garde pour les protéger. Les Rorteau, les Pineau, les Onillon, les Delaunay se firent au péril de leur vie les protecteurs des pèlerins et les défenseurs de ce sol béni, profané par des mains impies et sacrilèges.

Ce fut dans une de ces rencontres que Joseph Martin, de la Saulaie, âgé alors de 40 ans, eut l'occasion de signaler son courage et sa force prodigieuse. Il montait la garde avec quelques amis près du lieu où les fidèles récitaient leurs prières, quand, tout à coup, se firent entendre les cris d'une patrouille de républicains qui venaient de Chalonnes, le blasphème et la menace à la bouche. Martin et ses amis, quoique sans armes, font bonne contenance, et, de leurs corps, forment un rempart aux femmes et aux enfants en prière. Une lutte ardente s'engage ; de vigoureux coups de poings tombent drus sur les patriotes qui, étonnés de cette audace et désespérant de vaincre cette poignée d'hommes acharnés à se défendre, lâchent pied et prennent honteusement la fuite. Emporté par son ardeur, Martin poursuit les fuyards, mais il se sépare imprudemment de ses amis qui après la victoire se sont hâtés de venir rassurer les fidèles. Il était déjà loin lorsque trois fuyards tournant la tête, et ne voyant qu'un seul homme à leur poursuite, reviennent sur leurs pas pour l'attaquer.
Martin s'arrête, s'arme de ses deux gros sabots ferrés, et les attend de pied ferme.
Une nouvelle lutte s'engage. En même temps qu'il évite avec adresse les coups qu'on cherche à lui porter, Martin fait sentir à ses adversaires la pesanteur de son bras et il les "mailloche" avec ses sabots.
Cependant la lutte reste quelque peu indécise. Ennuyé plutôt que fatigué d'un combat trop long pour son impatience, Martin jette ses sabots, se précipite sur les adversaires et parvient à les saisir tous les trois. Ils faisaient d'inutiles efforts pour se débarrasser et ils allaient succomber sous cette étreinte vigoureuse quand un quatrième patriote survient au secours de ses camarades, surprend Martin et lui ouvre le ventre d'un coup de sabre. Les entrailles s'échappent par cette horrible blessure ; il lâche prise et tombe sans connaissance et presque sans vie, et tel est l'effroi dont ses ennemis sont encore saisis qu'ils profitent de leur liberté pour prendre précipitamment la fuite.
Les amis de Martin, étonnés de ne pas le voir revenir, vont à sa recherche et le trouvent étendu par terre et baigné dans son sang. Ils le soulèvent avec précaution et le portent à son domicile ; son état inspira de longues et vives inquiétudes. Mais grâce aux soins délicats qui lui furent prodigués et à sa robuste constitution, grâce surtout à la Sainte Vierge qui voulait le récompenser de son dévouement, il recouvra la santé et les forces et mourut dans un âge avancé, le 21 février 1834.

Bleus et femmes

Dans le cours du mois de mai de l'année 1794 sept jeunes filles en revenant de Notre-Dame-de-Charité rencontrèrent à 300 mètres du bourg, près du hameau de la Philippière, une bande de patriotes qui se précipitèrent sur elles en proférant d'affreux blasphèmes et de terribles menaces. Cinq d'entre elles furent tuées dans un champ appelé la "pièce d'en haut" près du chemin de la Lande. Une autre, Françoise Brevet, âgée de 15 ans, fut rapportée mourante à la maison et expira quelques heures après en demandant pardon à Dieu pour ses bourreaux. La septième, Marie Maugeais, âgée de 20 ans, eut le visage fendu de la bouche à l'oreille d'un coup de sabre et fut laissée pour morte sur le terrain.
Le 25 mars 1795, Gabrielle Bourigault, femme de Toussaint Brevet, de la Philippière, qui revenait elle aussi de prier sur l'emplacement de la chapelle fut tuée par des patriotes.

Avec M. l'abbé Moreau, vicaire de la paroisse, beaucoup de personnes furent emprisonnées, et mises à mort uniquement parce qu'elles étaient venues prier la Sainte Vierge au "chêne" de Saint-Laurent, comme l'attestent maints interrogatoires des martyrs d'Avrillé près d'Angers. Ne peut-on pas les appeler les martyrs de Notre-Dame-de-Charité ? Voici entre beaucoup d'autres, les noms de plusieurs femmes de Saint-Laurent-de-la-Plaine et des environs :
Marie Allard, veuve Mathurin Chauvat, 60 ans, de Chalonnes. F
Madeleine Cady, femme Jacques Desvignes, de Chalonnes. F
Marie Forestier, fileuse, 26 ans, de Montjean. F
Anne Maugrain, 35 ans, de Rochefort. F
Marguerite Robin, 68 ans, de Montjean. F
Marie Rochard, 28 ans, fille de confiance de Trottier serrurier à Montjean. F
Louise Robin, de Montjean, 53 ans, morte en prison au Grand-Séminaire, le 14 avril 1794.
Louise Brevet, 29 ans, de Saint-Laurent-de-la-Plaine. Emprisonnée.
Françoise Symphorienne Lecoq, veuve de Pierre-Augustin Besnier, 42 ans, de St-Laurent. Emprisonnée.
Renée-Sécher, veuve René Davy, de Montjean, née à Botz, 40 ans.
Marie Thuleau, veuve François Oger, 52 ans, de Chalonnes.
Perrine Robin, 28 ans, de Chalonnes.
Marie Leclerc, femme René Fouschard, laboureur, 34 ans, née et demeurant à Chalonnes.
Julienne Thibaut, fille, de Chalonnes, 63 ans, fileuse.
Mme Françoise Cécile Delorme, 30 ans, femme de M. Fourmond fils aîné, brigand de Rochefort.
Mlle Delorme, sa soeur, 27 ans
Marie Jeanne Herbert, femme Jacques Mousseau, tisserand, de St-Laurent
Marie Moreau, femme Mathurin Lefort, maçon de Saint-laurent-de-la-Plaine.
Jeanne Chauvigné, femme Pierre Rorteau, marchand serger, de St-Laurent
Marguerite Mondain, veuve Jacques Tricoire
Marie Boussicaut.

NOTICE HISTORIQUE SUR
SAINT-LAURENT DE LA PLAINE
PAR L'ABBÉ A. GUINHUT
Ancien vicaire de la paroisse
J. Siraudeau, Editeur, Angers
1909