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En créant la Commission militaire par leur arrêté du 21 octobre 1793, les représentants du peuple, qui en avaient fixé provisoirement la résidence à Bordeaux, s'étaient réservés de la faire transporter sur les divers points du département où il y aurait des conspirateurs à punir.
La ville et l'arrondissement de Libourne ne pouvaient échapper à une investigation spéciale.

Dès les premières années de la Révolution, les Libournais avaient fait un grand étalage de patriotisme et adopté les principes nouveaux.
La Gironde et la Montagne y eurent de nombreux partisans ; un antagonisme occulte ne tarda pas à s'établir entre eux et s'accrut avec les circonstances.
On se surveillait réciproquement.
Dès les premiers mois de 1793, et afin de ne pas rester en arrière de Paris, quelques exaltés du Directoire du district réunirent le Conseil général de la commune et demandèrent que l'on fit arrêter sur-le-champ les suspects. Le Conseil général délibéra sous l'empire de la peur et adopta la prop¤sition : une douzaine de personnes, fort inoffensives à coup sûr, furent jetées dans les prisons de la ville.
L'émotion fut grande parmi les habitants, et la mesure ne rencontra que de rares approbateurs. Le Directoire du département, à qui le procès-verbal de ces arrestations avait été transmis, désapprouva les rigueurs du Conseil général et ordonna la mise en liberté des personnes incarcérées.

Libourne eut son Comité de surveillance, et la ville fut divisée en trois secti¤ns : celle du Nord, celle des Récollets ou de l'Est et celle du Sud. Le Comité de surveillance se fit peu remarquer au début, et les sections se réunissaient de temps à autre pour entendre lire les journaux et les décrets de la Convention.

La question des subsistances, là comme ailleurs, était un grave sujet de préoccupations pour les esprits.
Mais sur ces entrefaites, la lutte entre la Gironde et la Montagne s'accentua chaque jour davantage ; le parti de la Montagne triompha de ses héroïques adversaires, et le département de la Gironde, créa, contre les décrets de la Convention nationale, cet instrument de résistance qui prit le nom de Commission populaire de salut public.

La ville de Libourne adhéra sans réserve aux actes du département et de la Commission populaire, et bientôt on vint au nom de celle-ci enlever, pour la cavalerie de la force départementale, les chevaux existant au quartier militaire. La municipalité consentit à cet enlèvement, et dut plus tard, comme nous le verrons, en rendre un compte sévère.
Les esprits étaient entraînés dans le mouvement organisé par la Commission populaire. Le Libournais Ardouin Tranchère, membre de l'administration départementale, fut député vers les Lyonnais afin d'établir un accord entre eux et le département de la Gironde, et Roujol, employé des douanes, parcourut les communes du district de Libourne pour leur faire connaître et accepter une adresse engageant les habitants des campagnes à se rallier à la Commission populaire.

Le Testament de Gensonné, lu à la Société et dans les sections, contribua, ainsi que des lettres du conventionnel Lacaze, à hâter l'adhésion des Libournais aux idées de résistance préparées par les administrateurs du département.
En même temps que ce mouvement se produisait, les partisans de la Montagne en organisaient un en sens contraire. Ils s'emparèrent de l'église, des Jésuites, y firent établir une estrade pour le bureau, une tribune pour les orateurs, un amphithéâtre, des galeries hautes et des gradins pour le peuple, et les sans-culottes s'y rendirent journellement pour entendre lire le bulletin de la Convention et exalter le parti de la Montagne.

L'antagonisme était ainsi publiquement établi entre les partis qui se partageaient la ville et qui n'étaient que le reflet de la division existant au sein de la Convention nationale.

Telle était la situation politique et morale de Libourne vers la fin du mois de septembre 1793.

Le 6 octobre, Tallien arrivait inopinément à Saint-Emilion à la tête de 30 cavaliers de l'armée révolutionnaire. S'étant renseigné auprès des sans-culottes de cette ville, le conventionnel fit mettre en état d'arrestation MM. de Carles aîné, de Carles (Cyprien), l'abbé Rivet, Petiteau, Palmade, Boneau de Plimpois, Boneau de Madaillan et d'autres notabilités du pays. Il était à la recherche de Guadet et de ceux de ses collègues qui avaient quitté le Calvados avec lui, et dont la présence avait été dénoncée dans le département de la Gironde par un ex-cuisinier du chapitre de Saint-Emilion. Tallien, déçu dans ses recherches, plaça Guadet père sous la surveillance de deux hommes de garde, confisqua les biens du fils et en ordonna la vente au profit de la nation ; il remplaça ensuite par des hommes plus à la hauteur des circonstances les officiers municipaux signalés comme modérés.

M. de Carles et ses compagnons d'infortune furent immédiatement conduits à Libourne et enfermés dans le couvent des ci-devant. Ursulines, transformé en prison.
Ces opérations terminées, le conventionnel quitta Saint-Emilion.
Il arriva dans la soirée du même jour, vers neuf heures, à Libourne, et descendit à l'Hôtel de Ville au bruit du canon tiré en son honneur et au milieu des acclamations de la foule, qu'attitrait la nouveauté du spectacle. Harangué par le maire Barbot, il le remercia de ses soins et dit au peuple que la Convention nationale allait enfin faire tout pour lui et le venger de ses plus grands ennemis, les aristocrates et les riches.

Le Représentant, ayant passé la nuit dans l'auberge d'un certain Bertrand, se rendit, le 7 octobre au matin, au Directoire de district, et reçut de nombreuses dénonciations contre les personnes de la ville. Il ordonna que tous les corps constitués fussent convoqués pour le soir même dans la salle des sans-culottes.

Il régna toute la journée une grande animation dans la ville de Libourne. Les passions mauvaises se donnèrent carrière, la démagogie prépara les éléments de son triomphe sur les conservateurs et les modérés, et la présence de Tallien, que des individualités bien connues du parti montagnard accaparèrent, aida singulièrement, comme on va le voir, aux projets des hommes de désordre et d'aventure.

Dès cinq heures et demie du soir, toutes les autorités étaient réunies dans le local de la Société populaire. On battait la générale dans la ville, dont les portes avaient été fermées, et le cri Aux armes ! retentissait de toutes parts.
Un effroi légitime existait au milieu de cette population qui avait, en quelque sorte, vécu jusqu'à ce moment loin des troubles politiques et qui voyait tout à coup fondre sur elle les éclats de la tempête.

Ici, nous croyons devoir laisser la parole à un témoin oculaire des évènements :
"Vers sept heures, a-t-il écrit, arrive le représentant du peuple, marchant au pas de charge, précédé d'un détachement de sa garde à moustaches, suivi de deux secrétaires et de tous les patriotes exaltés. Il était décoré d'une écharpe tricolore, placée en baudrier et formant ensuite une ceinture autour du corps. Nous battîmes des mains de toutes nos forces, criant : Vive la République ! Vive Tallien ! et puis nous avions peur.
Il monte au fauteuil et se coiffe d'un bonnet rouge ; il fait lire un bulletin de la Convention en attendant que la salle se remplisse ; et bientôt arrive une foule de citoyens en armes et de sans-culottes crasseux. Les galeries se garnissent de portefaix et de poissardes, parmi lesquelles on remarqua quelques bourgeoises éhontées.
La salle étant pleine, Tallien fit l'appel de tous les corps constitués, et prononça un discours qui me parut moins improvisé qu'avoir été appris de mémoire. Il débuta d'une manière froide, monotone et presque nasillarde ; mais s'échauffant par degrés jusqu'à la fureur, il développa une sorte d'éloquence mâle, énergique et terrible. Après avoir démontré la perfidie des Girondins qui, par des correspondances mensongères, avaient soulevé le département contre la Convention nationale et provoqué le fédéralisme et la guerre civile, il blâma le peuple qui avait voté ou souffert que l'on votât pour la Commission populaire et pour la formation d'une force départementale. Puis, par une sorte d'amendement adroitement amené, il déplora la faiblesse de ce peuple, son erreur et son ignorance, et trouva dans ces considérations des motifs d'excuse et de pardon.
Mais les hommes éclairés, mais les membres de la prétendue Commission populaire, mais les autorités infidèles, les fédéralistes réfléchis, les prétendus honnêtes gens, les muscadins, les agioteurs, les accapareurs, les marchands, les négociants, les riches, tous modérés et nécessairement, dit-il aristocrates et royalistes, furent désignés comme ennemis du peuple souverain et des sans-culottes, et livrés à leur fureur vengeresse. Ici, il se tut pour un moment, roulant ses yeux sur l'assemblée, comme s'il avait à dire : Allez et faites justice ! Ensuite, reprenant la parole avec un nouveau feu, il tonna contre la municipalité, qui avait livré les chevaux du dépôt par ordre de la Commission populaire. Et le peuple, s'écria-t-il, n'a pas immolé ces magistrats infidèles ! ... Il s'appesantit sur Barbot, maire, qu'il accusa particulièrement d'avoir fait donner un passeport à Lidon et à Chambon, conventionnels mis hors la loi ; il le traîna pour ainsi dire dans la boue, et parut surpris que son sang n'eût pas déjà rougi le pavé de nos rues.
On peut juger, par cette déclamation infernale, de l'effroi de ceux qui, comme le maire et moi peut-être, s'étaient secrètement félicités des témoignages de bonté que le Représentant leur avait donnés ; au reste, les assistants applaudirent à outrance, et signalèrent par là leur misérable gradation (sic) humaine."

Tallien cassa ensuite le Comité de surveillance antérieurement formé par les sections, et en établit un nouveau où figuraient notamment : Saint-Blancart, huissier ; Cadillac, perruquier, Bouygue fils, cordonnier ; Désalons père, instituteur ; Barreau-Clavigny, professeur au collège de Libourne, et quelques autres.

Il les appela, et quand ils furent rangés devant lui : "Bons Montagnards, leur dit-il, vrais amis de la Révolution et du peuple, la Convention nationale vous investit de tous les pouvoirs pour surveiller, chercher et faire arrêter toutes les personnes suspectes, dans le sens porté par les instructions que vous recevrez. Vous pourrez à cet effet requérir la force armée qui sera tenue d'obéir. Écartez comme un obstacle dangereux à vos fonctions saintes les liens du sang et de l'amitié. Qu'aucune considération ne vous arrête dans vos devoirs. Ne perdez pas de vue que le pauvre seul peut mériter votre indulgence. Purs et braves sans-culottes, vous allez travailler pour le bonheur du peuple et l'affermissement de la République une, indivisible et impérissable. Votre latitude est immense ; vous n'aurez à rendre de compte qu'à moi et aux représentants en mission dans le département."

Cette allocution finie, il leur fit prêter serment et les déclara installés.
Passant ensuite en revue l'administration du district, la municipalité de Libourne et les tribunaux civil et de commerce, Tallien fit une hécatombe de fonctionnaires et de magistrats dont il ordonna l'arrestation, et les remplaça séance tenante par des patriotes connus.
C'est ainsi que Lacombe-Puyguereau, Berthomieu-Barry, Lulé-Déjardin, Gilbert-Fourcaud, Meynot, Félix Chaperon, Largeteau, Gaussens, Barbot, Brun, Durochez, Berniard, Machureau, Mathieu-Mareuil, Lagrèze fils, Jamet, Paul-Romain Chaperon, Jean Fontémoing, Chauvain fils et d'autres encore cessèrent l'exercice des fonctions publiques qu'ils tenaient de la confiance de leurs concitoyens, pour aller grossir le nombre des malheureux qui gémissaient dans les cachots de la prison des ci-devant Ursulines.

Tallien, après ces actes sommaires de sa puissance consulaire, leva la séance et quitta la salle escorté de sa garde, au milieu des cris de Vive la Convention ! Vive la Montagne !

Dès qu'il fut parti, les nouveaux membres du Comité de surveillance signalèrent leur redoutable existence en faisant arrêter sur-le-champ tous les fonctionnaires et magistrats qui venaient d'être ainsi destitués.
Un voile de deuil se répandit sur la ville et la désolation s'installa au foyer des familles honorables que frappait une injuste adversité. Ce n'est pas tout : à dix heures du soir les membres du Comité de surveillance parcoururent avec des flambeaux, à la tête de détachements militaires, les diverses rues de la ville, se livrèrent à des perquisitions domiciliaires et mirent en arrestation un grand nombre de citoyens. "Toute la nuit se passa à faire des recherches et des enlèvements, dit un contemporain, et le jour ne parut que pour éclairer notre infortune et nos misères."

Tallien quitta Libourne après avoir accompli les épurations qu'on vient de lire et placé l'élément révolutionnaire à la tête de la ville. Il avait espéré remonter ainsi l'esprit public et rendre difficile, sinon impossible, aux Girondins que la Convention avait décrétés d'accusation et qui s'étaient réfugiés dans le district, une résidence devenue chaque jour plus précaire et plus dangereuse dans le département de la Gironde.
Durant son séjour, il avait été constamment entouré par le perruquier Cadillac, l'huissier Saint-Blancart, les instituteurs Désalons père et fils et quelques autres énergumènes dont Libourne n'a pas perdu le souvenir.
Le conventionnel parti, on organisa les dénonciations à la maison commune, et le Comité révolutionnaire de surveillance continua son oeuvre en remplissant les prisons de victimes arrachés à leurs familles, soit dans Libourne même, soit dans les diverses communes de l'arrondissement.

La terreur était à l'ordre du jour.

La ville de Bordeaux avait enfin ouvert ses portes à Ysabeau, Tallien, Baudot et Chaudron-Roussau ; et la justice révolutionnaire y avait commencé sa sanglante besogne.
Tout y marchait à coups de sabre et de guillotine, selon l'expression employée par Baudot, et la ville, soumise et terrorisée, gisait impuissante aux pieds de ses nouveaux maîtres. On n'avait plus rien à redouter des Bordelais, et la Montagne dominait chez eux en souveraine incontestée.
Rassurés de ce côté, les conventionnels se souvinrent de Libourne. Cette ville les avait longtemps préoccupés : la Commission populaire y avait recueilli de nombreuses adhésions ; la cavalerie de la force départementale y avait trouvé des chevaux ; des députés en fuite y avaient reçu de criminels asiles, et Tallien, qui avait vainement recherché Guadet, Barbaroux, Pétion et les autres, s'était assuré par lui-même de la tiédeur des habitants.
C'en était assez pour motiver des mesures exceptionnelles contre cette ancienne filleule de la ville de Bordeaux, coupable comme elle, et qui avait gardé un coeur pour plusieurs de ses enfants.

D'un autre côté, le président Lacombe, autrefois instituteur à Sainte-Foy, où il avait eu des discussions très vives avec Roujol, lorsque celui-ci venait y prêcher l'adhésion à la Commission populaire, Lacombe rendit un compte détestable de l'esprit public dans le Libournais.
C'est dans ces circonstances, et après avoir pesé les considérations que nous venons d'indiquer sommairement, que les représentants, excités d'ailleurs par Lacombe à la commission militaire de se transporter à Libourne.
Voici en quels termes leur ordre était conçu :
"Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,
Considérant que la ville de Libourne a été le refuge de plusieurs conspirateurs et que deux des principaux chefs du fédéralisme sont actuellement en état d'arrestation dans cette ville ; désirant donner aux citoyens qui l'habitent l'exemple de la punition tardive, mais toujours sûre, des ennemis de la République.
Arrêtent que tous les membres composant la Commission militaire à Bordeaux se transporteront sans délai dans la ville de Libourne pour y procéder au jugement des conspirateurs contre la patrie qui y sont détenus ;
Requièrent les autorités civiles et militaires établies dans la même ville de prêter main forte à la dite Commission militaire et d'obéir, à toutes les réquisitions qui leur seront faites relativement au service dont elle est chargée.
C. Alex. YSABEAU, TALLIEN."

Ayant pris les instructions des conventionnels, la Commission partit pour Libourne escortée de l'échaufaud, l'ultima ratio de cette déplorable époque, et d'un détachement de l'armée révolutionnaire.
Le 3 novembre au matin, Lacombe fit son entrée dans cette ville. Le Comité de surveillance le reçut à bras ouverts et sa présence fut célébrée par des agapes démocratiques où l'on concerta la besogne à accomplir.
Lagrèze, Auguste Decazes, Lanore, Jean Fontémoing, Lemoyne-Nantillac et Grugnet furent rendus de prime abord à la liberté. Cet acte de modération parut rassurer les esprits dans une certaine mesure.
Toutefois, cette assurance ne fut pas de longue durée, car la place publique, l'exécuteur, entouré d'une foule inquiète et curieuse et de sans-culottes aux visages satisfaits, dressait l'instrument du supplice, et on affichait sur tous les murs de la ville un placard imprimé chez Puynesge, et contenant l'arrêté de la création de la Commission militaire du 21 octobre et l'arrêté du 2 novembre que nous venons de transcrire.
C'est ainsi que se matérialisaient sous les yeux du peuple la justice révolutionnaire et les bienfaits de la Convention nationale.

Le soir, Lacombe se rendit au club et présida la séance ; tous les honneurs furent pour lui. Il parla, et sa faconde révolutionnaire fut accueillie au bruit des applaudissements de l'auditoire ; il est vrai qu'il flatta le peuple en déplorant son ignorance et sa misère, et qu'il rejeta la cause des malheurs qui l'accablaient sur les gens éclairés, les aristocrates et surtout les riches ; mais, s'écria-t-il en terminant, demain la justice nationale en fera raison ! Des bravos accueillirent ces paroles impies.
Le lendemain, 4 novembre, à dix heures du matin, la commission militaire entrait en séance ; elle siégeait dans la salle du club des sans-culottes.
La générale avait été battue toute la matinée, la garde nationale était sous les armes, et le Comité de surveillance tout entier assistait à l'audience : il était là comme partie publique, comme accusateur et comme témoin !

Le premier accusé fut Ardouin-Tranchère, âgé de vingt-cinq ans, administrateur du département. A la suite de débats assez vifs, le tribunal le condamna à mort comme ayant été membre de la Commission populaire.
Lamit (Pierre), soixante-cinq ans, sans état, fut condamné à 300 livres d'amende. Beylot le cautionna et il fut mis immédiatement en liberté.
Laurent (Louis), quarante et un ans, horloger, fut acquitté grâce à la recommandation de Saint-Blancart.
Durand (Jean), soixante-quatre ans, ci-devant procureur du roi, fut condamné à six ans de fers et à 250.000 livres d'amende, dont 50.000 alloués aux sans-culottes des sections de Libourne, pour avoir tenu des propos contre la sainte Montagne. (Ces expressions sont dans le jugement).
Roujol (Jean-Baptiste), trente-huit ans, employé des douanes, et Chaperon (Paul-Romain), soixante et un ans, homme de loi, furent condamnés à mort, le premier pour avoir prêché le fédéralisme, et le deuxième pour avoir été membre de la Commission populaire.
Telle fut la moisson du premier jour.
Ardouin-Tranchère, Roujol et Chaperon furent immédiatement exécutés au bruit des applaudissements populaires et aux cris de Vive la Convention ! Vive la Montagne ! poussés par des sans-culottes purs et par certaines viragos sans pudeur qui se firent remarquer au premier rang parmi les spectateurs de ces scènes sanglantes. Ces exécutions jetèrent un véritable effroi au sein de la population libournaise.

Le 5 novembre, la Commission militaire prononça les condamnations suivantes :
Garat (Jean-Bernard), quarante-sept ans, rentier : détention jusqu'à la paix, deux heures d'exposition avec un écriteau devant et derrière portant ces mots : Fanatique, modérantiste, égoïste, et 10.000 livres d'amende. Garat avait eu le tort de demander à sa municipalité de ne plus le considérer comme citoyen actif pour ne pas remplir les fonctions de caporal dans la garde nationale.
Bernard (Pierre), cinquante-huit ans, marchand de fer, surnommé le Père aux belles filles : deux mois de détention seulement, en considération de ses onze enfants.
Chaperon-Rouffiac (Bernard), quarante sept ans, rentier ; vingt ans de fers et 6.000 livres d'amende ; il avait été signalé comme apôtre du fédéralisme.
Barbot père (Etienne-Michel), cinquante-cinq ans, avocat et ancien maire de Libourne, détention jusqu'à la paix pour avoir livré les chevaux du dépôt à la Commission populaire. Barbot fut défendu par son fils, et le souvenir de cet acte de piété filiale est conservé par les Libournais.
Limouzin-Brondeau (Joseph), âgé de trente-huit ans, agriculteur et homme de loi ; 100.000 livres d'amende dont 85.000 pour la République, 5.000 pour les sans-culottes de Libourne, 5.000 pour ceux de Coutras et 5.000 pour ceux d'Arveyres.
Chauvin fils, ex-greffier du tribunal de commerce, Tramezaygues (Joseph-Bernard), instituteur, et Chaperon (Félix-Vincent) furent acquittés.
Lacombe et ses acolytes allèrent se délasser des travaux de cette journée dans un repas copieux, auquel assistèrent des membres du Comité de surveillance, et notamment Barreau-Clavigny qui, plus tard, devint à son tour juge de la Commission militaire.

Le lendemain 6 novembre, le tribunal condamna :
Largeteau (Jacques) et Durey-Longa solidairement à 110.000 livres d'amende, dont 100.000 pour la République et 10.000 pour les sans-culottes des sections de Libourne.
Lavigne (Jean-Hugon), quarante-six ans, menuisier à Sainte-Foy : à vingt ans de fers et de deux heures d'exposition pendant huit marchés consécutifs sur la place municipale de Sainte-Foy, avec un écriteau devant et derrière portant les mots : Fanatique, perturbateur et royaliste.
Berthomieu-Meynot (Pierre), soixante-dix-neuf ans, juge de paix à Saint-Emilion : à 2.000 livres d'amende au profit des pères et mères de la paroisse Saint-Emilion dont les enfants défendaient en ce moment la patrie.
Cazemajou (Marguerite), cinquante et un ans, sans état : à la détention jusqu'à la paix pour avoir manifesté des principes contraires au bien public.
Petiteau (Jean), quarante-cinq ans, ancien maire de Saint-Emilion : à 6.000 livres d'amende, dont 4.000 pour la République et 2.000 pour les pères et mères des sans-culottes nécessiteux du canton de Saint-Emilion ayant leurs enfants aux frontières.
Le tribunal prononça l'acquittement d'Alezais (Jean), grâce au témoignage favorable de Saint-Blancart, et celui des soeurs Faure (Sabine et Jeanne), afin, dit le jugement, de se montrer indulgent envers l'ignorance et l'erreur.

Le 7 novembre, la Commission militaire jugeait deux affaires seulement, celle contre Gaston Lacaze, qui occasionna des débats assez longs, ayant été renvoyée à une audience ultérieure :
Brun (Jean), vingt-neuf ans, avoué, fut condamné à être détenu jusqu'à la paix, comme partisan du fédéralisme.
Brudieu-Beaugérard (Jean-Alain), soixante-deux ans, ancien maire de Veyrac, fut condamné à mort pour avoir refusé d'accepter la Constitution.

Le 8 novembre, six accusés comparurent devant Lacombe ; en voici la liste avec l'indication des décisions pour chacun d'eux :
Deval (Jean), trente-cinq ans, homme de loi : un mois de détention.
Petit-Claville (Jean-Pierre), cinquante-cinq ans, notaire : quinze jours de détention.
Jouin (Charles), cinquante ans, tanneur : vingt ans de fers et deux heures d'exposition pendant trois marchés consécutifs sur la place de Libourne, ayant devant et derrière un écriteau portant ces mots : Calomniateur de la représentation nationale et des braves Parisiens.
Mounier (Jean), soixante-trois ans, agriculteur à Coutras, Lalouette (Simon), quarante et un ans, chirurgien et Marseau (Thomas), soixante ans, cultivateur, furent acquittés.

Le 9 novembre, la Commission militaire jugea les quatre accusés ci-après nommés :
Badailh (Jacinthe), quarante-deux ans, avoué à Libourne : détention jusqu'à la paix et 3.000 livres d'amende, dont 2.000 pour la République et 1.000 pour les pères et mères des citoyens de la ville défendant la liberté contre les ennemis extérieurs et intérieurs.
Badailh (Martial), frère du précédent, cinquante ans, sans profession : 2.000 livres d'amende, dont 1.500 pour la République, et 500 pour les pères et mères des citoyens de Libourne qui versaient leur sang pour la patrie.
Rivet (Christophe-Claude-Bernard), soixante deux ans, prêtre, et Palmade (Pierre), cinquante ans, sans état, demeurant l'un et l'autre à Saint-Emilion, furent acquittés.

Le 10 novembre, la Commission statua sur le sort des six accusés suivants :
Lacaze (Gaston), vingt-cinq ans, négociant : détention jusqu'à la paix et 10.000 livres d'amende, dont 500 au profit des sans-culottes des sections de Libourne. Gaston Lacaze, qui a été longtemps maire de cette ville, est une des gloires les plus pures du Libournais.
Anjoy (Jean), quarante-cinq ans, marchand drapier : huit jours de détention.
Tallemon (Jean), trente ans, marchand : huit jours de détention.
Fontémoing (Jean-Baptiste), vingt-cinq ans, sans profession : 60.000 livres d'amende, dont 5.000 pour les sans-culottes des sections de Libourne.
Lulé-Déjardin (Charles), vingt-sept ans, homme de loi : détention jusqu'à la paix.
Plus heureux que les précédents, Rambaud (Pierre-Thomas), soixante-cinq ans, homme de loi, obtint le bénéfice d'un acquittement.

Le séjour de la Commission militaire à Libourne approchait de son terme. Ysabeau et Tallien, qui déjà, comme nous l'avons indiqué, commençaient à être en butte à d'occultes attaques, désiraient le retour à Bordeaux du tribunal expéditif. Lacombe fut invité à presser la solution des affaires qui restaient à juger et à revenir promptement auprès des conventionnels.

Il se conforma aux instructions qu'il avait reçues, et le 11 novembre, la Commission militaire statua sur le sort de neuf accusés :
Monnier (Guillaume), vingt-neuf ans, commissionnaire en vins, et Piffon (Auguste), trente-sept ans, cultivateur : huit jours de détention chacun.
Lamégie (Mathurin-Désiré), vingt-cinq ans, commis au tribunal du district, et Trimoulet (Pierre), quarante-deux ans, commis aux douanes : huit jours de détention chacun.
Durand (Jean-Baptiste), vingt-sept ans, commis greffier au tribunal du district, et Pailhas (Victorien), trente-huit ans, marchand : huit jours de prison chacun.
Géraud (Pierre), quarante-deux ans, marchand : huit jours de prison.
Fontémoing (Jean), cinquante-deux ans, homme de loi : détention jusqu'à la paix.
Fourcaud (Nicolas), cinquante-six ans, négociant : 20.000 livres d'amende.

Le 12 novembre, huit nouvelles affaires furent jugées :
Boyer (Bernard), cinquante-cinq ans, sans état : 4.000 livres d'amende.
Bourges (Jean), soixante-six ans, marchand cordier : 6.000 livres d'amende.
Costes (Bernard), trente-neuf ans, commis à l'administration du district : vingt ans de fers.
Durand-Lagrangère (Jean-Etienne), quarante-six ans, président du tribunal de Libourne : huit jours de détention.
Mathieu (Charles), quarante ans, ci-devant président de l'élection de Bordeaux : détention jusqu'à la paix pour cause d'aristocratie.
Taffard (Jean), trente-trois ans, ci-devant officier dans le 50e régiment d'infanterie : détention jusqu'à la paix et 6.000 livres d'amende pour cause d'incivisme.
Piffon aîné (François), trente-deux ans, homme de loi : 10.000 livres d'amende.
Bureau (Michel), cinquante ans, cultivateur, fut acquitté.

Le 13 novembre, la Commission militaire tint sa dernière audience à Libourne.
Durandeau (Pierre), soixante-quatorze ans, ci-devant curé de Laclotte, fut acquitté.
Binet (Martial), soixante-trois ans, ci-devant directeur des postes et juge de paix à Coutras, fut condamné à mort et immédiatement exécuté.
Le sang de cet homme de bien marqua la fin de l'odieuse débauche judiciaire que l'on vient de lire.

Ici s'arrête, en effet, l'oeuvre de la Commission militaire à Libourne.

Le 14 novembre, Lacombe était de retour à Bordeaux avec tout l'attirail de la justice révolutionnaire, et le 15, il reprenait dans cette ville sa lugubre moisson.

La Commission militaire siégea dix jours à Libourne ; elle y tint 10 séances, et prononça 60 jugements s'appliquant à un pareil nombre d'accusés.
5 furent condamnés à mort ;
5 aux fers, avec ou sans amende ou exposition ;
10 à la détention, avec ou sans amende ou exposition ;
13 à un emprisonnement temporaire ;
11 à l'amende seulement ;
et 16 furent acquittés.

Le total des amendes s'éleva à 692.300 livres, se divisant ainsi :
585.000 livres au profit de la République et 107.300 au profit des sans-culottes ou des pères et mères des défenseurs de la patrie.
Nous n'avons pas à commenter de pareils résultats ; le lecteur les a sous les yeux et peut les apprécier ...

Nous ne terminerons pas cependant ce chapitre sans dire que, durant son séjour à Libourne, Lacombe fut le héros de fêtes démocratiques que lui offrirent les Montagnards de la ville, qu'il destitua et épura les autorités, présida les séances du Club populaire et fit à l'Hôtel de Ville des orgies auxquelles rien ne manqua, pas même, selon l'expression d'un éminent magistrat, la profanation des vases sacrés ravis aux églises.

Quand la Commission militaire fut partie, la ville retrouva un peu de calme et de sécurité ; néanmoins beaucoup de ses enfants étaient encore dans les fers et attendaient les résultats de la justice révolutionnaire : Lacombe, en effet, rappelé à Bordeaux, n'avait pas eu le temps de s'occuper de tous les infortunés que le Comité de surveillance avait marqués pour satisfaire aux fureurs vengeresses de la populace. Mais il n'était pas homme à lâcher sa proie, et nous verrons encore figurer les noms de plus d'un Libournais dans le martyrologe des victimes de la Terreur !

Histoire de la Terreur à Bordeaux
Tome II - par M. Aurélien Vivie
1877