SOUS LE CONSULAT
UNE LETTRE DE L'ABBÉ CAILLARD
CURÉ DE SAVIGNY-EN-VÉRON

La lettre que nous publions est conservée aux archives de la Société des Amis du Vieux Chinon. Elle a été adressée à Ruelle - qui, en sa qualité de sous-préfet de Chinon, était chargé de veiller, dans son arrondissement, à l'application du Concordat - par l'abbé Caillard, premier curé concordataire de Savigny-en-Véron.

Malgré les préoccupations personnelles de l'auteur, soucieux, avant tout, de se mettre en règle avec l'autorité civile, elle offre un témoignage de l'atmosphère d'apaisement qu'après les persécutions révolutionnaires apportait au clergé l'institution du Concordat ; elle montre aussi quelle conception se faisait de sa mission sociale un prêtre qui avait exercé son ministère sous l'ancien régime, à une époque où, dans les paroisses rurales, le curé ajoutait à ses fonctions ecclésiastiques, celles de représentant, à l'échelon le plus humble, du pouvoir central.

Au XVIIIe siècle, la mortalité infantile était effrayante. Il n'est, pour s'en convaincre, que de feuilleter les registres paroissiaux de l'époque, où les actes de décès ¤ de nouveaux-nés et de femmes mortes en couches ou des suites de couches sont particulièrement nombreux.

La gravité de cette situation n'avait pas échappé à la clairvoyance de l'intendant du Cluzel. Il en attribuait la cause à "l'impéritie des femmes de campagne dans l'art des accouchements" et s'efforça d'y porter remède par la création de cours destinés aux futures sages-femmes, placés sous la direction de "Madame du Coudray, maîtresse sage-femme, brevetée-pensionnée du Roi pour enseigner l'art des accouchements dans tout le royaume". Ces cours eurent lieu à Tours pendant les trois derniers mois de l'année 1778. Les élèves qui les avaient suivis avec succès en recevaient l'attestation, et leur installation dans la commune où elles devaient exercer donnait lieu à une cérémonie officielle à laquelle assistaient les habitants dûment convoqués et rassemblés au son des cloches.

Pratiquement supprimé par la Révolution, l'enseignement des sages-femmes ne devait être réorganisé que par la loi du 19 pluviôse an XI. Jusque-là, les campagnes restèrent, selon le mot de du Cluzel, "exposées à la pratique des femmes ignorantes", dont l'art n'avait d'autre fondement que l'empirisme.

Cela ne les empêchait pas de se parer du titre de "sages-femmes" et d'être fort nombreuses. On n'en comptait guère moins d'une dizaine à Savigny-en-Véron dans les dernières années du XVIIIe siècle. Dans les registres paroissiaux, où elles figurent souvent à titre de témoins sur les actes de baptême ou de sépulture de nouveaux-nés, nous avons relevé les noms suivants :

Marie Audineau, femme de François Prieur, sage-femme, à Bertignolles ;
Louise Boinier, femme de René Prieur, matrone, à Bertignolles ;
Magdeleine Caillau, femme de Jean Fourier, sabotier, sage-femme
Marie Julienne, femme de Pierre Besnard, sage-femme ;
Marguerite Landry, femme d'Antoine Poupart, sage-femme ;
Marie Laurancin, veuve Hubert, sage-femme, à Fougères (?) ;
Marie Ménier, veuve de Jean Morais, "sage-femme ordinaire en cette commune", à la Couëtterie ;
Jeanne Prieur, femme d'Etienne Crépin, sage-femme, au Carroi Autour ;
Marthe Rouault, femme de François Benoît, charron, matrone au Puy-Rigault.

Seule Marie Ménier est qualifiée de "sage-femme ordinaire en cette commune", formule qui - si toutefois elle ne relève pas du style emphatique de la Révolution - semble comporter la reconnaissance d'un titre officiel. Avait-elle suivi les cours de Mme du Coudray ? En l'absence d'autres indications, on ne saurait l'affirmer, mais c'est à son décès, survenu à l'âge de 72 ans, le 5 nivôse an XI, que l'abbé Caillart fait allusion dans sa lettre.

Charles-Thomas Caillard était né vers 1749. Il avait succédé, en mai 1787, à Bertrand de la Mothe, curé de Savigny et doyen rural du Véron, lequel était mort le 11 avril précédent. Il semble que, lors de la constitution civile du clergé, en 1790, il avait prêté les serments exigés par la loi. Il obtint, en tout cas, le 1er Vendémiaire an III (22 septembre 1794), un certificat de résidence sur l'attestation faite par plusieurs habitants de Savigny qu'il avait résidé "constamment dans cette République depuis le 9 may 1792", qu'il n'avait point émigré, ne s'était "point déporté volontairement" ni n'avait "été déporté" et qu'ils l'avaient "vu de temps à autres et à peu de distance l'un de l'autre, tant dans la commune de Chinon que dans cette commune."

Le même certificat donne de lui le signalement suivant : Âgé de 45 ans, taille 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils noirs, visage allongé, bouche moyenne, nez un peu long et aquilin, front large, menton un peu allongé, tempérament maigre.

Réinstallé dans la cure de Savigny par le Concordat, il y exerça ses fonctions jusqu'en 1816, date à laquelle il fut remplacé par Gilles Latourette.
C'est à propos de son installation qu'il écrivit à Ruelle la lettre que voici :

"J'ai sous mes yeux l'extrait du registre des actes de la préfecture, du 15 frimaire de la présente année. J'y vois que les desservants destinés aux communes des 2e et 3e arrondissements prêteront tous serment devant les sous-préfets de ces arrondissements ; et que le procès-verbal desdites prestations sera dressé à Chinon par le secrétaire de la sous-préfecture.

Cette prestation de ma part a été faite. J'ai signé le procès-verbal. D'après cela j'ai cru qu'il n'en fallait pas davantage pour être reçu à Savigny en qualité de desservant. Effectivement on ne m'a aucunement inquiété depuis quinze jours : on me demande aujourd'hui la preuve de cette prestation faite entre vos mains d'une manière aussi solennelle. S'il est nécessaire que je produise un certificat de cette prestation pour être inscrit sur les registres de la municipalité de Savigny, je vous prie de me le faire parvenir par le présent porteur qui est chargé de payer ce qui sera exigible.

Je profite avec bien du plaisir de cette circonstance pour me renouveler dans votre souvenir. Pour moi je me rappellerai long-temps l'accueil gracieux que vous avez bien voulu me faire. Le 8 nivôse sera pour moi un jour mémorable pour plus d'une raison. Je ne cesserai de publier que vous êtes rempli d'aménité ; et que vous mettez si bien à leur aise ceux que vous admettez à votre table, même une première fois, qu'ils s'imaginent être de la maison. Si un pauvre ci-devant curé qui vous étoit inconnu, a été reçu d'une manière si attrayante, que ne faites-vous pas à l'égard de vos amis ? Si j'osois, j'ambitionnerois leur sort, et je tâcherois de n'en être pas tout-à-fait indigne.

Permettez que je vous fasse une observation qui vient de m'être faite par une simple villageoise, femme des plus sensées, à l'occasion de la sage-femme de cette commune qui vient de mourir. "Dans l'ancien régime, Mme du Coudrai forma quantité d'élèves, et de bonnes élèves. Nos campagnes et nos villes en furent surpeuplées. Le gouvernement actuel, au moins aussi ami de l'humanité, ne pourrait-il pas en faire autant ?"

C'est la substance du raisonnement de ma bonne paysanne. Ce serait ici le lieu de faire une réflexion morale bien importante, c'est qu'il n'y a point d'égards qu'on ne doive à une femme enceinte, n'occupât-elle que le dernier rang de la société. On le fait à la Chine, et on n'y manque pas ; mais on l'ignore en Europe ... Le plus grand des hommes n'est-il pas encore à naître, parce qu'on n'a pas eu soin de la mère qui le portait ? Vous ne trouverez pas cette observation mal placée sous la plume d'un ministre des autels qui depuis plus de 28 ans qu'il exerce son état, a eu très souvent occasion de gémir de ce que dans les campagnes, sur-tout le devoir dont je parle ici, étoit entièrement négligé.
J'abandonne cette observation à votre prudence.

Salut et respect.
CAILLARD, desservant de Savigny."

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Bulletin Les amis du vieux Chinon
1951