L'ARRESTATION ET L'ÉVASION
DE MADAME DE LA ROCHEJAQUELEIN
AU CHATEAU DE LANDEBAUDIERE (VENDÉE)
EN 1831

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1ère partie

I - "MADAME LA ROCHEJAQUELEIN"

C'est une figure bien attachante et bien originale que Madame de la Rochejaquelein, fille du duc de Duras et femme du Général Auguste de la Rochejaquelein (frère de "Monsieur Henri"). Figure aussi qui mériterait d'être plus connue, et surtout d'être mieux connue.

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L'oubli dans lequel l'ont laissée les historiens de la Vendée est assez incompréhensible. Madame de La Rochejaquelein fut en effet, il y a plus d'un siècle, le véritable chef politique du Bocage Vendéen : le nom qu'elle portait, son intelligence et sa très forte personnalité l'amenèrent rapidement au premier rang des chefs du parti carliste en Vendée. Elle était adorée des paysans, qui avaient pour cette femme jeune, courageuse, enthousiaste, une naïve admiration. Et longtemps, dans les métairies de notre pays, on garda le souvenir de "Madame la Rochejaquelein". Dans le Haut Bocage surtout, les paysans la connaissaient bien, pour l'avoir souvent aperçue passant à travers champs, sur un très beau cheval, dans un élégant costume d'amazone. Certains, plus favorisés, l'avaient vue venir la nuit dans leurs métairies pour leur parler, de sa voix enthousiaste, de l'enfant royal qu'ils veulent rendre à la France. La vie aventureuse qu'elle avait menée en Vendée l'avait rendue encore plus populaire : son arrestation ¤ et son évasion si pittoresque, puis sa vie de proscrite, cachée toute la journée dans des champs de genêt, sous la garde de quelques chouans fidèles et sous la protection loyale de toute une population qui connaissait sa cache. Et le jour du soulèvement, ce fut elle qui conduisit au combat, - et à la victoire, - les paysans du Bocage. Pour les paysans de la Vendée royaliste elle était vraiment le chef.

De fait, elle joua un rôle capital dans la préparation de l'insurrection de 1832, et, si elle avait été plus souvent écoutée, il y a bien des erreurs et bien des fautes qui n'auraient pas été commises.

Pourtant les historiens l'ont à peu près complètement oubliée. Mieux encore, ceux qui ont parlé d'elle, lui ont consacré seulement quelques phrases, simple tissu de calomnies, M. Gabory lui-même, dans son livre sur les évènements de 1832, lui attribue un rôle de pauvre écervelée de bien faible importance, sur la foi des insinuations de certaines brochures rédigées par des "Pancaliers", qui s'opposèrent en 1832 à l'idée d'un soulèvement. Madame de la Rochejaquelein ayant été ardente partisane de l'insurrection, les "Pancaliers" (qui après 1832 ont défendu leur thèse en de nombreux écrits) l'ont couverte de boue, par paroles ou par écrit : et de cette femme si intelligente et si sensée, ils ont voulu faire un beau sujet de plaisanteries pour les historiens futurs, qui citeront son nom avec une extrême condescendance, et un peu d'indulgence, parce qu'il s'agit d'une femme jeune et jolie et qu'il faut bien être galant.

Malheureusement M. Gabory, accordant aux écrits des Pancaliers une confiance peu méritée, a repris ces accusations dans son livre sur la Vendée de 1832, et a écrit au sujet de Mme de la Rochejaquelein des pages assez regrettables, qui lui attribuent assez gratuitement un rôle d'écervelée.

Au reste, pourquoi discuter sur ces pages ? Comme on l'a si justement dit "le papier est quelquefois bien difficile à détruire" ! Quand ils couvraient Mme de la Rochejaquelein de boue, les "Pancaliers" auraient dû se rendre compte qu'il est même plus facile de salir un nom que de détruire les documents.

Il y a quelques années, M. Gautherot a publié des lettres de Mme de la Rochejaquelein, lettres adressées au maréchal de Bourmont en 1831-32, et exposant ses idées sur la préparation du soulèvement. Dans ces lettres éclate l'intelligence de cette femme : ses vues sur le soulèvement sont remarquables, pleines de bon sens et de réflexion ; sa connaissance de la psychologie des paysans vendéens profondément exacte ; ses jugements sont très nuancés, sans optimisme ni pessimisme. Et je défie qui que ce soit, - de bonne foi naturellement - de lire ces documents sans éprouver une grande admiration pour Madame de la Rochejaquelein, et aussi une grande sympathie.

Et de fait, avec de telles preuves, il ne sera guère difficile de réhabiliter sa mémoire. J'ai d'ailleurs en mains un très grand nombre de documents inédits sur Madame de la Rochejaquelein et sur son rôle en Vendée. Avec ces documents, j'écrirai quelque jour une biographie détaillée de cette femme, pour laquelle j'éprouve une très grande admiration et une  très grande sympathie. J'espère lui rendre ainsi la place qui lui est dûe dans l'histoire de nos guerres.

Il aura fallu, pour qu'on lui rende justice, cent et quelques années !

Pourtant, je me trompe : il y a bien longtemps déjà qu'on lui a rendu justice ! J'aurais voulu que ses détracteurs aient pu demander à n'importe quel métayer ou valet de ferme qui vivait dans notre bocage il y a quelques cent ans, ce qu'il pensait de "Madame la Rochejaquelein".

Aujourd'hui, je veux simplement raconter deux épisodes curieux de sa vie en Vendée ; son arrestation par les soldats de Louis-Philippe, et son évasion. Ces faits sont connus. Mais les historiens n'ont fait allusion à cette anecdote que d'une manière inexacte et très sommaire, ou même l'ont défigurée. Un très grand nombre de documents que j'ai en mains, - l'instruction officielle de "l'affaire la Rochejaquelein" -, me permettent d'en faire un récit plus exact et plus détaillé. Ces pages mettront un peu en lumière la figure originale et bien attachante de Mme de la Rochejaquelein.


♣♣♣

Venue en Vendée, au mois de décembre 1830, pour y organiser le soulèvement royaliste, en attendant l'arrivée de son mari, le Général Auguste de la Rochejaquelein, qui avait été nommé chef du Haut Bocage et qui se trouvait alors à l'étranger, Mme de la Rochejaquelein s'était fixée au château de Landebaudière (paroisse de la Gaubretière), propriété que son mari avait achetée en 1824.

Landebaudière est un beau château, construit en 1788 dans le style français de la fin du XVIIIe siècle. Depuis 150 ans, il est resté absolument intact ; et, quand on est Vendéen, on ne peut voir sans émotion les marches du grand perron, ces marches de granit usé que gravirent d'Elbée, Sapinaud, Charette, et tant d'autres héros.

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Là, elle vécut près d'un an, travaillant inlassablement au succès de sa cause, avec une intelligence et un dévouement qui firent l'admiration de Bourmont : organisant tout, conseillant les chefs, relevant le moral de tous, et parcourant elle-même les métairies, de jour ou de nuit, pour souffler l'enthousiasme au coeur des paysans. Rapidement elle s'entoura de dévouements extraordinaires.

A Landebaudière, vivaient aussi plusieurs jeunes gens venus d'un peu partout, qui attendaient impatiemment le jour où ils pourraient se battre pour Henri Cinq, et secondaient activement Mme de la Rochejaquelein. Il y avait là : Aymar de la Tour du Pin-Gouvernet, gentilhomme girondin, - Louis-Charles de Bonnechose de Boisnormand, gentilhomme normand, - et deux neveux du Général de la Rochejaquelein, qui leur avait servi de père : Tancrède et Jules de Guerry de Beauregard, dont le père, commandant la paroisse de Dompierre, avait été tué au combat d'Aizenay en 1815.

Capture plein écran 21032013 200605Il y avait aussi à Landebaudière une jeune fille d'origine italienne Félicie de Fauveau. Elle sculptait et peignait avec talent, et elle acquit même, en son temps une assez grande célébrité. Elle était très originale et un peu excentrique : elle portait généralement un costume mi-masculin, mi-féminin ; et les paysans malins de la Gaubretière, ne connaissant pas le nom de cette jeune fille mystérieuse l'appelaient spirituellement "Mademoiselle l'Abbé".

Tous étaient réunis à Landebaudière pour attendre et préparer le soulèvement royaliste qu'on disait imminent. A cette préparation, ils se consacraient entièrement, prêts à faire joyeusement, quand il le faudrait, le sacrifice de leur vie.

II - MADAME DE LA ROCHEJAQUELEIN ET LA POLICE

Dès le mois d'août 1830, le nouveau préfet nommé par le gouvernement de Louis-Philippe, Monsieur de Saint-Hermine, fut "assourdi" de dénonciations contre les gentilshommes vendéens que l'on accusait de vouloir soulever la Vendée pour ramener sur le trône "le prétendu Henry Cinq".

A partir du mois de décembre, le château de Landebaudière fut très souvent visé par ces dénonciations : on annonçait en effet l'arrivée en Vendée de Mme de la Rochejaquelein, dont l'intelligence et l'énergie étaient connues. Rapidement, à la préfecture, on se rendit compte que Landebaudière était le quartier général des légitimistes vendéens.

Le gouvernement, régulièrement renseigné par les rapports du préfet, avait tout de suite remarqué le nom de Madame de la Rochejaquelein, dans la liste de ceux que l'on suspectait "de dévouement exclusif à la famille déchue". Elle était bien connue à Paris, et son nom était particulièrement évocateur de soulèvements vendéens. Aussi de Paris on recommanda très spécialement Mme de la Rochejaquelein à la surveillance de la police vendéenne.

Ordres ponctuellement exécutés par la préfecture dans les mois qui suivirent. Pourtant, de ce qu'elle faisait, on ne savait que peu de choses.

Bien sûr, la police n'ignorait pas que Mme de la Rochejaquelein s'était fixée à Landebaudière, et que chez elle habitaient plusieurs jeunes gens mystérieux, dont on ne connaissait pas l'identité, mais qu'on croyait d'anciens officiers. D'ailleurs, les habitants de Landebaudière ne se cachaient point, - et chaque dimanche les gens de la Gaubretière pouvaient voir "ces Messieurs et ces Dames du château" venir assister pieusement à la messe paroissiale dans le banc de Landebaudière.

Grâce aux rapports des autorités locales, on savait aussi que chaque jour ils partaient de grand matin à cheval, fusil et gourde en bandoulière, et ne rentraient au château que vers midi. Dans l'après-midi, ils repartaient souvent en courses ; parfois même ils passaient dehors des journées entières. Ils parcouraient ainsi sans cesse la campagne des environs ; d'ailleurs, ils ne se cachaient pas, et les officiers "rouges" en patrouilles les avaient bien souvent vus passant au galop sur les chemins de Tiffauges et des Herbiers, ou bien à travers champs.

Mais de ce que faisaient depuis plusieurs mois à Landebaudière, toutes ces personnes mystérieuses, on ne connaissait rien d'autres, et c'est à vrai dire bien peu. De ce qui se passait "intra muros" on ne savait absolument rien ; jamais le moindre renseignement ne franchit les murs du parc. "Un secret impénétrable, - écrit le Préfet à cette époque, - règne à l'intérieur du château, et seuls les initiés en pénètrent le mystère". De même on ignorait tout-à-fait quel pouvait bien être le but des courses incessantes que ces mystérieux jeunes hommes faisaient à travers le pays. Le Général Rousseau (Commandant le département de la Vendée), prévenu de ces courses et assez inquiet, avait placé au bourg de la Gaubretière un détachement d'infanterie de ligne, avec mission spéciale de surveiller les agissements de ces "carlistes prononcés" ; mais les rapports indiquaient seulement au Général que ces jeunes gens sortaient sans cesse à cheval, sous le prétexte de chasser, mais qu'en fait on ne savait pas où ils allaient.

Si officiellement, on ne savait rien, il est vrai que les "patauds" du pays (c'est ainsi que les paysans appelaient spirituellement les partisans de Louis-Philippe), les patauds se glissaient à l'oreille des choses terrifiantes. On disait tout bas qu'un maire des environs tenait de source sûre qu'un important convoi d'armes était arrivé à Landebaudière, - ou qu'il y avait eu récemment au château un rassemblement de chouans. Chose plus terrifiante encore, on chuchotait que Madame de La Rochejaquelein et une demoiselle qui était toujours avec elle "s'exerçaient fréquemment à monter à cheval" et même "accoutumaient leurs chevaux au tir au pistolet !" Quant aux jeunes gens, on les croyait généralement "chargés des correspondances des rebelles" et "ayant des relations fréquentes avec les bandes de chouans" dont ils étaient certainement "les intermédiaires". "Détail inquiétant, on affirmait que pendant leurs courses, ces messieurs évitaient avec soin de traverser les bourgs. Enfin, dans les milieux "patauds" du pays, c'était un cri général que Landebaudière était "un foyer de carlisme" habité par "des nobles animés d'un dévouement exclusif à la famille déchue, et de projets de s'armer, eux et leurs amis, pour détruire le gouvernement établi."

Ainsi parlaient les innombrables rapports que les maires, les chefs de cantonnement, les gendarmes, le juge de paix, etc. envoyaient régulièrement à la préfecture, au Procureur du Roi, ou au général Rousseau ; et à Bourbon chacun tremblait en les lisant.

Maintenant on parlait tout bas de "provisions d'armes et de munitions" d'"arsenal" établi à Landebaudière ; ce qui n'était guère rassurant.

En réalité, tous ces bruits (vrais ou faux) que l'on retrouvait régulièrement, mais avec des variantes de plus en plus terrifiantes, dans les rapports des fonctionnaires et aussi dans les dénonciations innombrables que chaque pataud envoyait au Procureur du Roi ou au Préfet, - étaient également vagues, et ne faisaient qu'exprimer la conviction généralement répandue qu'à Landebaudière on préparait un soulèvement.

Cette conviction, un curieux évènement l'avait fortifié. Le 12 février 1831, la gendarmerie de Bressuire arrêtait sur dénonciation deux jeunes gens qui, de passage dans cette ville, avaient tenu dans une auberge des propos séditieux. L'un déclara se nommer le Comte de la Tour du Pin-Gouvernet ; l'autre était M. Julien de Guerry de Beauregard, neveu du Général de la Rochejaquelein, qui l'avait adopté. L'enquête établit en effet que le 12, dans l'auberge du sieur Brelouin, ces deux jeunes gens avaient, en présence d'un grand nombre de personnes, tenu de violents discours contre le gouvernement de Louis-Philippe, proclamant en particulier "qu'en 1793 les Vendéens avaient pris des canons avec des bâtons, qu'ils étaient prêts à prendre les armes et à en faire autant ;- que le service de la Garde Nationale cesserait bientôt, et que le gouvernement ne durerait pas longtemps. "Poursuivis en Cour d'Assises, et condamnés à trois mois de prison et six cents francs d'amende, ils furent acquittés en cassation.

L'affaire fit grand bruit  : les discours tenus annonçaient en effet l'intention bien arrêter de provoquer un soulèvement en Vendée. Et l'évocation de mars 1793 était assez désagréable aux "patriotes" vendéens qui connaissaient bien les péripéties de cette explosion des colères paysannes, au cours de laquelle les bourgeois libéraux furent entassés dans des prisons en chaque bourg, furent maltraités à souhait, et n'échappèrent pas toujours à la mort. Or ils connaissaient bien aussi l'opinion royaliste de la masse des paysans vendéens, et la haine amassée contre les "libéraux" au coeur de beaucoup. La personnalité des deux jeunes gens arrêtés, - l'un d'eux étant précisément le neveu de Madame de la Rochejaquelein, - donnait plus d'importance à ces discours.

Si, parmi les patriotes villageois, cette affaire avait persuadé davantage qu'un complot se tramait à Landebaudière, en haut lieu  par contre on hésitait sur la portée à accorder à cet évènement et à ces discours tenu. S'agissait-il d'un véritable soulèvement ? Ou bien étaient-ce paroles en l'air d'exaltés. En fait, on n'en savait rien.

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