LA VICTOIRE LIBÉRATRICE (19 mars 1793)

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L'ARMÉE CATHOLIQUE

Dans la matinée du 19, le rassemblement est terminé : il compte peut-être 5 à 6.000 hommes. C'est surtout de l'infanterie. Une centaine de paysans possèdent des fusils de guerre ; 2 ou 300 ont des fusils de chasse, à un ou deux coups. Les autres présentent une panoplie extrêmement variée, dont la pièce la plus dangereuse est sans conteste la faux redressée, fixée au bout d'un manche de 2 ou 3 mètres. maniée par des bras vigoureux, cette arme terrible devait faire d'affreuses blessures.
Le parc d'artillerie est réduit à trois canons, amenés de Montaigu, deux de quatre et un de douze. Les trois pièces, prises aux Herbiers, avaient été perdues dans la déroute du 16, devant Chantonnay. Les paysans tournent, avec un respect craintif, autour de ces engins de bronze, dont ils ne savent point se servir.
La cavalerie est commandée par un gars de 27 ans : Pierre Maindron, né à La Bleure de Chauché, et cocher au château de La Rabatelière. A-t-il cent hommes sous ses ordres ? Les chevaux sont des bêtes aux larges flancs, plus robustes que rapides, plus accoutumées à tirer la charrue qu'à charger à bride abattue. Les cavaliers n'ont ni selles ni étriers. Ils galopent, le derrière sur une simple couverture, les sabots engagés dans des boucles de cordes ; leurs sabres, quand ils en ont, brinqueballent au bout d'une ficelle ! La cavalerie vendéenne gardera longtemps encore cet aspect pittoresque.

MARCÉ APPROCHE

Marcé a quitté Chantonnay à 10 heures du matin. il arrive vers midi au pont de Gravereau. le passage, auquel l'avant-garde a travaillé toute la matinée, n'est pas entièrement rétabli. Vers 2 heures, enfin, la colonne républicaine franchit le Petit-Lay. Les Bleus montent sur le plateau de la Guérinière. Un détachement va fouiller le Champ-Blanc, demeure de M. de Verteuil.
A 3 heures, la colonne descend vers le moulin de la Basse-Rivière. Nouvel obstacle : le pont sur la Vendre est détruit lui-aussi. Le ruisseau, grossi par les pluies, roule dans un bas-fond encaissé, parmi les vergnes, sur une largeur de 20 mètres.
- Réparez le pont ! ordonne Marcé.
Tandis que les pontonniers s'affairent, Macé et Boulard, son chef d'état-major, flanqués des inévitables Conventionnels, examinent les lieux. En face, une longue montée ; sur la droite, le village de la Tanchère émerge d'un bouquet d'arbres ; sur la gauche, le moulin à vent de Pierre-Bise pointe au sommet d'une lande. Boulard, Niou et quelques officiers froncent les sourcils :
- Notre position, constatent-ils, est mauvaise : nous sommes enfermés ici entre deux rivières ; on ne voit rien sur la droite et pas grand-chose sur la gauche. Le jour baisse. Il vaudrait mieux se replier derrière le pont de Gravereau et revenir demain matin.
- Nous sommes ici, nous y resterons, riposte Marcé ; l'ennemi, s'il paraît, doit descendre dans le vallon : notre position n'est donc pas si mauvaise. Une retraite affaiblirait le moral des troupes.

Il est déjà 5 heures du soir. Le pont est presque réparé. A ce moment apparaît, sur le haut de la butte, en face, une colonne qui descend rapidement, "toute noire au milieu des bois", vers la Vendre.
- Les voilà ! dit Marcé.
Sans plus tarder, il fait tirer deux coups de canon sur les Brigands. Mais Niou accourt, furieux.
- Que faites-vous ? crie-t-il. Ce ne sont pas les brigands, c'est la Légion nantaise qui vient se joindre à nous.
- Qu'en savez-vous ? réplique Marcé.
Boulard appuie son chef.
- J'ai déjà vu ces gaillards-là, affirme-t-il ; je reconnais leurs vedettes.
- Vous vous trompez, insiste Niou, Tenez, écoutez-les : ils chantent "La Marseillaise".
Les officiers écoutent. En effet, "l'air chéri des Français" parvient jusqu'à eux, porté par-dessus le vallon, dans le vent du soir. Mais Niou ne peut distinguer les paroles. C'est fâcheux, car il serait aussitôt fixé :
"Le sang dos Bieus rôgira nos seillons !"
- Il faut en avoir le coeur net, dit Marcé. Qu'on envoie un officier, avec un trompette, en reconnaissance.

Les pontonniers ont suspendu leurs travaux. L'armée républicaine regarde l'officier et son trompette monter lentement au devant de la colonne adverse. A cent pas des inconnus, les deux cavaliers s'arrêtent : la trompette sonne. Aussitôt, de la colonne sombre, deux hommes à cheval se détachent, suivis de quelques fantassins. Que veulent-ils ? Peu rassurés, les Républicains font demi-tour ! Personne pourtant ne les poursuit. Les deux estafettes reviennent sur leurs pas. Quand tout à coup, de la masse noire, des clameurs s'élèvent :
- Vive le Roi ! Vive le Clergé ! Vive la Religion !
Au galop, les cavaliers redescendent, Marcé lui aussi a déjà entendu et compris. Niou doit admettre que, pour une fois, un député s'est trompé !

COMBAT DANS LA NUIT

Les "Brigands" ont quitté l'Oie dans la soirée, entraînés par plusieurs tambours, parmi lesquels se remarque Pavageau, sellier à Saint-Fulgent. Tandis que les Bleus regardaient, sans bouger, les mouvements de leur estafette, les Vendéens n'ont pas perdu leur temps. Royrand a fait dégager la route, trop dangereuse. Il a partagé ses forces en deux colonnes. Celle de gauche incline vers La Tanchère, celle de droite, aux ordres de Sapinaud, prend un chemin qui, par le moulin de Pierre-Bise, franchit le ruisseau en aval du pont et remonte sur le plateau de la Guérinière.

En même temps, sans avoir reçu aucun ordre, mais suivant en cela leur sûr instinct, tous les hommes armés de fusils se sont portés, de buisson en buisson, jusqu'aux abords du ruisseau. La Vendre encerclant à moitié le plateau, la position des tirailleurs affecte un arc de croissant dont les pointes remontent sur les flancs des Bleus.

Il est déjà tard : 6 heures et demie. Marcé juge plus prudent de remettre le combat au lendemain. Il fait donc sonner le bivouac ; ses troupes se tiendront sur la défensive, l'oeil ouvert sur les mouvements de l'ennemi.

Or, l'ennemi n'a nulle envie de coucher à la belle étoile ! Il n'y a d'ailleurs point d'espérance d'étoiles : de gros nuages s'apprêtent à crever. Soudain, sur une longue ligne incurvée, des coups de fusils éclatent ; des Bleus tombent. Les tirailleurs républicains aussitôt ripostent ; ils exécutent des feux de file, aussi bruyants qu'inefficace. Ils ne savent où tirer, l'ennemi étant invisible. Les tirailleurs vendéens, pour la plupart braconniers habitués aux affûts, ont choisi leur place, derrière un tronc d'arbre, une bosse de terrain, une "bouillée" de houx. Ils ne s'énervent pas, ils ne gaspillent pas leur poudre. Ils repèrent leur homme. Ils visent longuement avant d'appuyer sur la gâchette ; mais alors, neuf fois sur dix, leur victime s'abat, foudroyée.
Déjà, des vides se creusent dans les rangs des Bleus. La nuit descend rapidement. Marcé ne sait quelle manoeuvre tenter. Il sent que sa troupe s'affole. Au-delà du vallon, des clameurs montent, toutes proches. On distingue, à travers le crépitement discontinu de la fusillade, des cris de :
- Vive la Religion ! A bas la République !
Quelquefois, des lambeaux de chants arrivent jusque sur le plateau :
"Le sang dos Bieux rôgira nos seillons !" rugissent des centaines de voix !

Maint sillon déjà boit le sang des Bleus. Marcé commence à craindre le pire. Qu'arriverait-il si les Brigands débouchaient, soudain, sur sa gauche, à la faveur d'un gué inconnu ? Le général prélève des bataillons sur sa droite, moins menacée, semble-t-il, et les envoie à l'autre aile du combat. Ce mouvement provoque une certaine confusion. L'un des bataillons, à peine en place, fait une décharge en l'air et décampe en hurlant :
- Sauve qui peut !
D'autres bataillons, composés de gardes nationaux, emboîtent le pas derrière les fuyards. La gauche de Marcé est dégarnie. Deux nouveaux bataillons, retirés de la droite, passent à gauche. Ceux-là sont des troupes de ligne. Mais la peur les saisit eux aussi. Ils tirent comme des fous ; ils prennent les "têtards" qui hémergent des buissons pour des Brigands et les criblent de balles. Boulard, à cheval, essaye en vain de les calmer ; ils tirent toujours ! Ils tirent sur Boulard, ils tirent sur les chasseurs qui, en contre bas, tiennent les abords du pont !
Tout à coup, la panique les emporte :
- Sauve qui peut !
Ils lâchent pied à leur tour ! Boulard veut les arrêter. Ils le culbutent dans un fossé, passent sur lui et continuent à fuir !
Alors, Marcé tente un effort désespéré. Ralliant des gendarmes et les chasseurs de Niort, tous à cheval, il franchit le pont. A la tête des 200 braves, il fonce sur les Vendéens. Il va les chercher, dans la nuit déjà épaisse. Sur sa gauche, vers le moulin de Pierre-Bise. Une bagarre monstrueuse se déroule, dans les genêts, autour du moulin. Sapinaud appelle ses gars :
- Mes amis, leur crie-t-il, marchez sur mes pas ; et si vous me voyez reculer, tuez-moi !

Ecrasés par le nombre, les Bleus tombent les uns après les autres. Marcé doit reculer jusqu'au pont. Il essaye de s'y accrocher. Le pont est bientôt jonché de cadavres. Les Vendéens vont passer le ruisseau. Marcé met deux canons en batterie en amont du pont.
- Tirez à mitraille, ordonne-t-il aux servants.

Le "tir à mitraille" produit une détonation terrifiante. Marcé compte sur ce coup de tonnerre pour épouvanter et contenir les Brigands. Hélas ! les canonniers se trompent de caissons et tirent à boulet. Cela suffit pourtant pour arrêter l'élan des paysans. A chaque décharge, les projectiles labourent la pente et ricochent en sifflant. Prestement, les Vendéens ont sauté dans les champs !

Vont-ils être tenus en échec par deux canons ? Royrand Bras-Coupé bondit à cheval sur la route, pour entraîner les gens de Chavagnes. Un boulet l'étend raide mort. De chaque côté de la chaussée, les paysans rentrent la tête dans leurs épaules, à chaque volée qui passe. Quelques-uns, discrètement, gagnent le large. Alors Sapinaud se dresse. Il va recommencer, comme devant Chantonnay, le 16, à marcher seul, sur les pièces.
- Mes amis, crie-t-il, regardez-moi faire, et suivez-moi !

Il se jette à plat ventre à chaque décharge.

A ce moment, un boulet éclabousse de boue un groupe de combattants blottis dans le fossé. L'un d'eux, Darriet, de la Chaunière de Saint-Fulgent, se lève et, d'une voix de stentor, clame à ses voisins :
- En avant les gars ! Les Bleus n'ont plus de munitions. Le tiront avec de la "casse" !
Les gars de Saint-Fulgent grimpent sur la route ; d'autres les rejoignent. Par bonds successifs, ils arrivent sur les canons. Sapinaud tue un servant. Ses hommes assomment les autres. Le pont est emporté. La poursuite commence.

Désormais les Bleus sont perdus. Dans la nuit, sous une pluie battante, une galopade effrénée, ponctuée de hurlements divers, parcourt le plateau de la Guérinière. Marcé se bat comme un lion. Entouré de ses deux fils et de quatre grenadiers, il essaye de contenir la débâcle. Ici et là, dans les champs obscurs, de petits groupes de Républicains luttent eux aussi désespérément.

LA POURSUITE

- Rembarre ! Rembarre !

Capture plein écran 06032012 084042Chaque îlot de résistance se voit encerclé et anéanti tour à tour. Marcé tente de rallier quelques fuyards sur la butte du Fief de Vigne. La butte est bientôt submergée sous le flot des assaillants. Une trombe humaine dégringole vers le pont de Gravereau. Les paysans plantent leurs terribles faux dans le dos des Bleus se bousculant sur l'étroit passage. Voici Saint-Vincent-Sterlanges. La route se rétrécit entre les maisons. Il en résulte un embouteillage monstre.
A ce moment, Maindron surgit à la tête de ses cavaliers. Les lourds chevaux de labour, lancés à fond de train, s'enfoncent dans la masse des soldats en déroute. Maindron et ses hommes sabrent sans arrêt. Ils en auront, le lendemain, mal aux bras. Quelques patriotes enfilent les ruelles de la bourgade et, fous de terreur, se camouflent n'importe où. Darriet en déniche un sous un monceau de paille.
- Grâce ! supplie l'homme.
- Pour toute réponse, Darriet lui administre un coup de sabre qui lui fend la peau du crâne ! Il le désarme et l'amène à Royrand. C'est un jeune créole de 17 ans, déjà officier, nommé Malon d'Aytré. Royrand le remet en liberté.

Il est 11 heures du soir. La pluie tombe toujours. Les Vendéens arrêtent la poursuite et rentrent au camp de l'Oie. Malgré leur fatigue, un certain nombre vont remercier Dieu dans l'église de Sainte-Florence avant de se coucher.

Les chefs se retrouvent. Royrand, pourtant peu expansif de son naturel, ne peut s'empêcher de féliciter Sapinaud pour le courage dont il a fait preuve.
- Je serais fâché, répond le Chevalier de La Verrie, qu'on pût se montrer plus courageux que moi un jour de bataille.
- Vous avez de la chance, observe le vieux général, de n'avoir pas peur de la mort.
- Vous vous trompez, répliqua Sapinaud. Je crains la mort plus que personne ; je ne suis pas un brave. Personne ne redoute autant que moi d'aller au feu. Mais, quand j'y suis, l'honneur me dit : "Tu dois y rester et mourir à ton poste". J'y reste et j'y saurai mourir.

LENDEMAIN DE VICTOIRE

Le lendemain, les Vendéens retournent sur le champ de bataille. Ils ramassent 750 morts. Les Bleus ont perdu 500 hommes et les Blancs 250. De grandes fosses sont creusées dans un terrain situé à l'angle de la route et du chemin de l'Hôpiteau. On met d'un côté les Vendéens, et de l'autre, les Républicains.

Un peu partout, on trouve des fusils, des cartouchières, des équipements jetés par les Bleus. Le soir venu, les vainqueurs ramènent au camp de l'Oie, cinq charrettes de fusils neufs et onze charrettes de munitions. La distribution des armes s'opéra séance tenante, à la joie intense des bénéficiaires. L'un des gars de la Chaunière racontera longtemps après :
"Quand iavons eu chacun not' fusil, dame, fi de garce, y étions-y contents !"

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La victoire connut, en Vendée, un immense retentissement. Comme on pouvait le présumer, il se trouva un poète du terroir pour en faire une chanson. La "Chanson de Marcé" égaya longtemps les paysans du Bocage, aussi peu difficiles, il est vrai, en histoire qu'en littérature. l'air était emprunté à la célèbre "Chanson de Malborough".

I
Marcé s'en va-t-en guerre
Mironton, mironton, mirontaine
Marcé s'en va-t-en guerre
En guerre à Saint-Fulgent.
II
Pèr faire ine bechaïe
Do bounhomme Royrand.
III
Mais le long de la route
La colique le prend.
IV
Si fort qu'en sa tchulotte
O l'en grenait do bran !
V
Ses soldats à la piste
De lus nez le suiviant.
VI
Au détour d'ine lande
Vela-t-o pas Royrand !
VII
Qui sur Marcé se jette
Et la taïte li prend.
VIII
Dos tranchant de son sabre
La cope proprement
IX
Au bout d'ine grand'perche
La met incontchinent.
X
O sera la girouette
Do bourg de Saint-Fulgent.
XI
Au-dessus de l'église
A virera au vent.
XII
Mais voyez le miracle
Le miracle étounant.
XIII
Marcé, quoique sans taïte,
Se met sur son séant.
XIV
Et tot le long d'la route
S'enfuit tambour battant
XV
Le permér pas seul coûte
En un pareil moument.
XVI
L'arrive sus ses jambes
Tot près de Saint-Hermand.
XVII
En fouërant de pus belle
Là, senne âme le rend.
XVIII
Vers Fontenay sa troupe
Le porte tristement
XIX
Au brit que fait la garde
Madame qui l'attend
XX
Madame à la tour monte
A la tour do couvent.
XXI
A l'aperçoit en nage
Rouillé tot en avant
XXII
Rouillé ! brave des braves !
Contez l'évènement !
XXIII
De prendre in p'tchit haleine
Dounez-me donc le temps !
XXIV
A c't'hure, belle Dame,
Ecoutez l'évén'ment !
XXV
Vétre homme a pu de taïte
Et nous tous quasiment.
XXVI
Fillon et la Bouère
Darère l'emportant
XXVII
Martineau sans tchulotte
Les presse vivement.
XXVIII
Préparez au pus vite
Cercueil et monument !

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Extrait
1793 La guerre au Bocage vendéen
Auguste Billaud - Jean d'Herbauges
Les Editions du Choletais
1992