DETAIL HISTORIQUE DU VOYAGE DES PRETRES DU DEPARTEMENT DE LA MAYENNE,
DEPUIS LAVAL A RAMBOUILLET, 22 OCTOBRE 1793


C'est à M. Meslay, notaire honoraire à Laval, et par l'entremise de M. Lamery, avocat à Angers, que nous devons cette pièce inédite pieusement recueillie et que nous publions ci-après. Écrite à l'époque des troubles, elle a tous les caractères de la plus incontestable authenticité, bien qu'elle soit anonyme. Le lecteur s'apercevra que l'on n'invente pas de semblables récits. Malheureusement les dernières pages de la narration manquent au cahier qui néanmoins forme un tout complet en ce qui concerne le voyage de Laval à Rambouillet. Nous l'imprimons tel qu'il est, sans vouloir y rien ajouter ni retrancher. On y verra que la persécution fut implacable, non-seulement contre les prêtres de Laval, d'Alençon et de Chartres, mais encore contre un certain nombre de fédéralistes, républicains coupables de modérantisme.
Bien que cette pièce n'ait point trait à l'Anjou, nous n'hésitons pas à la publier, vu son vif intérêt.
V. G.-F.

Le mois d'octobre 1793 était commencé lorsque les membres nouveaux de la municipalité, du district et du département qui venaient de remplacer à Laval ceux qui avaient été déposés à raison du fédéralisme, jugèrent à propos de faire exécuter en cette commune la loi du 17 septembre, qui ordonnait l'incarcération des personnes suspectes. Toutes les arrestations furent nocturnes ; elles n'occasionnèrent aucun trouble : la frayeur était telle que ceux qui se trouvaient encore libres, satisfaits de leur position, ne se permettaient pas même de plaindre celle de leurs parents ou amis qui avaient été enlevés à la société. Ils se contentaient de pleurer en secret leur séparation triste et violente.

Telle était la position de Laval, lorsque tout à coup un certain murmure fit entendre que les rebelles de la Vendée, ayant passé la Loire, disposaient leur marche vers le département de la Mayenne. Cette nouvelle, tant de fois annoncée et tant de fois vaine et illusoire, ne fit d'abord que la sensation la plus légère, mais bientôt après, confirmée de la manière la plus positive, il ne fut plus permis d'en douter ; dès lors ce ne fut de toutes parts que rassemblement de troupes ; les divers détachements cantonnés aux environs de la ville se réunirent et partirent aussitôt pour aller à la rencontre de l'ennemi et l'arrêter dans sa marche s'il était possible.

Le départ des troupes étant effectué, la société populaire fut convoquée pour régler de concert l'ordre intérieur de la ville et particulièrement pour statuer sur le sort des détenus et des prêtres. Il fut bientôt décidé ; on jugea qu'il était expédient de les enchaîner deux à deux et de les faire conduire en cet état à Mayenne sous la plus sûre escorte.

C'était le 22 octobre, sur les sept heures du matin. Les ecclésiastiques consacraient plus particulièrement cette partie du jour à la prière, et quoiqu'un décret n'eût encore accordé à Dieu l'existence, et à l'âme l'immortalité, ces bons vieillards ne laissaient pas d'élever au ciel leurs mains faibles et tremblantes, et d'adresser au souverain Seigneur de toutes choses le tribut de leurs adorations et de leurs louanges.
Telle était leur occupation, lorsque tout à coup, on vint les avertir de sortir et de quitter entièrement leur demeure (leur prison était à Patience). Ils se permirent alors de représenter qu'étant dépourvus de tout, ils avaient besoin de quelques instants pour rentrer dans leur chambre et y prendre soit en assignats, soit en habits, les choses nécessaires. Cette demande fut rejetée ; on leur ordonna de partir sur-le-champ et de suivre la voie qu'on leur indiquerait. Ainsi tous, à l'exception d'une quinzaine accablés d'infirmités, sortirent et arrivèrent bientôt au château où étaient enfermés ceux qu'on avait détenus comme suspects. C'est alors qu'on voulut les enchaîner deux à deux ; mais comme on n'avait pu se procurer un assez grand nombre de chaînes, on se contenta de les lier avec des cordes. On les fit alors défiler vers le département, bien surveillés par un nombre prodigieux de gardes armés de piques. Arrivés à ce lieu ci-devant occupé par les religieux jacobins, plusieurs laïques furent mis en liberté et durent leur dispense du voyage aux représentations et aux larmes de leurs parents ou de leurs amis.

Enfin, après une séance de plusieurs heures dans la cour du département, il fallut se mettre en route. Le peuple, accablé de tristesse et d'inquiétude, ne troubla point la tranquillité des voyageurs qui, rendus au commencement de la grande route, reçurent au milieu d'eux quelques-uns de leurs confrères (Lecottier et Leveau), enchaînés et conduits par un nommé Paul, geôlier de la prison où il les gardait depuis plusieurs mois enfermés de la manière la plus étroite sans les dispenser même du cachot, quand cet acte de rigueur lui paraissait convenable.

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Déjà une demi-lieue se trouvait parcourue à pas tranquilles, lorsque tout à coup un jeune cavalier (c'était le vicaire constitutionnel de Mayenne), appelé Milouin, membre du nouveau département, nommé commissaire du voyage, vêtu d'un simple gilet, armé de deux pistolets d'une longueur extrême, portant un sabre à ses côtés entra en poste au milieu de tous : "C'est donc ainsi, s'écria-t-il avec un air plein de colère et d'indignation, c'est donc ainsi, scélérats, que vous vous débarrassez des liens dont on s'est servi pour s'assurer de vos personnes (quelques prêtres très-vieux n'avaient point été liés faute de cordes), voulez-vous donc vous soustraire à la vigilance de vos gardes pour aller encore répandre le trouble et la désolation dans nos campagnes ? La constitution était assise sur des bases inébranlables, si vous n'aviez, par vos prédications fanatiques et vos propos incendiaires, remué et bientôt soulevé les esprits. Sans vous nous serions actuellement dans l'abondance et dans la paix ; il eût bien mieux valu écouter le langage de la raison, que de vous attacher aux extravagances de votre folle et stupide théologie ... Pour vous, citoyens (en se tournant vers les laïques), je sais que plusieurs d'entre vous sont patriotes ; mais la loi n'a pas encore prononcé sur votre erreur politique (le fédéralisme), il faut attendre son jugement pour l'exécuter et s'y soumettre ; et vous, braves sans-culottes, veillez exactement sur ces prêtres, afin qu'aucun ne s'échappe." Il parlait alors aux gardes.

Après ce prône pathétique, l'auditoire tout interdit reprit tranquillement sa route. On continua de marcher jusqu'à ce que plusieurs, ne pouvant plus absolument traîner un corps glacé par l'âge et accablé d'infirmités, on fut contraint de chercher quelques voitures pour ceux qui paraissaient les plus excédés de fatigue. On marcha un peu moins lentement au milieu des cris des patriotes qui se rendaient à Laval, armés de toutes pièces et vomissant mille injures contre les voyageurs qu'ils avaient quelquefois l'air de vouloir tirer à coups de fusil.

Ces craintes très-souvent réitérées ne furent pas les seules disgrâces qu'essuyèrent les prêtres ; il leur fallut aussi supporter, et même à plusieurs reprises, les insultes de quelques-uns d'entre les laïques qui, quoique prisonniers comme eux, les repoussaient néanmoins avec mépris : "Sachez, leur disaient-ils, que nous ne sommes point détenus pour les mêmes raison que vous ; éloignez-vous de nous, nous ne voulons point marcher ensemble, vous êtes cause qu'on nous insulte. Voulez-vous qu'on nous fasse périr ?"

Les prêtres, en recevant ainsi à chaque pas quelque nouveau genre de mortification, s'approchaient peu à peu de Martigné (bourg), où ils arrivèrent enfin au milieu des cris confus de tout un peuple, dont tout le refrain était sans cesse : "Vive la nation, à la guillotine les prêtres, qu'on tue les aristocrates." Ainsi régalés en propos, les voyageurs furent introduits dans l'église de ce bourg, où on leur donna quelques morceaux de pain de sarrazin et quelques verres de cidre. A peine quelques vieillards avaient mangé quelques morceaux de pain, que le commissaire de notre voyage parut tout à coup au milieu d'eux, enleva le pain qui restait, et s'écria à haute voix : "Voyez ces chiens, comme ils sont toujours égoïstes ; ils mangent comme des gloutons, sans faire attention si les autres ont de quoi se pourvoir." Ce petit rafraîchissement terminé, les portes de l'église, qui avaient toujours été fermées et gardées en dedans par des nationaux, furent ouvertes et tous alors sortirent deux à deux entre deux haies d'un peuple immense qui ne s'abstint, dit-on, de mettre le feu à l'église pour brûler les aristocrates qu'elle contenait, que parce que cet incendie aurait fait tort à la nation à qui appartenait cet édifice. On insulta alors les prisonniers, on se jeta même sur eux, on lança sur les charrettes des tisons enflammés et on leur arracha avec violence les cocardes qu'ils avaient, la plupart, à leurs chapeaux.

MOULAY MAYENNECependant les vieillards, les femmes et les infirmes montèrent sur les charrettes dont on avait eu le soin de se pourvoir en plus grand nombre qu'auparavant ; et alors on s'avança assez promptement vers Mayenne. Déjà on était arrivé au bourg de Moulay, lorsque tout à coup on ne se contenta plus des cris de rage et de fureur, on profita des ténèbres qui commençaient à se répandre pour porter des coups redoublés. Des prêtres même octogénaire furent frappés avec violence, et on ne rougit pas d'ensenglanter les restes de cheveux blancs que le temps avait respectés. Cet orage étant dissipé, on pressa la marche de plus en plus et on ne tarda pas d'arriver à Mayenne. Cette ville, située à dix lieues de Laval, était illuminée. Le peuple se portait avec affluence dans les rues, et paraissait à tout instant vouloir se jeter sur les voitures des prêtres, contre lesquels il vomissait mille imprécations et mille invectives. "Quel plaisir pour moi, s'écriaient surtout quelques femmes du faubourg, d'arracher et de manger le coeur de ces scélérats de prêtres qui sont cause que nos maris, que nos parents, vont peut-être bientôt être tués par les brigands !"

Cependant les charrettes descendirent peu à peu et remontèrent ensuite la ville. On s'attendait à être déposés au palais, mais bientôt on détourna pour entrer dans une rue qui conduit à la prison qui, en effet, servit de retraite à tous les voyageurs, sans distinction aucune. Le geôlier n'était point prévenu de l'arrivée de tant d'hôtes ; il se trouva sans pain. Les plus vieux, excédés de fatigues, sans penser même à prendre de la nourriture, se laissèrent tomber sur un peu de paille qui se trouva étendue dans une espèce de cave voûtée, et les autres attendirent jusqu'à onze heures un lit semblable. Les deux prêtres enchaînés furent conduits par ordre du commissaire dans un cachot profond, appelé le cachot à Ratau depuis qu'un fameux scélérat y avait fini ses jours. Chacun pensa alors prendre quelque repos ; mais il fut bientôt interrompu par le bruit de ceux qui ne pouvaient absolument dormir ni même se reposer sur la terre. Ils prirent le parti de se relever et de dire leur bréviaire à la lueur d'une chandelle qu'on avait placée au milieu de leur triste demeure.

Le matin étant venu, ceux qui purent se pourvoir de quelques morceaux de pain, les partagèrent avec leurs voisins, pendant que quelques laïques qui ne s'applaudissaient pas beaucoup de la compagnie des prêtres, rédigeaient une requête tendant à s'en faire séparer. Leur demande fut accueillie, ils furent tous sur-le-champ transférés dans une fort belle demeure, sur la dernière place du palais. Tout était ainsi disposé lorsque sur les deux heures après-midi, entre tout à coup dans la prison un jeune homme dont l'air, plein de fureur, présageait les plus funestes nouvelles. "Vous vous êtes toujours obstinés dans votre révolte contre la nation ; rien n'a pu vous faire revenir. Eh bien, encore quelques moments et vous allez être payés de votre entêtement ; votre compte va être juste ... Je vous annonce que les brigands viennent d'entrer à Laval. Allons vite, que chacun de vous se retire dans son logement que je vais fermer à clef, et que ceux d'en haut ne descendent pas en bas, surtout que personne n'approche de cette porte et ne se donne le ton de regarder par le guichet pour voir ce qui se passe."

Capture plein écran 24042012 123238Un instant après ce propos de ce jeune volontaire, le peuple fit entendre les cris les plus multipliés et les plus aigus. Toutes les cloches de la ville répandirent au loin le son le plus lugubre, l'alarme et l'épouvante. Chacun des détenus crut alors toucher à sa dernière heure, et plusieurs ayant pris les précautions que la religion suggère, attendirent en prières quel serait le dénoûment et l'issue de cette fatale crise. Elle se termina fort heureusement ; le même patriote rentra bientôt après et dit d'un ton beaucoup plus calme que les voitures étaient prêtes et qu'on ne donnait aux prisonniers que quelques minutes pour se disposer à partir. A cette nouvelle, chacun se sentit plus à l'aise et comme déchargé d'un pesant fardeau. On monta deux à deux dans les charrettes et on partit après quelques délais, pendant lesquels un nommé Panard, maréchal et commandant du détachement chargé de la conduite des prêtres, leur enleva leurs couteaux et leurs cannes. Le peuple devint tout à coup calme et paisible, laissa passer les voyageurs sans les accabler par des cris et des vociférations. Parvenus à la grande route, les voyageurs qui ignoraient où on allait les conduire, attendirent paisiblement plus d'une heure les ordres du général de division. Le prêtre constitutionnel (Milouin) parut enfin, et après avoir parlé en secret à ses principaux agents et leur avoir manifesté ses intentions, il ordonna publiquement de conduire les laïques à Alençon et les prêtres à Lassay. "C'est là, dit-il à haute voix, où je les attends ; il est temps de s'en défaire, on n'a que trop laissé à ces coquins le temps de faire du mal." L'évènement prouva bientôt que ses plans n'étaient pas mal concertés.

Chacun partit alors pour sa destination. Dès le commencement de la route, les prêtres firent la rencontre des volontaires d'Alençon qui marchaient au nombre de quatre cents contre les rebelles. Ces fougueux patriotes se mirent aussitôt en devoir de braquer leur canon contre les voyageurs ; ils eurent ensuite l'air de vouloir les fusiller ; mais, retenus par leur chef, ils ne se portèrent à aucune de ces extrémités. Ils se contentèrent de distribuer sans économie des bourrades et des coups de crosse ; cependant il fut lâché un coup de fusil dont la bourre vint frapper la figure d'un prêtre (M. Chaubusson).

Après plusieurs rencontres de cette espèce, on quitta la grande route pour en prendre une petite qui conduit à Lassay, où on arriva vers les onze heures du soir. Tout le monde était couché. Les détenus furent d'abord conduits sur une vaste place où pendant plus d'une heure ils furent exposés à un froid assez rigoureux. Dans cet intervalle, ils reçurent la visite d'un célèbre citoyen, nommé Rigaudière, surnommé depuis Marat. Cet ardent patriote fit l'impossible pour contraindre les conducteurs des charrettes à continuer leur route jusqu'à un château peu éloigné de la ville et entouré d'un bois ; mais voyant qu'ils ne voulaient point y consentir et qu'il ne pouvait point vaincre leur obstination ni pas ses instances, ni par ses menaces, il se contenta d'aller de voiture en voiture, accompagné, dit-on, d'un nommé Vauclair, curé constitutionnel du lieu, et de vomir contre les prêtres tout ce que peuvent dicter la rage et la fureur.

Après ce préambule, on permit aux conducteurs de rentrer en ville et de marcher vers le château où les prisonniers furent introduits deux à deux. Ceux qui, au sortir des voitures, ne pouvaient marcher avec facilité, c'est-à-dire les vieillards et les infirmes, étaient frappés à coups redoublés de piques et de crosses de fusils, et lorsqu'on était parvenu au milieu d'une vaste cour, si on n'avait pas l'attention de se jeter aussitôt par terre et de s'y étendre, dans le même moment on était renversé et jeté au loin de la manière la plus brusque, sans respect pour l'âge ni égard pour les infirmités.

Que le lecteur se représente quatre-vingt-dix prêtres presque tous vieillards, et dont plusieurs même étaient octogénaires, qu'il se les représente, dis-je, dans une nuit très froide, absolument étendus et mesurant la terre de leur débile corps, sans oser faire le moindre mouvement, ni pour ainsi dire respirer, entourés de toutes parts de gardes armés et qui venaient de porter sur eux les mains les plus violentes. Quel spectacle ! Quel est l'homme qui n'en serait pas attendri ? Rigaudière, loin d'en être touché, commanda, dit-on, nous ne garantissons pas le fait, de les fusiller ; mais le commandant de la garde nationale s'y étant opposé avec force, ce dernier trait de barbarie ne fut point exécuté.

Pendant ce temps, les suspects de la ville, qui à ce titre avaient été renfermés dans la tour de ce même château, étaient agités des plus vives alarmes, ayant été réveillés par les cris de Vive la nation, à la guillotine les aristocrates, qu'on les tue, etc., ils s'imaginèrent qu'on allait les faire descendre les uns après les autres pour être massacrés. Plusieurs dans cette persuasion avaient déjà formé le projet de se laisser tomber le long des murs par le moyen des draps de leurs lits, et d'échapper à la mort qui semblait les menacer ; mais ils furent bientôt détrompés. Pour les prêtres, après avoir été quelques temps dans la situation que je viens de décrire, ils eurent la permission de se lever et de se promener dans la cour. On demanda à boire et à manger ; mais tout ce qui concernait ces deux objets, fut impitoyablement refusé.

CHÄTEAU DE LASSAYCependant le froid se faisait sentir de plus en plus, la glace d'un côté, et de l'autre l'herbe blanchie par la gelée, annonçaient combien il était vif et piquant ; on se crut autorisé à demander à cet égard quelque soulagement en faveur surtout des plus âgés ; on ne put rien obtenir. Enfin plusieurs vieillards, excédés de lassitude et glacés par le froid, tombèrent évanouis et presque sans mouvement. On crut encore pouvoir et même devoir adresser de nouvelles instances au citoyen Rigaudière qui se chauffait dans un appartement voisin, il persévéra dans son insensibilité ; alors les malheureux prêtres, abandonnés à eux-mêmes, sans eau, sans pain, sans toit, sans feu, sans aucune ressource que celle du ciel qui semblait dans ce moment pour eux plein de rigueur, eurent recours à un expédient qui sembla leur réussir ; ils entourèrent les malades pour ainsi dire expirants et en se serrant fortement les uns les autres, ils firent de leur corps une espèce de haie par laquelle ils  mirent à l'abri du grand air les infirmes qui étaient étendus sur la terre.

Le matin, dès la pointe du jour, il fallut remonter en voiture. Une femme, parente de deux respectables prêtres (Allard, Desbrosses), se présenta alors pour les voir ; elle fut injuriée et conduite en prison. On poussait des cris à droite, on frappait à gauche, tandis que d'un autre côté on voulait faire manger du foin à un prêtre, dont on lui frottait fortement la figure (Mahier, curé de Saint-Jean). Enfin, après avoir été rassasiés d'opprobres et de douleurs, on se mit en marche et on s'avança vers le bourg de Couterne. On y arriva vers dix ou onze heures du matin. Les femmes de ce bourg, voyant que les prêtres n'avaient pas la liberté de descendre de leurs charrettes, s'approchèrent bientôt pour leur donner quelques verres de cidre et quelques morceaux de pain ; mais elles furent bientôt contraintes de se retirer à l'approche du sieur Rigaudière qui n'avait pas abandonné les voitures et qui, en arrivant, dit d'un ton furieux qu'il était inutile de donner à manger à ces calotins, qu'ils n'avaient plus besoin que de faire leurs testaments. Quelques volontaires d'un détachement, qui étaient venus recevoir les prêtres à l'entrée du bourg, avaient déjà fait la motion de les noyer ou de les fusiller. Mais le commandant, homme de bonne mine, et fort bien fait, répondit avec assurance qu'il se ferait un devoir de les faire remettre hors de la commune dans le même état qu'il les avait reçus.

Le curé constitutionnel du bourg ne manqua pas une si belle occasion de faire briller son patriotisme ; il parut au milieu de la scène, pieusement armé de deux pistolets à ses côtés et d'un sabre à la main, et alla ensuite bientôt augmenter le cortège du citoyen Rigaudière et de ses satellites. Avant de se mettre en route, on exigea de quelques prêtres, en leur mettant une bayonnette ou une pique sous la gorge, jusqu'à 15 francs pour deux ou trois lieues de chemin ; même à quelques-uns, sans aucun prétexte plausible, on exigeait de l'argent le sabre à la main. Enfin les coups furent moins épargnés que jamais. Rigaudière, la fureur dans les yeux et le fouet à la main, frappait à droite et à gauche en présence de tout un peuple que le bruit du tocsin avait rassemblé de toutes parts. On renvoya des voitures qui avaient des appuis, pour prendre de préférence celles qui n'en avaient point et sur lesquelles il ne paraissait guère possible que des vieillards accablés de faim, de fatigue et de sommeil, pussent se soutenir. On riait d'un côté, on ne pouvait s'empêcher de pleurer de l'autre ; par ici on gardait un profond silence, par là quelques personnes, la fureur peinte sur le visage, se parlaient à chaque instant en secret et faisaient ainsi soupçonner quelques nouveaux mystères d'iniquité. On refusa de prendre la grande route qui passe par Couterne et de rentrer par là dans la voie directe et ordinaire ; il fallait, dit-on, conduire les calotins dans un pays où de chauds patriotes sauraient les traiter selon leur mérite. On prit donc un chemin de traverse, et lorsque des rochers rendaient le passage difficile, on ne manquait pas d'y conduire les charrettes avec la plus grande rapidité.

On rencontra bientôt une femme d'un extérieur fort honnête qui, après avoir dans le bourg rendu aux captifs tous les services qui avaient été en son pouvoir, ne s'était retirée les larmes aux yeux, à l'approche de Rigaudière, que pour aller plus librement sur le passage exercer sa bienveillance. Elle avait du cidre en abondance et quelques morceaux de pain qu'elle distribuait avec le coeur qui lui mérite les plus grands éloges. Femme vertueuse et sensible, nous n'avons point oublié vos bienfaits ; puissiez-vous en recevoir dès cette vie une juste récompense, c'est le voeu des âmes honnêtes qui entendront parler de vos généreux sentiments ; c'est le voeu surtout de ceux mêmes d'entre les prêtres qui ne purent profiter de votre active et industrieuse charité.

LA FERTE MACEDéjà on était près de La Ferté-Macé, lorsque les officiers municipaux de cette ville se présentèrent revêtus de leurs écharpes, accompagnés d'un détachement national. Le commandant de cette petite troupe, qui paraissait jeune et bien né, se comporta avec la plus grande honnêteté. Le sabre à la main, il écarta courageusement une populace qui, ayant été soulevée par un courrier arrivé de Couterne, voulait commettre les plus grands désordres et se porter aux dernières extrémités. On fit monter les prêtres dans une tribune pratiquée dans l'église, et là on leur donna à boire et à manger. Dans le même temps on eut l'attention d'appeler un chirurgien pour panser la blessure d'un vieillard très-infirme (M. Guais, prieur d'Olivet), qui avait reçu à Couterne un coup de sabre sur les jambes, dont il se trouvait tout ensanglanté.

On commençait déjà à respirer et à se féliciter de la bonne fortune avec laquelle on avait échappé à la fureur de ses ennemis. Les vieillards qui avaient été obligés de se cramponner et de se coller pour ainsi dire sur les charrettes pour éviter une malheureuse chute, tâchaient de reprendre leurs esprits et de réparer leurs forces par quelque nourriture, lorsque tout à coup le maire parut au milieu des prisonniers et leur annonça d'un air triste que ne voulant pas les exposer à être massacrés sous ses yeux, il avait pris le seul parti capable de les arracher à la mort ; c'était de les renvoyer sur-le-champ bien accompagnés ; que le peuple armé s'assemblait de toutes parts au bruit du tocsin, qu'il paraissait furieux à un point qu'il n'était que trop temps de prendre des mesures pour éviter les évènements les plus tristes et les plus affligeants ; que déjà la municipalité avait arrêté quetre malheureux soudoyés pour les massacrer ; en un mot que tout prenait une tournure qui lui faisait désespérer de voir davantage son autorité respectée. On eut beau représenter que le jour était sur son déclin, qu'on était excédé de fatigue, que depuis deux nuits on n'avait pas dormi, on avait manqué de nourriture ; n'importe, les circonstances étaient impérieuses, il fallut partir pour Ecouché (petite ville éloignée de trois ou quatre lieues de La Ferté-Macé).

A peine était-on monté dans les voitures, que le soulèvement parut général. Les milices nationales arrivaient en foule de toutes parts des communes circonvoisines pour volet à Laval ; elles paraissaient transportées de fureur, pendant que des femmes attroupées demandaient à grands cris la mort de ces scélérats de prêtres qui étaient la cause de tous les malheurs. Cependant le danger était toujours croissant et tout présageait les évènements les plus tristes. Déjà un coup de pistolet parti de la foule avait été tiré sur les charrettes ; déjà plusieurs voitures entourées de toutes parts ne pouvaient plus se débarrasser, lorsque tout à coup un gendarme, s'apercevant combien le péril était extrême, se mit à prononcer contre les prêtres les mots les plus ronflants et les plus expressifs ; ensuite se tournant vers les femmes : "Braves citoyennes, leur dit-il, laissez passer ces coquins, vous les arrêtez à tort dans le chemin de la guillotine ; ce n'est pas la peine de les tuer la veille de leur mort ; ils vont à Paris où on en fera justice." Les femmes, satisfaites de ces propos pleins d'énergie, s'empressèrent de donner une libre issue aux voitures. Quelques pierres jetées çà et là furent en quelque façon le signal de leur retraite.

Ainsi délivrés de la fureur de la populace par l'apparente fureur du gendarme compatissant, les prêtres continuèrent leur route au milieu des ténèbres en passant par différents hameaux. Les habitants de ces lieux allumaient des torches de paille pour se procurer le plaisir de voir passer les captifs qu'ils accompagnaient longtemps par les cris les plus mortifiants et les paroles les plus outrageantes. On arriva ainsi à Rânes (bourg) sur les dix heures ; on ne s'y arrêta point. Mais le bruit des tambours qui précédaient les voitures, ayant éveillé les habitants, chacun se crut obligé de prendre aussitôt les armes et de montrer son civisme, en augmentant le nombre de ceux qui se faisaient un lâche et barbare plaisir d'insulter aux malheurs et aux peines des infortunés voyageurs.

Des peines si vives, des alarmes si continuelles, des fatigues si accablantes pour des vieillards, avaient fait une si forte impression sur plusieurs d'entre eux, que ne sachant plus où ils étaient ni où ils allaient, ils voulaient à toute force se jeter hors des voitures et traitaient de barbares leur confrères qui, pendant plus de deux lieues, firent les plus grands efforts pour les retenir malgré eux.

EcouchéOn arriva enfin à Écouché vers le milieu de la nuit. On avait répandu dans ce gros bourg que les prêtres qu'on y conduisait, étaient des rebelles de la Vendée qui y avaient été pris les armes à la main. Cette nouvelle avait tellement enflammé les esprits, qu'on n'entendait de toutes parts que des cris de carnage et de mort : "A la guillotine les rebelles de la Vendée, s'écriaient les uns ; qu'on les conduise à la place d'armes et qu'on les fusille, s'écriaient les autres." La municipalité en écharpe se trouva fort à propos. Elle ordonna aussitôt de conduire les charrettes à la porte de l'Eglise où les prêtres furent introduits. Ce fut alors que parut le spectacle le plus attendrissant : une vingtaine de vieillards ayant, comme nous l'avons annoncé, perdu absolument la tête, allaient de côté et d'autre sans connaître personne. Les uns appelaient avec insistance leurs domestiques dont ils imploraient les secours ; les autres cherchaient en tâtonnant le long des piliers et des murailles le lit où ils avaient coutume de reposer en se plaignant doucement de l'inutilité de leur recherche. Ceux-ci se trouvaient sans chapeaux, sans perruque, ceux-là n'avaient plus de souliers et marchaient sans s'en apercevoir et sans se plaindre ; enfin, on tâcha de se procurer un peu de pain et de vin ; on fit ensuite d'inutiles efforts pour avoir de la paille sur laquelle on aurait pu s'étendre et se reposer un peu. On ne put obtenir que des chaises, avec lesquelles il fallut passer le reste de la nuit. Ceux qui furent pressés par des besoins naturels, ne purent les satisfaire que dans l'église. Toute sortie furent d'abord interdite.

Le lendemain il fallut payer les voitures et la garde nationale. Les frais à ce sujet furent comme partout ailleurs arbitraires et immenses, on n'en put rien retrancher. On partit ensuite, la troupe toujours précédée de tambours et avec tout l'appareil militaire. On marcha vers Argentan. Cette ville, assez considérable, est éloignée d'Ecouché de deux ou trois lieues. La milice nationale, prévenue également qu'il s'agissait de recevoir dignement une troupe de prêtres rebelles pris les armes à la main dans la Vendée, s'était avancée hors la ville dans la Vendée, s'était avancée hors la ville et marchait hardiment à la rencontre des prétendus brigands. Le nombre de ces patriotes armés de pied en cap et vêtus d'habits bleus, était immense. Tous, ainsi que le peuple, faisaient entendre de loin des cris de joie et bien plus souvent ceux de la fureur et de la rage.

La guillotine et la fusillade étaient sans cesse invoquées. Cependant on donne l'ordre de descendre des charrettes et de marcher deux à deux, sans aucune exception d'infirmes et de vieillards. On ajoute bientôt qu'il fallait aller tête nue : ce fut en vain que la pluie venant de tomber on demanda permission de se couvrir ; elle fut refusée. C'est alors qu'on vit un bon nombre de vieillards, dont les têtes vénérables ou entièrement chauves, ou couvertes seulement d'un reste de cheveux blancs, paraissaient abattus par la fatigue et entièrement courbées vers la terre. Ils marchaient à pas lents ou plutôt se traînaient vers la ville au milieu des piques et des bayonnettes d'une milice nationale qui, formant deux haies et s'avançant fièrement en ordre de bataille, semblait célébrer sa bravoure et son triomphe, pendant que le peuple qui se trouvait en foule ne cessait de donner les plus grands témoignages de sa joie par ses applaudissements et ses vociférations. Voilà, s'écriait-il, la procession de la Fête-Dieu, à la guillotine tous ces ennemis de la nation.

Après avoir été ainsi promenés de rue en rue, la tête découverte et toujours dans le même ordre, les prêtres arrivèrent enfin sur la place en face de la prison. Il fut question alors de les y introduire ; mais le geôlier, en homme prudent et sage, ne voulut se charger d'un si redoutable dépôt, qu'après avoir pris toutes les précautions en usage envers des criminels. Il les fit passer un à un sous sa main, et les ayant fouillés avec la dernière exactitude depuis la tête jusqu'aux pieds, il leur enleva montres, boucles de souliers, boucles de jarretières, couteaux, ciseaux. Toutes ces mesures de sûreté étant prises, il distribua les voyageurs dans plusieurs caves, dont chacune recevait un peu de jour par un soupirail. Il leur fit partager les honneurs de cette sombre demeure avec trois ou quatre citoyens jeunes qui y avaient été conduits à raison de brigandage. Chacun alors pensa à se pourvoir d'un peu de nourriture et à demander ensuite de la paille, afin de goûter, s'il était possible, les douceurs du sommeil. Plusieurs déjà, incapables de supporter le moindre délai, ne purent résister au besoin qu'ils avaient de prendre quelque repos. Appuyés sur le côté de quelque grabat, ils restèrent bientôt ensevelis dans le plus profond sommeil. Les jeunes brigands, nos compagnons, surent tirer parti de cette position ; il ne fallut qu'un moment à leur ingénieuse activité pour dérober à un prêtre (M. Letort, curé de Juvigny) cent cinquante livres et à deux autres (MM. Labrosse) plus de quatre cents livres. On fit des recherches à ce sujet. Un assignat de 50 francs caché dans la paille fut le seul qu'on put retrouver. Le soir même on s'étendit sur la paille de bonne heure pour se reposer. Ceux qui se sentirent pressés de quelques besoins se servirent d'un baquet glacé suivant l'usage au milieu des prisonniers. Le geôlier ne fit point grâce de sa visite nocturne, armé de deux pistolets et d'un sabre à son côté, accompagnés de deux mâtins d'une grosseur énorme ; il parut au milieu d'eux comme un songe.

Cependant la ville, revenue sur le compte des prétendus rebelles, changea tout à coup de procédé à leur égard. Elle leur donna le lendemain des preuves de bienséance et de bonté. Rien ne fut négligé pour subvenir à leurs besoins.

Après avoir passé un jour entier à Argentan, il fallut se remettre en route, comme on avait été prévenu la veille : c'était un jour de dimanche, le 27 octobre. Le peuple assemblé, mais en petit nombre, ne fit pas le moindre mouvement, et je jeta même aucun cri. Quelques gendarmes, rangés autour des voitures, remplacèrent une partie de la garde nationale d'une manière bien avantageuse aux captifs qui arrivèrent à Séez aux environs de midi sans aucun accident remarquable. Ils furent agréablement surpris de voir que sur un peuple nombreux, personne ne se mettait en devoir de suivre les voitures, ni même d'élever la voix pour insulter à leurs malheurs. Ces habitants honnêtes, loin de former aucun attroupement, se retiraient dans leurs foyers, pénétrés de douleur et de peine. Ce qui toucha surtout les voyageurs de la manière la plus sensible, fut de voir un bon nombre de personnes qui fondaient en larmes.

Les voitures furent distribuées en deux endroits différents ; on en fit entrer une partie dans la cour d'une auberge, et l'autre dans celle de l'hôpital. Une table fut dressée dans chacune de ces cours où on fut servi avec bonté et pour un prix qui parut raisonnable et juste. On ne perdit point de temps, on se remit bientôt en route, et les voyageurs, pénétrés de l'eau qui était tombée en abondance, arrivèrent sur les huit heures du soir à Alençon. Ils furent reçus en cette ville par les cris et les huées d'un peuple immense qui les suivit jusqu'à l'entrée d'une vaste écurie (ci-devant l'église des capucins), qui avait été choisie pour le lieu de leur retraite. Un membre du département présida à la descente des charrettes, et ne cessa, par son exemple, d'encourager le peuple aux troubles et aux clameurs. Il fit ensuite l'appel des prisonniers, et les ayant fouillés comme un geôlier, il leur enleva de même leurs couteaux, ciseaux, rasoirs qu'on leur avait rendus, à l'exception des montres dont il ne pensa point sans doute à se saisir. Chacun s'occupa alors à prendre quelques aliments et à se former ensuite un pauvre grabat avec un peu de paille. Le froid de la nuit, l'humidité des habits et le bruit continuel d'une garde nombreuse qui ne cessa toute la nuit de les insulter avec acharnement s'opposèrent absolument au sommeil.

On apprit le lendemain que les détenus laïques du département de la Mayenne avaient pris la route de Chartres, accompagnés des prêtres d'Alençon, et que ceux de Laval ne tarderaient pas à les suivre. On s'occupa dès le matin du soin de payer les voitures et les gardes, ce qui emportait toujours beaucoup de temps et de difficultés. Sur le soir, on fit des démarches pour recouvrer les effets dont il avait plu au membre du département de se saisir. Tout fut rendu, à l'exception de quelques boucles d'argent. Saint-Pierre, disait-on aux prêtres, sur les traces duquel vous vous proposez de marcher, n'en faisait point usage.

Cette ingénieuse saillie réveilla bientôt la cupidité normande. De jeunes citoyens s'approchèrent des détenus, et avec un air de compassion qu'ils surent contrefaire, ils répandirent le bruit qu'on se proposait d'enlever aussi les montres, et qu'ainsi il fallait prendre à ce sujet les plus promptes mesures. De nouveaux affidés se réunirent à ces premiers et enlevèrent ainsi plus de vingt montres ; le tout, comme on pense bien, pour obliger les détenus, et comme on ne le croit pas moins, à très-bon compte. Sur le soir, on fut un peu moins rigide sur l'article des entrées. Plusieurs individus de tout sexe vinrent visiter les détenus dont la plupart restaient étendus sur la terre. "C'est cependant grand'pitié, disaient alors quelques femmes. Pitié ! répondait une autre ; pourquoi sont-ils les ennemis de la nation ? J'étais hier au club, disait une autre, et on nous apprit que les prêtres étaient des chiens noirs qui ne savaient que mordre et dont il fallait se défier."

Malgré cela, la charité eut des partisans ; elle fut exercée envers ceux qui manquaient le plus du nécessaire. L'inges, assignats furent donnés par des personnes compatissantes, et plusieurs prêtres ont des actions de grâces à rendre à la Providence qui n'abandonne pas ceux qui se confient en elle.

Cependant la nuit étant venue, chacun mangea un peu de pain d'avoine, et après avoir fait selon l'usage la prière en commun, on se coucha sur son grabat. La nuit fut extrêmement froide ; mais les gardes, devenus plus humains, permirent aux détenus de se chauffer avec eux et de passer ainsi la nuit devant un feu considérable qu'ils avaient allumé à l'entrée de l'écurie. Le départ avait été annoncé la veille, chacun fut préparé de bonne heure à se remettre en route. On ne monta cependant qu'après neuf heures en voiture, et après avoir été dans cet état un temps considérable exposé aux huées et aux insultes d'une populace nombreuse que personne ne se mit en état de réprimer, on partit enfin vers midi.

MamersLe voyage n'eut rien de pénible. Les gardes bien choisis en diminuèrent la peine par leurs procédés honnêtes et pleins de complaisance. La nuit surprit les voyageurs à Mamers ; ils arrivèrent dans cette ville au milieu des cris ordinaires d'un peuple immense. Ils furent logés à la Visitation dans le réfectoire. La chaire subsistait encore, un orateur s'en empare sur-le-champ, et s'adressant aux détenus : "Courage, leur dit-il, tout est propre à vous en inspirer, vous touchez à la fin de vos malheurs, on vous conduit à Chartres où vous trouverez en arrivant un jury ou une commission militaire ; un tribunal révolutionnaire sera aussi à votre service et qui plus est, une guillotine. Il est bon que vous sachiez que la Vendée est culbutée et que la république est partout triomphante ; ainsi, frères et amis (en se tournant vers le peuple), crions à qui mieux mieux : Ça ira, etc.", et le peuple d'applaudir. Au reste, tout se passa assez gaiement et sans aucune marque de fureur. On donna même des preuves d'humanité et de bienfaisance. On procura un lit à un vieillard de quatre-vingt-huit ans (Deslandes, curé de Châtillon) dont on avait remarqué le grand âge. Un autre appelé aussi Deslandes, vicaire de Juvigné, avait une jambe extrêmement enflée de quelques coups de sabre qu'il avait reçus à Couterne, il fut aussitôt visité par un chirurgien qu'on avait mandé.

Le lendemain matin, il fallut remonter en voiture, c'est-à-dire en charrettes, et partir pour Bellême où on arriva de bonne heure. On ne s'aperçut pas du moindre trouble, ni d'un seul mouvement en cette ville. Les habitants dans le plus grand calme n'élevèrent pas même la voix. Une maison belle et spacieuse fut donnée aux voyageurs pour leur retraite, malheureusement il ne lui restait pour ainsi dire ni portes ni croisées ; elles avaient, ainsi que bien d'autres articles, été brisées dans une émeute populaire. Deux officiers municipaux vinrent visiter les détenus et ne leur dirent que des choses obligeantes. On s'aperçut pendant la nuit du mauvais état des fenêtres par le froid qui fut très-sensible. Le lendemain on se mit en route pour Remalard, où on arriva vers midi. C'était la veille de la Toussaint. Le repas fut maigre et léger dans une écurie. On repartit bientôt pour la Loupe, bourg assez considérable, à quatre lieues de distance. La pluie tomba vers le soir, de sorte que les voyageurs arrivèrent fort humides au lieu de leur destination. Ils furent accueillis par les vociférations du peuple et introduits dans une écurie qui, ouverte de toutes parts, fit passer à ses habitants une nuit entièrement incommode. L'hôte montra le lendemain dans ses comptes le plus lâche et sordide intérêt. On s'éloigna enfin de ce passage où tout avait été pénible, et on s'embarqua de nouveau pour un bourg considérable à cinq lieues de distance. On y arriva de bonne heure et on fut introduit au milieu d'un peuple nombreux dans l'enceinte d'un château dont les remises servirent de retraite aux voyageurs ; les habitants de Courville, c'est le nom de ce lieu, ne tardèrent pas à les visiter et à leur porter des vivres. La municipalité fit aussi distribuer aux détenus de fort beau pain qu'ils eurent gratis.

chartresLe lendemain, 2 novembre, on quitta les remises et on se mit en route pour Chartres. On y arriva vers le milieu du jour. Le peuple fut plus tumultueux que terrible ; il cria beaucoup plus qu'il ne montra de fureur. On conduisit les voyageurs au petit séminaire où ils furent reçus par un officier municipal en écharpe. Après un appel nominal, on leur distribua des chambres où ils eurent matelas, couvertures, et quelques-uns même des draps. Ils étaient bien contents et se promenaient à l'aise dans une cour assez vaste et dont les murs étaient peu élevés. Ils n'avaient pour gardes que de vieux militaires dont la plupart n'avaient à leur égard que des procédés fort honnêtes.

Cependant un des détenus (Deslandes, vicaire de Juvigné), grièvement blessé à Couterne, se plaignait de sa jambe plus fortement que jamais. Le chirurgien le visita et obtint presqu'aussitôt son entrée à l'hôpital où il mourut peu de jour après, victime de la fureur populaire. Neuf autres vieillards, que le voyage avait exténués, eurent besoin de la même faveur qui leur fut accordée avec la même facilité. Ce serait être ingrat de passer ici sous silence les importants services que rendit aux détenus un jeune sergent-major. Ce brave militaire qui, à l'extérieur le plus aimable, alliait une grande âme et un coeur vraiment généreux, ne mettait point de bornes à son extrême bienveillance. Plusieurs dames de la ville ne se contentèrent point d'une tendre compassion ; elles envoyèrent de très-grands secours, et leurs bienfaits, multipliés en tous genres, prévinrent les détenus dans les besoins les plus pressants.

Telle était à peu près leur situation à Chartres, lorsqu'ils apprirent l'affligeante nouvelle qu'il fallait en sortir et se rapprocher de Paris. Ce départ leur fut extrêmement sensible ; outre qu'ils n'étaient pas encore bien remis de leur pénible voyage, ils avaient encore de l'inquiétude sur toutes ces courses dont ils ne voyaient point le terme. En les éloignant de plus en plus de leurs foyers, on les rapprochait de la capitale où un tribunal de sang égorgeait inhumainement tout ce qui semblait s'opposer au républicanisme. Néanmoins il fallut partir et aller à Rambouillet chercher un nouveau gîte. Les prêtres d'Alençon furent réunis à ceux de Laval, et tous se rendirent à Maintenon vers midi. Ils furent introduits dans la cour d'entrée du château où, exposés aux injures de l'air et d'un peuple nombreux, ils se procurèrent comme ils purent un peu de nourriture. Deux heures après, on se remit en route et on arriva à Rambouillet sur les neuf heures du soir. Le peuple de cette commune avait été convoqué au son du tambour et prévenu que dans la soirée arriverait un grand nombre de prêtres qu'on avait pris les armes à la main dans la Vendée. Il n'en fallut pas davantage pour soulever la multitude ; elle se porta en foule sur le passage des voyageurs, et ne cessa pendant plusieurs heures de pousser contre eux les plus grands cris.

rambouilletCependant on faisait approcher pas à pas les voitures et entrer les voyageurs un à un dans l'enceinte d'une église, ci-devant consacrée au culte catholique, mais qui portait en ce moment le titre fastueux de temple de la Raison. Les noms de Marat, Lepeltier, Brutus, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, étaient parsemés sur ses murs, et un mausolée élevé au bas de l'édifice honorait la mémoire des patriotes qui, ayant péri victimes de leur zèle civique, étaient vénérés comme martyrs de la liberté.

Le peuple en foule assistait à l'entrée des voyageurs dans cette église et ne manquait pas de porter ses mains sur eux. Aux uns on leur tirait les cheveux, aux autres on leur tirait les oreilles, en un mot on usait des plus mauvais traitements pour les contraindre de crier : Vive la nation. C'est dans ce moment qu'un détenu d'entre les laïques, qu'on transférait aussi de Chartres, crut qu'il n'y avait pas de moyen meilleur pour éviter ces insultes que de crier sans cesse qu'on l'épargnât. Je ne suis point prêtre, disait-il, il y a plus de treize ans que je suis galérien. Il n'en imposait point sur sa qualité de forçat, il demeurait à Brest depuis bien des années : et ce titre, il l'aurait, disait-il lui-même, encore conservé longtemps si le règne de la liberté n'était pas venu briser ses chaînes.

Dans le même temps, et non loin de là, se passait une scène d'un autre genre. Des femmes et de jeunes filles s'étant approchées de quelques voitures qui n'étaient point encore vidées, s'entredisaient tout haut avec le sourire de la dérision : "Voilà donc ces bons prêtres qu'on renferme et qu'on fait coucher sur la paille. Ils ne viendront plus se moquer de nous avec leur confession, ni nous amuser avec leurs petits bons dieux qu'ils nous donnaient à manger."

Tous les détenus étant entrés, chacun d'eux tâcha de se procurer un peu de paille pour pouvoir reposer ; on demanda ensuite la permission de sortir dans une petite cour qui était attenante à l'édifice, elle leur fut refusée : et quoiqu'ils fussent plus de deux cents, tous furent obligés de satisfaire aux besoins indispensables dans le temple de la Raison jusqu'au lendemain qu'un excès de puanteur et de malpropreté obligea enfin à chercher un autre lieu d'aisance.

Cependant, dès le matin, un d'entre les détenus rédigea au nom de tous, une requête dans laquelle, après avoir exposé d'où ils venaient et quel avait été le motif de leur voyage, ils priaient les officiers municipaux au nom de l'humanité, de ne pas laisser longtemps environ deux cents personnes, presque tous vieillards et infirmes, dans une demeure aussi froide et aussi incommode. Cette requête eut son effet. Le procureur de la commune vint aussitôt lui-même apporter la réponse, et dit avec bonté qu'ils avaient été trompés sur le compte des détenus, qu'il leur avait été annoncé que c'étaient des rebelles pris les armes à la main, qu'on allait sur-le-champ leur faire préparer des logements plus convenables à leur état et à leur âge. On fit même contredire au son du tambour les annonces de la veille pour désabuser le peuple. Alors ce peuple mieux instruit ne montra pour les prétendus rebelles que des ménagements et des égards, et les prêtres les plus infirmes furent transportés à l'hôpital.

Un vieux prêtre du département de l'Orne (Lucas, âgé de quatre-vingt-sept ans) était tombé des charrettes dans le courant du voyage, la roue de la voiture lui avait cassé la cuisse ; en arrivant dans l'église, on l'avait jeté sur une poignée de paille. Sa maladie ne fut pas longue, il mourut presqu'aussitôt.

Le nombre de détenus augmenta la nuit suivante. Tous les prêtres du département d'Eure-et-Loire (Chartres), accompagnés de quelques laïques et de quelques religieuses, arrivèrent sur les onze heures du soir et vinrent partager, avec leurs devanciers, les incommodités du gîte. L'église, dont l'enceinte est étroite, les contenait à peine. On passa néanmoins dans cette triste demeure le lendemain entier et la nuit suivante, après on pensa à déloger. Une belle habitation, appelée Les Corridors, fut destinée à leur logement. Ils y furent conduits par des officiers municipaux qui les distribuèrent huit par chaque chambre. La première nuit y fut extrêmement incommode, sans feu, sans paille, sans siège. Presque tous se trouvèrent réduits à la plus triste extrémité. On fut pourvu sur-le-champ d'un concierge qui eut un adjoint à ses ordres, et une garde nombreuse fut aussitôt chargée de veiller jour et nuit à ce qu'il n'échappât personne. Toutes les dépenses furent sur le compte des prisonniers à qui, au bout de vingt jours, on présenta un mémoire de 1.400 livres et au bout du mois suivant, un autre de 2.400 francs, et ainsi chaque mois suivant, qu'il leur fallait solder dans le plus court délai.

Plusieurs étant tombés malades furent conduits à l'hôpital où ils moururent presque tous au bout de quelques jours. Un prêtre voulut parler de Dieu à un de ses confrères expirants, il fut interrompu et contraint de garder le silence. Un membre du département vint visiter les prisonniers ; il entra dans chaque chambre, précédé de deux volontaires, armé d'un sabre nu et tenant à chaque pas les propos les plus impies et les plus révoltants. Cette visite fut suivie de celle d'un envoyé de Robespierre. Cet adjoint était muni de pouvoirs pour faire arrêter et conduire à Paris tous ceux dont il jugerait à propos de se saisir. Chacun eut ordre de rester en sa chambre. On attendit non sans impatience l'arrivée de ce suppôt des décemvirs. Quelque temps après, des bruits confus et vagues annoncèrent la mort de ceux d'entre les prêtres qui étaient restés à Laval pour cause d'infirmité. On ne pouvait croire d'abord des faits aussi étranges ; mais bientôt on ne put en douter. On apprit d'une manière sûre que ces quatorze prêtres, presque tous grabataires et courbés sous le poids des années, avaient été portés sur un échafaud et qu'un fer assassin y avait tranché leurs jours, sous les yeux de leurs concitoyens et de leurs frères.
Leurs ossements ont été transportés à Avesnières, près Laval.

Peu de temps après cette exécution barbare qui eut lieu le 21 janvier 1794, et qui n'avait eu pour motif que le refus d'un serment impie, le comité révolutionnaire séant à Laval députa un commissaire à la municipalité de Rambouillet pour en ramener tous les prêtres du département de la Mayenne ; son voyage fut heureusement inutile, le district de Dourdan ne voulut pas consentir à leur départ.

Dans le courant du mois de mai le tribunal criminel d'Alençon rappela ceux de ses prêtres qui avaient été arrêtés dans son ressort depuis une loi du mois de mai de l'année précédente. Plusieurs d'eux, pour cause d'infirmités, ne furent condamnés qu'à la détention, et les autres furent conduits à Rochefort où presque tous ont péri de besoin et de misère dans des vaisseaux où ils se trouvèrent entassés au nombre de mille deux cents.

A peu près dans le même temps, le comité révolutionnaire de Châteaugontier envoya chercher à Chartres un des prêtres du département de la Mayenne (M. Gilberge, curé de Châtelain), que la maladie et la vieillesse avaient fait conduire à l'hôpital. Il fut guillotiné à Châteaugontier, et sa nièce à Laval, pour lui avoir écrit qu'elle devait toujours croire en Dieu et le servir selon ses anciennes pratiques.

curé 3Cependant les détenus de Rambouillet voyaient passer tous les jours sous leurs croisées des voitures remplies de malheureuses victimes conduites par des gendarmes au tribunal des décemvirs. C'était pour eux le plus habituel et le plus déchirant spectacle. Le 24 mai, il fallut que les prêtres changeassent de domicile ; on se servit de leur demeure pour en former un hôpital militaire, ils furent transférés à la Vénerie, maison située à l'entrée de la ville, du côté de Chartres. Dès le premier jour de leur demeure dans ce nouveau gîte, ils apprirent la mort d'un de leurs compagnons d'infortune, il s'appelait Féret. Voici en peu de mots l'histoire de ce jeune homme, non moins intéressant par ses talents peu ordinaires que par sa taille, sa figure vraiment avantageuse. Vicaire proche le Mans avant la révolution, il était devenu par le serment curé constitutionnel d'une paroisse proche d'Alençon ; conduit ensuite dans une maison d'arrêt pour des propos royalistes, il fut transféré à Chartres et de là à Rambouillet, avec les autres prêtres du département. Touché de repentir, il rétracta son serment malgré ses confrères qui craignirent qu'on ne soupçonnât leur intention. Il écrivit au district pour lui faire connaître son retour à la foi et sa soumission à l'église. C'en fut assez pour le faire conduire à Paris où il expia sur l'échaufaud ce crime prétendu révolutionnaire ... ... ... ...

Répertoire archéologique de l'Anjou
1868