Aubert, communément appelé le Bert, est situé au point où le ruisseau de la Picoulée, qui a pris naissance au Bois-Boissière, vient se jeter dans le Louin qui, à partir de là, forme la limite de la paroisse de Loublande d'avec celles de Moulins, et de la Chapelle-Largeau. Aubert n'est distant de Moulins que d'un kil¤mètre environ.
La Révolution n'a eu garde d'épargner le vieux logis d'Aubert, et on ne l'a point réparé depuis lors. Au milieu des ruines, quelques pierres portent gravées des initiales et le millésime de 1779, date, soit d'une réparation, soit même d'une reconstruction totale du manoir. Un portail cintré, accosté d'une porte plus petite, donne entrée dans une vaste cour. Le logis en occupait la partie orientale. Le voisinage de l'eau avait nécessité l'exhaussement du terrain et le corps du bâtiment rep¤sait sur une sorte de terrasse ou d'esplanade. Je n'ai nulle part trouvé traces d'armoiries. Les servitudes, à porte cintrée, s'ouvraient autour de la cour, faisant face à une chapelle sans caractère ni style et qui maintenant sert de demeure au fermier. M. des Ormeaux, le propriétaire d'Aubert avait essayé, il y a quelques années, l'élevage en grand des sangsues, il a renoncé à son entreprise et les bassins même ont disparu.

Voici les quelques notes que j'ai pu recueillir sur le passé d'Aubert : Frère Jacques Thieulin, procureur de l'abbaye de la Trinité de Mauléon, en 1669, dit que M. Aubert, seigneur de ce lieu et de Douxsanjue, devait sur cette dernière propriété trois septiers de blé seigle à la dite abbaye. On pourrait donc être autorisé à croire qu'à cette date il y avait encore une famille de chevalerie portant le nom de la dite terre ; mais dix ans plus tard, le 3 mai 1679, une transaction a lieu entre ce frère Thieulin et Jean Théronneau, possesseur du domaine d'Aubert. Et Jean Théronneau reconnaissait déjà cette rente dans l'aveu qu'il faisait au seigneur de Bois-Bodard, paroisse de Jallais, dès le mois de juillet 1675. Cette rente est ensuite servie à l'abbaye par François Sapinaut du Bois-Huguet jusqu'en 1716. Quelques années avant la Révolution, Aubert passa à la famille Tocqué, de Châtillon-sur-Sèvre. En l'année 1704, Jacques Tocqué, receveur des tailles, affermait de J. Gillebert de la Louisière, un logis proche de l'église de Saint-Melaine à Mauléon, pour la somme de soixante-dix livres. Ce même noble homme Jacques Tocqué de la Saullais, conseiller du roy et receveur des tailles en l'élection de Mauléon, décéda, le 9 mars 1716, à l'âge de 53 ans. On n'aurait eu garde d'oublier sur sa tombe le nom d'Aubert s'il en eut été le propriétaire. Mais, le 4 août 1784, M. L. Roy, curé de Saint-Pierre d'Echaubrognes, procède à la sépulture de damoiselle Françoise-Perrine Texier, veuve de M. César Tocqué, conseiller du roy, receveur des tailles, décédée le jour précédant à la maison noble d'Aubert de la dite paroisse, âgée de 78 ans. Puis l'an 1792, le 2 août, ce même M. Roy qui avait alors prêté le serment, inhume le corps de M. César-Antoine Tocqué, ancien receveur des impositions royales, décédé le 31 juillet en sa maison d'Aubert, âgé d'environ 66 ans.

L'auteur de l'excellent ouvrage Henri de la Rochejaquelein et les guerres de la Vendée donne un fac-simile d'un autographe du dit M. Henri, signé de lui et de M. de Lescure faisant mention de notre vieux castel d'Aubert :

"Messieurs, je vous prie de vouloir bien faire suspendre l'exécution de l'ordre que vous avés donné de faire enlever les bûches qui sont à Aubert, chés M. Tocqué et de donner des ordres promptement pour en empêcher l'exécution.
A Châtillon, ce 21 may 1793 : Signé De la Rochejaquelein, Lescure."


Ce billet a été fait le jour même où l'armée avait été convoquée à Châtillon, afin de partir de là sur Fontenay, pour aller venger l'échec qu'on y avait subi cinq jours auparavant.

Le 9 octobre de la même année, après la rentrée de Westermann dans la ville de Châtillon, les débris de ses soldats, des étrangers pour la plupart, heureusement, et appartenant à la légion germanique, ivres de sang encore plus que de vin, se souillèrent les mains dans des massacres horribles : ils tuèrent des enfants, des femmes même patriotes, qui, n'ayant pas peur d'eux, étaient restés lors de la prise de Châtillon deux jours auparavant. Je citerai Mme Tocqué (Marie-Rose Pasquier de Villegois, mariée en 1770 à César-Auguste Tocqué, sieur d'Aubert, paroisse des Echaubrognes, receveur des tailles à Châtillon). M. Tocqué avait été enrôlé et emmené de force par les Bleus et il était payeur dans l'armée républicaine. Pressentant le danger que courait sa famille, il revenait pour la protéger. Il y a apparence que les hussards républicains qui rentraient dans Châtillon étaient ivres. Trois ou quatre d'entre eux sur les 11 heures du soir, entrèrent chez M. Tocqué dont la maison était très apparente et le portail largement ouvert : là, descendant de cheval, ils pénétrèrent brusquement dans le logis, heurtant vivement le prince de Talmont sur un escalier, sans le reconnaître, et se dirigeant du côté de la lumière où était la maîtresse de la maison, ils la sabrèrent sans pitié avec l'une de ses filles, âgée de six ans. Une autre de ses enfants, ajoute M. Amaury-Gélisseau, plus légèrement blessée, échappa miraculeusement à la mort et devint Mme de la Roussardière, une des femmes qui, au retour de la paix, ont le plus contribué par l'aménité de leurs rapports et l'intelligente gaieté de leur esprit, à cicatriser les plaies de la guerre. Les deux autres enfants de Mme Tocqué restèrent attachés sur le corps inanimé de leur mère ; Mme Radigon, l'une de ceux-là, non moins bonne, non moins estimée que sa soeur, vécut près d'elle pour consoler ses souvenirs. Quand M. Toqué arriva quelques heures après, il trouva les pauvres victimes au milieu de la cour, baignant dans leur sang.

Après la Révolution, M. Tocqué, fils du précédent, je suppose, vint se fixer dans la partie du vieux manoir qu'avaient quelque peu épargné les hordes républicaines. Il fut maire de la commune de Saint-Pierre des Echaubrognes, après M. Bouchère, pendant une partie de la Restauration. Il eut une fille unique, Marie Tocqué, qui épousa depuis M. Baguenier des Ormeaux, médecin à Maulévrier. Voici l'inscription gravée sur la tombe de M. Tocqué au cimetière des Echaubrognes : Ici reposent les restes de feu César-Auguste Tocqué, décédé à Aubert le 26 février 1832, à l'âge de 55 ans.

Revue historique de l'Ouest
1901