THÉOPHILE ET FRANCOIS COUGNON

Ce nom est illustre dans Saint-André ; les deux frères furent successivement capitaines de la paroisse.
L'aîné Théophile, surnommé Tophliet, fut l'âme des premiers rassemblements de Saint-Fulgent et de Saint-André : il avait alors vingt-six ans. Par son éloquence entraînante, il électrisa les paysans rassemblés dans la Prée de la Rapine : il fut nommé capitaine séance tenante : il en était digne par sa bravoure et s¤n intelligence.
Après la première victoire de Saint-Fulgent, il avait rassemblé ses hommes dans la cour du château. Le vent emporte son large chapeau : prenant son fusil par le petit bout il veut le retenir avec la crosse ; le coup part, la balle lui traverse les poumons ; il expire aux pieds de ses soldats dés¤lés. Ainsi périt, pleuré de tous les braves, le premier capitaine de la paroisse de Saint-André.

Son frère cadet, François, lui succéda comme capitaine ; il ne passa pas la Loire et servit dans l'armée de Charette jusqu'à la pacification.
Par une nuit claire, Cougnon, accompagné de quatre camarades, rentrait chez lui au Coudrais, pour se reposer de ses fatigues. En arrivant près de Saint-André, ils entendirent des pas cadencés : "Voilà des Bleus, dit-il à ses compagnons, attention !" Au moment où la patrouille passait en file sur la planche qui sert à franchir le ruisseau qui coule au pied du bourg, nos cinq hommes font feu à bout portant en poussant de grands cris. Les Bleus surprit fuient en désordre jusqu'à Saint-Fulgent en laissant cinq des leurs sur le carreau.
Cougnon est mort tranquillement à l'âge de quatre-vingt-un ans.


PAYSANS VENDÉENS
M. le comte de Chabot
Archives départementales de Vendée

THOPHILET
1793

Au bourg de Saint-André, Thophilet est le nom
Sous lequel on connut Théophile Cougnon.
Catholique fervent et fervent royaliste,
Qu'il m'est doux d'ajouter à l'héroïque liste
De ces fiers paysans dont j'essaie en mes vers
De dire, peintre vrai, la gloire et les revers.

Donc, Thophilet avait le coeur chaud comme braise.

La France allait subit l'affreux quatre-vingt-treize.
Tout à coup la révolte éclate à Saint-Florent ;
La source, humble au départ, devient vite un torrent ;
Le vent se lève à peine, et c'est une tempête !

De clocher en clocher le tocsin se répète.
Dans nos cantons, il n'a pas encor retenti ;
Cependant Thophilet l'a comme pressenti.
Que de fois on pressent l'orage avant la foudre.
Tel qu'un cheval de guerre excité par la poudre,
Il ne se contient plus ; laissant là ses travaux,
On le voit cheminer et par monts et par vaux ;
Il traverse les champs, il entre dans les fermes,
Aux oreilles de tous lançant quelques mots fermes,
Comme aux sillons ouverts la main lance le blé.

Un groupe épais de gars, de la sorte assemblé,
L'entoure, un beau matin, dans le pré de Rapine,
Pré bien connu qu'enserre un buisson d'aubépine.

Comment donc fera-t-il - car ils sont fort nombreux -
Pour que sa voix vibrante atteigne chacun d'eux ?
Il lui vient une idée heureuse et singulière ;
Un chêne, dont le fût se festonne de lierre,
Émerge du buisson ... Soudain se profilait
Sur le faîte de l'arbre un homme ! Thophilet !

Sa parole aussitôt retentit dans l'espace :
"Les enfants ! vous savez ce qui, là-bas, se passe ?
Les gens qui dans Paris osent faire la loi,
Vont tuer nos pasteurs, ayant tué le Roi !
Contre ces scélérats tout bon chrétien se cabre,
Et s'arme d'une faulx, d'un fusil ou d'un sabre,
La France tout entière - et rien n'est plus certain
Se lève, et va sur eux courir, demain matin ...
Voulez-vous qu'un tel joug sur vous s'abatte et pèse ?
Mes amis, moi je pars ! ... Que celui-là se taise
Qui voudra de ma course être le compagnon.
Qui veut rester le dise ..."

Ainsi parle Cougnon.
Sur sa tribune étrange il attend en silence :
Dans le pré de Rapine aucun son ne s'élance.

Nul de ses auditeurs ne l'ayant démenti,
Le troupeau de vaillants à sa suite est parti,
Le regard attaché sur son bonnet de laine
Et marchant, comme lui, plein d'une sainte haine.


La carabine au poing, quels rudes travailleurs !
Charette n'avait pas de partisans meilleurs.
Aussi, dès qu'il fallait tenter un coup rapide,
Lançait-il Thophilet et sa bande intrépide :
Ils n'avaient jamais peur, ils n'étaient jamais là.

La guerre a ses destins ; un jour - jour triste, hélas ! -
Et malgré les efforts d'une lutte tenace,
Les gars de Saint-André, comme poissons en nasse,
Furent pris par les Bleus. Pour or ni pour argent,
Ils n'eussent pas été lâchés.

A Saint-Fulgent
On les emprisonna : leur interrogatoire
Les faisait tour à tour passer par le prétoire,
Où, tribunal d'airain, sinistre comité,
Des officiers jugeaient ..., avec rapidité ;
Et la porte par où dans la chambre on accède,
Eût dû montrer ces mots : "Plus d'espoir ! Dieu vous aide !"

En hâte on dévidait les grains du chapelet.

Sans dire une parole, en un coin Thophilet
Reste debout, croisant les bras sur sa poitrine ;
Un souffle haletant lui gonfle la narine.
On appelle un par un tous ses pauvres amis,
Et sans doute aucun d'eux, en liberté n'est mis ;
Il ne voit pas sortir, quand il a vu qu'on entre.
Du lion de la fable un tel réduit est l'autre,
Et l'angoisse l'étreint. S'il fuyait ? ... Le peut-il ?

Or deux républicains, tenant droit leur fusil,
Montent la garde, au seuil de la première porte.
Thophilet les aborde et, d'une voix accorte ;
"Citoyens, leur dit-il, permettez, j'ai besoin
De parler à quelqu'un du bourg, là, pas très loin ;
Cinq minutes au plus, et je reviens."

"Sornettes !"
Répondent-ils, baissant déjà leurs baïonnettes.
"Tu ne reviendrais pas, brigand ! Non, reste ici !"
Je ne reviendrais pas ? La preuve, la voici,
Qui démontre combien sincère est mon langage :
Mes sabots, mon bonnet, je vous les laisse en gage."

Ce disant, il les jette en effet devant eux,
Qui le voient se sauver, ébahis et honteux.

Quelle aubaine ! elles ont, ces braves sentinelles,
Les sabots, où ses pieds valaient souvent des ailes,
Et son bonnet laineux, - mais pas lui, Thophilet.
Thophilet ! c'est l'oiseau qui, rompant le filet,
Monte au plus haut des airs et chante, de joie ivre,
Et bénit la bonté de Dieu qui le délivre !

ÉMILE GRIMAUD