UNE FEMME POLITIQUE DE LA VENDÉE MILITAIRE

MADAME DE LESPINAY DE LA ROCHE D'AVAU

La grande insurrection vendéenne de mars 1793 a compté dans ses rangs de nombreuses héroïnes qui n'ont pas craint comme Mme de Bukeley, Marie-Antoinette Adams, dit le chevalier Adams, Renée Bordereau dite Langevin, Mme de la Rochefoucauld, de la Garnache et bien d'autres, de faire le coup de feu et d'échanger des coups de sabre avec les cavaliers républicains, mais, jusqu'à ces derniers temps, la Vendée militaire ne paraissait pas avoir eu de femme politique. Les dames Imbert de la Terrière et de la Barbelaye avaient bien joué un certain rôle dans le Comité royaliste de Challans, les dames Grimouard à Fontenay s'étaient servi de leur influence sur les chefs vendéens pour obtenir de nombreuses mesures de clémence au bénéfice des prisonniers républicains, mais aucune de celles que nous venons de citer n'a jamais exercé un commandement quelconque dans le pays insurgé ; il n'en est pas de même de la femme remarquable dont nous avons entrepris de retracer la vie et qui, au début du soulèvement comme il nous sera facile de le démontrer, joua un rôle de tout premier ordre dans la Basse Vendée.

Mme de Lespinay de la Roche d'Avau

FRANCOISE-LOUISE DE LESPINAY était née au château du Clouzeau, commune de Bois-de-Cené le 13 octobre 1743. Son père était Charles-Samuel de Lespinay, seigneur de Soulandeau, et sa mère Françoise-Perrine de la Rochefoucauld-Bayer-Puyrousseau, fille de Pierre de la Rochefoucauld-Bayer-Puyrousseau ; leur mariage avait eu lieu à La Garnache le 3 juillet 1742. Charles-Samuel de Lespinay né en 1699 était fils de Samuel de Lespinay seigneur de Ruffilière, et de Louise de La Bussière, fille de Pierre de La Bussière, seigneur de la Vrignonnière, et de Jeanne de Goulaine qui "s'étoient épousé le 30 juillet 1696 avec dispense de parenté de la cour de Rome". Samuel de Lespinay avait été maintenu noble par arrêt de l'intendant de Poitiers du 15 avril 1715, et il avait fait partie du ban de 1695.

Le père de celui-ci était Jacob de Lespinay, écuyer, seigneur du Pré-Nouveau, de Villers, de Buhel et de la Ruffière, et sa mère Henriette de Goulaine, fille de Gabriel et de Louise Lemaistre, qu'il avait épousée le 19 mai 1665. Il était lui-même fils de Jacob I de Lespinay, seigneur de Pré-Nouveau de Villers-lez-Guise et de Buhel, et d'Anne Tinguy, ville de haut et puissant messire Benjamin Tinguy et d'Anne Bertrand, seigneur et dame des Auderies, de Nesmy, de Launay, de la Garde. Au bas de leur contrat de mariage en date du 3 novembre 1632, on lit ce qui suit : "le 16 décembre 1632, les propariés ci-dessus nommés ont été épousé au château de Nesmy, par M. Brais, ministre de la parole de Dieu en l'église de Belleville." Comme une grande partie de la noblesse du pays, les de Lespinay et les Tinguy appartenaient donc alors à la religion réformée. C'est du reste par ce mariage avec Anne Tinguy que la famille de Lespinay qui était originaire de Plessé en Loire-Inférieure, et qui tire son nom du château de l'Espinay, "petite place forte de forme pentagonale, défendu par une muraille et un fossé d'une vingtaine de pieds de largeurs, alimenté par le ruisseau sortant de l'étang de Plessé, vint s'établir en Bas-Poitou.

C'est ce Jacob I et sa femme Anne Tinguy qui sont les auteurs communs des branches de Soulandeau et de la Roche-Boulogne dont nous allons parler plus loin.

Bois de Cené Château du Clouzeau

Nous n'avons aucun renseignement sur l'enfance et la jeunesse de Françoise de Lespinay qui ne présentèrent sans doute rien de remarquable et se passèrent paisiblement au château du Clouzeau. Comme toute la noblesse provinciale d'alors, ses parents habitaient leur domaine, et les seules et uniques distractions qui venaient rompre la monotonie de l'existence étaient les baptêmes et les mariages qui avaient lieu dans la famille et chez les amis, voire même chez les fermiers. C'est ainsi que dans un acte de l'état-civil de Soullans du 13 juillet 1755, constatant le mariage de simples cultivateurs, nous avons relevé les signatures de Julienne de la Rochefoucaud de Busca, de François de la Rochefoucaud de Soulandeau, de Marie de la Rochefoucaud, de Françoise de Lespinay, de Charles de Busca de Boismasson, de Joseph de la Rochefoucaud, etc. Ce document établit une fois de plus l'étroite solidarité et les relations amicales qui existaient sous l'ancien régime entre la noblesse habitant ses terres et les paysans.

Rappelons ici le célèbre tableau, fort exact du reste, que Thiers, dans son Histoire de la Révolution, a tracé de notre pays à la veille de la grande tourmente. "Peu de grandes villes, dit-il, s'étaient formées dans ces contrées ; on n'y trouvait que de gros bourgs, de deux à trois mille âmes. Entre les deux routes qui conduisent, l'une de Tours à Poitiers, et l'autre de Nantes à la Rochelle, s'étend un espace de trente lieues de largeur, où il n'y avait alors que des chemins de traverse, aboutissant à des villages et à des hameaux. Les terres étaient divisées en une multitude de petites métairies de cinq à six cents francs de revenu, confiées chacune à une seule famille, qui partageait avec le maître de la terre le produit des bestiaux. Par cette division du fermage, les seigneurs avaient à traiter avec chaque famille, et entretenaient avec toutes des rapports continuels et faciles. La vie la plus simple régnait dans les châteaux : on s'y livrait à la chasse à cause de l'abondance du gibier ; les seigneurs et les paysans la faisaient en commun, et tous étaient célèbres par leur adresse et leur vigueur. Les prêtres, d'une grande pureté de moeurs, y exerçaient un ministère tout paternel. La richesse n'avait ni corrompu leur caractère, ni provoqué la critique sur leur compte. On subissait l'autorité du seigneur, on croyait la parole du curé, parce qu'il n'y avait ni oppression, ni scandale."

L'illustre historien s'arrache comme, à regret à l'idyllique tableau qu'il vient de peindre et ne peut s'empêcher d'ajouter : "avant que l'humanité se jette dans la route de la civilisation, il y a pour elle une époque de simplicité, d'ignorance et de pureté, au milieu de laquelle on voudrait l'arrêter, si son sort n'était pas de marcher à travers le mal, vers tous les genres de perfectionnement."

C'est donc dans ce milieu patriarcal et tranquille que se passa la première partie de l'existence de notre héroïne, et nous nous la représentons volontiers dans son vieux manoir du Clouzeau, situé dans un pays très couvert de bois et qui devait l'être bien davantage alors, partageant ses journées entre les soins multiples de la direction d'une maison de campagne et les visites charitables aux pauvres gens du voisinage. Souvent aussi, sans doute, ses courses la conduisaient jusqu'à la Garnache, où habitait la famille de sa mère.

Cette existence monotone avait cependant été interrompue par un grand chagrin, la mort de son père dont nous ne connaissons pas la date, mais qui avait eu lieu, lorsque près d'atteindre la trentaine, Françoise de Lespinay, épousa le 21 septembre 1773 à Bois-de-Cené, son cousin, François-Samuel-Julien de Lespinay de la Roche-Boulogne, seigneur d'Avau.
Ainsi qu'il est dit dans l'acte, le marié était fils de Samuel-Florent de Lespinay, chevalier, seigneur de la Roche-Boulogne en la paroisse de la Grolle près Rocheservière et de dame Françoise Baudoin. Il était né le 29 mai 1743, à la Roche-Boulogne et par conséquent du même âge que sa cousine, et il est vraisemblable que ce mariage ne fit que venir consacrer une vieille affection d'enfance.
Le grand-père et la grand'mère du mari de Françoise de Lespinay étaient Samuel Florent écuyer seigneur de la Roche-Boulogne et Madeleine Gauvin, que celui-ci avait épousée en secondes noces le 10 septembre 1708.
Son bisaïeul était Samuel de Lespinay, écuyer seigneur de la Roche-Boulogne et auteur de la branche qui porte ce nom, et sa bisaïeule Anne Joyau, fille de Louis sieur du Gairoy, et de défunte dame Anne de la Trévinière, et enfin ce Samuel de Lespinay, était lui-même le troisième fils de Jacob II et d'Anne Tinguy, que nous avons vu plus haut et qui sont les auteurs communs des deux branches de la Roche-Boulogne et de Soulandeau ainsi que celle de Chantonnay.

Le jeune ménage s'en fût habiter la maison noble d'Avau en Commequiers, que les parents de l'époux lui avaient donnée en dot et dont il avait pris le nom.

Avau dont les bâtiments avaient survécu à la Révolution et ont été démolis seulement vers le milieu du siècle dernier, était une longue maison sans aucun caractère architectural, flanquée d'une tourelle, coiffée d'une poivrière qui, en dernier lieu servait de pigeonnier. Ces bâtiments, dont il ne reste plus qu'un pan de muraille, se trouvaient entre le bourg de Commequiers et les Tours ; la seigneurie d'Avau relevait naturellement de la baronnie de Commequiers, mais elle jouissait du singulier privilège d'imposer ses poids et mesures à toute la baronnie, y compris le château du suzerain.

Nous ne suivrons pas les nouveaux époux dans leur résidence d'autant qu'ils n'y eurent point d'histoire et vécurent sans doute de la vie tranquille et simple des gentilshommes campagnards d'alors. Avau, dans un terrain boisé et peu élevé sur le bord d'un marais, était une résidence pas bien gaie, et les distractions du jeune ménage en dehors de la chasse devaient être les relations avec la noblesse du voisinage : les Poictevin du Plessis-Landry, demeurant à la Barre, en Commequiers, les La Rochefoucaud de Beaulieu, à la Boilivière d'Apremont, les de Rorthais et les de Guerry de la Vergue, à Saint-Révérend, les Imbert de la Terrière, les Massé de la Barbelais, et autres à Challans, les Busca de Boismasson, à Saint-Jean de Monts, etc. Ils trouvaient en tous cas le temps d'avoir des enfants, car il leur naissait : 1° le 17 mai 1774, à Bois de Cené : Samuel-François-Marie ; 2° le 4 mai 1775, à Avau, Françoise-Charlotte-Florence ; 3e le 30 mars 1776, à Avau, Marie-Alexis, décédé le 28 septembre 1778 ; 4° le 28 septembre 1777, au même lieu, Charles-Pierre ; 5° le 31 août 1778, au même lieu, Rose-Rosalie ; 6° le 25 septembre 1779, Marie-Louise-Charlotte ; 7° le 10 novembre 1781, au même lieu, Louis-Jacob, le Benjamin de la famille, le seul qui plus tard dût continuer la descendance bientôt du reste interrompue.

Entre temps, Mme de Lespinay d'Avau, car c'est ainsi qu'on l'appelait dans le pays, était marraine d'une cloche, ainsi que nous l'indique le document suivant puisé dans le registre des baptêmes, mariages et enterrements de Saint-Pierre de Commequiers pour l'année 1779.
"Le 13 juin 1779, la principale cloche de cette église a été bénie sous la protection de sainte Pétronille et de sainte Barbe, a été parrain M. Charles Poitevin du Plessis-Laudry, et marraine dame Françoise-Louise de Lespinay de la Roche ; (signé) Poictevin de la Barre, Françoise de la Rochefoucauld de Lespinay, La Rochefoucauld, Samuel-François de Lespinay, de la Roche, Pierre Porteau, Jules Porteau, Charles Porteau, Fidèle Portau, Douillard, curé de Commequiers."

En 1778, Mme de Lespinay d'Avau avait la douleur de perdre son mari en pleine jeunesse et restait seule avec la charge de sa nombreuse famille à élever.

Deux ans après, en 1789, son beau-père, Samuel-Florent de Lespinay, étant également venu à mourir, Mme de Lespinay d'Avau agissant tant comme commune en biens avec son défunt mari que comme mère tutrice de ses enfants mineurs, procédait au partage de la succession avec sa belle-mère, Mme Françoise Baudouin, et ses belles-soeurs, Mme Françoise de Lespinay, épouse de messire Pierre-Léon Le Boeuf, chevalier du Moulinet, sgr du Bois-Potuyau, demeurant audit lieu, paroisse de la Merlatière, et Mlle Catherine-Marie-Magdeleine de Lespinay, "demeurant à sa maison de Bellaire, paroisse de Saint-Donatien, près la ville de Nantes", fille unique d'un premier mariage de Samuel-Florent de Lespinay avec une demoiselle Catherine Baudry du Plessis. Dans ce partage, Mme de Lespinay recevait "pour tous les droits de ses enfants : le château d'Avau, en la paroisse de Commequiers-les-Chalans, la métairie de l'Aumônerie, la métairie de la Corvinière, le moulin d'Avau, etc., etc."
Mais la tempête révolutionnaire approche et bientôt vont surgir les évènements qui mettront notre héroïne en lumière et lui permettront en même temps que de mettre en oeuvre les remarquables facultés d'organisation qu'elle possède, de montrer l'énergie de son caractère.

Dès le début de la Révolution, Mme de Lespinay d'Avau paraît s'être prononcée énergiquement contre les idées nouvelles. Nous trouvons son fils Samuel-François-Marie dans l'armée de Condé avec laquelle il fait la campagne de 1792 dans une compagnie du Poitou. Peut-être toute la famille sortit-elle de France à la fin de 1791 ou au début de 1792, car dans une délibération du 2 mai 1792, qui se trouve sur les registres du district de Challans et nomme en vertu de la loi du 8 avril de la même année, une commission pour dresser état des meubles restés dans les maisons d'émigrés, nous voyons figurer : "la maison d'Avau appartenant aux "enfants du sieur La Roche, paroisse de Commequiers". Nous n'avons trouvé aucune trace de cet inventaire qui n'a peut-être jamais été fait par suite du retour des propriétaires avant son exécution ; en tout cas, Mme de Lespinay était de retour à Avau, avec ses fils, comme nous le verrons tout à l'heure au mois de février 1793, puisque le district de Challans lui écrivait à la date du 24 février en réponse à une réclamation pour une jument qui lui avait été prise :

A MADAME DE LA ROCHE D'AVAUX
"La jument que vous réclamez est en ce moment à Saint-Jean-de-Monts, le bien de la chose publique a exigé de s'en servir ; une insurrection amenée par les ennemis de la paix et de la tranquillité dans la commune de Saint-Jean-de-Monts nous força d'y envoyer de suite une force imposante pour réprimer les séditieux. Les citoyens de ce pays-là réclamaient des armes. Votre jument, s'étant trouvée ici, servit à voiturer ces mêmes armes. Aussitôt qu'elle sera de retour nous prendrons votre demande en considération. La barbarie n'est point dans le coeur de républicains, ils aiment tous la justice, et vouent à un profond mépris tous ceux qui se refusent au bonheur de leur pays ..." Cette lettre aigre-douce dénote que dès cette époque des relations au moins tendues existaient entre les membres du district de Challans et la châtelaine d'Avau. Aussi dès le début de la grande insurrection du 13 mars 1793, celle-ci était-elle indiquée tant par son intelligence, que par sa fermeté  de caractère et la grande considération dont elle jouissait dans toute la région de Commequiers et des environs pour y jouer le principal rôle. Ajoutons à son honneur que ce rôle s'exerça toujours dans le sens de l'humanité.

C'est ainsi que nous lisons dans les mémoires de l'abbé Remaud, ancien curé de Maché et aumônier de Charette : "à Apremont, le jour du grand soulèvement, 13 mars 1793, on avait entassé séparément dans les prisons, les bourgeois patriotes et leurs épouses, sous le prétexte qu'ils étaient la cause des malheurs qu'on éprouvait alors. On avait résolu le massacre de toutes ces personnes, j'arrivai heureusement à temps. J'eus le bonheur de profiter de l'ascendant de mon ministère, j'obtins la grâce de tous les prisonniers et je n'éprouvai jamais une aussi douce jouissante que celle que je goûtai alors. Tous furent délivrés à ma prière, on les conduisit au château d'Avau, où Mme de Lespinay de La Roche, leur prodigua tous les soins. Quelques jours après, ils furent entièrement délivrés par l'effet des circonstances." Cette déclaration de l'abbé Remaud sur la douceur dont Mme de Lespinay fit preuve envers ses prisonniers est pleinement confirmée par ses plus féroces adversaires. Nous avons retrouvé dans la collection Dugast-Matifeux, dans la Bibliothèque de la ville de Nantes, dossier d'Apremont, une curieuse déposition faite par René Merlet, père, juge de paix du canton d'Apremont, devant les autorités républicaines des Sables à la date du 18 avril 1793, dans laquelle il raconte toutes les péripéties de son arrestation à la date du 14 mars, sa conduite à Aizenay d'où on le transféra au château d'Avau. Voici ce que raconte Merlet concernant plus spécialement notre héroïne : "... Toujours la même troupe armée au nombre de neuf ou dix me conduisit à Avaux où nous arrivâmes sur les quatre heures du même jour de mon départ d'Aizenay qui était le mardy dix-neuf du dit mois de mars. Arrivé la dame me fit passer dans une chambre du haut avec Georget, Cantin et Glouneau qui paraissaient les chefs des autres qui étaient avec eux, on me demanda que j'eusse à leur payer la somme de mille écus que je devais leur donner pour mon élargissement et que lui Georget m'en donnerait quittance. Je fus donc obligé et forcé de donner les trois mille livres en question que je compté (sic) la dame présente et après avoir donné cette somme, on ajouta une somme de soixante-cinq livres pour les hommes qui m'avaient conduit au nombre de treize à raison de cinq livres pour chaque homme, et pour lors je dis que ma fille ne m'avait remis que la somme de mil écus et que m'ayant tout pris en sortant d'Aizenay je ne pouvais pas donner plus de la dite somme restant sans le sols puisqu'on avait vidé toutes mes poches sortant d'Aizenay. La dame de La Roche prit la parole et dit qu'elle allait me prester la ditte somme de soixante-cinq livres et en effet compta la ditte somme de soixante-cinq livres et me dit que je n'aurais pas pour la dite somme de 365 l. ma liberté et en conséquence Georget me donna une quittance conçue en ces termes : "moy Georget reconnais avoir reçu de M. Merlet la somme de trois mille soixante-cinq livres par l'ordre de M. Plument commandant la troupe d'Aizenay laquelle somme M. Merlet luy a promis payer pour les hommes qui l'ont accompagné d'Auzenay à Commequiers pour la cessation (sic) que le dit commandant d'Auzenay fait dudit sieur Merlet à Mme de la Roche d'Avaux laquelle  somme dis-je promets remettre au dit commandant d'Auzenay aussitôt mon retour audit lieu dont il me remettra ces reconnaissances. - Fait à Avaux en Commequiers, le 19 mars 1793.
Signé : Georget.
Il fallut bien se contenter de cette misérable pièce donné par Georget et ensuite la dame de la Roche conduisit le déclarant dans la chambre des prisonniers et fut rejoindre ses satellistes et sans doute que la dame de la Roche se sera emparée de la somme comme étant le chef de la conjuration ..."

Malgré les insinuations malveillantes que Merlet essaie de lancer contre Mme de Lespinay, la façon extrêmement douce dont étaient traités ses prisonniers résulte d'un autre passage de sa déposition, vers la fin de celle-ci : "ajoute le déclarant que pendant le temps qu'il a demeuré prisonnier à Avaux il a vu et remarqué par les fenêtres (ces prisonniers qui avaient la facilité de regarder par les fenêtres ce qui se passait au dehors n'étaient pas bien sévèrement gardés) différentes personnes sortir et venir à la maison entre autres Migné, jardinier à Apremont qui était un courrier de la dame, Goupilleau notaire à Apremont, conseil venant de la part de la maison de la Boilivière paroisse d'Apremont avec qui la dame d'Avaux communiquait d'une manière ou d'autre par l'entremise du dit Goupilleau, la dame Servantière, mère de Servantière de Commequiers est aussi venue à Avaux, la Rousseau d'Apremont y est venue, tout ce que je sçay positivement c'est qu'on dit dans notre prison que Cavois arrivait par les prés et que la dame qui venait nous visiter tous les soirs nous dit que Cavois était venu la voir, que c'était son marchand et qu'elle avait fait ses comptes avec luy. Le déclarant assure icy qu'il n'a aucune connaissance que Cavois ait jamais été du party des conjurateurs "... or, on sait que le malheureux Ephrem Cavois, négociant à Saint-Gilles, et officier municipal de cette commune fut condamné à mort par jugement de la commission militaire des Sables en date du 26 avril 1793, malgré toutes les attestations qui avaient été données en sa faveur et exécuté le même jour. Mais quelle terrible geôlière que cette bonne dame qui allait chaque soir faire visite à ses prisonniers, pour voir sans doute s'ils ne manquaient de rien, et les entretenait de ses petites affaires ...

Mme de Lespinay qui traitait si doucement ses prisonniers n'oubliait même pas le bien de leurs âmes, ainsi qu'il en résulte de ce passage de la curieuse déposition de M. Merlet, qui fût du reste pour beaucoup de ceux qui y sont nommés un arrêt de mort : "Pendant ma prison à Avaux, j'ay vu les curés de Coex et de Saint-Révérend qui se sont rendus à Avaux soit pour dire la messe à Commequiers, soit pour prêcher au peuple qui venait toujours presqu'en foule la ditte maison d'Avau. Les autres prisonniers qui étaient avant moy ont vu aussi le curé de Soulans qui était venu dans la prison pour leur prêcher et leur donner la bénédiction par les sollicitations de la dame d'Avau .." En terminant Merlet revient encore sur ce que voyaient les prisonniers à Avau et la situation dans laquelle ils se trouvaient : "Dans ma prison à Avaux je ne pouvais pas écrire à ma fille ni recevoir de leurs nouvelles. J'oubliai de dire que j'ai vu à Avaux le chef Thomazeau, le sieur Rorthais de la Rochette, Guerry du Claudy, Mercier d'Apremont, notre prison étant une chambre haute où tous les prisonniers pouvaient voir et remarquer les mouvements qu'on faisait et le concert du monde armé qui y passait et y séjournait pour les gardes qu'on y tenait. - Fait aux Sables le dit jour dix-huit avril 1793.
(Signé) : Merlet, père et juge de paix d'Apremont.
En postscriptum. "J'ay oublié de dire que pendant ma prison à Avaux j'ay vu un chef appelé Thomazeau et un autre chef appelé Duplessis, Texier dit Jasmin d'Apremont a été un courrier et fait le brigand et a pillé à Apremont différentes maisons. J'ay vu aussi à Avaux un Rorthais de la Rochette, pendant ma prison. Les autres prisonniers doivent avoir également vu ceux que je dénonce, la dame de la Roche nous les amenait par vanité nous voir."
MERLET, père.

La réquisition suivante, que nous trouvons dans le 2e volume de la collection des papiers de Goupilleau et qui porte le numéro 42, indique que les prisonniers détenus à Avaud ne couchaient point sur la paille. "Mlle Guiet est soumise de la part du roi, de donner deux draps de lit pour les prisonniers à Avaud le 27 mars 1793, de Lespinay de la Roche."

Il nous reste maintenant à examiner le rôle de Mme de Lespinay d'Avau comme chef de l'insurrection à Commequiers et aux environs. Certains passages de la déposition de Merlet que nous avons reproduits plus haut nous ont fait pressentir l'importance de ce rôle, mais là dessus les documents abondent et il nous sera impossible de les signaler tous. C'est d'abord l'interrogatoire de Germain La Touche, chirurgien à Apremont et commandant "en cette ville" qui interrogé le 2 mai 1793 par Pierre Jousson et René Merlet, administrateur du district de Challans, dans une chambre du château d'Apremont sur le point de savoir "s'il n'avait pris aucune part dans la troupe des brigands qui étaient à "Arpemont et ailleurs", répond "que la dame de la Roche lui avait donné le titre de commandant et qu'à cet effet, elle lui avait écrit deux fois pour le faire venir auprès d'elle à sa maison à Avaux et que y ayant été elle l'avait fait accepter le titre de commandant". A la question à lui posée où il a été avec la troupe qu'il commandait, il répond "que Guerry du Cloudy lui avait donné une troupe à commander, qu'il avait été avec cette troupe le dimanche des Rameaux à Vairé et de là à la Grassière sur la route des Sables ... que par l'ordre de la femme la Roche il avait été avec quatre à cinq hommes chez le citoyen Navarière à Commequiers pour empêcher le pillage que les brigands y commettaient et qu'il mit lui-même les scellés sur les armoires du dit Navarière."
Le même La Touche interrogé s'il a eu connaissance qu'il y ait eu une garde à la Boilivière, maison du sieur La Rochefoucaud répont que oui "que lui-même par ordre de la femme la Roche et du sieur Mercier y fut envoyé d'Avau avec une quarantaine d'hommes ..."

Un autre chef d'Apremont Jean de la Roze, interrogé à la même date par les mêmes Jousson et Merlet sur le point de savoir s'il avait sonné le tocsin à Apremont, répond "que oui et ce par l'ordre de Mercier et de la femme la Roche".

Mais nous avons bien plus, c'est la correspondance elle-même de Mme de Lespinay qui vient attester l'importance de son rôle et son activité.

Dans le 1er volume de la collection des papiers de Goupilleau, numéro 94, nous avons trouvé, parmi les copies certifiées des papiers saisis sur les royalistes à Vairé, la lettre suivante sans adresse mais destinée évidemment aux officiers de l'armée royaliste :
"J'ai eu des nouvelles de M. du Cloudy ce matin, ils ont eu une cannonade jeudy qui a fait peur à beaucoup de monde, surtout de Soulans, il me marque que nous n'avons eu que quelques blessés légèrement, point de morts, qu'ils sont bien retranchés et fortifiés sur le bord de la rivière à la Grève (près la Chaise-Grand). Nous lui avons envoyé du monde. M. Beaumelair aussi M. de Goulaine leurs menne (sic) 1500 fusils, ils se réjouissent et espère (sic) un heureux succès, il me marque d'être tranquille, M. de la Roche-Saint-André part de Challans pour leur menner du monde, nous metterons quelques-uns de nos gens et nos fuyards sous les ordres de Villeneuve, je vous salue, Messieurs et suis votre très humble servante, de Lespinay de la Roche à Avaut, le 23 mars 1793."

Cette lettre importante semble établir que dans les premiers combats tout au moins il y avait eu de l'hésitation chez les soldats improvisés de l'armée vendéenne, ce qui n'avait du reste rien d'extraordinaire.

Une autre lettre qui se trouve dans la même collection, 2° vol. n° 19, est encore plus importante en ce qu'elle dépeint bien le caractère de Mme de Lespinay et son amour de la méthode et de la règle.

"A Monsieur du Pont, commandant des troupes royales à Saint-Jean-de-Mont
A Avaud, le 24 mars 1793.
Je voudrais, mon cher du Pont, nous conformer aux ordres de nos commandants et faire comme font tous nos voisins, Challans nous en a donné l'exemple, il s'agit de former un conseil militerre (sic) composé de quatre membres qui travailleront de concert avec vous, pour le bien de la chose (sic) et le service du roi. Je m'aperçois qu'une seule personne ne peut fournir à tout, je prends le party de former au conseil faittes en autant, je crois que votre oncle du Pont, Pitteau et quelques autres que vous connaîtrés (sic) capable nommez-les, et travaillés ensemble pour vous aider et aviser ensemble au bien. Empêché (sic) le pilliage, ne faittes rien prendre que par billets. Empêché le désordre et vous estes obligés de rendre compte de tout ce que l'on prend c'est pourquoi il faut estre plusieurs pour mettre de l'ordre ; nos troupes ce porte (sic) vers les Sables aujourd'huy, tout va bien, prenons courage, et prions Dieu de bénir nos travaux. Je suis mon cher du Pond,
Votre très humble servante,
DE LESPINAY DE LA ROCHE."

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Le billet suivant qui figure aussi parmi les pièces prises à Vairé indique le rôle important que jouait Mme de Lespinay à Commequiers et qu'on prenait ses ordres ou du moins ses avis pour le mouvements de troupe dans cette commune et aux environs :
"Madame la Roche, j'ai l'honneur de vous faire passer le billet d'ordre de l'autre part pour vous demander les vôtres, qui je crois qu'il ne seront pas d'afaiblir nos garde du paou-petons (sic) ainsi que celles du pont et chaussées de cette paroisse, sachant que cinquante quatre hommes qui nous onts (sic) dant la paroisse dant le cas de monter la garde, veux la grande nécessité de renforcer les gardes, il serat à propos que Soullans nous donnera des forces aux Paouptons ainsi qu'à Vilneuve. A Rié le 30 mars. Rablot, commandant de la garde."
"A la suite de ce billet nous trouvons écrit ce qui suit : Ledit Rablot aura pour agréable de tenir une forte garde pour le faire rendre à Croix-de-Vie dès ce jour (ce 30 mars 1793), cela est selon l'avis de Mad. la Roche, ces à dire qu'elle soit praite pour notre retour. Toubland commandant au Parc à Villeneuve, le 30 de mars 1793, sinié (sic) André Gauvrit."
Les occupations multiples de Mme d'Avau ne suffisaient pas encore à absorber son activité, elle trouvait encore le temps de combiner tout un plan pour réduire par la famine la ville des Sables, et qu'elle adressait sans s'en avouer l'auteur aux commandants des forces royalistes dans la région. C'est ce plan qui, suivi tout au moins partiellement par les chefs royalistes pendant toute la guerre fût à plusieurs reprises sur le point d'aboutir et de faire tomber entre leurs mains la ville des Sables.

A M. Rimbert, et par lui, aux commandants des gardes royales à Vairé, la Mothe, la Roche.
4 avril 1793.
"Je vous envoie, Messieurs, un projet qui m'a été envoyé anonyme, dans lequel il y a du bon. J'en ai envoyé copie au comité de Challans. Je ne veux rien négliger de ce que je croirai capable de vous mettre dans le cas de juger des avis et des réflexions que cela présente, et d'apprécier mon zèle et mon dévouement pour la bonne cause.
On nous assure que vos forces sont actuellement sur un pied imposant et que vous êtes dans le cas de résister à vos ennemis ; je le désire pour le bien de tous et pour le mien en particulier ; car je crois avoir des droits à leur reconnaissance.
J'envoyai hier vingt-deux hommes à la Gachère, que j'adressai à M. Mercier qui allait retirer ceux que j'avais envoyé samedi, parmi lesquels était un nommé Pierre Nauleau, du Périer, qui se trouve en ce moment à la Grève ou à Vairé ; je vous serai obligé de me le renvoyer pour quelques jours ; il m'est très utile ici pour la garde des prisonniers. Nous n'avons rien de nouveau ici.
Agréez les hommages du Comité. Soyez assurés de l'attachement de votre très humble servante.
DE LESPINAY DE LA ROCHE"

Voici le projet en question qui a déjà été publié par Chassin à la suite de la lettre ci-dessus ; mais une monographie de Mme de Lespinay serait évidemment incomplète si elle ne reproduisait pas de nouveau ce document important.
"Vouloir forcer les Sables sans une certitude morale de les prendre c'est s'exposer, en cas de non succès, à faire écraser tous les aristocrates. Resserrer au contraire les assiégés dans le cercle le plus étroit serait bien plus prudent. Par cette voie, on bornerait leurs incursions au cercle qu'on leur aurait circonscrit. Retirer de ce cercle tous les approvisonnements en subsistances, chauffages, etc., et les faire passer de ce côté, ce serait ravitailler l'armée aristocratique (sic) et affamer l'autre. S'il se trouvait des aristocrates dans le cercle, il faudrait les faire passer de ce côté, eux et leurs effets. Le retrait fait des approvisionnements des patriotes, il n'en faudrait en laisser passer aucun de ce côté. Ils seraient obligés de se retirer aux Sables, où se trouvent les chefs des maisons ; ces bouches d'inutilités aideraient à la consommation des approvisionnements qui se trouvent aux Sables. Le projet des patriotes est connu, il ne s'agit pas moins, s'ils sont vainqueurs, que d'amonceler, dans chaque département, tous les nobles des deux sexes pour les y égorger ; de ramasser, dans les campagnes, les aristocrates non nobles, de leur donner des fers et d'envoyer à la frontière ceux qui sont en état de porter les armes, et de détenir le reste. Si malheureusement, en voulant forcer les Sables on (éprouvait un échec), comme il est malheureusement arrivé et que les patriotes gagnassent la campagne tout serait perdu sans ressource, parce qu'ils ne feraient aucun quartier aux aristocrates. Un autre mouvement à prévenir, c'est l'évasion des prisonniers, amoncelés comme ils sont dans les différents endroits. S'il s'échappait le plus petit détachement des Sables, si ce détachement parvenait à ouvrir une prison, aidé du secours de ces prisonniers, de proche en proche il en ouvrairait d'autres, à l'aide desquels ils pourraient commettre les plus grands excès. Qu'on ne s'imagine pas qu'il ne reste pas d'armes dans le pays ; les patriotes en sont pourvus ; ils en ont une quantité de cachées ; cela est notoirement connu. On estime, qu'il ne serait pas hors de propos de ramasser les femmes, les enfants, les frères, les soeurs, les pères, les mères des réfugiés des Sables, de ceux qui ne sont pas en état de porter les armes et dont le patriotisme est connu, de les faire conduite à leurs frais aux différents rassemblements des Sables, et de les déposer là, en leur prescrivant de se rendre aux Sables, en s'opposant à leur retour. Ce procédé, qui n'a rien de cruel, aiderait à la consommation des approvisionnements des Sables et accélérerait la reddition de cette place. Si l'on prévoyait ne pouvoir empêcher d'incursions au-delà du cercle formé par les troupes royales, il serait dès lors prudent de faire passer les prisonniers dans les îles d'Yeu, de Bouin ou de Noirmoutiers, d'où il serait plus facile de les retirer que de terre ferme."
Tel est ce fameux plan qui dénote chez son auteur un esprit politique rare chez une femme, et qui révèle l'étendue de l'intelligence de la châtelaine d'Avau.

Dans de nombreux interrogatoires, il est question de relations que les prisonniers avaient pu avoir avec elle, et leur conviction sur ce chef entraînait pour eux de terribles conséquences.
Nous avons déjà vu plus haut les interrogatoires de Germain Latouche et de Jean de la Rose d'Apremont, condamnés à mort.

Dans celui de Cavois, arrêté à Saint-Gilles, le 16 avril 1793, devant le procureur syndic du district des Sables, nous relevons les passages suivants :
"Interrogé s'il n'a pas tenu des correspondances secrètes avec la dame la Roche qui était à la tête des affaires des rebelles, a répondu que non."
"Interrogé s'il n'a pas reçu de la dame de la Roche une lettre qui l'assurait de sa sûreté personnelle en restant à Saint-Gilles pourvu qu'il eust prêté la main au projet des rebelles, a dit que non."
Ce qui n'empêcha pas le malheureux Cavois d'être condamné à mort le 26 avril 1793 par la commission militaire comme "convaincu d'avoir été l'agent des attroupés, d'avoir obtenu parmi eux un grade, d'avoir donné des billets de laissez-passer, d'avoir causé amicalement avec un chef des brigands, et correspondu avec la plus scélérate femme qui existe dans la cohorte et avec un prêtre réfractaire."

Le 30 avril suivant, l'abbé Jacques Petiot, ci-devant maire et curé de Saint-Révérend, était condamné à mort par la même commission, comme convaincu "d'avoir fait partie des attroupements, d'avoir dit la messe aux brigands attroupés, tant à Commequiers où il les a prêchés qu'au bourg de Vairé ; qu'il était en se rendant à l'église du premier endroit conduit par une garde d'honneur, qu'il a mangé chez la Roche d'Avaud, avec des ci-devant religieuse qui s'y étaient reléguées, ..."

Le 14 mai 1793, sur les 10 heures du matin "Mme Suzanne Poitevin, femme La Rochefoucaud" (sic) était arrêtée à Boislivière d'Apremont par François Gilbert, lieutenant colonel du bataillon de la Liberté, cantonné à Apremont, agissant en vertu d'une réquisition de la municipalité.
Le lendemain 15 mai, elle était interrogée à Apremont par René Merlet, fils, administrateur du district et dans son interrogatoire nous relevons ce passage : "A elle demandé si elle n'avait eu aucune correspondance avec la femme la Roche d'Avaux, a répondu que non, et qu'elle y avait envoyé deux fois seulement pendant les troubles pour affaires particulières et qu'elle croit que le sieur Friconneau, y avait été une fois.
Mme de La Rochefoucauld comparut le surlendemain 17 mai devant la commission militaire des Sables présidée par le lieutenant de gendarmerie Emery Gratton, de Saint-Gilles, et fut condamnée à la peine de mort comme convaincue "d'avoir eu un grade parmi les rebelles, de les avoir commandés, d'avoir fait monter la garde chez elle à 30 à 40 brigands pendant quinze jours, d'avoir pillé et fait piller chez différents patriotes des blés, vins et autres effets." Elle avait 68 ans.

Commequiers 2Le 19 mai le district de Challans adressait à celui des Sables sous la signature de Merlet, pour le président, une lettre dans laquelle nous lisons ce qui suit : "... Nous vous adressons deux prisonniers pour être livrés à la commission militaire, l'un est le nommé Grivet, sacristain à Commequiers scélérat dans l'âme. Les balles se faisaient par ses mains. Si dans chaque commune on ne fait une saignée profonde, c'est-à-dire si on ne purge pas les campagnes de tous ces mauvais sujets et reconnus tels avant ces grands troubles, nous ne devons compter d'ici à longtemps à revoir renaître la paix parmi nous.
L'autre particulier que l'on vous conduit est un soldat voleur d'assignats ; comme nous croyons que Coex est sans municipalité et presque sans patriotes, nous avons cru pouvoir pour le bien de la chose, faire apposer par la municipalité d'Apremont les scellés dans les maisons de Fradet Servantière, des grandes Brosses et de la femme La Rochefoucauld à la Boislivière. On croit la fille de cette dernière et sa brue de La Mothe Achard, cachées aux métairies du Pin et de la Vergne, situées commune de Coex.
Salut et amitiés
Vos frères collègues du district de Challans.
(Signé) Merlet, pour le président.
Renaudineau, pour le secrétaire.
P.-S. - "Nous vous envoyons les interrogatoires des deux prisonniers que l'on conduit dans votre ville, accusez-nous en réception."

La recommandation de Merlet ne manquait pas son effet et le 20 mai, c'est-à-dire le jour même ou le lendemain de son arrivée, Grivet comparaissait devant la commission militaire et était condamné à la peine de mort comme convaincu d'avoir "eu un grade parmi les brigands, d'avoir fait des balles chez la dame la Roche d'Avau, monté la garde, conduit des patriotes en prison, mis l'épée sur la gorge du citoyen Merlet, juge de paix du canton d'Apremont de l'avoir forcé de lui remettre 6 livres pour amende d'un jugement qu'il avait rendu contre lui, au profit du citoyen Loué de Commequiers, d'être venu au combat du Pas-au-Peton et d'avoir pillé 4 lits chez des patriotes."

Le 8 novembre suivant, Louis Doux, farinier et maire de la commune de Commequiers, demeurant au moulin des Reliques, même commune, âgé de 58 ans, était condamné à mort par la même commission, comme convaincu d'avoir été le chef des révoltés, en sa commune, en correspondance avec la femme la Roche, qui était chef des rebelles et qui lui transmettait ses ordres ; etc.

Enfin le 19 septembre 1793, la commission militaire des Sables condamna à mort Pierre Troussicot, âgé de 33 ans, maréchal taillandier, demeurant au bourg de Commequiers, et le déclara convaincu "d'avoir fabriqué des sabres et piques et aiguisé un sabre pour les révoltés, d'avoir chanté une chanson contre-révolutionnaire ; d'avoir arboré la cocarde blanche et d'avoir reçu des ordres de la femme la Roche du dit Commequiers, chef des rebelles.

Le commandement de Mme de Lespinay à Commequiers ne devait pas être de longue durée.


Le 9 avril 1793 la colonne d'Esprit Baudry, de l'armée des Sables, après avoir repoussé les Vendéens à la Gachère et à Vairé, entrait à Saint-Gilles qu'elle trouvait évacué. Dans la soirée du même jour, elle était rejointe par la colonne commandée par Boulard qui avait occupé la Mothe-Achard sans coup férir. Le 10, la division d'Esprit-Baudry, qui était passée du côté de Croix-de-Vie, avait à combattre vers Saint-Hilaire de Rié un rassemblement de plusieurs milliers d'insurgés qui se dirigeaient vers la côté, croyant que les bâtiments qu'ils avaient aperçus vers Saint-Gilles leur apportaient des secours, et les mettait en déroute après leur avoir tué une soixantaine d'hommes, blessé un plus grand nombre et fait une quarantaine de prisonniers.

Le 11 avril, l'armée républicaine se mettait en marche sur Challans, où elle entrait le 12, après deux engagements assez vifs au Pas-aux-Petons (Pas-Opton) et à Rié. Commequiers ne devenait plus tenable pour Mme de Lespinay et il était grand temps pour elle de se retirer en lieu sûr avec ses enfants. C'est ce qu'elle avait compris, et il résulte d'un passage de la déclaration de Merlet déjà cité qu'elle n'avait même pas attendu le combat du Pas-aux-Petons pour prendre ses dispositions pour se mettre en sûreté ainsi que sa famille : "Je suis resté, dit Merlet, chez la dame de la Roche, jusqu'au onze de ce mois, jour du combat du Pas-aux-Petons, et cette dame était partie le mardy neuf dans la nuit avec charrette et bagages, le déclarant ne scait pas précisément dans quel endroit elle a été, mais il présume qu'elle a passé par Saint-Christophe et Legé et qu'elle a pu se retirer à la maison de son fils aîné près la paroisse de Boulogne, si je ne me trompe.
Le jour du départ de cette dame dans la nuit, il parut qu'une fausse alerte engagea les prisonniers à sortir un peu de temps après son départ, et comme les prisonniers au nombre de douze ou treize, dont j'étais du nombre, nous nous dispersâmes en grande partie chacun de côté et d'autre. Pour moy je me suis caché (sic) pendant le jour du départ de la dame qui était le neuf, je ne fus pas plustôt caché que jappris que tous les prisonniers avaient été repris et conduits à Palluau et dans les villages. On débitait que la dame de la Roche était de retour et qu'elle redemandait ses prisonniers, et comme j'avais appris qu'on me cherchait et que les autres avaient été repris, je pris la résolution de me rendre dès le matin à Avaux, par la crainte de la mort que m'aurait sûrement donnée le misérable Mercier, capitaine des brigands demeurant à Apremont si j'eusse été pris par ceux qu'il avait envoyé me chercher sur la ferme de la Faguelinière près d'Appremont m'appartenant. Je me trouvé (sic) seul à Avaux de prisonnier, les autres ayant été repris et conduits à Palluau à ce que j'ay appris depuis, je passé (sic) donc à Avaux le dix de ce mois et à chaque instant j'étais menacé d'être égorgé par la garde et par tous ceux qui alloient et venoient dans la ditte maison d'Avaux où le fils cadet de la ditte dame était resté commandant après le départ à la ditte dame. Ce jour là même dix, ce fils accompagné d'un petit Badreau alla à Apremont et fit arrester tous les prisonniers sortis accompagné du misérable Mercier et fit en même temps transférer les prisonniers d'Apremont à Palluau avec ceux qui étaient à Avaux au nombre desquels se trouvaient mes deux filles Adélaïde et mon aîné qui avaient été emprisonnés à Apremont presque aussitôt que je fus vendu et conduit à Avaux."

Les présomptions de Merlet étaient juste en partie, en effet, en partant d'Avau Mme Lespinay se rendit à Legé et y joua de suite un rôle important ainsi qu'en fait foi la lettre suivante adressée par elle à Charette au nom du comité de Legé et publiée par M. Wairtzennegger dans son intéressante étude sur le comité royaliste de Palluau.
Legé, ce 13 avril 1793.
"Nous sommes inquiets ici, Monsieur, si vous n'envoyez des secours à Challans, où les bleus se portent avec violence. Ils pillent et volent tout. Hier au soir, ma maison Avau n'était pen encore brûlée, mais je crois bien qu'il ne reste plus rien à voler.
Palluau et Aizenay, Legé où je suis déléguée, nous désirons tous, monsieur, apprendre les secours que vous êtes dans le cas de donner à nos malheureux frères. On dit les bleus peu nombreux à Challans, mais ils grossissent leur troupe de tout ce qu'il rencontrent. Ils y ont des canons. M. le marquis de la Roche, M. Bellays et M. Baudry se rendent à votre armée. Ils étaient convenus d'aller à Montaigu voir s'ils pourraient avoir des secours, mais leur absence paraît alarmer les habitants. Ils préfèrent y envoyer des courriers.
Je vous salue, monsieur et suis bien fraternellement votre très humble servante.
De Lespinay de la Roche, Gouraud de la Raynière, membre du comité de Legé.
Vu à Touvois, ce 13 avril 1793. Doucet. Au dos de la lettre est écrit :
à Monsieur,
Monsieur Charette, commandant l'armée royale à Machecoul."

On sait qu'à la date de cette lettre, Challans était attaqué sans succès par les forces royalistes qui étaient repoussées.
A partir du 13 avril nous ne suivons pas, jour par jour, Mme de Lespinay mais nous savons qu'elle fit partie de l'état-major de l'armée de Charette sous le nom de Madame Laroche-Davaud. A la fin de juin, elle se trouvait à Palluau ainsi que cela résulte du document suivant :

Dans leur déclaration faite devant Pierre-René Cormier, administrateur du district de Challans, le 30 septembre 1793, Louise-Félicité Pinçon, veuve du citoyen Jacques-Christophe Guilbaud et sa fille la citoyenne Rosalie Guilbaud, demeurant à la Gâcherie, commune de Commequiers, racontent qu'après avoir été détenues un certain temps au Poiré par les chefs royalistes, elles furent renvoyées à Palluau par Voz de Mello avec un passe-port pour aller chez elle ou à Saint-Christophe, mais qu'arrivées à Palluau, Savin voulut les faire renvoyer au Poiré d'où elles venaient, - que cependant, sur les instances d'un certain nombre d'habitants de Commequiers qui les connaissaient, elles finirent pas obtenir de rester à Palluau. - Elles observent dans leur déclaration avoir vu à Palluau, "les Guinebaud, dit Grossetière, père et fils, Borgnet dit Giraudinière et un précepteur, Remaud, prêtre, qui faisait les fonctions curialles à Maché, la dame la Roche de Commequiers et un précepteur, qu'elles demandèrent à la dite la Roche la permission de se rendre chez elles, mais qu'elle leur dit ne pouvoir leur accorder, malgré qu'elle pouvait beaucoup."

Mme de Lespinay alla certainement à Noimoutier après la prise de l'île par Charette, dans la nuit du 11 au 12 octobre, puisque, d'après une note communiquée par M. le Dr Viaud Grand-Marais qui connaît mieux que quiconque l'histoire de Noirmoutier, dans tous ses interrogatoires aux prévenus, le 3e commission militaire de Noirmoutier pose des questions sur la Roche Davaud : "as-tu vu la femme la Roche Davaud pendant son séjour à Noirmoutier ? Est-il vrai que tu l'aies logée, etc. Les uns répondent : "non". Les autres (ainsi Mme Lefelves-Ganuchand) "oui, je l'ai reçue avec un billet de logement. Depuis le 11 nivôse, je n'ai plus entendu parler d'elle, je ne sais pas ce qu'elle est devenue."

Nous sommes dans le même cas et pendant le reste de la guerre de la Vendée, nous ne trouvons pas trace de Mme de Lespinay qui resta sans doute attachée à l'armée de Charette, et dans les moments critiques, sut trouver un asile inviolable dans ces caches de la forêt de Grala qui sauvèrent tant de Vendéens de la fureur des Bleus pendant la terrible guerre.

Comme tous ceux qui avaient survécu à la tempête et peut-être plus que d'autres, Mme de Lespinay avait beaucoup souffert ; aussi, dès que l'horizon se fût rasséréné, demanda-t-elle pour elle et ceux de ses enfants qui survivaient, sa radiation de la liste des émigrés. C'est ce qui résulte du document suivant :
4 Frimaire an V, Fontenay le Peuple.
Séance du bureau de liquidation des émigrés, présidée par Dillon et où assistaient les citoyens Pervinquière, Chaigneau, Maignen, Gallet, assesseurs, Loyau, commissaire du pouvoir exécutif et Chessé, secrétaire.
Vu la pétition présentée par Françoise Louise Lépinay, veuve Samuel François Lépinay, tendant à obtenir pour elle et ses enfants la radiation de leurs noms des émigrés, mains levée du sequestre mis sur leurs biens et la restitutions des sommes en provenant, versées aux caisses nationales ou au moins une provision de 6.000 fr. en valeur métallique pour leur subsistance.
Vu aussi plusieurs certificats de résidence produits par la pétitionnaire à l'appui de sa réclamation :
1° Certificat en date du 1er fructidor an IV de l'administration municipale du canton d'Apremont de la résidence de la dite pétitionnaire Françoise Louise Lépinay, veuve Samuel François Lépinay depuis le 1er mai 1792 jusqu'au 8 avril 1793 ; 2° un autre du 23 thermidor an IV de l'administration municipale de Montaigu de la résidence de la même depuis le 8 avril 1793 jusqu'au 1er septembre suivant ; 3° un autre du 29 thermidor an IV du canton de Saint-Jean-de-Monts, de la résidence de la même depuis les premiers jours de septembre 1793 jusqu'au 15 nivôse an II ; 4° un autre en date du 13 vendémiaire an II de l'administration municipale de la Chapelle-sur-Erdre (Loire-Inférieure) de la résidence de la même depuis le 12 floréal an II jusqu'au 15 vendémiaire an III ; 5° un autre en date du 24 thermidor an IV de l'administration municipale du canton de Rocheservière de la résidence de la même depuis le 15 vendémiaire an III jusqu'au 16 germinal an IV ; 6° un autre en date du 21 messidor an IV de l'administration municipale de Nantes de la résidence de la même depuis le 15 nivôse an II jusqu'au 15 floréal suivant, et depuis le 29 germinal an IV jusqu'au jour de la date de ce certificat 21 messidor an IV.
II - Certificat de résidence de Françoise-Charlotte-Florence Lespinay, depuis le 1er mai 1792 jusqu'aux premiers jours de septembre 1792 dans le canton d'Apremont à Commequiers. Depuis les premiers jours de septembre 1792 jusqu'au 11 floréal an II dans le canton de Nantes jusqu'au 15 vendémiaire an III. Du 15 vendémiaire an III jusqu'au 16 germinal an IV.
III - Certificat de Rosalie Rose Lespinay. Du 1er (effacé) 1792 au 12 frimaire an II. Du 16 frimaire an II au 10 floréal an III, commune du Mans. Du 14 floréal an III au 24 germinal an IV à Rocheservière. Depuis le 24 germinal an IV à Nantes.
IV - Certificat de Marie-Louise-Charlotte Lespinay. Résidence du 1er mai 1792 jusqu'au 8 avril 1793 à Commequiers. Du 8 avril 1793 aux premiers jours septembre suivant à Montaigu. Des premiers jours de septembre 1793 au 15 nivôse an II à Saint-Jean-de-Monts, puis à Nantes et à la Chapelle-sur-Erdre.
V - Certificat de Louis-Jacob Lespinay dans les mêmes conditions.
VI - Certificat de feu Charles-Pierre Lespinay, âgé de 18 ans, délivré par l'administration municipale du canton d'Apremont. Résidence depuis le 1er mai 1792 au 8 avril 1793 à Commequiers. Un autre en date du 24 thermidor an IV de l'administration municipale du canton de Rocheservière de la résidence du même depuis le 8 avril 1793 jusqu'au 19 germinal an IV et expédition signée Grigny, général de brigade, chef de l'état-major général de la division du sud, du jugement rendu à Montaigu le 19 germinal an IV par un conseil militaire portant condamnation à mort dudit Charles Pierre dit Lespinay (7 avril 1794).
VII - Certificat délivré par l'administration municipale des Brouzils le 26 fructidor an IV sur l'attestation de plusieurs citoyens de ce canton, du décès de Samuel-François-Marie Lespinay arrivé en la commune de la Grolle le 23 1796.
L'administration centrale du départ de la Vendée, ouï les commissaires du pouvoir exécutif :
Considérant que le nom de la pétitionnaire, celui de son mari et de ses enfants sont inscrits sur la liste des émigrés, premier supplément de la table générale où on lit : Lépinay, veuve Lépinay Davau, les héritiers Lépinay, la Roche-Boulogne.
Considérant que la pétitionnaire ne justifie point contre les inscriptions dans les délais accordés par la loi du 25 brumaire an III et même avant le 26 Floréal elle est exclue de faire aucune réclamation, qu'elle et sa famille sont réputés émigrés et que les corps administratifs ne peuvent avoir égard à aucune production de sa part contre cette inscription et celle de ses enfants.
Déclare sur tous les objets de la pétition de la dite Lépinay qu'il n'y a pas lieu à délibérer."

Malgré ce rejet de sa demande, Mme de Lespinay put rester dans le pays sans être inquiétée, puisque dans un rapport décadaire de F.A. Merland, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale d'Apremont du 7 germinal, an VII (27 mars 1799) ont lit ce qui suit : "J'ai été informé hier de l'arrestation de plusieurs chefs de rebelles ... je souhaite que ces arrestations aient tout le succès qu'on en attend. Peut-être aurait-il fallu commencer par ceux qui ont été les plus dangereux par leur influence et leur opiniâtreté, par exemple par un ex-abbé Remaud, ci-devant à Marché, qui a été le plus enragé des révoltés, et la fameuse Lespinay, de la Roche, à Commequiers, qui a été toute puissante dans le parti, et paraît jouir encore aujourd'hui d'une grande considération parmi les habitants des campagnes. Ces deux personnages sont à Nantes, je n'en puis douter ; la dernière y vit en toute liberté à ce qu'il paraît."

Mme de Lespinay de la Roche d'AvauMme de Lespinay résidait en effet à Nantes depuis la pacification, ainsi que l'établit le certificat que nous avons reproduit plus haut, sous le consulat elle était du reste soumise à la surveillance de la police politique, et M. le Docteur Viaud-Grand Marais a trouvé sur elle la note suivante : "femme intrigante, capable de mener une affaire diplomatique ; a été attachée à l'Etat-major du général de Charette, à surveiller."

Le rédacteur de cette note de police était bien renseigné, car Mme de Lespinay, quoique dans une situation assez périlleuse, puisqu'elle était toujours inscrite sur la liste des émigrés et pouvait se trouver sur le coup de poursuites criminelles, avait néanmoins trouvé moyen d'entrer en bonnes relations avec les autorités républicaines, et mettait libéralement ses relations au service des personnes de son parti qui se trouvaient dans l'embarras.

C'est en effet ce que nous dit l'abbé Remaud, ancien aumônier de Charette, dans un passage de son curieux mémoire intitulé : Ma vie pendant la Révolution.
"J'arrivai à Nantes le 25 mai (97) ... j'avais de grandes difficultés pour arriver jusque dans ma famille. Il y avait à Montaigu un général de brigade qui avait fait la guerre contre nous. Il avait fait des efforts incroyables pour me faire arrêter, je devais me présenter devant lui, je l'obtins par le moyen de Mme de la Roche-Lespinay, qui correspondait avec lui, et qui se faisait un plaisir d'obliger les Vendéens opprimés par un parti qu'elle avait elle-même soutenu avec beaucoup de courage et de constance."

Cependant la fin des épreuves approchait pour Mme de Lespinay ; par arrêté du département de la Vendée du 29 prairial an VI, il était reconnu que son inscription et celle de ses quatre enfants puînés n'avaient "eu lieu qu'à raison des troubles qui avaient agité les départements de l'ouest ; en conséquence, et conformément à l'article II du 4e arrêté de la pacification de la Vendée, du 29 pluviôse an III, il lui était accordé main levée du sequestre mis sur leurs propriétés. ...

Il ne nous reste plus pour terminer ce travail qu'à dire ce que sont devenus les différents enfants de Mme de Lespinay d'Avau.

L'aîné, Samuel-François-Marie, fut frappé mortellement en combattant aux côtés de Charette, lors de la prise de celui-ci le 23 mars 1793, ainsi qu'il résulte de ce passage de la Vie de Charette par Lebouvier Desmortiers, 2e partie, p. 461. "Enfin après quatre heures de poursuite et d'un feu continuel dirigé sur lui et sa petite troupe dont plus de la moitié était détruite et dispersée, blessé à la tête d'un coup de feu et à la main gauche d'un coup de sabfre qui lui avait coupé plusieurs doigts, Charette baigné dans son sang tomba de lassitude et d'épuisement - son domestique, nommé Bossard, voulant le relever, reçut un coup de feu et tomba mort sur lui - au même instant le jeune la Roche Davau fut tué à ses côtés."
Ce jeune homme après avoir fait la campagne de 1792 dans l'armée de Condé, était revenu en Vendée et avait fait toute la guerre dans l'armée de Charette, lors de la réorganisation de cette armée à Pouzauge en décembre 1793, il avait été nommé adjudant major. Dans le Journal de l'Official (représentant en mission à Nantes), p. 90, le chevalier de Lespinay est mentionné comme l'un des sept chefs vendéens présent à la première conférence de la Jaunoye. Son nom est orthographié "L'Espinay". Le même journal, p. 97, le mentionne encore avec la même orthographe, comme ayant différé de signer jusqu'au moment de l'arrivée de Stofflet, ainsi que MM. de Bruc et de Béjarry.

La seconde, Françoise-Charlotte-Florence, épousa à Nantes le 21 décembre 1803, M. René Delphin Delestang Furigny, né à Poitiers.

Le troisième, Marie-Alexis, étant mort tout enfant, le 28 septembre 1778, à Avau.

Le quatrième, Charles-Pierre, fut fusillé le 7 avril 1796 d'après un jugement de la commission militaire de Montaigu.

La cinquième, Rose-Rosalie, mourut célibataire à Nantes, rue Saint-Laurent n° 1, le 12 juillet 1821.

La sixième, Marie-Louise-Charlotte, mourut célibataire à Nantes, rue Saint-Laurent, le 7 décembre 1831, et enfin

Le septième, Louis Jacob, épousa à Nantes, le 26 août 1806, sa cousine Adélaïde-Bonne-Marie de Lespinay du Clouzeau ; il mourut l'année suivante le 25 février 1807. Il laissait sa jeune veuve (elle n'avait que 17 ans) enceinte d'un fils, Louis-Charles, qui naquit le 13 juin 1807, devint plus tard officier de la marine royale, et décéda sans alliance en 1842, au château de la Lande, commune de Saint-Hilaire de Loulay. Mme de Lespinay, sa veuve, se remaria le 10 février 1810 au comte Louis de Cornulier, chevalier de Saint-Louis.

La propriété d'Avau n'ayant pas été vendue nationalement, lorsque le séquestre mis sur leurs biens eut été levé, les enfants de Lespinay en rentrèrent en possession. Par un partage verbal fait entre eux, cette propriété fut attribuée à Mme de l'Estang de Furigny. Cette dernière la vendit à M. Charles-Louis Poitevin de la Rochette et à Mme Louise-Angélique-Esther de Régnon, son épouse suivant acte reçu par Me Kebec, notaire à Nantes, le 17 septembre 1818. Au décès de ceux-ci leurs enfants, Charles-Louis-Ernest et Charles-Edmond ayant procédé au partage de leurs biens, Avau fut attribué au premier qui le vendit, à M. Emille-Etienne, raffineur à Nantes, suivant acte reçu, Reliquet, notaire à Nantes, du 31 décembre 1873. Me Raimondeau, père, s'en rendit acquéreur suivant procès-verbal d'adjudication dressé par M. Robert, notaire à Nantes le 10 mars 1885, et au décès de celui-ci, Avau fut attribué à un de ses enfants, M. Henri Raimondeau, notaire et maire de Croix-de-Vie, à l'obligeance duquel nous devons ces renseignements.

Mme Lespinay de la Roche avait un frère, Charles-Alexis de l'Espinay, chevalier sgr du Clouzeau, qui épousa en premières noces, le 5 novembre 1777 à Saint-Hilaire de Loulay, Gabrielle-Félicité Buor, fille majeure de Jacques Honoré Buor, seigneur de la Lande et de Charlotte Augustine Badereau, et en secondes noces Angélique Josnet, veuve du général Charette.
Nous lisons dans une dénonciation des administrations du district de Challans aux représentants Bourbotte et Turreau et aux commissaires nommés près des armées, 23 nivôse an II (12 janvier 1794), ce qui suit le concernant :
"Lors de votre passage ici, représentants, nous vous parlâmes de quelques ci-devant grands personnages de notre district comme étant les principaux agents des troubles qui ont désolé cette malheureuse contrée. Ces personnages sont : 1° le sieur Badereau, 2° le sieur Lespinay, ci-devant propriétaire du Clouzeau ; a eu son fils longtemps parmi les rebelles, tué ici au commencement d'avril dernier ; sa femme, nous a-t-on assuré plusieurs fois, a caché des prêtres dans sa maison ; ce dernier personnage, plus fin que Badereau, cachait encore son jeu, mais n'en était pas moins dangereux et on peut dire que ce sont les principaux arcs-boutants des insurrections de ce pays-ci : Lespinay est pensionnaire chez le sieur Duvivier facteur au Pilori, à Nantes, il n'est pas à cette ville actuellement, il doit être à la maison de campagne du citoyen Duvivier, ce même citoyen doit savoir la demeure de Badereau, qui est également à Nantes ..."

Cette dénonciation ne paraît pas avoir eu de suite, mais le 4 janvier 1796, de Lespinay était arrêté chez lui, au Clouzeau, avec de Couëtus, second de Charette, et trois autres chefs Thouzeau, Lapierre et Dubois, qui étaient en train de faire leur soumission. Conduits à Challans, les prisonniers auxquels on joignait Badereau qui venait d'être arrêté pour n'avoir jamais quitté le pays insurgé depuis l'origine de la guerre civile, furent immédiatement déférés à une commission militaire dont la formation fut exigée, au nom de la loi, pour Jacquelin, commissaire du Directoire exécutif qui se trouvait à Challans. Couëtus, Thouzeau et Lapierre furent condamnés à mort et fusillés (tués à coups de baïonnettes si l'on en croit la version de Dubois de la Patellière, dans son Précis) ; Lespinay, Bardereau et Dubois furent condamnés à la réclusion jusqu'à la paix et dirigés sur le château de Saumur. Sous le Consulat, en février 1800, le commissaire central de police de Nantes dénonce au ministre de la police plusieurs anciens officiers vendéens notamment "Lépinay de la Roche" comme se montrant en plein jour voyageant avec les attributs du royalisme, panaches blancs déployés".

Nous trouvons le nom de l'Espinay parmi des 70 anciens chefs royalistes qui protestait le 27 novembre 1816 contre la proclamation du préfet de la restauration de Roussy, blâmant les "extravagants" qui continuaient à se promener en bandes armées à travers le Bocage, et accusait ce fonctionnaire d'outrager, sur des torts imaginaires, "les amis, les parents, les compagnons d'armes des Bonchamps, des Charette, des La Rochejaquelein, des Lescure et des d'Elbée."

Charles-Alexis de l'Espinay mourut à Nantes, rue Saint-Clément, 92, le 6 mai 1817, laissant un fils, Charles-Alexis, marié en 1806, avec Armande Leboeuf des Moulinets, c'est l'auteur de la branche des de Lespinay du Moulinet.

Nous avons vu plus haut que sa fille, Adélaïde-Bonne-Marie, devenue veuve à 17 ans de son cousin Louis-Jacob de Lespinay de la Roche, avait épousé le 10 février 1810 le comte Louis de Cornulier, demeurant à Caraterie, commune de Paulx (Loire-Inférieure). Elle hérita du château de la Lande de son oncle de Buor, et ce sont M. et Mme de Cornulier qui firent restaurer, vers 1815, ce château qui n'était plus alors qu'une ruine. M. le comte Louis de Cornulier, maire actuel de Saint-Hilaire de Loulay et conseiller général de la Vendée, est leur petit-fils.

HENRI RENAUD
REVUE DU BAS-POITOU
1902 - 3ème et 4ème livraisons