LA GUYONNIERE

LA GUYONNIERE église


UNE HISTOIRE PEU BANALE ... LE CURÉ COMPLOTEUR

C'est dans les premières années du XIXe siècle, en 1803 et 1804. La Vendée, et tout spécialement la région de Montaigu, était loin d'avoir oublié les guerres et les massacres : nombre de familles y avaient été décimées, des deux côtés, et les bourgs portaient encore la trace des destructions et des incendies. La Vendée n'était pas tranquille. La police le savait et s'inquiétait ; ici et là, de petits groupes royalistes se reformaient et trouvaient des complicités dans tout le bocage, dans les fermes, dans les bourgs. Depuis le début de 1803, la police soupçonnait des agents royalistes d'avoir repris contact avec les princes émigrés à Londres et de recevoir un appui financier du gouvernement anglais. C'est alors que vint s'établir à La Guyonnière, au presbytère, le prêtre Pierre-Charles Jagueneau. (1)

Pierre-Charles Jagueneau faisait partie d'une famille largement dispersée dans la région : à Saint-Georges, aux Brouzils, à Boufféré, à Montaigu. Il était né lui-même à Montaigu le 2 mai 1762. Ses parents appartenaient à la bourgeoisie du commerce. Son arrière-grand-père, Estienne (1672-1746), y était déjà maître chapelier. Son grand-oncle, Jean-Jacques, y avait été prêtre sacriste à la collégiale Saint-Maurice, avant d'être massacré par les Républicains au village de l'Andrie, à la Bernardière, le 23 mai 1794.

Il était fils de François Jagueneau, marchand, et de Perrine-Charlotte Bouffard. En 1757, l'un de ses cousins, Jean, était greffier à Boufféré, l'autre, Jacques, procureur postulant à Touvois. Du côté de sa mère, un oncle, Charles Bouffard, était huissier à Rocheservière et un cousin, Jean, praticien chirurgien. Le parrain et oncle maternel de sa mère, Jean Payraudeau, était notaire à Montaigu, et l'un de ses cousins germains, Alexis Payraudeau, curé de la paroisse Saint-Nicolas, fut probablement celui qui donna des cours à la jeune La Revellière-Lépeaux. La soeur de Perrine Bouffard, Marie-Thérèse, était maîtresse à l'école des filles de Montaigu.

Très-jeune, Pierre-Charles se décida pour la prêtrise et entra dans l'ordre des Trinitaires. Après un temps "d'apprentissage", de noviciat, à Sarzeau (Morbihan), il fut nommé au couvent de Beauvoir-sur-Mer.

curé 3Vint la Révolution et la persécution religieuse. Pierre-Charles Jagueneau refusa tout compromis sur la foi, tout serment. Il continua son ministère en se cachant, rejoignit l'armée vendéenne, y remplit les fonctions d'aumônier. Après la pacification dite de La Jaunaye, il vint s'installer à La Guyonnière comme desservant de la paroisse. En 1797 et 1798, il y eut un retour de persécution contre les prêtres non assermentés. Il se cacha de nouveau. La police, qui le recherchait pour le déporter sur les pontons de Rochefort et en Guyane, ne put le découvrir. Voici la fiche de police qui le concerne : "Jagueneau, de La Guyonnière, ex-moine trinitaire, réfractaire à toutes les lois et influencé par des maisons ci-devant nobles qui, pendant la guerre de la Vendée l'ont toujours retenu avec les insurgés et le dirigent aujourd'hui encore de manière qu'il est toujours l'écho de leurs discours."

On imagine qu'avec une pareille fiche, le desservant de La Guyonnière avait intérêt à ne pas faire parler de lui. De fait, et contrairement à ce que semble insinuer le rapport de police, P.-Ch. Jagueneau n'était pas un bavard : c'était "un homme d'aspect assez froid, peu loquace, impénétrable.", écrit l'historien Emile Gabory. Après le Concordat, il revint au presbytère de La Guyonnière comme curé.

Mais, le 3 août 1804, brouhaha dans la paroisse : descente de police au presbytère, fouille en règle, on creuse le jardin, on y découvre 58 barres de plomb, dont quelques-unes pesaient cent livres, et, ce qui est plus grave, on découvre aussi des moules à balles. Le curé, interrogé par le sous-préfet de Montaigu, Clémenceau, aura beau dire qu'il voulait faire creuser une citerne et utiliser le plomb pour faire des dalles, affirmer que le plomb était enterré par crainte des voleurs, il laissera perplexe le sous-préfet et ne trompera pas un instant le ministre de la Police, Fouché, qu'on a informé de l'affaire. L'affaire portera d'ailleurs le nom d'"Affaire des plombs". Le curé est arrêté, emprisonné.

Les dossiers de l'affaire ont presque tous disparu, à Nantes, à Paris, à La Roche-sur-Yon. Avec ce qui reste, on peut reconstituer ces éléments de l'histoire : la police surveillait l'abbé Jagueneau. Elle avait découvert qu'il faisait un peu trop de déplacement vers Boussay. A Boussay, résidait un comploteur archiconnu, le chirurgien Gogué. Celui-ci commit deux imprudences : d'abord celle de venir à La Guyonnière, au presbytère ; ensuite, il abandonna brusquement sa situation à Boussay et s'installa à Nantes comme ... commerçant en vins, laines et grains. Son commerce l'amenait tout naturellement à circuler beaucoup, à employer des "rouliers", pour transporter ici ou là la marchandise.

Gogué était un ancien officier général de l'armée vendéenne [ancien chef de division à la Chapelle-Heulin*], qui n'avait jamais caché ses convictions et qui, de surcroît, était fort intelligent et compétent. La police découvrit qu'il gardait contact avec d'anciens officiers vendéens fort connus et que ceux-ci se déplaçaient aussi beaucoup, vers Bordeaux, par exemple. On retrouva dans le groupe un certain Daniaud-Duperrat, qui avait rempli les fonctions de caissier dans l'intendance de l'armée vendéenne. Tout cela mit un peu plus en alerte.

Or, il se trouva qu'un des transports de Gogué, pisté par la police, se dirigea sur La Guyonnière et vint décharger de nuit les fameuses barres de plomb. La suite, nous la connaissons.

La police détecta plus de soixante conjurés, à Nantes, en Vendée, dont, avec l'abbé Jagueneau, une ancienne religieuse et plusieurs prêtres. Mais on ne put en arrêter qu'une dizaine. Les interrogatoires permirent de découvrir qu'il s'agissait bien de soulever de nouveau le pays, contre le gouvernement impérial et que l'argent venait d'Angleterre, par le Portugal, à Bordeaux puis à Nantes.

Fouché se saisit lui-même de l'affaire, fit son rapport à Napoléon, lequel demanda qu'on fit "au moins un exemple". Les autres chefs de la conspiration n'ayant pu être pris, on se rabattit sur Gogué, arrêté en même temps que l'abbé Jagueneau.

Le jugement fut rendu à Nantes le 23 frimaire an 14 (14 décembre 1805). Gogué, condamné à être passé par les armes, fut fusillé le lendemain, mais non par des soldats français : on fit appel aux soldats piémontais de Napoléon, qui tenaient garnison à Nantes.

Le curé de La Guyonnière, condamné à la détention, fut emprisonné au Bouffay, à Nantes, puis, sur ordre de Fouché, transféré en décembre 1811, à la prison de La Force, à Paris. Sa détention se mua, quelques années après, en résidence surveillée à Paris.

Le prisonnier retrouva la liberté à la Restauration. Il revint en Vendée. En septembre 1815, il est nommé curé de Froidfond. En 1829, il prend sa retraite, se retire comme prêtre habitué à La Garnache et meurt en février 1830.

Depuis ce temps éloigné, la paroisse de La Guyonnière n'a plus connu de curé comploteur.

la guyonnière sources


M. MAUPILIER
Bulletin : District de Montaigu
Décembre 1970 - N° 2

* http://www.infobretagne.com/nantes-complot-royaliste.htm