Madame l'Abbesse de Cordylon

Souvenirs du Champ des Martyrs d'Auray

Assise dans sa bergère, ses jupes à l'ancienne étalées autour d'elle, ses beaux cheveux blancs encadrant le front haut et les yeux encore vifs scrutant sa compagne, la vieille marquise presque centenaire disait à Mademoiselle de Hercé :
- Vous me faites parler beaucoup sous prétexte que ma mémoire est vivante, que j'aime à évoquer ma présentation au Grand Roi, à me souvenir de la Régence par la vertu des amis de ma jeunesse, que j'aime à remercier Dieu de mes joies familiales, épanouies malgré l'ombre néfaste de l'encyclopédie ; enfin parce que je soupire après la mort maintenant que je reste seule avec la douleur et la solitude, ce qui pourtant est fort mal. Comme me le répétait Monsieur le prince de Lamballe : "Quand on a le coeur troublé, vous savez qu'on ne songe à rien : on ne pense qu'à soi". J'en arriverai là sûrement : il faut donc me taire. Donnez-moi le plaisir d'un récit. Je l'enchaîne à ce dernier fait que le décadi 30 thermidor, je fis mes adieux à tous mes coprisonniers vieux et jeunes et qu'Olympe de Neuillant pleurant à chaudes larmes, disait à ce maudit récollet qui riait dans sa barbe : "Quelle inhumanité, citoyen, comment pouvez-vous envoyer à la guillotine une femme si vertueuse, une femme de cet âge-là ? - Ma pauvre enfant, lui répondis-je, on n'est d'aucun âge en ce temps-ci, nous avons tous quatre-vingt quinze ans."

Mademoiselle, en ce jour, si je ne commets pas d'erreur, nous fêterons un sombre anniversaire : parlez-moi de Quiberon.
- Madame la Marquise, déférente à votre désir, vous me voyez craintive à l'excès : votre jugement, il me semble, est sévère pour les émigrés, et j'en faisais partie.
- Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai beaucoup souffert à Paris pendant sept années et que je n'aurais pas changé ces sortes d'angoisses-là contre l'assujettissement à l'étranger, contre les misères et les humiliations, contre les outrages et les colères de l'émigration, mais le retour à Quiberon s'inscrira sur la page la plus glorieuse de notre histoire : je vous écoute.

- Je voudrais, Madame la Marquise, que vous me fissiez la grâce de vous intéresser à Madame l'abbesse de Cordylon que vous trouverez peut-être digne, par son caractère, son énergie et sa mort, de mériter une place dans un chapitre de vos mémoires.

La vie en exil était lamentablement difficile : On y souffrait de mille façons, et plus à Londres qu'ailleurs. Chose à peine croyable et pourtant vraie : parmi les émigrés dont les ressources s'épuisaient, l'entraide et l'assistance, qui eussent été naturelles dans des circonstances pareilles, faisaient complètement défaut. L'égoïsme dans l'opulence n'a son égal que dans la détresse. Pour mon compte, après avoir usé mes commandes (je tricottais des bas pour les gens de service), failli mourir de froid pendant l'hiver et de faim tout le printemps, je profitai de l'offre de Monsieur de Sombreuil qui me portait, par égard pour ma famille, quelqu'intérêt, pour rentrer en France avec les émigrés. Nous étions à bord de la marine anglaise quelques femmes seulement, non pas d'un milieu social à ce point différent que les mentalités ne dûssent se rapprocher, mais de caractères assez divers pour que l'on ignorât ce qu'il en pourrait sortir à l'occasion. Sous le coup du changement, de l'appréhension, chacune se tenait coite dans son coin et les heures fuyaient assez vite. Malgré les épreuves, l'énergie ne s'acquiert pas toujours, il faut que le courage sommeille en nous pour s'éveiller quand il faut. Je dois dire que la traversée fut pour moi une détente salutaire, une détente morale sournoise qu'il me plût de ressentir. A la vue de la côte de France, mes compagnes éprouvèrent sans doute la même impression : elles sortirent de leur réserve et toutes ensemble, comme si un souffle d'orgueil nous eût élevé au-dessus des préjugés, des rancunes et des haines, nous fûmes prêtes à crier à la face du monde que c'était nous qui marquions l'arrêt d'un temps fatal pour remonter la pendule de l'univers. S'il surgit, dans la partie réservée à l'équipage et aux émigrés, quelques heurts ou difficultés de détail, nous n'en sûmes rien et je garderai de ce retour un reposant souvenir. La grande peur ne soufflait pas encore sur nous.

Portées sur le dos des hommes à cause de la marée, nous débarquâmes à Quiberon et Madame l'abbesse de Cordylon souffrit de ce transbordement, car elle était fort âgée.
- Je me souviens qu'elle fit ses voeux à l'époque où ma tante de Montvilliers était coadjutrice de cette maison, et je crois bien qu'elle avait au moins quinze ans de plus que moi ; mais, continuez, je vous prie.

Assez grande encore, de fière allure, c'était une femme comme vous l'allez voir, de caractère inflexible. Bien qu'elle fut d'une politesse qui frisât l'aménité, qu'elle ne nous commandât jamais, notre petit groupe était entièrement plié à sa discipline et ses moindres désirs devenant des ordres, c'est à qui les eût exécutés. Sur la grève où l'on nous déposa, nous nous groupâmes autour d'elle comme autour d'un pasteur vénéré. Il faut vous dire qu'elle avait conservé son costume religieux, ce qui en impose toujours.

fort Penthièvre


Je n'ai pas à vous apprendre, Madame, ce que les échos n'ont manqué de vous rapporter dans les plus précis détails. Sachez seulement que nous restâmes plusieurs jours au milieu des émigrés qui surveillaient le débarquement du matériel destiné à la campagne qu'ils projettaient contre la république. Hoche, prévenu, avait réuni ses troupes. Il vint nous attaquer et la lutte se termina par la prise du fort Penthièvre où l'on nous avait enfermées.

Quand Sombreuil accepta de capituler, Madame l'abbesse nous invita à prier davantage sans nous cacher ses appréhensions. Cependant la promesse donnée à notre chef avait été formelle : lui fusillé, le reste de l'armée royale serait sauf. Hélas ! Madame, vous avez près de vous la copie de cet acte et vous savez en apprécier la valeur ! Envoyé à la Convention, celle-ci décida que Hoche n'avait aucun pouvoir pour traiter avec les émigrés et que ceux-ci pris les armes à la main seraient fusillés ! Hoche ne faisant contre ce désaveu aucune objection, il ne restait qu'à mourir. Ah ! Madame, jusqu'à la dernière minute, nous espérâmes tout de cet homme, jeune, hardi, que l'on disait sensible et juste, de ce chef qui laissera sans doute un nom à la postérité pour le triomphe d'une république sans gloire. Illusion ! Perfidie ! Lâcheté ! Les soldats seuls, Madame, montrèrent, en la circonstance, de la pitié et furent humains. Le plus grand nombre s'offrit pour faciliter aux royalistes le moyen de fuir, mais aucun des nôtres n'accepta. J'ai le souvenir que beaucoup de ces "bleus" désolés revenaient à la charge auprès des condamnés avec une insistance touchante. Que vîmes-nous d'abord ? L'exode au milieu de la troupe ennemie. Ah ! quel voyage sur cette route d'Auray droite et dénudée, puis quel trouble avant de comparaître devant la commission militaire ! Enfin quelle angoisse à l'interrogatoire pour lequel cependant on nous laissa toutes ensemble. La faiblesse est moindre en compagnie du malheur.

Je reverrai toujours cette salle froide, ces arrogants personnages, ceinturés de tricolore, empanachés de rouge, s'érigeant en juges compétents pour sacrifier l'honneur, comme si, sous leur uniforme nouveau, eût battu un vrai coeur de soldat ! De quel mépris nous les flétrissions, et par quelle confiance dans le regard nous nous efforcions de nous soutenir mutuellement ! il me semblait, je vous l'assure, qu'en cette minute toute l'énergie de Madame l'Abbesse s'influait dans mes veines et qu'à mon tour, goutte à goutte, j'en déversais un peu sur les plus faibles.

Ce que l'on me demanda, ce que je répondis, je ne sais. Pourquoi je ne fus pas fusillée comme les autres, je l'ignorerai toujours ! Vraiment l'interrogatoire de Madame de Cordylon a effacé de ma mémoire tout ce qui me concerne. D'une voix nette, quoiqu'un peu lasse, elle déclara que son âge et sa profession devaient la mettre à l'abri de l'inculpation d'avoir "porté les armes" contre la république française et quand le reproche lui fut fait d'être vêtue de l'habit religieux, elle affirma qu'il était pour elle d'obligation.
Le Président avait alors demandé brusquement :
- Votre nom, celui de votre pays ?
La taille tout à coup redressée, la parole ironique, l'oeil fixé sur son interrogateur, Madame de Cordylon lui répondit :
"Puisque vous prenez la licence de "m'interloquer", je ne vous dirai plus rien. Quand l'âne parla, le prophète se tut !"

Comme elle était la dernière à être questionnée, peut-être faut-il trouver là l'explication de l'attitude du président qui sortit de la salle fort vexé.

Un ciel gris très bas, sur une mer très grise, une mer montante poussée par le vent du large, une mer bordant d'une écume sale toute la pointe de Quiberon. En face, la lande à perte de vue, parsemée de quelques bruyères et d'oeillets de sables, la lande avec ses teintes de deuil marquant bien ce pays de sa tristesse et de son rêve. Je songeais à d'autres contrées riantes où blondissaient les épis  à ce mois d'août propice aux amours juvéniles et je me sentais abattue. Un champ s'enclavait dans la lande, tout au bord de la mer, un champ fermé par des genêts touffus, assez bas et que gardaient quelques arbres rachitiques. C'est là que nous fûmes parqués comme des bêtes, que les émigrés, debout serrés les uns contre les autres, le front vers le ciel attendirent la mort. Ils tombèrent, comme était tombé leur chef, face aux fusils, sur les touffes d'ajoncs qu'ils maculèrent de sang ; puis, ce fut le tour des femmes.

Dans mon épouvante, je crois fort que je ne vis rien : je ne sentais pas davantage : mon coeur avait dû cesser de battre quand les balles avaient frappé Monsieur de Sombreuil, fusillé seul, le premier, en manière d'honneur et dont la belle tête blanche vint tomber dans l'herbe, presque à mes pieds. Pourtant j'étais prête, ma conscience lavée par le repentir de mes fautes et je désirais même qu'on en finit au plus vite ; je trouvais le temps affreusement long.

quiberonComme Madame l'Abbesse avait été prise dans la nuit d'une hémorragie et qu'elle ne pouvait ni remuer, ni parler, j'étais tranquille pour elle, convaincue qu'on lui ferait grâce, par égard pour ses années, sa maladie ; je ne m'en souciais plus d'ailleurs, me préoccupant de moi seule, par un manque absolu de sensibilité pour les autres, dont je me rendais compte parfaitement. Il fallut que de nouveaux soldats pénétrassent dans le champ, que je sortisse de cette espèce de prostration pour que s'opérât ce retour brusque de mes nerfs, me plongeant de nouveau avec l'inquiétude dans le désespoir le plus profond. Que portaient ces hommes sur cette couverture ? Je m'approchai et il me fallut quelques minutes pour comprendre et reconnaître Madame de Cordylon étendue comme en un cercueil. Il n'était plus en moi de faiblesse, le sacrifice de la vie ne m'était de rien, pourtant, à cette minute, par un réflexe inexprimable, prise d'une épouvante indicible, brusquement je m'enfuis. Tapie contre la haie, je fixais le milieu du champ, écoutant mes artères battre et sentant mes jambes trembler. Quand le calme revint, sans qu'il soit possible d'en expliquer la cause une impression de douceur bienfaisante me baignait entièrement ; je distinguais Madame l'Abbesse qui très calme avait ses mains jointes vers le ciel ; et les idées revenant, je me disais : "Que veut-on faire d'une vieille femme innocente, sinon l'éprouver ? D'une vieille femme consciente certes puisque sa pensée va vers Dieu en cet instant tragique, mais d'une vieille femme à demi-morte, sinon lui rendre la liberté ? Elle est Abbesse, c'est entendu, elle est royaliste, certes, mais pourrait-elle nuire dans l'état où elle est, n'ayant fait aucun mal durant sa vie, malgré sa conviction, son énergie, son amour et sa foi ? Non, les hommes le savent et ils sont tout de même assez illogiques et misérables pour commettre ce meurtre inutile, soyons donc en paix !"

J'en étais là de mes réflexions quand un feu de peloton nourri vint paralyser mon cerveau ; je me bouchai les oreilles et fermai les yeux. Combien de temps passa ? Reprenant enfin mes sens, je compris. J'étais seule dans le champ des martyrs avec nos morts héroïques : un soleil pâle s'immobilisait sur eux, les nimbant d'une auréole sacrée, mais je cherchais en vain, sur le tas, la tache sombre que formait le corps de Madame de Cordylon : il avait disparu.

Je me sentis alors comme abandonnée, j'aurais voulu me plaindre, gémir, crier, mais j'avais la gorge sèche ; d'ailleurs qui m'aurait entendue pas un être vivant ne m'entourait ; j'étais seule avec la mer qui grondait, avec la lande qui frissonnait sans bruit sous le vent ; j'étais seule, toute seule avec la mort. Alors je tournai le dos au carnage, à ce champ lugubre et à jamais glorieux et je m'en allai courant, fuyant tout droit vers Quiberon.

Une course folle, sans but, tout à coup l'entrave et l'arrêt ; une procession lente se déroulait sur la falaise psalmodiant un chant funèbre ; je la rejoignis, puis la dépassant, je vis, porté par des hommes, avec un respect religieux, le corps meurtri de Madame de Cordylon. Des femmes, égrenant leur chapelet, le capuchon de la mante rabattu sur la coiffe, suivaient au milieu de nombreux enfants. Alors je fus comme transportée de reconnaissance et d'espoir ; une rosée bienfaisante me rafraîchit tout entière et mon coeur se sentit renaître. J'avais retrouvé la force, le courage, la raison avec notre chère Abbesse et quand, après avoir de toute mon âme baisé son anneau pastoral, je m'en fus prendre l'eau bénite, mes doigts étaient fermes pour en asperger ses restes suppliciés.

Je les ai vu, Madame, descendre sous la dalle de l'église où ils reposeront en paix. Cher petit sanctuaire breton, à vous les indulgences que vous accorde la foi, puisque les reliques de Madame l'Abbesse y sont vénérées, à l'égal de celles de Sainte-Anne ! Mais que dis-je, Madame la Marquise, vos yeux expressifs m'intimident ; blâmez-vous donc l'acte pieux de ces simples bonnes gens que je trouve touchant à l'extrême, ou bien condamnez-vous le culte rendu à la martyre et qui me semble si justement mérité ?

- Mon enfant, cette Abbesse de Cordylon n'était-elle pas bien un peu trop fière de sa crosse d'or et de ses trois chabauds d'or en champ de gueules ? Aussi, à vrai dire, je n'en sais que penser.

S. BOUTET-LAGRÉE
Meudon, Val-Fleury, Août 1928
Revue du Bas-Poitou
1928 - 3ème livraison