LE MAUVAIS CAS DE M. PLACIDE

de Bernard de Marigny

Après sa campagne de Luçon, M. Placide rentra chez lui, et il chercha plus que jamais à se faire oublier. Il y réussit pour un temps, car les évènements prirent une tournure si rapide et si grave, que nul ne s¤ngeait à s'occuper de lui.

Durant la campagne d'outre-Loire, la Vendée jouit d'un repos relatif : les succès comme les revers de la Grande Armée absorbaient l'attention des deux partis.

Lorsqu'elle fut anéantie, les républicains commencèrent leur campagne incendiaire, que les Vendéens ont appelé "le feu". Cette expression, simple et terrible, peint au vif les excès sauvages de cette sanglante époque ; les témoins en conservèrent un souvenir mêlé d'épouvante et d'horreur. Il y a quelques années à peine, les derniers survivants en parlaient encore avec effroi.
Quand le feu et le sang étaient partout, tout le monde fuyait devant les col¤nnes infernales, et on trouvait naturel que M. Placide en fit autant.

Mais au printemps de 1794, Marigny revint dans le pays de Bressuire, et, le jour du vendredi saint, il battit les républicains à Boismé. Par cette victoire, quatre ou cinq cantons se trouvèrent pour un moment délivrés des bleus, et il s'occupa sans retard d'organiser une nouvelle armée pour continuer la guerre. Il fit appel à tous les hommes valides, et, dans chaque paroisse, ceux qui n'y répondirent pas furent notés. Le pauvre Placide se trouva alors dans une position fort embarrassante. Bientôt des soupçons planèrent sur lui, et on finit par l'accuser près de Marigny, qui le livra à son conseil de guerre.

J'ignore la composition de ce tribunal militaire, seulement je suppose que les avocats ne devaient pas l'encombrer et que les plaidoyers étaient courts. Malgré l'appareil peu imposant des débats, le malheureux Placide perdit apparemment son sang-froid, car il ne put réussir à se disculper et fut condamné à mort.

L'exécution devait avoir lieu dans un pré, non loin du bourg de Saint-Mesmin, et il croyait toucher à ses derniers moments.

Marigny avait au nombre de ses soldats un nommé Pasquier, ancien marchand de sel, brave comme la poudre et mauvaise tête parfaite. M. Placide lui avait rendu autrefois quelques services, et il n'en avait pas perdu le souvenir.

Quand il apprit cette sentence, il alla trouver Marigny, et il lui dit, sans autre préambule : - "Vous avez condamné Monsieur Placide à mort." - "Mais ce n'est pas moi qui l'ai condamné, répondit Marigny, c'est le conseil de guerre, et tu sais bien qu'il ne juge pas sans preuve. Après tout, qu'as-tu à voir là dedans ?" - "J'ai à voir que, si vous en faites fusiller un, il y en aura deux à la fois, car je vous préviens que j'irai me mettre devant lui." - "Bah ! mon pauvre Pasquier, tu es une mauvaise tête, tu le sais bien ; laisse-moi donc tranquille et réserve-toi pour tuer les bleus ; tu feras mieux." - "Mauvaise tête ou non, cela n'y fait rien ; ce que je dis, je le ferai. Je n'ai qu'une mort à mourir (sic) ; il faudra y passer ; aujourd'hui ou demain, ça m'est égal ; mais je vous avertis d'une chose, que celui qui tirera le premier vise bien ! car j'aurai mon fusil, et, s'il me manque, moi je ne le manquerai pas ! Vous savez que j'ai le coup d'oeil bon !"

Tout autre que Marigny n'eût pas souffert un langage aussi impertinent ; mais autant il était inflexible à l'égard des républicains, autant il était bon et accommodant vis-à-vis de ses soldats. Il était au milieu d'eux comme un frère, et même il provoquait une certaine camaraderie, qui eût été intolérable dans une autre armée. On ne peut pas dire que ses soldats n'en abusèrent point, mais s'ils lui manquèrent de respect quelquefois, jamais ils ne lui refusèrent leur dévouement. Il y eut des généraux plus admirés, plus estimés peut-être, aucun ne fut plus aimé.

Au lieu donc de s'irriter de la boutade inconvenante de Pasquier, Marigny se mit à rire et il lui dit : - "Ton Placide est donc un bon garçon, puisque tu l'aimes tant ?" - "Mais oui, certainement ! je le connais mieux que ceux qui l'ont jugé." - "Peux-tu me répondre de lui ?" - "J'en réponds sur ma tête !" - "Eh bien ! emmène ton homme, et dis-lui qu'il soit sage à l'avenir." - "Merci, mon général !"

M. Placide fut mis en liberté ; mais il n'eut pas la consolation de témoigner longtemps sa reconnaissance au brave Pasquier, car il fut tué bientôt après.

ABBÉ AUGEREAU
Revue de Bretagne, de Vendée & d'Anjou
1878