DE MONTREUIL-AU-HOULME A ÉCHAUFFOUR
L'ODYSSÉE DE M. LAFOSSE

Montreuil-au-Houlme


C'est dans la paroisse de Montreuil-au-Houlme, au village des Hayes, que naquit, le 29 novembre 1772, Louis-François-Marin Lafosse. Sa maison natale existe encore ; elle est habitée par le maire de l'endroit, fils d'une arrière-petite-nièce de notre héros.
La famille Lafosse possédait et faisait valoir la plupart des terres du village des Hayes. Michel Lafosse, oncle de Louis, fut assassiné la nuit du 22 floréal an IV, par des brigands qui volèrent ensuite des chandeliers, de l'eau-de-vie, quatre chevaux et de l'argent. Le souvenir de ce meurtre est encore vivant dans la commune.

Louis-François-Marin Lafosse, enfant de François Lafosse et de Marguerite Gaubert, fut baptisé dès le lendemain de sa naissance, le 30 novembre 1772. Nous ne savons presque rien de son enfance, mais, dès 1787, on trouve fréquemment sa signature dans les registres paroissiaux, à côté de celle du curé M. Faucillon ; nous en concluons que son père avait confié le soin de ses études à ce vénérable prêtre dont il garda toujours fidèlement le souvenir.

En 1790, l'Assemblée Constituante dota la France de la Constitution Civile du Clergé. M. Faucillon, à la suite de Mgr d'Argentré, part pour l'exil et Jacques-François Guesnerot, prêtre de Rânes, est nommé curé constitutionnel de Montreuil.

A son tour, il prend le jeune Lafosse comme témoin des baptêmes et des inhumations qu'il fait. Il exerce sur lui une influence exclusive et précipite sa préparation au sacerdoce. En moins de deux mois et avant l'âge canonique (il n'a pas vingt ans), le jeune clerc reçoit les différents ordres ; le 6 décembre 1792, l'Evêque constitutionnel de l'Orne, Lefessier, lui confère la prêtrise. "Comment, dira plus tard M. l'abbé Delétang, un pauvre jeune homme né dans le fond de sa campagne, vivant sans lumières et sans expérience, égaré même par ses guides naturels, comment distinguera-t-il la vérité de l'erreur ?"

Le nouveau prêtre est d'abord envoyé à Chailloué, près Séez, puis au bout de quelques semaines à Lonlay-le-Tesson. M. de Contades, mentionnant cette nomination dans sa notice sur la commune de Lonlay, fait cette réflexion : "Nous éprouvons quelque peine à accoler l'épithète d'intrus au nom d'un prêtre qui doit être l'une des plus aimables et des plus touchantes figures de cette histoire."
Dès le 24 février 1793, M. Lafosse est élu par le conseil général de la commune, dont il est membre, pour dresser les actes d'état civil et, pendant toute une année, il remplira, avec les fonctions de son ministère, celles d'officier public.
Cependant les catholiques de Lonlay, très attachés à leur foi, font opposition au nouveau curé que protège en vain la garde nationale.

Des doutes s'élèvent dans son âme : "Est-il possible que ce soit là l'Eglise de Dieu", se dit-il, et poursuivi par le remords, il quitte Lonlay. (Il y reviendra plus tard en véritable pénitent et il ira de maison en maison demander pardon à genoux du scandale qu'il avait pu causer.) Il rentre alors dans sa paroisse natale où, sur la demande des parents qui lui témoignent une confiance particulière, il se livre à l'éducation de la jeunesse.

Au début de 1795, il rencontre un saint prêtre, M. Jean-François Logre, curé de Saint-Léger-de-la-Haye, près Macé, qui a dû se réfugier dans le pays boisé qui s'étend entre Montreuil et Lonlay.
Convaincu de son erreur, l'abbé Lafosse fait sa rétractation au vicaire général le 10 avril 1795, rétractation qui témoigne de son entière bonne foi et de humble soumission : "Je reconnais pour le seul et véritable évêque du diocèse de Séez, Monsieur d'Argentré ; à lui seul et à ses légitimes successeurs, je promets soumission et obéissance et me soumets de bon coeur à toutes les peines canoniques qu'il lui plaira de m'imposer ou toute autre de sa part."

Loin de se cacher, le vaillant ecclésiastique s'empresse de rendre sa rétractation publique le 16 juin 1795, et il invite chrétiennement et par devoir les personnes qui ont eu la faiblesse de le suivre dans son égarement de l'imiter dans sa rétractation et son retour. Une telle imprudence ne pouvait manquer de lui être fatale. Bientôt il est arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire de Domfront. Mais providentiellement il réussit à s'échapper et se cache dans l'épaisseur de la forêt d'Andaine. "Dans cette circonstance, a-t-il raconté depuis, Dieu parla fortement à mon âme ; tout mon passé se dévoila devant moi et les remords me transpercèrent le coeur."

N'y tenant plus, il conçoit l'étrange projet d'aller implorer personnellement le pardon de son évêque légitime réfugié à Munster. Plus de 700 kilomètres séparent la Normandie de la Wesphalie ! Peu importe ! Il part à pied, voyageant la nuit, se cachant le jour pour éviter une nouvelle arrestation et réussit à se présenter devant Mgr d'Argentré qui, pour éprouver le jeune converti, exige de lui un séjour de six mois à la Trappe de Darfeld sous la conduite de Dom Auguste de Lestrange, ancien maître des novices de la Trappe de Mortagne.

Louis Lafosse se soumet humblement et, l'épreuve terminée, il recommence en sens inverse son long et pénible voyage. Le voici de nouveau à Montreuil, son pays natal. Le futur fondateur de l'Education Chrétienne se fait encore maître d'école et prête son concours à l'abbé Faucillon qui en cachette exerce le saint ministère. Cela dure deux ans (de 1797 à 1799), mais au commencement de juillet 1799, leur retraite est découverte, ils sont arrêtés et transférés à la prison d'Argentan, et de là conduits, à Alençon quelques jours plus tard. Nous lisons sur le registre d'écrou, conservé aux archives, "N° 20 - Lafosse, prêtre réfractaire de la commune de Montreuil, canton de Briouze, écroué le 25 messidor, an VII, âgé de 27 ans, conduit à l'île de Rey, le 8 fructidor, an VII."
Il n'y arriva que le 20 octobre avec M. Faucillon et plusieurs autres prêtres normands partis d'Alençon le même jour : le voyage avait donc duré huit semaines.

Les petites chambres de la citadelle de Ré, ne devant contenir que sept hommes, étaient encombrées de quatorze et de vingt personnes. Le pain était noir et grossier, le vin âpre et répugnant, la morue rance et dégoûtante, les légumes (toujours des haricots) rebelles à la cuisson et la viande, prescrite sept fois par décade, faisait souvent défaut. Ce n'est pas de M. Lafosse ni de ses compagnons que nous tenons ces détails : ils s'étaient fait un devoir de ne pas parler de leurs souffrances ; nous les trouvons dans l'ouvrage de M. l'abbé Manceau, curé de Saint-Martin de Rey, intitulé : Les prêtres et les religieux déportés sur les côtes et dans les îles de la Charente-Inférieure.

D'après une tradition conservé dans la communauté, dont il fut le fondateur, M. Lafosse, réussit à s'évader, et, comme un autre saint Paul, il se fit descendre au moyen d'une corbeille dans une barque qui l'attendait au pied des murailles de sa prison. Nous croyons que cet évènement eut lieu en 1808, car, au registre de la citadelle, un compagnon de captivité de M. Lafosse et de M. Faucillon est signalé comme s'étant évadé à ce moment.
Quoiqu'il en soit, lorsque M. Lafosse fut revenu de la déportation "personne, dit l'abbé Blin dans ses Martyrs de la Révolution, ne songea plus à ses fautes passées : on ne vit plus en lui qu'un grand serviteur de Dieu et un confesseur de la foi."

Jusqu'au printemps 1810, remarque l'abbé Gatry, on le retrouve encore à La Haye comme témoin des actes de mariage puis il est nommé successivement à Saint-André-de-Messei, à Chailloué et à Saint-Michel-la-Forêt, à Saint-André d'Echauffour où il consacra les trente dernières années de sa vie à la restauration matérielle de la paroisse.

Echauffour 2On ne saurait dire, en effet, lequel était dans l'état le plus lamentable du temporel et du spirituel. L'église Saint-André d'Echauffour est une des plus délabrées de la région ; pendant la Révolution, elle avait été complètement dévastée et convertie en salpêtrière. Ce qui afflige le pasteur, dans la paroisse, c'est de voir l'état ruineux où se trouve l'église et le peu de moyens qu'il a de la rétablir. "Et je pourrais m'en consoler, ajoute-t-il dans un sermon, si ceux qui doivent les rentes les payaient, parce qu'elles pourraient au moins donner le temps que les demandes formées pour les réparations fussent accordées mais il y a peu de rentes et ceux qui les doivent n'ont rien tant à coeur que de ne pas les payer." Pendant des années, il se heurte au mauvais vouloir, aux mesquines taquineries des autorités civiles : on lui interdit, sous peine de procès, d'entreprendre les réparations les plus urgentes, même à ses frais. Tout un dossier, retrouvé aux archives d'Alençon, montre le détail de cette histoire grotesque et lamentable, mais sa patience et sa ténacité triomphent de tous les obstacles ; l'église est non seulement restaurée, mais d'heureuses améliorations ont pu être réalisées. La tour massive et imposante n'est plus muette, et plus tard notre cher poète et ami regretté pourra dire que :
Du haut clocher d'Echauffour
Montent vers Dieu toujours bénies
Les voix de trois cloches unies
Dans la prière et dans l'amour.

Avant tout le pasteur se préoccupe de pourvoir sa sacristie de linge, d'ornements et de vases sacrés, cependant que lui-même n'a à sa disposition qu'une chambre, un coin de cave, un coin de grenier et un jardin en cinq perches de terrain.
Mais l'état spirituel de la paroisse est à l'avenant : plusieurs habitants d'Echauffour ont participé au massacre de quatre prêtres qui périrent à Gacé pendant la Révolution et la population reste imbue de l'esprit révolutionnaire.

Un prêtre assermenté, M. Fleury, occupe encore la cure d'Echauffour. C'est un homme d'esprit, influent, aimé, qui a toute la paroisse pour lui, déclare M. Delétang ; on s'imagine d'après cela les difficultés du bon M. Lafosse. Dix ans plus tôt, à Lonlay, prêtre schismatique, il voulait s'imposer à une population attachée à la foi catholique. Aujourd'hui les rôles sont changés, le prêtre fidèle se heurte à une population dévoyée, mais les difficultés sont identiques. On fuit sa messe, ses offices ; des armes à feu sont dirigées contre lui, le repos de ses nuits est troublé, sa réputation est attaquée, d'infâmes chansons sont fredonnées sur son passage, la municipalité lui est hostile, l'adjoint en particulier lui crée mille ennuis à tel point que le pauvre curé sera obligé à un certain moment de chercher un refuge à Croisilles dans un petit appentis situé au-dessous du four à pain. Ceux même qui devraient logiquement le soutenir et prendre sa défense semblent prendre à tâche d'ajouter à ses souffrances. Les confrères de la charité sont arrogants et querelleurs.

N'iront-ils pas jusqu'à jeter dans la fosse avec mépris le drap mortuaire que le bon curé vient d'acheter !

Une lettre adressée d'Echauffour à Mgr Saussol nous apprend que, même parmi ceux qui font leur devoir, il y a des gens qui ne se font aucun scrupule de conduire des tonneaux de cidre sans déclaration, et par conséquent sans payer l'impôt qui se monte par chaque tonneau depuis 10 francs jusqu'à 12 francs. Ils prennent un jour ou une heure où ils se croient hors de danger de rencontrer les commis. Et le bon curé se demande avec anxiété s'il doit les laisser dans la bonne foi.

Mais jetons un voile sur ce passé peu honorable et hâtons-nous d'admirer la merveilleuse transformation opérée par M. Lafosse.

Peu à peu les préventions sont tombées : le désintéressement, le zèle et la patience du nouveau pasteur ont fini par triompher. Il a pu instituer plusieurs associations de jeunes filles, de femmes et même d'hommes qui vont constituer une véritable élite dans la paroisse.
La forme de ses sermons est soignée, son style est simple, naturel, aussi aime-t-on à l'entendre non seulement à Echauffour mais là où il est appelé par ses confrères, car il ne sait rien refuser.

Il a pressenti le parti que l'on peut tirer des missions paroissiales et il donne l'élan. En 1823, à Fresnes, il soulève l'enthousiasme, dit M. l'abbé Bazin, à tel point que les étrangers ne peuvent trouver place dans les maisons pour y loger et passent la nuit à l'église sur des chaises. L'orateur est obligé de parler en plein air et une cuve renversée lui sert de chaire. A Saint-Clair, en 1826, le succès n'est pas moindre et plusieurs membres du barreau de Domfront deviennent ses auditeurs : "Si je n'avait que trente ans, dit-il, je tâcherais de réunir trente prêtres qui vivraient dans la vie commune et qui se partageraient le diocèse pour la prédication, c'est le moyen de le renouveler."

Mais il devait travailler d'une autre façon non moins efficace au bien du diocèse. Il sait distinguer autour de lui des germes de vocation et au presbytère, se fonde une véritable école apostolique que M. Logre décore du titre d'académie en s'étonnant comment le pasteur d'Echauffour peut suffire à ce travail. Le nombre de prêtres formé par lui s'élève jusqu'à trente. Plusieurs même, l'abbé Delétang en particulier, deviennent ses vicaires.

Mais ce n'est pas tout, l'éducation des petites filles le préoccupe également et il prétend trouver dans sa paroisse quatre pieuses institutrices qui poursuivront son oeuvre, Mlle Marie Anne Dutertre fut la première à qui il fit appel, bientôt Victorine Buisson se joint à elle. Malgré une écrasante besogne, l'abbé Lafosse se fait leur professeur, mais il est loin de penser qu'il vient de jeter les bases d'un institut qui, un siècle plus tard, rayonnera jusque dans le nouveau monde.

La communauté de l'Education Chrétienne, vulgairement appelée le "Coeur-Bleu" venait de prendre naissance. Les autorités nécessaires étant obtenues, un noviciat est ouvert et le 21 novembre 1817, devant la vieille statue en bois de la Vierge, pieusement conservée dans l'église d'Echauffour, les quatre premières religieuses émettent leurs voeux.

M. Lafosse rêvait de former des maîtresses capables non seulement de tenir de petites écoles primaires, mais d'ouvrir des pensionnats. Il voulait des femmes laborieuses, humbles, dignes, distinguées même et très au courant des règles du savoir-vivre, simples, pratiques, toujours prêtes à mettre la main à n'importe quelle besogne ; son voeu fut réalisé.
En l'espace de quinze ans, Argentan, Gacé, Rémalard, Falaise, Flers virent s'établirent les premières fondations. En 1838, à la suite d'un concours où la maison d'Argentan avait fourni les meilleures épreuves, l'administration départementale confia la direction de l'Ecole Normale aux religieuses de l'Education Chrétienne et cette fondation pourrait nous fournir un intéressant sujet de causerie.

Ce fut le dernier accroissement de l'Institut du vivant de son fondateur.

EchauffourLe 21 décembre 1839, Louis-Marin Lafosse, épuisé par ses austérités, ses multiples travaux et une longue maladie, vit venir la mort sans crainte. Il fut inhumé dans le vieux cimetière paroissial, mais son exhumation, en 1853, fut l'occasion d'un vrai triomphe. Aujourd'hui ses restes vénérées reposent dans une modeste chapelle de la maison de retraite des Soeurs de l'Education Chrétienne.

L'oeuvre du fondateur ne s'éteignit pas avec lui. Victimes des lois dirigées contre les Congrégations, les religieuses du Coeur-Bleu ou plus exactement de l'Education Chrétienne durent s'exiler, mais le vent de la persécution a disséminé dans le monde la bonne semence dont M. Lafosse avait jeté le premier grain sur le sol d'Echauffour. La Belgique, l'Angleterre, l'Amérique se font gloire de posséder plusieurs établissements prospères pendant que les anciennes religieuses retirées au berceau, devenu la maison de retraite, veillent pieusement sur la tombe du fondateur.

"Elles demandent à Dieu avec instance de faire briller sur lui l'auréole des bienheureux si cela doit servir aux intérêts de l'Eglise et spécialement à la grande cause de l'Enseignement Chrétien."

Ces prières seront-elles exaucées ? Verrons-nous un jour le Serviteur de Dieu sur les autels ? C'est le secret de l'avenir, en tous cas, il nous paru bon de mettre en relief cette belle figure de prêtre auquel tant de mères de famille de notre département doivent une instruction irréprochable.

Abbé GUERCHAIS
Bulletin (Société historique et archéologique de l'Orne)
1931