Louis Charles de Bonnechose portrait

 

Louis Charles de Bonnechose est né le 18 avril 1811 à Nimègue (Pays-Bas), où son père remplissait les fonctions de sous-préfet, en novembre 1812, d'une famille ancienne et distinguée, y puisa dès le berceau des exemples et des leçons du plus entier dévouement à l'ancienne dynastie des rois de France. (2)
"Son père Louis Gaston, chevalier de Bonnechose, né le 25 août 1759, fut reçu page du roi en la petite écurie le 15 décembre 1773, pour remplacer son cousin Charles-François Désiré de Bonnechose, décédé à Compiègne, le 13 septembre précédent. Il devint page de Louis XVI en 1778, capitaine du régiment, colonel-général de dragons la même année, et passa avec le même grade au régiment de mestre de camp général en 1784. Il avait épousé, le 25 septembre 1785, à Amsterdam, pendant l'émigration, Sara Marie Schas, appartenant à une des familles les plus notables du pays." (1)

Louis-Charles fut admis en 1828 parmi les pages de Charles X.

Il suivit ce prince en Angleterre dans le mois d'août 1830, et revint d'Edimbourg vers la fin de 1831 avec des instructions pour les royalistes des départements de l'ouest. (2)

"... Bonnechose avait reçu l'ordre d'aller rejoindre les réfractaires du corps La Rochejaquelein, pour leur remonter le moral et les dresser au maniement des armes, et moi celui d'aller diriger une fabrique clandestine de poudre. Mme Billou réunit quelques amis pour notre dîner d'adieux. Ces adieux furent plus tristes qu'ils n'auraient dû l'être ; Bonnechose semblait avoir le pressentiment de sa fin prochaine. Au moment du départ, il embrassa tendrement Mme Billou, la serra dans ses bras en l'appelant "sa bonne mère" et en se recommandant à ses prières."  (3)

 

 

LES DE BONNECHOSE EN VENDÉE

La Goyère est située entre Saint-Georges et la Boissière de Montaigu, à deux kilomètres de Pont-Léger, sur la rive droite de la Grande Maine.

la Goyère


Aujourd'hui, quelques pans de murailles qui sont encore assez élevés par endroits, mais qui ailleurs affleurent à peine le niveau du sol ; une grosse tour, de forme ronde, mais découronnée, mais lézardée dans toute sa hauteur ; un corps de bâtiment, qui sert d'habitation au métayer ; de vastes servitudes ; voilà ce qui reste de cette antique gentilhommière ; tels sont les seuls vestiges physiques qui s'offrent aux regards investigateurs du touriste curieux.
Et cependant les anciennes chroniques nous disent que ce vieux castel eut autrefois son importance. Placé au sommet d'un mamelon élevé, il était naturellement défendu par la rivière qui coulait à ses pieds, et le protégeait à l'est et au sud. De plus, les murs qui formaient son enceinte, étaient gardés par sept grosses tours, placées à des distances irrégulières. Nos chroniques ajoutent quelques détails sur le rôle qu'il joua dans les principaux évènements dont le pays fut le théâtre. C'est ainsi que pendant les guerres religieuses, qui firent couler tant de sang, et amoncelèrent tant de ruines dans notre Bas-Poitou, la Goyère fut successivement occupée par des garnisons catholiques et protestantes. Elle suivit à peu près constamment à cette époque, la fortune variée du château-fortifié de Montaigu, dont elle n'est séparée d'ailleurs que par une dizaine de kilomètres. C'est ainsi encore que son nom figure sur la liste des trente-six châteaux, ou places fortes, que le duc de Nevers, en 1588, à la tête des troupes catholiques, enleva aux Huguenots.

Que de fois, pendant mes vacances, je suis allé visiter ce qui reste du vieux manoir. Tantôt, conduit par le plus aimable des hôtes et le plus fidèle des amis, je suivais la crête des hauteurs ; tantôt, seul et livré à mes réflexions, je descendais les côteaux escarpés de la Mazure, sur le flanc desquels une main, aussi habile que diligente, a tracé mille sentiers, au milieu des bois. Je longeais à pas lents les bords ombragés de la Maine, aux eaux noires et profondes ; puis, traversant une vaste prairie, je gravissais les pentes adoucies de la colline, et je me trouvais au milieu des ruines de la Goyère.
Arrivé au but de ma promenade, un jour je prenais plaisir à considérer le magnifique panorama qui se déroulait devant moi. Rien de plus pittoresque. Le sommet du mamelon, où j'étais arrêté, est comme le centre d'une immense demi-circonférence qui commence à Pont-Léger pour finir à la Roche-Pépin, et que dessine une ligne continue de côteaux verdoyants qui s'élèvent de l'autre côté de la Maine. Un autre jour, j'interrogeais, sur tout ce qui m'entourait, mon aimable compagnon de route, ou les métayers complaisants qui semblaient heureux de répondre à mes questions. J'aimais surtout à me faire répéter l'histoire et les péripéties d'un évènement tragiq<ue, dont ces lieux ont été le théâtre, et qu'on est convenu d'appeler le Drame de la Goyère.
Ce fait lamentable a été différemment apprécié. Aussitôt qu'il fut accompli, les Nouvelles de la Vendée, journal de la préfecture, en rendirent compte. En 1860, paraissait un opuscule intitulé : Dernière légende de la Vendée : Louis de Bonnechose, qui le racontait d'une manière bien différente. Enfin, Dugast-Matifeux, dans les Echos du Bocage vendéen, l'a jugé à son point de vue, qui n'est pas celui des deux autres auteurs. Nous prenons la liberté de raconter à notre tour et avec toute l'impartialité dont nous sommes capable, ce drame lugubre, qui coûta la vie à Louis de Bonnechose, et amena en Vendée deux autres membres de sa famille.

LE DRAME DE LA GOYERE

Fidèle à ses convictions politiques, Louis de Bonnechose avait accompagné Charles X à Holy-Rood. C'est auprès de ce prince exilé qu'il apprit que les partisans du légitimiste préparaient un soulèvement en Vendée. Aussitôt, il quitte l'Ecosse, arrive à Paris, et malgré les supplications de sa famille et de ses amis, part pour Nantes. Quelques jours après, il était au château de Landebaudière, chez le marquis de la Rochejaquelein, avec d'autres chefs vendéens.

Dans les premiers jours de 1832, il reçoit la mission de trouver et de réunir les amis de la duchesse de Berry, aux environs de Montaigu. Mais ces espérances sont bientôt déçues. Non seulement il ne réussit pas dans son entreprise, mais sa vie court de continuels dangers. Poursuivi sans relâche par des espions, traqué par les soldats de Louis-Philippe, il vit comme un proscrit, erre de refuge en refuge, changeant chaque jour de travestissements sans changer de fortune. La Goyère devait être sa dernière étape.

Averti que des soldats rôdent autour de la chaumière où il est caché, il s'enfuit, et vient, le 20 janvier, à la tombée de la nuit demander asile à Gouraud, métayer à la Goyère.
Reçu avec respect et sympathie, il espérait pouvoir échapper une fois encore à ses ennemis. Qui songerait à le venir chercher dans ce lieu écarté et perdu au fond du plus épais Bocage vendéen ? Il comptait sans l'activité prodigieuse et la ténacité de l'espion qui s'était attaché à ses pas.

Il venait de prendre un peu de nourriture, et déjà plongé dans un profond sommeil, il réparait ses forces épuisées. Tout-à-coup les aboiements furieux des chiens de la métairie annoncent quelque chose d'insolite. C'étaient les soldats que l'espion était allé prévenir. La porte principale de la maison est violemment ébranlée. "Ouvrez, s'écrie-t-on, ou l'on enfonce". Le fugitif, réveillé en sursaut, a tout compris. Il se lève, s'habille à la hâte, et s'assure que ses armes sont en bon état.

Cependant, le métayer et ses fils veulent temporiser et retarder au moins le malheur qu'ils redoutent. C'est inutile ; la porte cède sous la poussée du dehors. On essaie de parlementer encore ; on fait semblant d'ignorer ce qu'on demande. Peine perdue ; les soldats sont trop bien informés ; ils savent même l'endroit précis où se trouve leur proie. Le sous-officier qui conduit l'expédition nocturne, se fait surtout remarquer par son exaltation et sa violence. Les imprécations et les menaces à la bouche, il se dirige vers le réduit où s'est caché le proscrit. Il franchit le seuil et se trouve en face de lui. Il l'ajuste en criant : "Rendez-vous !" En présence d'un ennemi qui en veut évidemment à ses jours, Louis de Bonnechose, plus prompt, tire le premier et tue son adversaire. Alors, c'est dans la maison un désordre indescriptible. Pendant que deux soldats se précipitent au secours de leur chef, les autres déchargent leurs armes, au hasard et sans viser. La chambre est remplie de fumée ; au milieu des clameurs et des imprécations, personne ne s'entend, on ne distingue plus rien. Profitant du désordre et guidé par la femme Gouraud, le proscrit se dirige, en toute hâte, vers une porte, qui ouvre sur un petit jardin, du côté opposé à celui par lequel les soldats sont entrés. Au bruit de la porte qui s'ouvre, un grenadier, placé en vedette, épaule et tire. Le coup a porté juste : la balle à traversé la cuisse de part en part. Mais, surmontant sa douleur, le blessé escalade le vieux mur d'enceinte, au pied de la grosse tour, et au lieu de se diriger vers la rivière, qui l'eût arrêté dans sa course, il tourne l'angle de la maison et remonte vers le sommet du plateau, laissant partout des traces de son sang.
Arrivé au milieu d'un vaste champ, il s'arrête un instant pour bander sa blessure. Il se croit sauvé ; mais un soldat, placé en faction, a vu le fugitif ; il tire à son tour et sans plus attendre, appelle ses compagnons d'armes. Tous se précipitent dans la direction indiquée, et trouvent leur victime étendue, presque sans vie, dans un sillon.
Il était près de minuit.
Deux fils du métayer sont aussitôt réquisitionnés pour transporter le blessé. Malgré leurs instances, il ne peuvent obtenir de le rentrer à la maison. Ils sont contraints de le déposer à vingt mètres de l'habitation. C'est là, sur le sommet du plateau, qu'il va rester, pendant huit heures, exposé aux rafales d'un vent glacial qui souffle du nord-est, pendant que les soldats se réchauffent auprès d'un grand feu, dont ils tiennent éloigné leur malheureux prisonnier. Celui-ci cependant, tourmenté d'une fièvre ardente, demande continuellement à boire. A la fin, pour faire cesser ses cris, plutôt que par pitié, on va lui chercher un peu d'eau boueuse, dans l'abreuvoir qui se trouve à quelques pas.

Mais ce n'était pas assez de ces deux victimes de nos guerres civiles.
Vers le point du jour, le métayer Gouraud sort de sa maison, non pas pour s'enfuir, comme on l'a prétendu, mais pour donner à ses bestiaux leur nourriture du matin. Il se dirige vers son étable, il va ouvrir la porte, quand une balle l'atteint dans le dos. Il n'a que le temps de s'écrier : "Mon Dieu, ayez pitié de moi" ; il était mort.
Cependant les pâles rayons de soleil commençaient à éclairer cette scène lugubre : il était environ huit heures. Les soldats ont réquisitionné une charrette à boeufs : on y jette un peu de paille, on y dépose M. de Bonnechose, et, à côté de lui, le sous-officier qu'il a tué. Un des fils Gouraud est obligé de conduire ce triste convoi jusqu'à l'hôpital de Montaigu : un autre le suit, les mains liées derrière le dos, accusé d'avoir accueilli et caché un ennemi du gouvernement.

A cette époque, la commune de Saint-Georges n'était point sillonnée par ces routes nombreuses, dont l'a dotée, depuis vingt ans, une municipalité aussi intelligente que dévouée, et qui permettent aujourd'hui d'aller commodément dans les villages les plus éloignés du bourg. Aussi peut-on se faire une idée des douleurs éprouvées par le blessé, dans ces chemins cahoteux, où le véhicule primitif et lourd s'embourbait à chaque instant. Le trajet dura plus d'une heure.
Mais il n'était pas encore au terme de ces souffrances : aux douleurs physiques allaient se joindre les douleurs morales. A Montaigu, la fatale nouvelle du drame avait précédé l'arrivée du convoi. Une foule immense l'attendait sur la route : et lorsqu'il paraît, la populace l'entoure proférant des cris, des vociférations, des menaces. Sans prétexte de formalités à remplir, on laisse le pauvre brigand, comme on l'appelle, exposé, pendant deux heures entières à toutes les injures de la foule et des soldats : des misérables menacent même de l'achever. C'est à peine si un officier peut faire respecter la mort et le malheur. Enfin, M. le docteur Trastour arrive ; il fait ouvrir une salle de l'hôpital, y introduit le moribond et l'arrache ainsi à cette foule ivre de rage.

Le médecin lui fait donner les premiers soins et ensuite l'examine ; mais il reconnaît bien vite qu'il n'y a plus rien à espérer : la blessure est mortelle : la balle a traversé les poumons. Le blessé lit sur la figure du docteur ce que celui-ci n'ose lui annoncer. C'est sur sa demande expresse que M. Trastour lui avoue que son état est très grave. M. de Bonnechose reçoit avec une entière résignation la sentence du médecin. Il demande aussitôt un prêtre. Le vénérable curé de Montaigu, M. Sidoli, arrive bientôt et aide le moribond à mettre ordre aux affaires de sa conscience.

Le juge de paix arrive à son tour, et lui fait subir un long et pénible interrogatoire. Mais calme et se possédant admirablement, le proscrit répond avec franchise et précision. Il affirme que ses hôtes de la Goyère sont innocents ; ils n'ont rien su ni de son passé, ni de ses projets. Il prie qu'on ne les inquiète pas. - Cependant ses forces diminuent ; il se sent défaillir. Plusieurs fois il répète : "Je meurs pour mon Dieu, pour mon roi. Je pardonne à mes ennemis, à tous ceux qui m'ont fait tant souffrir". Il ajoute encore "Je suis bien fâché d'avoir tué ce soldat ; il pouvait être utile à sa famille. Peut-être avait-il aussi une mère ! ..."

La nuit était venue ; elle fut mauvaise. Plusieurs fois le délire s'empare de lui ; il prononçait des paroles incohérentes. Mais on l'entendait aussi par intervalles répéter : "Mon Dieu ! mon Dieu ... Je pardonne ... Pauvre soldat ... Ma pauvre mère ! ... Ma pauvre mère ! ..."
Sur les cinq heures du matin, ses souffrances étaient finies, il était mort. (20 janvier 1832)
Le médecin et la soeur hospitalière qui lui avaient donné leurs soins, le prêtre qui était accouru à son premier appel et qui devait lui apporter le saint viatique au lever du jour, le magistrat, toutes les personnes présentes enfin, avaient été profondément touchées de son courage et de ses sentiments de piété.

décès de louis charles de Bonnechose



Il fut enterré dans le cimetière de Saint-Jacques, dans la partie réservée aux pauvres et aux vagabonds. On eut recours à la charité de quelques personnes pieuses pour procurer un pauvre cercueil au page de Charles X. Seul le curé de Montaigu avait accompagné son corps à sa dernière demeure.

LE FRERE

Depuis que Louis de Bonnechose a payé de sa vie sa résolution au moins hardie, bien des évènements se sont accomplis. Le trône de Louis-Philippe, qui s'était élevé dans une révolution, a été à son tour emporté par une révolution. La France s'est donné un autre maître. L'ordre et la paix règnent, au moins matériellement, dans notre pays : les querelles des vieux partis politiques semblent oubliées.

La famille de Bonnechose songeait toujours cependant à celui de ses membres qui avait été enterré à Montaigu. Ce qu'elle n'avait pas voulu demander au gouvernement de Louis-Philippe, elle l'obtint sans difficulté de celui de Napoléon III.

Vers la fin de novembre 1858, elle fut en effet autorisée à faire des fouilles dans le cimetière de Saint-Jacques de Montaigu, dans le but de retrouver les restes du proscrit de 1832. Les recherches furent couronnées d'un plein succès. L'authenticité des ossements fut reconnue à des signes non équivoques. On savait en effet que le fugitif de la Goyère avait été frappé mortellement au côté droit, par la balle du grenadier, qui avait traversé les poumons. Or, on constata la fracture de la troisième côte. De plus, le scapulaire que la soeur hospitalière, le docteur Trastour et le curé de Montaigu, avaient autrefois aperçu sur le moribond, fut retrouvé. La balle l'avait troué, en entraînant dans la poitrine la croix brodée au-dessus de l'image du Sacré-Coeur. Enfin, s'était encore mieux conservé le chapelet que Mlle Frouin avait enroulé entre ses doigts, quand le blessé eut rendu le dernier soupir. - Il était donc impossible d'en douter : on se trouvait bien en présence des restes mortels de Louis de Bonnechose.

de bonnechoseQuelques jours après, le 1er décembre de la même année, Mgr Henri de Bonnechose, depuis peu de temps nommé archevêque de Rouen, et futur cardinal, arrivait à Montaigu. Il venait rendre à son malheureux frère les honneurs funèbres qui lui avaient été refusés autrefois. Il voulut que tout s'accomplit comme si la victime avait expiré depuis quarante-huit heures seulement.
Les ossements, retrouvés et reconnus comme authentiques, avaient été enfermés dans une boîte de plomb, recouverte d'un cercueil de chêne. Rapportés à l'hôpital, ils furent replacés sur le même lit où était mort le blessé de la Goyère. C'est là que son frère vint les chercher pour les faire transporter d'abord à l'église, puis dans le cimetière de la ville.
Mais que les temps étaient changés ! La prière et le recueillement le plus profond remplacent les cris de haine et les menaces d'autrefois.
En 1832, l'humble cercueil n'avait été accompagné que du seul curé de Montaigu ; en 1858, un nombreux clergé, presque toute la population de la ville et des environs entouraient l'éminent archevêque de Rouen, et tenaient à lui donner les preuves les plus éclatantes de leur sympathie. C'était comme la manifestation des regrets du passé.
Autrefois, la pauvre bière, que la charité privée avait payée au proscrit, avait été jetée sans honneur, comme à la dérobée, dans un trou pratiqué à la hâte, et dans le terrain réservé aux inconnus et aux vagabonds ; aujourd'hui c'est un cercueil armorié qu'on dépose avec solennité dans un tombeau simple, mais digne.

Enfin, quand sa famille voulut rendre au vaincu de 1832 les honneurs dus à son rang et à ses malheurs, ce n'est qu'à grand'peine qu'on parvint à distinguer ses restes précieux. Aujourd'hui, sur une plaque de bronze, scellée sur le tombeau, on lit l'inscription suivante :
"Ici repose le corps de M. Louis-Charles de Bonnechose, blessé mortellement à la Goyère, commune de Saint-Georges, décédé à Montaigu, âgé de 20 ans". - "Priez Dieu pour son âme".

La cérémonie funèbre était terminée, mais il était difficile que Mgr de Bonnechose vînt en Vendée, à Montaigu, surtout, et qu'il n'allât pas à la Goyère ; trop de raisons le poussaient à faire ce pélerinage ; trop de souvenirs l'attiraient dans ces lieux solitaires, mais qui désormais devraient au nom qu'il portait une grande partie de leur célébrité. Il n'y manqua pas.
Accompagné de quelques amis, il y arrive. Il témoigne d'abord sa reconnaissance à la famille qui n'avait pas hésité à donner la plus généreuse, quoique la plus périlleuse hospitalité à un proscrit. Avec quelle émotion il lui exprime ensuite ses regrets ! Cette hospitalité n'a-t-elle pas été l'occasion de la mort du chef de la famille ? ... et, pour les autres membres, la cause de mille ennuis et d'une continuelle suspicion ?
Après avoir accompli ces devoirs du coeur, l'illustre visiteur est tout entier à ses impressions personnelles. Il veut parcourir tout le théâtre du drame sanglant de 1832, et mettre pour ainsi dire ses pas dans ceux de son frère. C'est ainsi qu'il veut monter dans l'humble réduit où, brisé de fatigue, le fugitif avait reposé pendant quelques heures ; examiner la porte par laquelle il s'était échappé, en dépit de la première blessure qu'il y avait reçue ; passer lui-même par-dessus le mur du jardin ; et se rendre enfin dans le champ au milieu duquel un second coup de feu l'avait étendu, mourant, dans un sillon.

Le pélerinage était accompli, mais avant de s'éloigner pour toujours, le prélat exprime une fois encore sa reconnaissance à la famille Gouraud, et lui donne un crucifix ; éloquent memento qui lui rappellera ses propres souffrances et celles d'une autre victime. - Deux ans après, il lui montre qu'il ne l'a point oubliée : il lui envoie, aussitôt qu'elle est imprimée, la biographie de son frère, tombé dans les champs de la Goyère.

Ce fut également à cette époque et à cette occasion que Mgr de Bonnechose vint à Chavagnes-en-Paillers, et qu'il honora de sa visite le petit séminaire.
J'étais bien jeune alors ; mais l'impression que fit sur moi la présence de l'éminent prélat fut si vive et si intense, que je pourrais, en ne consultant que mes souvenirs, évoquer ses traits et redire ses paroles.

Nos maîtres nous avaient prévenus ; quelques-uns même nous avaient fait une courte biographie de celui qui était, pour quelques heures, l'hôte du séminaire. Issu d'une illustre famille de Normandie, Henri de Bonnechose était né en 1800. Après de fortes études littéraires et juridiques, il était entré dans la magistrature. Il était déjà avocat général à Besançon et semblait appelé aux premières dignités de son ordre, aux premières charges de l'Etat. Tout lui souriait dans le monde, quand sa famille et ses amis apprirent avec le plus grand étonnement que le jeune magistrat avait renoncé aux plus brillantes destinées et avait embrassé l'état ecclésiastique. Quelques jours après, éclatait la révolution de 1830. Successivement évêque de Carcassonne et d'Evreux, il était depuis dix mois archevêque de Rouen.
Notre curiosité enfantine était donc vivement piquée. Aussi on devine avec quelle avidité nos regards se portèrent sur le prince de l'Eglise, lorsqu'il fit son entrée dans notre réfectoire. Nous admirions son beau visage, encadré d'une chevelure abondante, sa taille élevée et sa noble prestance, la simplicité et en même temps la dignigé de ses manières. Nous étions frappés aussi de cette mélancolie qui semblait envelopper sa physionomie d'un voile de deuil. Elle lui était naturelle, disent ses biographes ; mais nous prétendions qu'elle était l'effet des circonstances pénibles dans lesquelles se trouvait le frère de Louis de Bonnechose.
Vers la fin du repas, invité par notre supérieur, le R.P. Baizé, de sainte mémoire, il voulut bien, après un moment d'hésitation, nous adresser quelques mots. Sa parole grave et un peu lente, mais précise et distinguée, nous semblait bien celle d'un ancien magistrat. Il nous félicitait d'être Vendéens, nous adjurait d'aimer notre pays, cette terre fidèles toujours aux principes religieux et patriotiques. - Je me rappelle même qu'à ce moment sa voix tremblait d'émotion. - Sans doute, le souvenir du frère bien-aimé, qui était venu mourir en Vendée, se présentait encore à sa mémoire ... Mais elle se raffermit bientôt, quand, laissant cet ordre d'idées, il nous parla comme il le faisait à nos jeunes frères du Séminaire de Rouen. La société moderne a un besoin immense de prêtres pieux et instruits. Nous former à la piété, orner notre intelligence de toutes les connaissances nécessaires et utiles à un bon prêtre, tels étaient nos devoirs. C'est pour cela que nous passions les plus belles années de notre jeunesse dans cette maison d'éducation, justement renommée ...

Nous aurions voulu écouter l'orateur plus longtemps encore ! ... Quelle impression profonde cette parole calme et mesurée, mais forte et convaincue, faisait sur nos âmes ! ...
Mais l'heure du départ était arrivée : quelques instants après, en effet, Mgr de Bonnechose quittait la Vendée pour retourner à Rouen.

LES NEVEUX

Vingt ans environ se sont écoulés. Par une belle journée d'automne, en 1889, un officier de l'armée française arrive à la Goyère. Sa présence inattendue dans ce coin solitaire de la Vendée cause d'abord un certain émoi chez les métayers surpris. Mais leur étonnement cesse, quand ils entendent l'étranger décliner ses nom et qualités et donner les raisons de son apparition subite au milieu d'eux. C'était en effet un des neveux de celui qui était venu autrefois, non pas revêtu de l'uniforme brillant de l'officier, mais avec les habits grossiers et usés d'un paysan, demander un asile, pour la nuit, dans les ruines du vieux castel. Lui aussi, comme l'archevêque de Rouen, en 1858, il vient visiter cette Goyère, dont le nom est désormais impérissable et sacré pour tous les siens. Membre de la famille de Bonnechose, il a voulu, lui aussi, accomplir son pèlerinage dans ces lieux qui ont vu tomber et souffrir le proscrit de 1832. Soldat de la France, défenseur de la grande patrie, il veut graver dans son imagination, et d'une manière ineffaçable, l'image des différents endroits, témoins de la mort tragique d'un héroïque soldat.

Avec les renseignements que lui fournissent les métayers, et ceux, plus complets, qu'il puise dans la biographie de Louis de Bonnechose, qu'il consulte à chaque pas, comme un guide infaillible, il reconstruit dans son esprit, et de la manière la plus exacte, les phases successives du drame qui s'est accompli sur cette colline solitaire.

Sa visite est terminée ; et cependant, son coeur n'est pas satisfait. Les personnes qui l'entourent se sont montrées pleines de prévenances pour lui ; mais la famille Gouraud n'habite plus la Goyère. Aussi lorsqu'il apprend que ceux de ses membres qui survivent se sont retirés à Saint-Symphorien, n'hésite-t-il pas un seul instant. Malgré la distance, il part pour cette humble localité. Il veut leur montrer que la reconnaissance existe toujours au coeur des de Bonnechose, qu'elle a résisté à l'action du temps, et que, pour eux, elle ne consiste pas en quelques paroles rapides et banales. Comme l'archevêque de Rouen, il leur dira que les de Bonnechose garderont toujours un souvenir fidèle de ce qu'ils ont fait et souffert pour l'un d'eux, en 1832.

Mais ses instants sont comptés. Et la voix pleine d'émotion, il leur dit adieu. De Saint-Symphorien, il revient à Montaigu, et se rend dans le cimetière de cette ville, où reposent les restes mortels de son oncle. Il prie sur son tombeau ; et soldat lui-même, il demande sans doute à celui qui, à vingt ans, n'a pas hésité à mourir pour une cause qu'il croyait sacrée, le courage de verser généreusement son sang pour la France quand le devoir l'exigera. Et bientôt, il quitte la Vendée qui garde les ossements de l'un des siens.

Ces pages étaient écrites, quand des amis bienveillants nous ont fourni de nouveaux renseignements. - En 1892, un autre membre de la famille de Bonnechose est venu à son tour en Vendée. Son but est de reproduire par la photographie les différents endroits que le proscrit de 1832 a marqués de sa présence et de son sang.

C'est ainsi qu'il photographie :
A la Goyère : Le réduit où le fugitif avait reposé quelques heures ; la porte, par laquelle il s'était enfui, et sur laquelle on peut voir aujourd'hui encore les traces de la balle, qui l'avait blessé à la cuisse ; la tour, au pied de laquelle il avait franchi le vieux mur d'enceinte ; le champ, où il avait été atteint encore, et cette fois, mortellement ;
A Montaigu : La salle de l'hôpital, où il était mort ; le coin du cimetière, où se dresse le tombeau qui renferme ses restes mortels.

La famille de Bonnechose avait déjà, dans l'opuscule imprimé en 1860, le récit détaillé du Drame de la Goyère : après cette dernière visite en Vendée, elle possède la topographie exacte des lieux où ce lugubre évènement s'était accompli. (4)

 

projet monument pour Louis de Bonnechose

de Pierre-Alexandre Lapret
d'après Félicie de Fauveau (1801-1886)
Projet de monument à la mémoire de Louis-Charles de Bonnechose

 

PROCES DE LA "GAZETTE D'AUVERGNE" - PLAIDOYER DE Me ROUGIER (PROSPER)

Avocat à la cour royale, séance du 17 mai 1832 - chez Thibaud, imprimeur-libraire (Riom) – 1832

Selon la "Gazette d'Auvergne", l'infortuné Charles de Bonnechose, avait à peine dix-neuf ans : il portait un nom cher au barreau de cette ville ; et la Cour royale de Riom conservera long-temps le souvenir de celui des Bonnechose, dont la vertu et le talent ont jeté tant d'éclat parmi nous sur les nobles fonctions du ministère public. Charles de Bonnechose, avait été page de Charles X, qui l'avait distingué parmi ses autres pages, et lui accordait une bienveillance toute paternelle. Le jeune homme avait suivi son roi jusqu'à Cherbourg ; il voulait l'accompagner jusque sur la terre étrangère ; mais le vieillard détrôné lui ordonna de rester sur la terre de France, de retourner à Versailles auprès de sa pieuse mère, et de lui rendre, à force de soin et de tendresse, l'existence plus douce et plus légère. Le page, obéissant, se sépara de son souverain, et reprit tristement la route de Versailles.

Il existe entre les familles de Bonnechose et de Laroche-Jacquelein des relations de l'amitié la plus intime. Madame de Laroche-Jacquelein, retirée dans une de ses propriétés, invita le jeune de Bonnechose à venir passer quelques temps à sa campagne, où elle avait réuni une société d'amis, composée, en grande partie, de jeunes dames qui se livraient paisiblement à l'étude des arts. Bientôt Mme de Laroche-Jaquelein fut soupçonnée de provoquer la guerre civile, et de conspirer le renversement de l'Etat. Son château fut assiégé par la force publique ; elle fut arrêtée avec plusieurs dames de sa société, entre autres, avec Mademoiselle de Fauveau, toute jeune personne, que les grâces de son esprit et ses succès dans la peinture ont déjà rendue célèbre. Madame de Laroche-Jaquelein parvint à s'évader ; sa jeune compagne fut traduite aux Assises, et immédiatement acquittée.

Charles de Bonnechose, poursuivi, prit la fuite. Etranger au pays, qu'il habitait depuis deux mois seulement, inconnu, égaré, sans guide dans les dunes de la Bretagne ; il alla demander un asile dans une ferme appelée la Goyère, à quelque distance de Montaigu. Le nommé Correau (Gouraud), fermier de la Goyère, ému de l'extrême jeunesse et de la triste situation de M. de Bonnechose, l'accueillit dans sa demeure, sans le connaître, et lui donna l'hospitalité. Vers les trois heures du matin, le fermier se lève, suivant la coutume des habitans de la campagne, et se dirige vers l'écurie de la ferme, pour porter la pâture à ses bestiaux. La maison était déjà cernée par la troupe. Une sentinelle crie : Qui vive ? Le fermier qui, depuis plusieurs années, était atteint d'une surdité complète, ne répond rien. La sentinelle fait feu, et le malheureux tombe mort du coup. Au bruit de la détonation, M. de Bonnechose, étranger, saisit ses armes. Il voit des soldats, au milieu de la nuit, pénétrer dans la maison ; il croit sa vie en danger ; il se met aussitôt sur la défensive et tire sur les assaillans. Effrayé de leur nombre, il s'échappe. Une balle l'atteint, mais ne l'arrête pas. Il continuait sa fuite, lorsqu'il reçoit une nouvelle blessure, qui le livre, presque sans connaissance, aux mains du soldat. Il resta exposé pendant trois heures au milieu du champ, la nuit, dans le mois de janvier, au plus fort de l'hiver. La fermière, dont le mari venait d'être tué, donnait ses soins à M. de Bonnechose, et s'occupait d'étancher le sang qui coulait de sa blessure. Un soldat lui dit qu'elle ferait bien d'aller voir son mari. La malheureuse l'avait déjà vu, et elle répondit : "J'aime encore mieux soulager un blessé, que d'aller voir un mort."

Cependant M. de Bonnechose fut emporté mourant de la ferme de la Goyère, à Montaigu, où M. Trastour, maire de l'endroit, lui prodigua toute sorte de secours. Mais, dans le trajet, les soldats ne l'avaient pas traité avec les mêmes égards. Il ne trouvèrent pour cet infortuné, couvert de son propre sang, que des paroles menaçantes. Ils se seraient même livrés, dit-on, à des actes de brutalité, que je ne rapporterai pas, parce qu'ils me paraissent incroyables, de la part des soldats français. M. de Bonnechose, arrivé à Montaigu fut soumis à toutes les angoisses d'un interrogatoire accablant. Epuisé enfin de fatigue et de douleur, il expira ; et après sa mort, l'autorité fit ouvrir le cadavre, pour y trouver des plans de conspiration, qu'on croyait qu'il avait avalés.

Telles sont les douloureuses circonstances de la mort de M. de Bonnechose.

"Tous les journaux, du reste, ont annoncé l'assassinat du jeune de Bonnechose. Ils en ont raconté les moindres détails, avec l'indignation qu'ils inspirent. Tous ont voulu jeter quelques fleurs sur la tombe de la victime. Des habitans du Midi ont publiquement ouvert une souscription pour lui élever un monument. Un seul journal, l'Ami de la Charte de Nantes, a eu le triste courage d'insulter à un cadavre ; mais l'Opinion, journal patriote, qui certes n'est pas suspect de partager les sentimens légitimistes, releva vivement, dans l'Ami de la Charte de Nantes, des expressions d'une joie barbare. "Qu'importaient, disaient noblement les rédacteurs de l'Opinion, qu'importaient dans cette affaire les doctrines personnelles de la jeune victime ? L'Ami de la Charte ne devait voir dans ce malheureux jeune homme, que la qualité de citoyen, qui n'a pu le mettre à l'abri des fureurs de la police."

C'est ainsi, grâce au ciel, que toutes les opinions consciencieuses se rapprochent et s'entendent, quand il s'agit de flétrir un meurtre et ses apologistes.

(1) Notice biographique sur monseigneur Marie-Gaston de Bonnechose par M. H. Fisquet - 1865

(2) Biographie universelle, ancienne et moderne - volume 58 - par Joseph Fr Michaud, Louis-Gabriel Michaud - 1835

(3) Extrait : Souvenirs d'un officier de gendarmerie sous la Restauration (2e édition) J.-F.-F. La Roche

(4) F. GAUDIN - LA VENDÉE HISTORIQUE - 1897

 

BRACELET VENDÉEN - de Bonnechose

Bracelet en bronze trouvé rivé au bras de Louis de Bonnechose, et sur lequel était gravée la devise : Si j'avance, suivez-moi.