LES MARTYRS DU MAINE

ASSASSINAT DE QUATORZE PRETRES

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Quatorze prêtres catholiques du diocèse du Mans y furent assassinés dans le cours de la révolution par les ennemis de la foi, et presque tous appartenaient au Bas-Maine. Six d'entre eux trouvèrent la mort dans l'arrondissement de Laval ; trois, dans celui de Château-Gontier ; trois autres dans celui de Mayenne, et les deux derniers dans le voisinage du Mans.
Nous suivrons cet ordre dans notre récit.

Un vieillard plus que septuagénaire, l'irréprochable M. Bachelier (M. Pierre Bachelier, né à Froid-Fond, canton de Gréz, était prêtre sacristain de la Bazouge-de-Cheméré et titulaire du bénéfice de Saint-Antoine, de la paroisse de Chemeré-le-Roi), après avoir échappé à une mort certaine, par l'humanité d'un soldat républicain et la courageuse résistance d'une fille chrétienne, devint la victime de plusieurs scélérats, au nombre desquels se trouvait un ingrat qu'il avait comblé de biens.
Découvert avec l'abbé Dorgueil, chez le brave Chadaigne, il fut poursuivi par deux militaires dont l'un se laissa tomber, à dessein de le sauver, tout en affectant de l'accabler d'injures ; tandis que son camarade, moins accessible aux sentiments de miséricorde, était aux prises avec la fille de la maison qui l'avait saisi au collet, pour donner au prêtre le temps de s'évader.
Chassé de cette retraite dans laquelle il vivait paisiblement depuis huit mois, M. Bachelier se réfugia à la Bazouge même, chez M. le Duc de la Rivière, son ami. Hélas ! il ne prévoyait pas qu'il entraînerait dans son malheur cet homme généreux ! ou plutôt celui-ci n'attendait pas sans doute, pour prix de sa charité, la gloire du martyre !
La garde nationale de la Cropte, ardente à la recherche des Vendéens et des ecclésiastiques, découvrit la retraite du prêtre, le 26 avril 1794, au moment où il se disposait à célébrer les saints mystères. Elle le conduisit au bourg avec le maître de la maison et son fils aîné, et là on leur fit passer la nuit sous un toit à porcs, pour les préparer aux humiliations qui leur étaient réservées. Le lendemain on se livra en leur présence aux plus révoltantes profanations. Les gardes nationaux avaient trouvé dans l'asile de l'ecclésiastique des vases sacrés et des ornements sacerdotaux dont ils firent le plus indigne usages, devant leurs prisonniers auxquels il n'épargnèrent aucune espèce d'affront. Après leurs dégoûtantes orgies, lassés d'insulter des hommes d'une patience inaltérable, ils les conduisirent à une demi-heure de la Cropte, sur le bord d'une petite rivière appelée la Vagette, et les massacrèrent à coups de bayonnette, auprès de la chapelle des Gaultiers, dédiée à la Sainte-Vierge, en disant avec une sacrilège dérision : "La bonne Vierge va prier pour eux."
Après ce sanglant exploit, ils dépouillèrent leurs victimes qu'ils laissèrent entièrement nues, et ils s'en retournèrent en triomphe avec la montre de M. Bachelier et celle de M. la Rivière père, que deux d'entre eux ne rougirent pas de porter publiquement.
Le jeune La Rivière fut le premier frappé et tomba la face contre terre ; son visage se trouva caché dans l'herbe. Le père jeta d'abord un cri, et bientôt tous les trois ils furent couverts de blessures. Mais une providence spéciale sembla veiller sur les jours du jeune homme : la Sainte-Vierge, pour laquelle il avait toujours eu une grande dévotion, voulut prouver en cette circonstance qu'en effet elle n'abandonne point ses enfants.
En dépouillant le jeune La Rivière, les meurtriers s'aperçurent qu'il respirait encore. Ils l'accablèrent de nouveaux coups de bayonnette et le laissèrent pour mort entre les deux cadavres. L'infortuné n'avait pas succombé. Bientôt il se lève, jette en frémissant les yeux autour de lui, verse quelques larmes sur les restes de son père et sur ceux du prêtre qu'il voit encore palpiter, et quitte ce lieu d'horreur. Affreusement défiguré et perdant son sang par quinze blessures à la fois, il se traîne péniblement à sa maison, distante de plus d'une lieue. Sa soeur, inspirée comme d'en haut, eut la prudence de le faire transporter dans la paroisse de Bouère où elle demeura auprès de lui pour le soigner. Cette précaution fut le salut du jeune homme. Ses assassins ayant appris qu'il avait échappé à leurs coups, retournèrent furieux jusque dans ses foyers pour lui arracher ce qui lui restait de vie.
L'infortuné La Rivière n'avait alors que 18 ans. Sa santé et même sa raison furent longtemps altérées des suites d'une aussi terrible aventure ; mais il a eu le bonheur de recouvrer pleinement l'une et l'autre, et maintenant il bénit la divine Providence de l'avoir tiré, comme par miracle, des bras de la mort. Il porte encore sur son visage les marques glorieuses de ses blessures ; mais fidèle aux leçons que lui donna le respectable prêtre dans le réduit infect où ils passèrent la nuit, il ne conserve ni fiel ni ressentiment contre les meurtriers. Plusieurs d'entre eux ont aussi vécu jusqu'à ce jour, et il est exposé à les rencontrer assez souvent. C'est lui-même qui a fourni le précis de ce récit historique.
M. l'abbé Bachelier était âgé de plus de 70 ans. C'était un prêtre plein de zèle et de charité, d'un caractère doux et d'une conduite irréprochable. Il était très aimé des habitants de la Bazouge-de-Chemeré parmi lesquels il avait longtemps vécu, et l'on croit que la garde nationale de la Cropte ne se détermina à le faire périr qu'au moment où ils se disposaient à adresser aux autorités du temps une pétition pressante pour le réclamer.
Son corps et celui de son compagnon de martyre furent enlevés par les catholiques et enterrés dans le cimetière de Saint-Denis du Maine.


Près du lieu qui avait été le théâtre des tristes évènements que nous venons de décrire, et dans la paroisse même de la Bazouge-de-Cheméré où M. Bachelier avait si long-temps exercé son zèle, M. Jacques-René Bruneau, vicaire de Saint-Cénéré, né à Montreau, le 13 novembre 1757, trouva une mort pareille.
Après huit années de vicariat, il avait été nommé à la cure de la Bazouge-Mont-Pinson ; mais il ne put en prendre possession : le serment impie que les autorités de ces temps déplorables exigeaient des prêtres fonctionnaires publics, le força, comme ses confrères, de se rendre à Laval ; et, bientôt après, il fut renfermé dans la communauté des capucins. Ce digne ministre de Jésus-Christ avait fait plusieurs fois connaître à ceux qui jouissaient de toute sa confiance qu'il demandait tous les jours à Dieu, la grâce de mourir martyr de la foi ; cependant, soit amour naturel de la vie, soit la crainte qu'étant tout-à-coup égorgé, il ne pût se disposer, comme il le désirait, à son dernier moment, il escalada les murs de sa prison, et se retira dans une maison respectable de la ville, où on l'accueillit avec bonté. M. Bruneau s'y consacra dans le silence aux fonctions de son saint ministère, et y resta jusqu'à l'arrivée de l'armée vendéenne. S'étant déterminé à la suivre, et se trouvant ensuite enveloppé dans la déroute que cette armée essuya au Mans, il prit le parti de la fuite. Son désir était, en se rapprochant de sa famille, de procurer aux fidèles les secours spirituels. Une violente colique qu'il éprouvait fréquemment, le contraignit de se réfugier dans la Closerie de Lorière, paroisse de Vaiges. Les satellites du crime qui avaient suivi ses traces, l'y trouvèrent et l'arrêtèrent. Il les pria de le conduire à Laval, et ces hommes de sang, après avoir paru le lui promettre, entrèrent dans un champ de la métairie de Chahain, paroisse de la Bazouge-de-Chemeré. Ce fut là qu'il déclarèrent à leur victime qu'ils allaient la fusiller. Le juste entendit sans se troubler le cruel arrêt de sa mort, et demanda seulement aux assassins de lui accorder un quart d'heure, pour qu'il se recueillit et offrît à Dieu son sacrifice. Cette faveur ne lui fut pas refusée. Dans ce quart d'heure d'agonie, le saint homme pria le Dieu qu'il allait posséder à jamais, autant pour ses bourreaux que pour lui-même. Se tournant ensuite vers eux, il leur dit : "Je suis prêt, faites de moi tout ce que vous voudrez."
Aussitôt, frappé d'un coup de fusil qui lui perça le crâne, il entra dans la vie des récompenses éternelles. Son corps, dépouillé de tous ses vêtements, enterré dans l'endroit où il était tombé, en fut exhumé pendant le mois d'avril 1817, et transféré solennellement à Saint-Cénéré, où on le considérait déjà comme un saint pendant qu'il y était vicaire.

M. Charles Pépin, vicaire de la Cropte, paya aussi de son sang les nombreux services qu'il avait rendus aux fidèles.
D'abord arrêté comme suspect dans la Closerie de la Crotinière, Grenoux, aux portes de Laval, il fut conduit dans les prisons de cette ville avec le bon paysan qui lui avait accordé une généreuse hospitalité. Ce voyage fut bien cruel pour les malheureux captifs : huit fois leurs féroces ennemis les firent mettre à genoux pour les fusiller, et huit fois la main de Dieu retint leurs bras prêts à frapper. Arrivé à Laval, M. Pépin fut traité d'une manière bien différente, grâce à la protection de M. Guédon, honnête citoyen qui feignit de ne pas le reconnaître pour prêtre, quoiqu'il l'eût vu plusieurs fois célébrer les saints mystères chez M. Gallard, son beau-frère. A la prière de cet ami inattendu, l'ecclésiastique obtint une chambre particulière qu'on venait de refuser à un riche prisonnier : ce fut sans doute pour accomplir ses desseins miséricordieux que la divine Providence fit conduire là son ministre et disposa les coeurs à lui être propices.
Deux Vendéens, condamnés à porter leur tête sur l'échafaud, demandent avant de mourir, à se retirer dans la chambre de M. Pépin, afin de s'y recueillir quelques instants. Cette dernière faveur leur est accordée, et les pieuses victimes viennent sous les yeux du prêtre qui leur est inconnu, se répandre en ferventes prières, suppliant le Seigneur de recevoir leurs âmes, quoique souillées encore de ces taches du péché qui ne peuvent être effacées que par les larmes du repentir. Ce spectacle émeut profondément le ministre de Jésus-Christ ; il regardent ces infortunés comme envoyés vers lui par la bonté divine, ainsi que Paul le fut autrefois vers Ananie ; il va leur livrer son secret, il va les confesser, au risque de sa vie. "Mes amis, leur dit-il, mes amis, venez à moi, je suis prêtre ; Dieu m'a appelé ici pour vous réconcilier." Les deux Vendéens étonnés n'osent d'abord croire ce qu'ils entendent ; mais la figure de celui qui leur parle s'anime comme d'un feu céleste et ils tombent aux pieds du prêtre. "O mon père, disent-ils après avoir reçu l'absolution de leurs fautes, les voies de Dieu sont grandes et admirables ! Un instinct irrésistible nous attirait sans cesse vers cette chambre qui devait être le lieu de notre réconciliation. Maintenant la mort n'a plus rien que de doux pour nos âmes. Bénissez-nous une dernière fois, ô mon père ; nous penserons dans le ciel à celui qui nous a fait rentrer en grâce avec le Dieu des justices (Nous tenons cette touchante anecdote d'une personne à qui M. Pépin lui-même l'a rapportée).
La mission du prêtre était remplie ; ils furent mis, lui et son hôte, en liberté.
Mais le zèle du pieux ecclésiastique le trahit bientôt. Il fut saisi et incarcéré de nouveau, et ne dut son salut qu'à une grave maladie qu'il éprouva dans les fers. Ses amis, à force d'instances, obtinrent qu'il fût conduit à l'hôpital, d'où ils le firent secrètement passer chez mademoiselle Saunuère. Là, le convalescent fut tranquille et à l'abri de tout soupçon, parce que le père de la demoiselle professait des sentiments républicains. Il sortit de cette maison charitable pour rentrer chez mademoiselle Duhoux, où il resta quelque temps caché. Mais les dangers qu'il avait courus n'avaient point effrayé cet homme apostolique ; il voulut quitter sa retraite pour retourner à ses périlleuses fonctions. En vain, la bonne demoiselle s'efforça-t-elle de le retenir ; en vain lui mit-elle sous les yeux l'image d'une mort certaine ; "Un prêtre doit sa vie au salut de ses frères, dit-il", et il alla continuer l'exercice de son ministère.
Bientôt la palme du martyre couronna ses travaux évangéliques.
En revenant de porter les sacrements à des infirmes, il fut surpris, dans le lieu de la Templerie, par une horde de soi-disant gardes nationaux d'Andouillé, qui le poussèrent jusqu'à la Baconnière, la bayonnette dans les reins, et le traitèrent avec la dernière barbarie. Le pauvre prêtre était inondé de sang. Vainement, pour obtenir quelque relâche, il donna sa montre au chef de ces cannibales ; ses souffrances ne finirent qu'avec sa vie, dans le bourg de la Baconnière où il fut enfin fusillé.
Les pieux habitants recueillirent avec respect le corps du martyr et l'inhumèrent dans le cimetière de leur paroisse.

La paroisse d'Andouillé, située au milieu d'un excellent pays, avait malheureusement embrassé les doctrines nouvelles, et la plus grande partie des habitants s'étaient faits les satellites de la révolution et les persécuteurs des catholiques. Parmi les victimes qu'ils frappèrent, nous avons encore à compter un saint prêtre dont le nom n'est jamais prononcé qu'avec la plus grande vénération par tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.
M. La Noe, curé de Louvigné, près Laval, fut obligé de quitter sa paroisse par suite de son refus du serment schismatique. Il pénétra dans l'Anjou où il paraît qu'il travailla au saint ministère. Au passage de l'armée vendéenne, il se rapprocha de sa paroisse, et pour ne point compromettre les nombreux amis qu'il y avait laissés, il se réfugia à Changé d'où il pouvait de temps en temps visiter son ancien troupeau. Sa retraite, pendant trois ou quatre mois, fut à la métairie de la Verrerie dans le voisinage de Saint-Ouen, et il ne cessa point d'exercer son zèle parmi un peuple tout chrétien. Il bénit un assez grand nombre de mariages et entendit beaucoup de confessions. La garde nationale d'Andouillé fut bientôt instruite qu'un prêtre se retirait dans ce quartier, et elle vint y faire des recherches multipliées. Informés que M. La Noe avait été dénoncé et qu'on devait le lendemain cerner leur maison, les braves fermiers en avertirent leur hôte. Celui-ci ne put s'empêcher de leur faire part d'un triste pressentiment qui s'emparait de son âme : "Demain, dit-il, je serai massacré." Ayant passé la plus grande partie de la nuit en prières, il célébra la messe avant l'aurore et voulut donner sa montre à un jeune homme qui l'accompagnait ordinairement dans ses courses apostoliques. Ensuite il fit ses adieux à la bonne famille qui l'avait recueilli, et, pour ne point s'exposer aux plus grands malheurs, il alla se cacher dans un champ de la Cousinière, métairie toute voisine. A peine y est-il entré, qu'il entend à l'entour une bande nombreuse. C'étaient les bleus d'Andouillé. Ils battent le champ dans tous les sens. On l'aperçoit ; plusieurs coups de fusil tirés en même temps l'atteignent. Il tombe baigné dans son sang, et comme on voit qu'il respirait encore, on l'achève de trois ou quatre coups de bayonnette.
Les paysans du voisinage l'enterrèrent le même jour dans un champ de l'Oisonnière ; mais dès la nuit suivante quelques royalistes vinrent l'exhumer, à la faveur du clair de lune, et le portèrent dans le cimetière du Genest.

Un jeune ecclésiastique qui s'était distingué par son zèle pour la gloire de Dieu et par sa charité envers les pauvres, subit le même sort près de la ville d'Evron, sa patrie.
Vicaire de Piacé à l'époque du serment schismatique, M. l'abbé Morin fit de nombreux voyages pour éclairer ou soutenir ses confrères. Étant resté en France après la proscription du clergé fidèle, il suivit l'armée vendéenne jusqu'à la déroute du Mans, et se rapprocha ensuite de la ville d'Evron qui lui avait donné naissance. Là, il travailla avec une intrépidité peu commune à soutenir dans la foi les âmes chancelantes et à distribuer aux chrétiens de tous les âges et de toutes les conditions les secours précieux de la religion. Sous divers déguisements, il rendit les plus grands services à l'Eglise et à ses enfants, ne sachant jamais refuser son assistance, au milieu même des périls ; et sans doute il serait mort d'épuisement, si Dieu ne lui eût réservé une fin plus glorieuse. Son zèle ardent le fit tomber entre les mains des impies.
Revenant en plein jour d'administrer un moribond, il fut saisi par un détachement cantonné à Evron et reçut la mort, mais la mort des élus, pour prix de sa charité. La sainte victime, en expirant, adressa aux soldats qui venaient de le frapper, ces mémorables paroles : "Je suis prêtre de Jésus-Christ, et je vous pardonne ma mort." Aussitôt ses meurtriers le dépouillèrent et ne lui laissèrent pour tout vêtement que sa chemise. Ensuite ils emportèrent son cadavre à Evron et le promenèrent par les rues en criant : "Aristocrates, venez à confesse ; voici un prêtre." Il n'appartenait qu'aux agents du fanatisme révolutionnaire de se jouer de la religion avec la mort.
Cet évènement eut lieu vers 1795.

Un autre jeune ecclésiastique, plein de piété et de talens, arrosa de son sang la paroisse de Bazouges.
Jean-Baptiste Julienne exerçait les fonctions de précepteur chez M. de Couasnon, lorsque la révolution éclata. La famille de Couasnon habitait tantôt le bourg de Croixille, tantôt la ville de Vitré, où elle répandait alternativement l'odeur de toutes les vertus chrétiennes. M. Julienne n'eut pas la consolation de vivre longtemps dans cette pieuse et noble maison. Sa fidélité inviolable à la chaire apostolique lui attira la haine des méchants ; il fallut se soustraire à leurs regards et renoncer aux charmes d'une vie aussi sainte que paisible. Le château de la Baglière fut sa première retraite. Mais le prêtre n'y était pas en sûreté ; peut-être serait-il moins exposé en s'éloignant des lieux où il était connu et recherché. Madame de Ponteston l'adressa donc à une de ses amies de Bazouges qui l'introduisit, vers le mois de juillet 1794, dans la maison d'une pieuse veuve de cette paroisse.
L'homme de Dieu ne resta pas oisif dans cette nouvelle retraite. Pendant huit mois qu'il y demeura, il se livra à toute l'ardeur de son zèle, et, comme il n'était pas connu dans le pays, il y fit un bien immense dont les paroisses de Saint-Georges, de la Bazouge, d'Arquenay, ressentirent surtout les effets. Jamais il ne fit attendre les secours de la religion, malgré l'évidence du péril.
Un jour le curé de Saint-Georges vint le prier d'administrer un de ses paroissiens dangereusement malade et dont il n'osait approcher, parce que les impies faisaient bonne garde autour de la maison et qu'il ne manqueraient pas de le reconnaître, s'il cherchait à s'y introduire. M. Julienne ne balança pas un instant ; le salut d'une âme lui était trop cher, pour qu'il pût penser aux risques qu'il allait courir. Il part donc déguisé en couvreur et accompagné d'un homme de cet état. Sous cet habit, il pénètre dans la maison de M. La Paumardière, sans éveiller aucun soupçon, lui procure les consolations de la foi, et s'en retourne le soir avec son compagnon, ses outils, et le prix de sa journée, c'est-à-dire la joie d'avoir fait une bonne oeuvre. Le malade mourut content quelques jours après, et le prêtre zélé continua ses courses apostoliques. C'était surtout au Bois-du-Pin, métairie de Bazouges, qu'il aimait à offrir le sacrifice adorable de nos autels.
Mais tant de bien ne pouvait s'opérer sans alarmes ! Le ministre de Dieu vit un jour entrer les Bleus dans la maison de sa bienfaitrice ; bientôt, d'une chambre haute dans laquelle sa cache était pratiquée, il entend briser en bas tous les meubles. Adresser au ciel de ferventes prières pour lui, pour la bonne veuve, ce fut sa première pensée ; mais une mortelle inquiétude vient le saisir. Les Bleus montent à grand bruit l'escalier ; ils vont découvrir, il vont profaner le corps et le sang du Sauveur renfermés dans une armoire sous les espèces sacramentelles. Plusieurs fois il s'élance du lieu secret où il est enfoncé, pour aller recueillir les précieuses hosties, plusieurs fois il se sent retenu par des liens invisibles. Enfin les Bleus entrent dans l'appartement. "C'est apparemment la chambre de Jambe-d'Argent (pieux et brave royalistes de la Mayenne, Jean Tréton), s'écrient-ils, voilà des dévotions partout". Aussitôt ils se mettent à fouiller tous les meubles, ils atteignent tous les tiroirs et bouleversent ce qu'ils contiennent : un seul est omis dans cette rigoureuse perquisition ; c'est celui qui renferme le très-saint-sacrement. Après mille imprécations, les républicains se retirent, et Jésus-Christ et son ministre ont échappé à leur sacrilège fureur. Mais la retraite du prêtre était vendue, il fallut en choisir une autre.
M. Julienne se retira donc à la Beuglère où il resta jusqu'à sa mort. Le mardi de la semaine sainte, en l'année 1796, revenant de dire la messe à la métairie de la Rongère, il fut aperçu par des gardes-mobiles qui se mirent à sa poursuite. Il était alors accompagné d'un jeune homme de Laval. "Sauvez-vous, lui dit-il, je vous en prie, sauvez-vous seul ; je ne puis plus courir." Tombé entre les mains des révolutionnaires, le prêtre leur offre plusieurs louis pour obtenir la vie. "C'est toi et tes louis que nous voulons, dirent les assassins ;" et ils le fusillèrent sans miséricorde, dans un champ voisin de la Rongère.
M. Julienne fut enterré dans le cimetière de Bazouges. Il était âgé de trente-deux ans.

Passons maintenant aux trois victimes immolées dans l'arrondissement de Château-Gontier.

La première le fut presque aux portes de la ville.
Né à la Baroche-Gondouin, près Lassay, M. l'abbé Héroux remplit pendant neuf ans les fonctions de vicaire à la Chapelle-au-Riboul et dans quelques autres paroisses. Après cette espèce de noviciat, on le nomma successivement curé de Ponthouin, de la Conception-en-Passais, de Préaux. Partout le ministre du Seigneur se distingua par son zèle et son mérite. A l'époque de la révolution, son amour pour la foi de ses pères, son dévouement éclairé pour la saine doctrine, lui firent rejeter, sans hésiter un moment, la prestation du serment. Ce refus le força de quitter son troupeau, et de se rendre à Laval, d'où il fut déporté chez l'étranger. Après avoir séjourné long-temps dans l'île de Jersey, le serviteur de Jésus-Christ se rendit en Espagne, où la Providence, qui n'abandonne jamais les siens, lui procura un asile honorable dans le palais même de l'évêque de Placencia en estrémadure. Ce vénérable prélat, observant fidèlement ce que prescrit saint Paul, "qu'un évêque soit hospitalier", faisait de sa maison l'asile de plusieurs ecclésiastiques français. Il sut apprécier le mérite et les connaissances de M. Héroux, et l'un de ses hôtes, le vénérable archevêque d'Auch, également banni pour la foi, partagea si bien l'estime qu'il montrait au bon curé de Préaux, qu'il choisit celui-ci pour directeur de sa conscience. Mais, si ces avantages et cette position flatteuse eussent pu faire impression sur un homme inquiet et tremblant pour son avenir, il n'en était pas ainsi de ce vertueux prêtre. Sa paroisse vivait dans tous ses souvenirs, et les Français indistinctement étaient sans cesse présents à son coeur ; il se représentait les plus égarés comme autant d'infortunés pécheurs accablés sous le poids des remords, et manquant de prêtres pour se procurer les secours religieux. Nous ne dirons pas qu'il se prêtait à une vaine illusion, mais du moins faisait-elle beaucoup d'honneur à sa religion et à ses sentiments.
Dès l'époque de la première pacification entre les républicains et les royalistes, la France semble lui tendre les bras ; il part pour cette patrie bien-aimée, et arrive heureusement à Sablé, le 28 octobre 1796. Il ne pouvait s'établir dans sa paroisse, trop voisine de celle de Ballée, dont les malheureux habitants avaient voué une haine implacable à tous les prêtres catholiques. Au Ier novembre, il se rendit, pour exercer son zèle apostolique, à Chantemé-Ménil et dans les paroisses voisines ; le Seigneur répandit sur ses travaux des bénédictions abondantes. Nouveau François-Xavier, il ne cessait de cultiver, avec un zèle et des peines incroyables, le champ du divin Père de famille. Rien ne le rebutait ; et, la nuit comme le jour, il allait, de maison en maison, de ferme en ferme, de village en village, chercher et ramener au bercail les brebis égarées. Dans ces temps heureux, mais si courts, personne, autour de l'homme de Dieu, ne mourait, sans avoir été muni des secours de l'Eglise ; les mariages étaient réhabilités, les enfants instruits des vérités du salut ; des paroisses entières se trouvaient réconciliées avec Dieu.
Le confesseur de Jésus-Christ jouissait d'une paix profonde dans l'exercice de ses pénibles et augustes fonctions. Mais un jour il fut rencontré par un détachement de la garde mobile de Château-Gontier, qui parcourait le pays pour la levée des impôts. Les républicains lui demandèrent s'il était prêtre ? Oui, dit-il, mais prêtre catholique."
Arrêté sur cette courageuse déclaration, il offrit son argent et sa montre pour la délivrance d'un jeune homme qui le suivait. Frappés de ce procédé, les gardes mobiles les relâchèrent tous les deux et se retirèrent de quelques pas. Mais un des leurs ayant fait cette réflexion : "Puisque nous avons l'argent, reprenons le calotin", ils revinrent s'emparer de sa personne. Le brave jeune homme ne voulut point abandonner un vieillard si digne de pitié ; il obtint comme une grâce de partager ses fers. Lorsqu'ils furent arrivés à Château-Gontier, on traduisit le prêtre devant le tribunal.
Après lui avoir demandé son âge, sa profession, le lieu de sa naissance, le président lui adressa les paroles suivantes, qui amenèrent comme un colloque entre le représentant de l'ange des ténèbres et celui de l'ange du Seigneur : "As-tu prêté le serment exigé par la loi ? - Non. - As-tu prêché la guerre civile ? - Je ne me suis jamais mêlé des troubles qui ont déchiré notre malheureuse patrie. - Que faisais-tu donc ? - J'enseignais, depuis ma rentrée en France, le catéchisme à la jeunesse, et je réconciliais les pécheurs avec Dieu. - Tu as donc émigré ? - Non, j'ai été déporté en vertu de la loi. - Pourquoi es-tu rentré ? - Je croyais y être obligé en conscience. - Quel était ton dessein ? - De prêcher la paix, l'union et la concorde, les commandements de Dieu et de l'Eglise".
On ne poussa pas les questions plus loin ; mais, en le traitant de fanatique, on le jeta dans les prisons. Le bon vieillard ne redoutait rien tant, il éprouvait une horreur invincible pour les cachots : y passer seulement une nuit, eût été pour lui un supplice cent fois pire que la mort. Aussi la divine Providence, satisfaite de ses longues tribulations, se plut-elle à exaucer ses voeux, en lui épargnant ce nouveau genre de sacrifice. A peine deux heures s'étaient-elles écoulées, qu'on le retire de la prison, sous le prétexte de le conduire à Laval, quoique le jour fût à son déclin.
Il n'était pas à une demi-lieue de Château-Gontier avec son escorte, lorsque plusieurs coups de fusil se firent entendre. Quelques soldats qui avaient pris les devants, d'après des conventions secrètes, avaient fait eux-mêmes cette décharge. Le reste de la troupe feignit de croire qu'on venait pour délivrer le bon curé ; aussitôt l'homme de Dieu fut percé de balles, ainsi que le jeune homme qui s'était volontairement déterminé à partager son sort (c'était un nommé Perrault, âgé de dix-sept à dix-huit ans, domestique au Ménil, dans la ferme de Racassé).
Les deux cadavres restèrent là gisants jusqu'au lendemain. Un cultivateur des environs, guidé par un sentiment d'humanité, les conduisit dans sa charrette au cimetière de l'Hôtel-Dieu de Château-Gontier, où il reposent en attendant la résurrection générale.

Un vieillard respectable par ses vertus et ses talents, M. Letessié, curé de l'excellente petite paroisse de Saint-Gault, fut assassiné par un malheureux presque privé de raison et qu'on désignait dans le pays sous le nom d'âne blanche. C'est encore ainsi qu'on l'appelait en nous racontant la mort de sa victime.


M. l'abbé David, né le 7 novembre 1765, d'honnêtes parents, à Azé, près Château-Gontier, fut ordonné prêtre, en 1789. Il n'hésita pas un instant à refuser le serment schismatique ; mais, résolu à demeurer en France pour procurer aux fidèles les secours de son ministère, il se cacha long-temps sur la paroisse catholique de Quelaines. Il rendit aux habitants de la contrée de nombreux et importants services, dont le souvenir vit encore dans leur coeur reconnaissant. Jour et nuit il travaillait avec un zèle infatigable à l'instruction chrétienne des enfants et à l'administration des sacrements. Bravant tout danger, il accorda souvent en plein jour, et au plus fort de la terreur, les honneurs de la sépulture aux habitants de Quelaines, et il ne craignait pas de chanter à haute voix, dans le cimetière de la paroisse, les prières de l'Eglise. Malgré les pressants efforts des fidèles (et l'on peut dire avec consolation que tous l'étaient comme encore à présent, dans cet heureux pays), M. David, sollicité depuis long-temps de prêter le secours de son ministère à la division de royalistes que commandait, dans le voisinage de Craon, le jeune et brave Lecomte, se rendit auprès de ce chef renommé ; mais hélas ! il venait de partager le triste sort que lui préparait la perfidie d'un ingrat.
Au château de Bourmont, dix soldats républicains devaient être passés par les armes. M. Lecomte en sauva un qui ne fut connu dans le pays que sous le nom de Caniche. Cet homme parut s'attacher à son bienfaiteur et lui servit de barbier ; mais il était dissipateur, et la générosité du chef royaliste ne pouvait suffire à ses folles dépenses. Un jour que celui-ci lui refusa de l'argent : "Mon général, lui dit ironiquement ce traître, je suis pourtant à la veille d'en avoir, et je vous paierais cela".
Il le suivit à Châtelais ; et dans la Closerie de Rouge-Ecu, près le moulin de Sévilliers, il lui demanda : "Général, couchez-vous ici ? - Oui, et toi aussi sans doute ? - Moi ! non général, je vais coucher tout près." Et il sortit.
M. l'abbé David accompagnait alors M. Lecomte qui assigna le moulin pour logement à plusieurs de ses hommes, et demeura lui-même dans la Closerie, avec le prêtre et six ou sept royalistes. Au milieu de la nuit, tout d'un coup un bruit tumultueux retentit autour de la maison. C'était la garnison de Craon, dirigée par Caniche. M. Lecomte jugeait inutile de se défendre contre tant d'ennemis. Cinq de ses gens sortent cependant, au milieu d'une grêle de balles, et ripostent courageusement. Un nommé Verrier, poursuivi par un grenadier républicain qui lui crie : "Rends-toi", se détourne, met le grenadier en joue et le tue ; mais en cherchant ensuite à se sauver, il se noie dans l'Oudon. L'intrépide Tête-carrée reçut au moulin plus de quarante blessures, en donnant la mort à tous les républicains qui l'entouraient, et par son héroïque résistance il ménagea à plusieurs de ses camarades des moyens de salut.
Pour l'abbé David, il n'eut d'autre ressource que de se jeter à la nage ; mais il fut atteint par des soldats qui se mirent à sa poursuite et ramené sur la rive. Là, ils lui crevèrent les yeux, et après l'avoir percé de mille coups de bayonnette, ils le noyèrent.
M. Lecomte fut conduit nu-pieds jusqu'à Chérancé. Une pauvre femme de ce bourg lui donna des sabots qu'on eut la cruauté de lui briser sur les pieds. Le soir même on le fusilla à Craon, dans la prairie du Mûrier. Il mourut en brave, comme il avait vécu.
Mais la méchanceté de son délateur ne resta pas impunie. Quelques jours après cette horrible trahison, Caniche osa se présenter à Athé, excellente paroisse de la Mayenne, où M. Lecomte jouissait de toute la confiance due à ses talents militaires et à sa vertu. Comme il semblait défier les habitants par sa jactance insolente : "Traître, lui dirent-ils, tu n'en feras pas périr d'autres". Et ils l'immolèrent à leur ressentiment.

Les trois ecclésiastiques du diocèse qui furent assassinés dans l'arrondissement de Mayenne, sont MM. Burin, curé de Saint-Martin-de-Connée ; Hairie, curé du Housseau, et Deschamps, vicaire d'Ambrières.

Le premier, l'abbé Burin, appartenait à une honnête famille d'agriculteurs, domiciliée à Champfleur (Sarthe) près Alençon. Ayant exercé pendant quelques années les fonctions de vicaire dans une paroisse du Haut-Maine, il obtint, par la voie du concours, la cure de Connée, vers l'an 1786, et s'y montra toujours un véritable pasteur. Son zèle éclairé, son caractère obligeant, sa grande charité pour les pauvres, lui avaient concilié l'estime et l'affection générales, lorsque le signal de la persécution fut donné contre les prêtres catholiques. Aimé comme il était dans le pays, et se flattant de l'espoir que cette tempête ne serait que momentanée, il prit le parti de rester caché parmi son troupeau, et se réfugia tantôt dans un endroit, tantôt dans une autre. Mais il se vit forcé de se retirer jusqu'à Saint-Georges-de-Villaines, à trois lieues de Connée, et ce fut là qu'il consomma son martyre. Les services immenses que rendait dans ce canton ce prêtre aussi vigoureux que zélé, avaient éveillé l'attention des impies. De la grange d'un bordage qu'il avait choisi pour asile, ayant un jour aperçu les Bleus entrer dans la maison, il se précipita à travers la campagne ; mais il ne put échapper à leurs coups. En passant une barrière, il fut atteint de plusieurs balles qui l'étendirent mort sur la place.

Le curé de Housseau, M. Jean Hairie, âgé d'environ 60 ans, avait eu le malheur de se souiller par la prestation du serment ; mais il s'était presque aussitôt rétracté. En 1794, il fut découvert par une colonne de gardes-mobiles qui, en le fouillant, trouvèrent sa rétractation dans sa poche. C'en était assez pour le convaincre du crime capital. Il fut conduit à Saint-Denis de Villenette, et fusillé dans le cimetière de la paroisse.

Le vicaire d'Ambrières fut découvert dans sa paroisse, chez Mademoiselle de la Rongère, dans la nuit du samedi au lundi de la Semaine-Sainte 1793, avec deux autres ecclésiastiques, dont l'un était son propre curé. Ceux-ci trouvèrent le moyen de se dérober à la vigilance des républicains, tandis qu'ils cherchaient à tirer M. Deschamps d'un monceau de fagots de genêts, où ils l'avaient aperçu. L'ayant grièvement blessé d'un coup de fusil, ils l'arrachèrent de cet asile avec violence, le traînèrent sur le pont, et là ils le dépouillèrent de ses vêtements qu'ils partagèrent sous ses yeux. Le saint homme était couvert d'un cilice ; à l'aspect de cet instrument de mortification, les brigands parurent saisis de quelque respect ; mais leur férocité l'emporta bientôt ; ils achevèrent leur victime à coups de bayonnettes.
Ses dernières paroles furent celles de Jésus-Christ expirant sur la croix : "Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains."
On regarda comme miraculeuse la circonstance que nous allons rapporter.
Une custode renfermant plusieurs hosties, consacrées, était déposée dans une armoire de la maison où fut pris M. l'abbé Deschamps. Les soldats républicains qui fouillaient partout avec une minutieuse exactitude et faisaient soigneusement ouvrir tous les meubles, passaient et repassaient à chaque instant devant l'armoire qui contenait un dépôt si précieux, sans paraître l'apercevoir, et les saintes espèces échappèrent, contre toute espérance, à la fureur sacrilège des impies.

Deux prêtres manceaux tombèrent sous le fer des assassins dans le département de la Sarthe.

Vers le mois d'avril 1795, la guerre des chouans dans les départements de la Sarthe et de la Mayenne, causa de vives inquiétudes aux républicains. Il fut alors conclu une suspension d'armes dont les principales conditions furent la liberté des prêtres détenus et l'exercice public de leurs fonctions. Malgré cette espèce de trêve, plusieurs ecclésiastiques périrent de la mains des impies, entre autres M. Defai, dont la mort est ainsi rapportée par un respectable curé de ce diocèse.

"Lorsqu'on donna aux ecclésiastiques, la liberté de se retirer dans le lieu de leur naissance, les habitants de Joué-en-Charnie, envoyèrent un laboureur de leur paroisse, nommé Lelong (il vit encore et demeure à Chemiré), chercher M. Defai. En passant à Chassillé, ils furent arrêtés par les républicains qui s'étaient retranchés dans l'église paroissiale dont ils avaient fait une espèce de fort. Ils conduisirent le prêtre dans cette citadelle, et dirent à Lelong de revenir le lendemain le chercher. Il y revint ; mais ils lui dirent qu'il s'était échappé pendant la nuit. On chercha son corps dans la rivière jusqu'au moulin de Coulaines, sans le trouver. Lelong avait mené son chien avec lui, lorsqu'il était allé à la recherche. En revenant du moulin de Coulaines, le chien trouva le corps de M. Defai, dans un hallier d'épines. Qui l'a tué ? ..."
Les autorités feignirent de se mettre à la poursuite des assassins ; mais ils restèrent ignorés et tranquilles.

La persécution touchait à son terme, lorsque la divine Providence, dans son ineffable miséricorde, voulut consommer par la gloire des martyrs, l'expiation d'une faute qui déjà avait été lavée dans les larmes de la pénitence et réparée par l'exercice continuel de la charité la plus vive, du zèle le plus ardent.

Né à Saint-Pierre-la-Cour, d'honnêtes cultivateurs, M. Jacques Bigot avait successivement exercé les fonctions de vicaire à Saint-James-le-Robert et à la Couture du Mans, lorsqu'il fut nommé vers 1787, curé de la Bazoge, près cette ville. Il possédait des talents plus qu'ordinaires ; mais il ne sut pas s'en servir pour éviter l'erreur, et par une conduite peu mesurée, il se prépara une source abondante de chagrins et de regrets.
Ce fut à l'époque du serment constitutionnel que M. Bigot commença à perdre de vue les obligations sacrées du sacerdoce catholique, pour favoriser les innovations sacrilèges de l'assemblée constituante et de l'assemblée législative. On le soupçonna dans le pays de viser à l'évêcher de la Sarthe. Nous ne savons jusqu'à quel point cette accusation peut être fondée ; mais toute la conduite de M. Bigot semblerait l'appuyer. On le vit se lier intimement avec les autorités du temps ; faire à la ville de fréquentes excursions ; entretenir avec les principaux amis du nouvel ordre de choses un commerce habituel ; monter en chaire, les journaux à la main, et y féliciter les bons patriotes de leurs honorables sentiments.
Il faut bien l'avouer : beaucoup de prêtres de ce canton furent infidèles. Un ecclésiastique qui était en possession de leur confiance (M. Paulmier, curé de Ballon), en entraîna un grand nombre avec lui dans le schisme. Peut-être l'exemple du curé de la Bazoge contribua-t-il aussi à leur égarement. Mais ceux d'entre eux qui vivent encore et que l'Eglise a recueillis dans son sein maternel, peuvent dire quelle fut l'amertume de son repentir ; combien il s'efforça de réparer, par toute la sollicitude du zèle pastoral, le scandale qu'il avait causé dans l'Eglise. Déjà il avait souffert la prison pour avoir refusé de livrer ses lettres de prêtrise. Après dix-huit jours de captivité, il dut la liberté à quelques patriotes, ses amis. Jeté de nouveau dans les fers, il fut conduit à Chartres, où il resta près d'un an. On peut croire que la miséricorde du Seigneur le prévint dans les fers et qu'il y médita longuement l'importante démarche de sa rétractation.
A peine fut-il permis, en 1795, aux prêtres catholiques de reparaître dans les églises, que le curé de la Bazoge s'empressa de rentrer dans sa paroisse, pour y abjurer publiquement ses erreurs.
Il ne se contenta point de cette réparation solennelle. Tout le reste de sa vie, il ne cessa de gémir sur sa faiblesse, il ne cessa de déplorer le scandale de sa chute, et plusieurs fois on le surprit fondant en larmes devant son crucifix, au souvenir de son péché.
Dieu qui était témoin de l'amertume de son coeur et de la sincérité de son repentir, ne tarda pas à lui fournir des moyens efficaces pour satisfaire complètement à sa justice, en consolant l'Eglise qu'il avait affligée par sa défection, et en soulageant dans leurs besoins spirituels les fidèles qu'il avait contristés.
On sait que la trève de 1795 ne fut pas de longue durée. Bientôt les prêtres furent obligés de se renfermer dans leurs tristes réduits. M. Bigot trouva un asile chez un brave fripier du Mans, qui ne craignait pas de faire célébrer dans sa maison le saint sacrifice de la messe, en présence d'une foule de catholiques. Cet honnête homme n'était pas le seul qui osât ainsi s'exposer à la vengeance des impies ; plus de vingt maisons de la même rue recélaient des ecclasiastiques toujours disposés à voler au secours des fidèles, toujours prêts à faire le sacrifice de leur vie pour le salut des âmes.
Les républicains soupçonnèrent enfin que les royalistes de la grande-rue donnaient asile aux prêtres ; ils décidèrent en conséquence qu'une fouille générale y serait faite. Mais les gens de bien avaient su se ménager des intelligences, et les prêtres furent avertis à temps. M. Bigot se réfugia sur la paroisse de Trangé, dans un village appellé les Maisons-rouges, où deux hommes charitables, lui donnèrent alternativement l'hospitalité.
Là, l'homme de Dieu se livra tout entier à l'ardeur de son zèle. Une sainte sollicitude s'empara de son âme ; il voulut consacrer tous ses instants à la gloire de Dieu et au salut de ses frères. On ne saurait se faire une idée du bien qu'il opéra dans les paroisses voisines, et l'on se persuade difficilement qu'un homme seul ait pu soulager tant de besoins, suffire à tant de travaux. Comme Paul après sa conversion, il devint un apôtre infatigable, prêchant sans cesse l'évangile du Seigneur, rappelant les uns dans le sein de l'Eglise, fortifiant les autres dans la foi, se faisant tout à tous pour gagner les âmes à Jésus-Christ. La Quinte, Coulans, Chaufour, Trangé, Degré, Aigné, la Bazoge, furent surtout le théâtre de son zèle apostolique. Les habitants de la Bazoge allaient le chercher le soir dans son asile et l'y reconduisaient la nuit suivante, après avoir rempli par le ministère de leur légitime pasteur, les devoirs de la religion. Plusieurs fois le ministre de Jésus-Christ revint ainsi visiter son ancienne paroisse, où de nombreuses troupes de fidèles se réunissaient dans quelques maisons de la campagne pour satisfaire leur piété et recevoir sa bénédiction.
La même chose se faisait à la Quinte, où M. Bigot a laissé de précieux souvenirs. Un jeune homme de cette paroisse l'accompagnait souvent dans ses pieux voyages, et lui servait presque partout de guide et de gardien, au péril de sa propre vie.
Le charitable ecclésiastique avait suffisamment expié le péché de sa défection, le scandale de sa conduite était grandement réparé ; le Dieu des miséricordes l'a trouvé digne de la gloire du martyre.
La colonne mobile de Domfront-en-Baissais était à la poursuite des chouans. Les hôtes de M. Bigot étaient soupçonnés de les favoriser. Les soldats viennent fouiller dans leur maison, vers deux heures après minuit. Le prêtre descendait à peine de l'autel. Il n'a que le temps de se jeter dans une grange. Les militaires entrent bientôt dans l'écurie. En les entendant, il veut s'enfoncer dans le foin, mais il met le pied sur une ouverture et tombe au milieu des républicains étonnés.
Quelques-uns des plus humains voulaient le conduire au Mans ; mais un boucher de Domfront qui commandait la troupe, s'y opposa vivement, en disant qu'il échapperait de nouveau et que ses amis le sauveraient. Il parvint à l'entraîner dans le bois de Martigné où il projetait de le massacrer. "Mes amis, dit le prêtre qui pénétrait son dessein, ce n'est pas la route du Mans ; menez-moi au Mans, je vous prie : on m'y jugera selon la loi." A ces paroles si douces, on ne répondit que par deux coups de crosse de fusil qui étendirent la victime à terre. M. Bigot voulu se relever ; on lui perça le côté d'un coup de bayonnette. Il fit cependant quelques pas. Mais bientôt, excités par le barbare commandant, les républicains lui enfoncent leurs bayonnettes dans toutes les parties du corps. Le prêtre reçoit chaque blessure en disant, les mains jointes sur sa poitrine : "Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un grand pécheur ! Mon Dieu, pardonnez-moi !" Il est frappé en plus de vingt endroits, et il respire encore. Le boucher veut avoir l'honneur de lui porter le dernier coup ; il lui décharge son fusil dans l'oreille, et l'heureux pénitent a achevé de se purifier dans son propre sang.
Cette scène de douleur eut lieu dans les jours complémentaires de l'an VII, c'est-à-dire vers le 17 septembre 1799. On doit confesser qu'elle inspira dans tout le pays une vive horreur, et que le nom du principal assassin n'y est encore prononcé qu'avec exécration. Le maire de Domfront en témoigna le premier son indignation. Il avait été informé du crime des soldats avant leur retour. "Qu'avez-vous vu, leur dit-il avec sévérité, quand ils se présentèrent devant lui ?" Ils n'osèrent avouer leur crime et répondirent par un mensonge. "Vous me trompez, reprit le maire, vous avez trouvé quelqu'un ; encore une fois, qu'avez-vous vu ? - Citoyen, répondit enfin le caporal, nous avons trouvé un prêtre. - Qu'en avez-vous fait ? - Nous l'avons tué et mis dans un fossé." Le maire adressa alors de sanglants reproches aux assassins et partit sur le champ avec d'autres soldats, pour voir s'il serait encore temps de sauver la victime ; mais il ne trouva plus qu'un cadavre défiguré, que les meurtriers avaient couvert de feuilles. Il le fit relever en sa présence et porter dans le cimetière de Chaufour, où une pieuse femme donna un drap pour l'ensevelir.

Extraits
Les Martyrs du Maine - TOME I
par l'abbé Théodore Perrin
1837