ANDRÉ BAUMLER

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André Baumler, l'un des premiers chefs des insurgés du Bas-Poitou contre la Révolution, était né à Remering, dans les environs de Sarreguemines, en Lorraine allemande, d'après le texte du jugement qui le condamna à mort le 29 thermidor an II (16 août 1794). Ce jugement fut rendu à Nantes par la Commission militaire extraordinaire et révolutionnaire établie près l'Armée de l'Ouest. Il y est dit que Baumler avait alors 55 ans, ce qui fixe sa naissance à l'année 1739, et qu'il avait "servi 24 ans dans le régiment colonel général, cavalerie." L'affiche imprimée de ce jugement existe dans la collection Dugast-Matifeux à la bibliothèque publique de Nantes. On en trouvera la copie plus loin.

Cette collection renferme aussi une note écrite par M. Ch. Mourain de Sourdeval, vice-président du tribunal civil de Tours, sous Napoléon III, et qui est ainsi conçue :

"André Bomler était lorrain d'origine et son nom allemand devait s'écrire Baumlehr. C'était un cavalier d'un régiment de dragons dans lequel avait servi comme capitaine M. Thomas Tobie de Montaudouin, seigneur de la Bonnetière. M. de Montaudouin s'était attaché Baumlehr comme domestique ; il en fit ensuite son régisseur du domaine de la Bonnetière. Baumlehr prit parti dans la guerre de la Vendée, fut arrêté et conduit à Nantes où il fut exécuté."

La famille de Montaudouin était une des familles Nantaises les plus puissantes et les plus intelligentes. Ayant acquis dans le commerce d'immenses richesses, elle s'était fait anoblir par l'achat d'une charge de secrétaire du roi près le Parlement de Bretagne, et avait bâti sur la place appelée aujourj'hui Place Louis XVI, d'après les plans du célèbre architecte Mathurin Crucy, un vaste hôtel orné d'une loggia à colonnes qu'on y voit encore et dont le fronton porte ses armes : d'azur à un mont de six coupeaux d'or.

Baumler (c'est ainsi qu'il signait) avait épousé Marie-Pauline Mornet née à Challans, vers 1760, de André Mornet et de Catherine Boison.

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En 1785, étant régisseur de la Bonnetière, paroisse de saint-Urbain, dans les marais de la Vendée, il en eut un fils dont voici l'acte de baptême copié par M. Ch. Mourain de Sourdeval : "Le onze octobre 1785, j'ai baptisé à Saint-Gervais, (du consentement de M. le curé) André-Alexis-Charles né de ce jour du légitime mariage d'André Baumler, régisseur à la Bonnetière et de Marie-Pauline Mornet. Le parrain a été N. H. Charles Mourain de l'Herbaudière, subdélégué de Monseigneur l'Intendant aux îles de Bouin et Noirmoutier, la marraine Elisabeth-Victoire Jacobs, épouse du parrain qui ont signé : MOURAIN DE L'HERBAUDIERE - JACOBS MOURAIN - BAUMLER - MAZEROLLE curé."

Le copiste a écrit en marge : "Le baptisé est mort enfant. Le parrain a péri révolutionnairement aux Sables, le 13 mai 1793, la marraine a péri de même à Noirmoutier en janvier 1794."

André Baumler et Marie-Pauline Mornet eurent un autre enfant, une fille qui épousa François-Mathurin Gaulier propriétaire à Saint-Gervais.

Une déclaration faite devant le district des Sables d'Olonne le 24 avril 1793 par Charles-Marie Degounor, de Challans, et citée par M. Ch.-L. Chassin (préparation de la guerre de Vendée, tome 3, pages 412 et 413), prouve qu'André Baumler fut un des premiers chefs de l'insurrection aux environs de Challans et faisait partie du comité royaliste de cette ville en mars 1793.
Le même historien (page 426) cite une lettre adressée le 18 mars par Baumler "commandant la garde royale" à "M. Guerry du Cloudy commandant de l'armée royale." J'y lis ces lignes : "Nous avons pris à Noirmoutier une patache avec 8 petits pierriers. Tout est content en l'île. Nous nous disposons à faire venir pour Challans 4 pierriers. Si besoin est, le restant sera à votre disposition. Nous sommes très fraternellement votre camarade et ami".
On trouve dans le même ouvrage de M. Chassin des lettres de divers chefs royalistes à Baumler, entre autres une lettre de M. de Tinguy, du 3 avril 1793, où Baumler est qualifié de "Commandant les troupes du roi à Vairé".

Il ressort de ces pièces et des Notes d'André Collinet qu'il fut, avec les frères Savin, l'un des principaux lieutenants du vieux chirurgien Jean-Baptiste Joly, véritable organisateur de l'insurrection poitevine, et qu'il prit part aux opérations de ce général contre les Sables-d'Olonne.

Voici une autre lettre dont l'original est au dossier de Baumler dans la collection Dugast-Matifeux. Elle est adressée à "M. de Tinguy, commandant des gardes royales de Saint-Gervais, à son château de Bellevue, près Saint-Gervais.

"Au comité militaire de Vairé, 4 avril 1793.
CAMARADE ET AMI,
Nous n'avons que le désir de voir s'effectuer tout ce qu'on vous avait dit de bon de notre position. Si cette bonne nouvelle se réalisait, nous serions bien assurés du succès de notre entreprise, mais, jusqu'à ce moment, nous n'avons que de faible espérance de secours d'étrangers.
Nous avions aujourd'huy M. Joly à dîner avecque nous ; il nous a dit qu'on lui avait promis un renfort de l'armée de Lois (L'Oie) ; mais on n'y peut guère compter pour le moment.
Cette armée a des projets d'attaques ; si elles les retardent, ils viendront à notre aide. M. Joly les attendait dès mardy ; ils ne sont pas encore arrivés, ce qui annonce qu'ils ont tentés leurs projets. Malgré le désir que nous aurions d'accorder des congés aux gens que vous désignés, nous ne le pouvons pas sans faire des mécontents, ce qu'il faut éviter autant que nous le pourrons ; tous voudraient la même grâce. Si ils voullaient être raisonnable, il y en a beaucoup qui sont au moins inutille, mais encore leurs camarades veuillent-ils les avoir. Pour la défense, il vaudrait mieux en avoir moins et qu'ils fussent bien armés.
Tâchez de prendre des informations où il pourrait y avoir des armes et procurés les nous ; il est absolument essentiel d'avoir des fusils. Nos ennemis n'en viennent guerre à la pointe.
Vos nouvelles de Nantes nous font le plus grand plaisir ; nous avions quelques inquiétudes de ce côté-là. Si celles de Paris se confirmaient, nos réfugiés sablais seraient obligés de rabattre leur audace. Si nous pouvons être plus nombreux, nous comptons nous porter sur Olonnes et j'espère que nous diminuerons leurs brigandages. Persévérance et courage, et nous les mettrons à la raison. Nous avons encore eus aujourd'huy une allerte. C'était neuf à dix Bleus des Sables qui faisaient des rondes aux environs de la Grève. Nous nous y sommes portés de suitte et ils se sont retirés. Nos courriers les ont poursuivis jusqu'auprès d'Olonnes. Veuillez vous occuper de nous donner du renfort et reposés vous sur notre vigilance et notre zèle à votre défense, ainsi que vous assurer du sincère attachement avecque lequel nous avons l'honneur d'être, Monsieur et cher camarade,
Vos très humble serviteurs et amis,
Signé : BAUMLER Commandant la garde royalle
DU BOIS
Chevalier de RORTHAYS."

M. Ch.-L. Chassin a publié cette lettre (pages 531 et 532 tome 3e de la Préparation de la Guerre de Vendée), mais d'après une copie incomplète, car il dit qu'elle n'est pas signée et semble ne pas savoir à qui elle est adressée, puisqu'il la fait commencer par ces mots : Camarades et amis, tandis que l'original que j'ai sous les yeux porte : camarade et ami.

André Baumler, après l'élection de Charette comme général en chef des armées royalistes du Bas-Poitou et du pays de Retz (9 décembre 1793), suivit le sort des autres chefs secondaires du marais vendéen et prit part aux innombrables combats qu'ils livrèrent. Il était d'un caractère humain, car les férocités de Pajot, commandant des insurgés de l'île de Bouin, l'indignaient. Il se sépara de lui pendant l'été de 1794.

Voyant ses soldats fatigués d'une lutte sans espoir, en face d'un adversaire d'apparence modéré, le général Boussard, il entra en pourparlers avec lui. Boussard, qui connaissait son influence, l'accueillit avec empressement et se prêta de bonne foi à une pacification du Marais. 3.500 insurgés mirent bas les armes, dit Mercier du Rocher. (Chassin, Vendée patriote, tome IV, page 567). Le District de Challans délivra des cartes de sûreté à ceux qui se soumirent et qui purent ainsi faire leurs récoltes.

Mais pendant que Boussard se conduisait en chef habile, le hideux général Huché recommençait auprès de lui les massacres et les incendies.

Le 12 thermidor an II (30 juillet 1794), trois jours après la chute de Robespierre, les représentants Bô et Ingrand  publièrent à Nantes un arrêté qui, tout en paraissant repousser les crimes de Huché, disait que les révoltés des départements de l'Ouest devaient "être traités tous avec cette sévérité révolutionnaire qu'accompagnent toujours la prudence et l'humanité, mais qui ne connaît d'indulgence que pour l'être faible, ignorant et trompé, dont la volonté n'a jamais pu participer à aucun délit national."

Les Républicains, manquant à tous leurs engagements, firent arrêter chez eux par des patrouilles et mettre à mort, comme des rebelles pris les armes à la main, "des cultivateurs qui étaient venus, dit Mercier du Rocher déposer leurs armes entre les mains des autorités constituées, prêter le serment de maintenir la République ; qui étaient retournés avec des cartes qui énonçaient leur soumission à la loi". Baumler vivait tranquille à Challans. Il fut saisi, conduit à Noirmoutier, puis malgré le général Boussard, envoyé à Nantes et livré à la Commission militaire établie près l'Armée de l'Ouest.
Cette Commission siégeait à Nantes, au vieux et sombre Palais du Bouffay qui voyait, depuis plus d'un an, se succéder des horreurs que l'imagination de Dante aurait eu peine à inventer.

Les hommes impitoyables qui la composaient, sans s'inquiéter de la capitulation consentie par le général Boussard, rendirent le jugement suivant que je copie sur l'affiche imprimée à Nantes, chez Malassis, place du Pilori, n° 2.

"RÉPUBLIQUE FRANCAISE, UNE, INDIVISIBLE ET IMMORTELLE"
ÉGALITÉ, LIBERTÉ.

Jugement de la commission militaire extraordinaire et révolutionnaire établie près l'Armée de l'Ouest par le Comité de salut public de la Convention Nationale et les Représentants du Peuple ; qui condamne ANDRÉ BOMELER, né à Remérin, district de Sarreguemines, et JACQUES SIRE, de la commune de Challans, à la peine de mort.

Séance publique tenue au Bouffay, à Nantes, le 29 thermidor l'an 2e de la République Française, une, indivisible et immortelle.

Sur les questions de savoir, si André Bomeler, âgé de 55 ans, né à Remerin, district de Sarguemines, ci-devant Lorraine allemande, régisseur du nommé Montaudouin ex-noble, ayant servi 24 ans dans le régiment colonel général, cavalerie ;

Et Jacques Sire, âgé de 34 ans, commune et district de Challans, laboureur, soldat pendant 8 ans, dans le ci-devant régiment de la Sarre, infanterie, son coupables :

1° D'avoir fait partie des brigands de la Vendée, en lui suivant dans leurs marches contre-révolutionnaire ;
2° D'avoir tous deux été élus chefs de ces scélérats, preuve complette de la confiance qu'ils avaient en eux ;
3° D'avoir, Bomeler, commandé comme chef à toutes les affaires qui ont eu lieu dans les environs du marais entre les troupes de la République et ce ramas de bandits, étant armé de pistolets et décoré d'une ceinture blanche, marque distinctive de tous les chefs ;
4° D'avoir, Sire, commandé un rassemblement de brigands qu'ils nommaient compagnie, laquelle passait pour la plus intrépide au feu, c'est-à-dire à son exemple, la plus acharnée à la destruction des Patriotes ;
5° D'avoir tous deux, comme chefs, contribué à maintenir l'infernale guerre de la Vendée, provoqué le massacre et l'assassinat des plus zélés défenseurs de la Patrie ;
6° Enfin, d'avoir tous deux provoqué au rétablissement de la royauté, à la destruction de l'Egalité et de la Liberté, et à l'anéantissement de la souveraineté du peuple Français ;

L'accusateur public militaire, entendu en son acte d'accusation, Considérant qu'il est impérieusement prouvé que les nommés Bomeler et Sire ont fait partie du rassemblement des Brigands, en lui suivant dans leurs marches contre-révolutionnaire ;
Considérant qu'il également prouvé qu'ils ont servi comme chefs dans les armées vendéennes, armés de fusils pistolets, portant cocardes et ceintures blanches ;
Considérant encore qu'ils sont les principaux auteurs et fauteurs de la mort de plus de cent mille républicains, dont les mânes réclament la vengeance nationale  ;
Considérant enfin, que l'ensemble de tous ces délits ont provoqué au rétablissement de la royauté, à la destruction de l'Egalité et de la Liberté, seules bases du gouvernement républicain ;
La Commission Militaire, extraordinaire et révolutionnaire, déclare les nommés Bomeler et Sire, atteints et convaincus du crime de haute trahison, envers la souveraineté du Peuple Français ;
Et en exécution de la loi du 9 avril 1793 (style esclave) portant ; (suivent les textes des lois).

La Commission extraordinaire et révolutionnaire condamne les nommés Bomeler et Sire à la peine de mort ;
Et sera le présent jugement exécuté dans les 24 heures.
Et enfin en exécution de la même loi du 19 mars 1793 (style esclave) portant ; "La peine de mort prononcée dans les cas déterminés par la présente loi emportera la confiscation des biens, et il sera pourvu sur les biens confisqués, à la subsistance des pères, mères, femmes et enfants, qui n'auraient pas d'ailleurs des biens suffisants pour leur nourriture et entretien ; on prélèvera en outre sur le produit des dits biens le montant des indemnités dues à ceux qui auront souffert de l'effet des révoltés."

La Commission Révolutionnaire déclare les biens desdits Bomeler et Sire acquis et confisqués au profit de la République, et sera le présent jugement imprimé et affiché.

Ainsi prononcé, d'après les opitions, par M. Obrumier fils président ; Thierry aîné, vice-président ; Gabriel Gouppil fils et Louis Joulain, tous membres de la Commission Militaire extraordinaire et révolutionnaire établie près l'Armée de l'Ouest par les représentants du peuple et le Comité de salut public de la Convention Nationale.

Le citoyen Collinet, juge, s'est abstenu dans cette affaire, ayant déposé comme témoin.

En séance publique tenue au Bouffay, à Nantes, le 29 thermidor an 2e de la République une, indivisible et immortelle.

Signé au Registre, Marie Obrumier fils, Thierry aîné, Gabriel Gouppil fils et Louis Joulain.
Pour copie conforme : signé Thierry aîné, faisant les fonctions de secrétaire."

En vertu de ce jugement, André Baumler fut exécuté avec son compagnon Jacques Sire, sur la place du Bouffay, le même jour à cinq heures du soir.

M. Chassin l'a justement appelé un pacificateur. Sa mort fit éclater dans l'Ouest un cri de vengeance. La guerre civile se ranima plus furieuse que jamais. Baumler a eu un rôle moins brillant que son compatriote Stofflet, mais sa mémoire n'est pas tachée d'une action comme l'assassinat de Bernard de Marigny. Je ne crois pas que Crétineau-Joly l'ait nommé une seule fois dans son Histoire de la Vendée militaire. Cela prouve que les réputations et la gloire se font souvent au hasard, par camaraderie et sans proportion avec le mérite.

Cependant le souvenir du vaillant Lorrain n'est pas éteint dans les Marais de la Vendée. Je me rappelle avoir entendu, étant jeune, vanter ses hauts faits par un propriétaire du pays, grand chasseur qui n'était point royaliste, mais admirait chez tous les partis l'audace et le noble courage.

M. Dugast-Matifeux, qui avait préparé les éléments d'une petite notice sur lui, dit que l'habitation qu'il occupait à la Bonnetière est encore désignée sous le nom de pavillon Baumler.
Sa femme lui survécut. Elle mourut à 56 ans, dans sa maison, au bourg de Saint-Gervais, le 8 septembre 1816.

JOSEPH ROUSSE
Revue du Bas-Poitou
1900 - 3e livraison