LA DERNIERE PRISE D'ARMES EN VENDÉE (1832)

Récit par Athanase Gautret, de Clisson nous fait une peinture héroïque du siège de la Pénissière de la Cour, dans la commune de La Bernardière. Le vieux clairon de la Vendée insurgée y sonna sa dernière fanfare.

LA PÉNISSIERE

Récit de GAUTRET, présent à cette affaire

la pénissièreDans les jours de juin 1832, la duchesse de Berry et Cde était aux environs de Clisson pour faire soulever les campagnes et les chouans menaçaient la ville de Clisson ; la garde nationale prend les armes, soutenue par environ un bataillon du 29e régiment, tantôt par un autre bataillon du 32e régiment d'infanterie, pour surveiller Clisson et les environs ; une grande partie des ouvriers de Clisson et des environs viennent demander des armes pour combattre les chouans s'ils osaient se montrer ; tous se sont bien montrés, entre autres un nommé Charbonneau, ouvrier couvreur qui travaillait à Clisson chez le père Nicolleau, couvreur également ; il était partout où il y avait du danger, toujours dans les postes avancés, riant et faisant des farces.

Pour égayer les hommes du poste, où il était le 6 juin, il avait un habillement de velours et un chapeau à claque avec une grosse cocarde tricolore ; il s'est battu à la Pénissière ; il était du premier détachement, je crois qu'il était aussi à Maisdon ; c'est un homme qui est bien vu de tous les habitants ; encore aujourd'hui, on s'empresse de lui serrer la main ; il est à Nantes, rue de l'Ermitte.

Etant à travailler à Nantes, de l'état de boulanger, voyant la petite ville de Clisson menacée, je pars avec un de mes frères, nommé Armand, qui était commis marchand de draps, j'avais alors 14 ans et demi, mon frère, 15 ans et demi ; deux autres de mes frères étaient déjà sous les armes, l'un, nommé Félix, âgé de 17 ans, l'autre, Bon, âgé de 13 ans et demi ; sitôt arrivés, l'on nous donne deux pistolets et un fusil de chasse à deux coups chacun vu que nous étions trop jeunes pour porter des fusils de munitions ; tout étant de garde, nous faisions des cartouches pour nos fusils de chasse ; nos postes étaient composés un tiers de gardes nationaux, un tiers volontaires et un tiers militaires.

Le 6 juin, les habitants du bourg de Fouque et du bourg de Cugand, de la Bernardière, viennent prévenir le maire de Clisson et le commandant de troupe que les chouans devaient leur prendre leurs fusils et les faire marcher avec eux ; l'on demande des hommes de bonne volonté, il s'en présente une grande quantité. Mon père, Félix Gautret, promu lieutenant, et Félix, Armand, Léon et un de mes oncles, le nommé Benjamin Gautret, caporal, plus neuf autres, dont le nommé Charbonneau, dit Frise-Poulet, en faisaient partie, plus 14 militaires. Ils partent à Fouque (Vendée) ; les habitants leur donnent leurs armes ; de là, ils partent à Cugand, ils font la même chose et ils expédient les armes en charrette à Clisson, escortées par quelques habitants de Cugand, qund quelques habitants viennent dire à mon père que les chouans avaient désarmé les habitants du bourg de la Bernardière et qu'ils venaient sur Cugand ; n'écoutant que leur courage, il fut décidé qu'ils iraient au-devant d'eux pour les mettre en déroute ; ils partent de Cugand, c'est un chemin creux, très profond dans certains endroits ; il fut décidé qu'ils marcheraient un tiers dans le chemin, un tiers de chaque côté, dans les pièces ; ils ont échangé des coups de fusils en se rendant à la Bernardière : arrivé sur une petite place, on fit halte, le détachement avait soif, était tout mouillé par la pluie qui tombait en grande quantité ; mon père va pour rentrer chez le nommé Richard pour lui demander des renseignements quand Richard vint au-devant de lui et lui dit : "N'entrez pas à la maison" vu qu'il y avait des chouans qui boivent et mangent.

Il rapporte que dans l'église ils sont nombreux et dans tout le bourg au nombre de 12 à 1.500 : l'église de la Bernardière est à gauche en entrant et, sur un coteau, du côté du sud, il y a une porte qui donne dans la campagne du côté de la Pénicière, il y a un petit ruisseau dans le bas du coteau ; le détachement force la porte de l'église, mais inutilement, les portes sont solides ; les chouans qui étaient dans le clocher sonnaient le tocsin et du cor et du clairon. Pendant ce temps, les autres chouans se sauvèrent par la porte sud ; le dernier qui partit laissa les portes de l'église ouvertes, c'est-à-dire serrure ouverte, verrou ouvert, et il se sauva comme les autres et une grande partie de ceux qui étaient à la Bernardière, les uns prirent le chemin de la Pénicière, d'autres celui de Maisdon pour aller chercher du renfort ; ils croyaient que ce détachement était l'avant-garde ; il fut décidé qu'il serait poursuivi, c'est ce qui eut lieu de la Bernardière à la Pénicière, il y a environ trois kilomètres ; autant que je puis me rappeler, ce chemin est creux en certains endroits mais, du reste, très boisé tout le long.

Étant à une certaine distance, il fut rencontré un meunier qui était monté sur son cheval ; il fut arrêté et fouillé. L'on trouva des dépêches qu'il portait aux communes environnantes où étaient les chefs des chouans ; il fut attaché au pied d'un arbre, dans une pièce, mon père ne voulut pas qu'il soit tué. Le nommé Pellerin, maître boulanger à Clisson, prit le bonnet du meunier et partit à Clisson chercher du renfort ; tout étant monté à cheval, il chantait une chanson vendéenne, car il fallait qu'il passe par la Bernardière où beaucoup de chouans étaient restés et il en a rencontré beaucoup, il n'a pas été reconnu car il avait un sac sur son dos pour se garantir de la pluie qui tombait à torrent. Le petit peloton avançant toujours quoique l'on eût échangé quelques coups de fusils au travers des genêts, qui sont très nombreux de ce côté ; étant arrivé à la Pénicière, il voit une porte cochère, qui était très grande ouverte, et les chouans qui étaient dans la maison principale tirent des coups d'espingoles. Après la première décharge, il y eut plusieurs personnes mises hors de combat ; le portail se referme ; le portail se trouve au nord-ouest ; près du portail, il se trouve une petite maison, qui servait de cave, où il y avait beaucoup de vin, qui fit bien plaisir au détachement ; les murs de la cour principale ont au moins quatre ou cinq mètres de haut ; du côté de l'est est une habitation d'un fermier, l'on défonce la porte de la maison qui donnait au dehors, puis l'on défonce une autre porte qui donnait dans la cour principale ; à sept mètres environ, il y a une chapelle. Une partie du détachement était là, l'autre partie était montée dans la maison d'un fermier, qui est en dehors, où l'on pouvait voir les chouans dans le château et ils s'envoyaient réciproquement des balles ; les blessés, on les mettait sous un hangar, avec de la paille et quelques couvertures, du mieux qu'il était possible.

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La fusillade roulait toujours, mais cela n'avançait à rien, les chouans jouaient du cornet et du cor pour appeler les autres chouans qui étaient très nombreux dans les environs ; ceux du détachement qui avaient pénétré dans la cour défoncent la porte de la chapelle et pénètrent dedans ; il y a une croisée derrière le choeur qui fait face aux croisées du château et, de là, la fusillade recommence avec plus de vigueur ; il vient une idée au nommé Charbonneau de les faire brûler ; plusieurs sautent par les fenêtres de la chapelle et arrivent près du château. Aux appartements du rez-de-chaussée, il y a des abat-vent aux fenêtres ; tout en continuant la fusillade de part et d'autre, le détachement tirait, d'autres apportaient des fagots de fournille et de genêt, les jetaient par la fenêtre de la chapelle, un feu continu dans la fenêtre du château de ce côté ; une fois le feu bien entretenu, les contrevents brûlés et les croisées et les portes, la fumée a pénétré dans l'intérieur, qui étouffait les chouans ; ils se sont jetés du côté du sud ; il y a un jardin très grand et où il y a une grande quantité de vieux arbres ; de ce côté, il y a environ quatre mètres à sauter pour être dans le jardin ; le détachement s'était aperçu qu'ils se sauvaient par là, ils en ont tué plusieurs dans le jardin, mais il ne leur est arrivé du renfort qu'à quatre heures du soir, 90 hommes, vu que dans Clisson beaucoup étaient partis en patrouille jusqu'à Saint-Hilaire, dont je faisais partie, et d'autres d'un autre côté.

Sitôt le renfort arrivé, l'on a pénétré dans le jardin ; là, dans le jardin, sous le feu et les balles, un sergent de troupe, il est natif de la Beauce, son père est bourrelier, dont le nom m'échappe, les attendait, en a tué plusieurs à coups de baïonnette ; le feu augmentait toujours quand les planchers furent en flammes ; du côté du nord, il y a une prairie où il y avait le moins un mètre d'eau, le château a des ouvertures de ce côté, il y a bien huit mètres pour tomber dans la prairie ; sous une fenêtre du château, il y a un grand pêcher, ils sautaient sur le pêcher, qui ployait et, de là, ils traversaient la prairie remplie d'eau et, de l'autre côté, c'était une pièce de genêt très épaisse et très grande ; le chef du détachement a envoyé des hommes de ce côté ; il a fallu qu'il jette un mur à terre et, de là, sauter dans l'eau ; il a tué plusieurs chouans dans ce pré ; un autre détachement, dont je faisais partie, est arrivé environ à six heures et demie ; nous étions au moins 100 ; nous nous sommes mis à la chasse dans les taillis aux environs, dont nous avons trouvé plusieurs chouans de blessés, que nous avons portés sous notre hangar, et nous en avons tué plusieurs qui faisaient feu sur nous.

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C'est dans ce château où était déposé le mobilier des chefs de chouans ; l'on a sauvé du feu des cachemires, de très beaux voiles, des couverts d'argent et d'autres objets. Le beauceron, qui était sergent, qui logeait chez mon père, nous a fait cadeau d'une belle espingole en cuivre, cette espingole était chargée de vingt-sept balles mâchées ; nous avons requis des charrettes et nous avons emporté nos morts et blessés et nous sommes partis en laissant le château brûler ; sitôt arrivés, l'on nous a mis de garde.

Nous avions tous brûlé nos cartouches, il nous fallait de la poudre et des cartouches ; les munitions étaient déposées chez un nommé Letellier, marchand de fer, sergent-fourrier de la garde nationale ; quand il a vu que çà prenait une mauvaise tournure, il a été cherché un cheval d'un nommé Gautret, meunier à Nidois, et s'est sauvé à Nantes déguisé ; c'est un lâche, il existe à Nantes, très connu ; l'on a défoncé la porte de chez lui et nous avons eu des munitions ; mon oncle Benjamin, étant de garde au bout du faubourg de Clisson, a blessé, dans la nuit, un espion de chouans ; nous étions prévenus que nous devions être attaqués, beaucoup de gardes nationaux et de volontaires sont morts de fatigues qu'ils avaient éprouvées.

Voilà ce que je sais, ce que j'ai vu.

Signé : GAUTRET,
Quai de l'Hôpital

Archives départementales de Vendée
BIB PC 16/29