UNE FAMILLE SAUMUROISE
PENDANT LA RÉVOLUTION

LES SAILLAND D'ÉPINATZ

3ème et dernière partie

Que devint M. Sailland ? C'est ce qu'il nous reste à raconter.

Dès le 23 janvier, le Comité Révolutionnaire d'Angers avait écrit à celui de Saumur pour lui demander des renseignements sur les antécédents de la famille Sailland, prisonnière depuis dix jours à Angers. Quatre jours après le Comité de Saumur lui répondit :

Frères et amis,
Sailland dit d'Epinatz et sa famille, que vous nous annoncez, par votre lettre du 4 pluviose, être en arrestati¤n à Angers, ont suivi très volontairement l'armée catholique, lorsqu'elle s'est éloignée de Saumur. Rien ne les y a forcés que leur dévoûment entier à cet infâme parti.
La prise de Saumur fit croire à M. Sailland qu'il était temps de se montrer, et il voulut partager avec les brigands l'infamie de rétablir le trône et l'autel sur les débris de la République.
Pendant le séjour de cette odieuse armée à Saumur, Sailland et sa famille fêtèrent les chefs et leur donnèrent plusieurs repas splendides.
Enfin ils ont été arrêtés dans la déroute générale des rebelles, dont ils faisaient partie, et ils doivent subir le sort des autres.
Salut et fraternité. (La lettre accusatrice est signée Simon, Berot, Morel, etc.)

Le 7 février, Vacheron, Hudoux et Gouppil interrogent M. Sailland à la prison nati¤nale et le marque pour la guillotine. Ils ajoutent en marge : Renvoyé à instruction.

Ce n'est que le 4 mars que la Commission militaire procéda à son interrogatoire définitif, en séance publique :

Etienne-Mathurin Sailland, âgé de 53 ans, né et domicilié à Saumur, ci-devant conseiller du tyran Capet et assesseur en la sénéchaussée de la même commune.
Pourquoi a-t-il accepté et exercé à Saumur l'infâme fonction de membre du Comité contrerévolutionnaire des détestables brigands de la Vendée ? - A répondu qu'il l'avait acceptée et exercée par force, force qui fut employée par plusieurs chefs de ces mêmes brigands et que particulièrement et par préférence il s'occupa de la police, en vertu de lettres de jussion d'un prétendu Louis XVII.
Quel fut le chef qui lui remit ces lettres ? - A répondu ne pas le connaître, ne pas pouvoir dire son nom.
Vous avez sans doute ainsi que beaucoup d'autres prêté le serment de fidélité à ce même prétendu Louis XVII ? - A répondu que non, qu'il était resté au contraire dans son lit malade.
Combien de temps resta-t-il dans ce Comité contrerévolutionnaire ? - A répondu qu'il y fut environ huit jours, vers la Saint-Jean.
Pourquoi a-t-il donné à l'état-major des brigands différents repas et des bals parés aux soldats de cette horde infâme ? - A répondu que la dénonciation était fausse et a demandé la conviction du fait.
Lecture à lui faite de plusieurs dénonciations rétablies à la Commission militaire, - A dit qu'il ne fut jamais aristocrate prononcé ; a dit ne point avoir suivi l'armée des brigands : ceux-ci avaient déjà évacué en bonne partie, lorsque lui, sa femme et ses trois filles sortirent de Saumur pour s'en aller dans une ferme près Brissac, où ils restèrent environ trois mois cachés, et dans d'autres endroits. A nié la seconde partie de la déposition.
A lui observé qu'en acceptant la commission de membre du Comité des brigands, il y a lieu de penser qu'il ait eu l'intention de rétablir le despotisme et la royauté ? - A répondu qu'il savait avoir mal fait, qu'il le fît par faiblesse, par contrainte et sans intention.
A lui observé que c'est avec de semblables faiblesses que la République a essuyé tant de revers, tant de malheurs ? - A répondu que c'était vrai.
A lui observé que l'opinion publique à Saumur assure que lui Sailland avait donné des repas somptueux et des bals parés aux chefs des brigands ? - A nié le fait, quoique la dénonciation fût signée de quatre membres du membres du Comité révolutionnaire à Saumur.
A lui demandé si ses réponses contiennent vérité, s'il y persiste et s'il veut signer ? - A dit oui.
E. SAILLAND

Sitôt après son interrogatoire, M. Sailland fut condamné à mort. Voici le libellé de son jugement, signé Antoine Félix, président, François Laporte, Jacques Hudoux, Gabriel Morin et Charles Vacheron :

Sur les questions de savoir si Mathurin-Etienne Sailland dit l'Epinatz, conseiller en la ci-devant sénéchaussée de Saumur, est coupable :
1° d'avoir eu des intelligences et correspondances intimes avec les brigands de la Vendée ;
2° d'avoir favorisé leurs projets liberticides, en exerçant la fonction de membre d'un comité contrerévolutionnaire, que ces scélérats avaient établi à Saumur, lors de leur invasion en cette commune ;
3° d'avoir, de son propre mouvement, suivi l'armée se disant catholique et royale, lorsqu'elle évacua la commune de Saumur, avec laquelle il demeura plusieurs mois ;
4° d'avoir, lors du séjour avec les brigands à Saumur, en trahissant ouvertement sa patrie, et insultant à la république, donné des bals parés, orgies et repas splendides aux chefs de ces mêmes brigands ;
5° enfin d'avoir provoqué au rétablissement de la royauté, à la propagation du fanatisme, de la guerre civile, et à l'asservissement du peuple français ;
Considérant qu'il est prouvé que Sailland a eu des intelligences et correspondances intimes avec les brigands de la Vendée ;
Considérant également qu'il est prouvé qu'il est du nombre des principaux fauteurs et instigateurs de la guerre civile qui a éclaté dans différents fauteurs et instigateurs de la guerre civile qui a éclaté dans différents départements de la république, sous l'étendard sanglant de la tyrannie et du fanatisme ;
Considérant enfin que, par l'ensemble des délits qu'il a commis, il est prouvé invinciblement qu'il a provoqué au rétablissement de la royauté et conspiré contre la souveraineté du peuple français ;
La Commission militaire le déclare atteint et convaincu de haute trahison et conspiration envers la république française,
Et en exécution de la loi du 9 avril 1793, ... et aussi en exécution de la loi du 19 mars 1793 ..., et encore en exécution de la loi du 5 juillet 1793 ...
La Commission militaire condamne Etienne-Mathurin Sailland dit d'Epinatz, conseiller en la ci-devant sénéchaussée de Saumur, à la peine de mort.
Et sera le présent jugement exécuté dans les 24 heures.
Et enfin, en exécution de la loi du 19 mars 1793, article 7 ...
La Commission militaire déclare les biens de Sailland dit l'Epinatz acquis et confisqués au profit de la république française.

Le même jour, 4 mars, M. Sailland d'Epinatz fut guillotiné sur la place du Ralliement, vers 4 heures du soir, avec M. Gastineau, professeur à l'Université d'Angers, et de M. de la Grandière.

Le vénérable M. Gruget, curé de la Trinité d'Angers, parle longuement de la famille Sailland dans un de ses écrits. Nous croyons devoir reproduire le passage que lui consacre ce vaillant confesseur de la foi :

Le 1er février 1794, on compte parmi les victimes massacrées au Champs-des-Martyrs, Mme Sailland dit d'Epinatz, avec deux de ses demoiselles, une âgée d'environ vingt ans et l'autre de quinze (Nous avons vu que les trois filles de Mme Sailland avaient 25, 24 et 23 ans). M. Sailland dit d'Epinatz, son respectable époux, était juge conseiller de la Sénéchaussée de Saumur avant la Révolution. Il avait la réputation d'un très honnête homme et était très attaché à son Dieu et à son roi. Mme son épouse partageait ses sentiments, ainsi que leurs enfants. Son opinion, qu'il ne pouvait s'empêcher de manifester, lui avait attiré bien des persécutions de la part des habitants de Saumur qui étaient bien loin de penser comme lui. L'armée royale et catholique s'était emparée de Saumur, dans le mois de mai (juin) 1793, après quelque résistance, et n'ayant pas assez de forces disponibles pour conserver cette place, vint s'emparer d'Angers, qui lui ouvrit ses portes, et se retira ensuite dans la Vendée après avoir essayé de s'emparer de Nantes.
M. Sailland pensa avec raison qu'il ne serait pas en sûreté chez lui, s'étant fait reconnaître pour ce qu'il était pendant le séjour des royalistes à Saumur. Il se décida donc à se retirer dans la Vendée, avec Madame son épouse et ses enfants. Ayant suivi l'armée après le passage de la Loire, ils furent pris, à ce qu'il paraît, après la déroute du Mans (On a vu plus haut qu'ils furent arrêtés à l'Hôtellerie-de-Flée et qu'ils ne firent point partie de la déroute du Mans) et conduits dans la prison d'Angers. M. Sailland fut conduit dans la prison royale. Il ne périt pas avec Mme son épouse. Ce ne fut que le mardi 4 mars qu'il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire qui le condamna à la mort qu'il subit le même jour, avec quatre autres respectables personnes ...

Je reviens à Mme sailland dit d'Epinatz et à ses respectables demoiselles, compagnes de ses souffrances et de son martyre. Elles étaient passées avec M. Sailland dans la Vendée, dans l'espérance d'y être plus tranquille et plus en sûreté et de pouvoir aussi plus aisément y remplir les devoirs de leur religion. L'armée catholique et royale ayant passé la Loire, elles la passèrent aussi et la suivirent probablement jusqu'au Mans. Il est probable que ce fut après la déroute du Mans qu'ils furent pris et amenés à Angers. Elles furent conduites dans la maison du Bon Pasteur (au Calvaire) et elles y étaient quand on fut les chercher pour les conduire au Champs-des-Martyrs. La mère, infiniment pieuse, ne cessait d'exhorter ses respectables demoiselles à demeurer fermes dans la foi de leurs pères. Comme la mère des Machabées, elle leur faisait envisager le bonheur qui leur était réservé. "Encore un instant, disait-elle, et vous aurez le bonheur de voir votre Dieu et de le posséder. Voyez la couronne qui vous attend, rendez-vous en dignes par votre soumission à sa sainte volonté. Cette misérable vie qu'on va vous ôter, n'est rien en comparaison de celle dont vous allez jouir. Mourez pour votre Dieu, comme il est mort pour vous. Il a pardonné à ses ennemis, pardonnez aussi aux vôtres."

Ainsi parlait cette respectable dame à ses enfants, qu'elle aimait tendrement. L'aînée des demoiselles était bien pénétrée des vérités qu'elle lui annonçait et bien disposée à faire à Dieu le sacrifice de sa vie. Mais il n'en était pas ainsi de la plus jeune ; la vue de la mort dont elle était menacée, l'effrayait. Quoique élevée bien chrétiennement elle ne laissait pas d'être attachée à la vie. Elle tomba même dans une espèce de fureur quand on vint la chercher pour la conduire à la mort. Elle se prenait à la porte et à tout ce qu'elle trouvait sous ses mains pour ne pas sortir de la maison. "Qu'on me tue, qu'on me massacre ici, s'écriait-elle, à la bonne heure ; mais je ne veux pas qu'on m'attache pour me conduire avec les autres à la mort." Sa tendre mère redoublait ses prières et la conjurait de ne pas perdre la couronne du martyre que Dieu lui offrait. Enfin elle se laissa lier et garotter et va au supplice avec sa tendre mère, qui ne cesse de l'exhorter à lever les yeux au ciel et à ne pas perdre le fruit de ses souffrances. Le ciel ne permit pas que les soins de cette respectable mère fussent inutiles. Cette pieuse demoiselle rentra en elle-même, elle sentit tout le prix du bonheur qu'elle avait de mourir pour son Dieu. Arrivée au lieu de son supplice, un des bourreaux ou des gardes chargés de les y conduire et de les massacrer, fut touché de sa jeunesse, et, l'ayant prise par le bras, il l'écarta de celles qui devaient être fusillées. Elle fit quelques pas ; mais sentant tout le danger de tomber entre les mains de ces tigres et les risques qu'elle avait à courir pour son innocence, elle revint bien vite se placer aux côtés de sa respectable mère et de sa chère soeur, bien résolue à donner comme elles sa vie pour son Dieu.
Ce fut alors que cette respectable mère, imitant toujours la mère des Machabées, conjura de nouveau ses chers enfants de persévérer jusqu'à la fin et d'envisager le ciel prêt à s'ouvrir pour les recevoir. "Encore un instant, disait-elle, et vous allez recevoir la couronne du martyre ; rendez-vous dignes par votre soumission à la volonté du Seigneur," et pour être assurée de leur persévérance et de les voir avec elle dans le ciel, elle se tourne vers ses bourreaux, elle les prie, elle les conjure de les fusiller avant elle, et, afin d'obtenir plus sûrement cette grâce, elle tire de ses cheveux un rouleau de pièces d'or qu'elle conservait pour leurs besoins et les siens, elle détache ses bracelets de ses bras et ses diamants de ses oreilles et les leur remet entre les mains pour récompense de leur fidélité et de leur exactitude à exécuter ses dernières volontés. Elle obtint ce qu'elle demandait. Elles furent fusillées avant elle, sous ses yeux, et la mère aussitôt après elles.

J'ai avancé plus haut que M. et Mme Sailland avaient passé la Loire avec l'armée catholique et qu'ils avaient été pris avec leurs demoiselles et conduits dans les prisons. Une parente vient à l'instant (M. Gruget écrivit ce mémoire en 1816) de me raconter la manière de leur arrestation et ce qui y donna lieu. Voici le fait :

Avant l'entrée de l'armée royale et catholique à Saumur, il y avait de la troupe comme dans toutes les villes qui environnaient la Vendée et qui était logée chez les habitants. M. Sailland passant pour être fort à son aise, on lui donna un officier. Quoique sa façon de penser fût différente de celle de M. Sailland et de toute la maison, il était cependant honnête envers eux. Ils vivaient et mangeaient ensemble et on avait de la confiance en lui. L'armée royale et catholique s'étant emparée de Saumur, l'officier républicain fut obligé de disparaître avec toute sa troupe. Il revint lorsque l'armée catholique eût évacué Saumur et ne trouva plus M. Sailland, ni Mme son épouse, trois de leurs demoiselles, une d'environ 28 ans, la seconde de 24 et la troisième de 15 à 16. Peu de temps après la plus jeune tomba malade et mourut (les trois enfants avaient 25, 24 et 23 ans, et toutes trois furent fusillées au Champ-des-Martyrs). L'officier paraissait s'intéresser au sort de cette respectable famille. Il questionnait la tante pour savoir où elle pouvait s'être réfugiée. La tante, qui avait confiance en lui, lui déclara le lieu de leur demeure, et il paraît que c'était après le passage de la Loire. Il trouva le moyen de parvenir à les découvrir. Il les trouva dans un dénûment extrême. Il leur offrit ses services, et, comme ils comptaient sur sa probité, ils acceptèrent ses offres et lui découvrirent l'endroit où il pouvait trouver l'argent dont ils avaient besoin. Il partit sur-le-champ pour Saumur et descendit à la maison de M. Sailland. Il fit part à la tante de la commission qu'on lui avait donnée. celle-ci n'hésita pas à lui faire connaître toutes les caches. Il prit tout l'argent qu'il trouva dans une cassette et tout ce qu'il y avait de plus précieux en argent et en effets, et, au lieu de les porter à M. et Mme Sailland d'Epinatz, qui s'y attendaient, il vint à Angers, les dénonça au comité révolutionnaire, qui de suite donna des ordres pour aller s'en saisir et les ramener dans les prisons d'Angers.

Le manoir d'Epinatz, à Cizay, conserve le portrait authentique de l'héroïque martyre Mme Sailland d'Epinatz. L'histoire de sa mort fait contrepoids aux crimes de la Révolution à Angers et à Saumur.

F. UZUREAU
Aumônier du Champ-des-Martyrs, près Angers,
Directeur de l'Anjou Historique
Imprimerie L. Picard - Saumur
1901
Archives Départementales de Vendée
Bibliothèque du Comte de Chabot