UNE FAMILLE DE PAYSANS NANTAIS PENDANT LA TERREUR

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LES BOUET

Dans les jours les plus affreux de la Révolution, vivait comme fermiers, à la Jaunaie, en Saint-Sébastien, près Nantes, la famille des Bouët, excellentes gens, craignant Dieu et aimant le Roi. A part quelques grappillages de fruits ou de volailles qu'ils subissaient, comment pouvaient vivre à peu près tranquilles les paysans des environs de Nantes, quand la Convention se montrait si féroce dans ses ordres de répression contre tout notre pauvre pays rural ? Par une raison bien simple : par la nécessité de ne pas laisser manquer une grande cité des denrées de toutes sortes, comme lait, fruits et légumes, indispensables à son alimentation. il existait donc un accord tacite entre les gouvernements révolutionnaires de la ville et les producteurs de ces denrées.

Il n'en était déjà plus de même à quelques kilomètres plus loin, et Bouët, voisin de la route de Clisson, recevait souvent des uns et des autres les plus navrantes confidences. Tantôt c'étaient des soldats, je devrais dire des bourreaux, qui, s'étant emparés de quelques pauvres femmes dans la traverse de Maisdon à Saint-Fiacre, leur avaient ficelé les jambes, préalablement reployées, et s'étaient amusés (!!) à les faire rouler comme des boules du haut du coteau escarpé du Luneau jusque dans la Sèvre. Pour se reposer de ce bel exploit, ils étaient allés tranquillement se coucher sur le foin nouvellement fauché de la prairie en face ! Mais ils avaient compté sans la colère vengeresse d'une courageuse femme, mère, soeur ou fille de celles qu'ils avaient si cruellement immolées. A l'abri de leurs poursuites par la rivière, elle vint troubler les douceurs de leur odieux sommeil par une fusillade qui en tua ou blessa un certain nombre.

Une autre fois, c'était son propre neveu, à lui, Bouët, Cathelineau (originaire de Saint-Léger), qui lui racontait qu'à Basse-Goulaine, à moins d'une lieue de la Jaunaie, il avait failli voir massacrer sous ses yeux sa femme et son petit garçon, enfant encore à la mamelle. Surprise par une bande de soldats et couchée en joue par eux, la jeune mère avait élevé au-dessus de sa tête le pauvre innocent, pour implorer leur pitié ! - Une première fois, elle avait réussi à les attendrir ; mais, à une seconde, un monstre n'avait pas craint de tirer sur l'enfant même, n'ayant réussi, heureusement, à lui enlever que la petite mèche qui surmontait son bonnet ! Pour se soustraire à ces incessantes ¤ visites, toujours suivies de massacres, les pauvres habitants de son village avaient été réduits à abandonner leurs maisons et à se réfugier, comme des bêtes fauves, dans les hautes herbes des marais de Goulaine et de Saint-Julien. Lorsque la faim les y pressait trop fort, ne pouvant allumer du feu, qui eût trahi le lieu de leur retraite, ils revenaient furtivement à ceux des anciens fours qui n'avaient pas été détruits, et quand leur pain était à peu près cuit, ils l'emportaient précipitamment dans les roseaux qui leur servaient d'asile.

En écoutant ces lamentables histoires, Bouët bénissait Dieu de tout son coeur pour le bonheur relatif dont il le laissait jouir ; mais comme il était aussi bon royaliste qu'il était bon chrétien, il avait permis à son fils aîné d'aller rejoindre Charette, s'arrangeant comme il le pouvait pour faire son travail avec les petits qui lui restaient.

Les temps d'épreuves allaient cependant arriver aussi pour lui. Un jour, il reçut la visite d'un meunier de la Haye-Fouassière, une connaissance plutôt qu'un ami, qui, lui aussi, venait lui confier ses misères. Celui-là était un réfugié, dont la femme était sur le point d'accoucher. Il lui avait été déclaré par les médecins qu'il y avait grand danger, pour elle, habituée au grand air de la campagne, si ses couches se faisaient dans une atmosphère viciée comme était celle de Nantes dans ce triste temps. Bouët n'aimait guère les réfugiés, gens en désaccord de sentiments avec leurs frères de la campagne, qui, retirés à la ville, ne craignaient pas de se charger du rôle odieux de guider dans leurs propres pays de naissance les colonnes infernales chargées d'y porter l'incendie et la mort. En présence, pourtant, du service signalé qu'il pouvait rendre, par un peu de complaisance, à de pauvres gens dans la peine, il n'hésita pas et offrit au mari, qui y avait bien un peu compté, la propre maison de la Jaunaie pour les couches de sa femme.

Je ne sais si Bouët avait fait grand fond sur la reconnaissance des réfugiés ; en tout cas, elle lui fut témoignée de la façon la moins attendue. A peine son hospitalière demeure venait-elle d'être quittée par eux, qu'elle fut envahie par une bande de soldats et de gendarmes. On lui demande où est son fils aîné. Et comme, surpris, il ne sut trop, au premier abord, que répondre, on le mit en état d'arrestation, on le chargea de liens, on se disposa à l'emmener à Nantes. Avait-il confié au meunier que son aîné était avec Charette, ou celui-ci l'avait-il deviné ? Je ne saurais le dire ; mais c'était lui qui avait dénoncé son bienfaiteur. Comme Bouët, aux termes de la loi, était responsable de son fils mineur, il avait donc toute chance de payer de sa tête l'hospitalité qu'il avait offerte avec tant de générosité à des misérables. Heureusement qu'avant d'être enlevé de sa demeure, il avait pu faire prévenir de son arrestation M. de la Ville, le propriétaire de la Jaunaie. M. de la Ville appartenait à cette grande classe d'armateurs et de planteurs de Saint-Domingue, d'avant la Révolution. C'était, de plus, un excellent homme, et malgré tous ces titres à être arrêté lui-même, il avait été assez heureux pour conserver de bonnes relations, peut-être de reconnaissance, avec quelques-uns des gouvernants du jour, moins ingrats que l'abominable meunier. Par leur crédit il put obtenir un ordre d'élargissement pour son fermier. Le messager qui l'apportait rencontra le convoi qui emmenait l'infortuné Bouët sur la petite lande de Beautour, à un kilomètre à peine de la Jaunaie, et à la grande joie de tous les siens, le prisonnier fut mis en liberté immédiate. (Jusqu'à sa mort, Bouët terminait chacun de ses repas par deux bouchées de pain sec, et quand on eut l'idée de remonter à la source de cette habitude sur laquelle il refusait gaiement de s'expliquer, on crut découvrir qu'il s'imposait cette petite mortification depuis sa libération et en remerciement de la protection que Dieu lui avait accordée)

Pour pouvoir oublier un procédé aussi noir que celui du meunier, ce n'eût pas été trop que la vertu d'un saint. Qu'on ne s'étonne donc pas si Bouët, qui, après tout, n'était qu'un excellent homme, ne réussit pas à en chasser le souvenir de sa mémoire. Il le fit bien voir, une vingtaine d'années plus tard, dans les premiers temps de la Restauration, où il se rencontra un jour avec le traître dans une auberge, à la sortie de la grand'messe. Tant que le drapeau tricolore, qui avait été celui de la Révolution, avait flotté sur nos clochers, les gens de campagne, toujours un peu timorés, n'osaient guère que se chuchoter à l'oreille les méfaits des anciens patauds du pays. Mais, quand ils virent reparaître le drapeau blanc, ils ne craignirent plus de parler haut, et ce fut alors à ces derniers de se taire. Seul peut-être parmi eux, le meunier si longtemps redouté n'avait pas compris que, plus qu'un autre, il devait mettre une sourdine à sa langue. Il pérorait donc comme d'ordinaire au cabaret, quand Bouët, l'interrompant brusquement et lui montrant le nouveau drapeau qui décorait le clocher : "Silence, misérable ! dit-il d'une voix indignée. Apprends, si tu ne le sais, que nous ne sommes plus au temps où tu me faisais traîner sur la lande de Beautour !" Et sous cette apostrophe, aussi sanglante que méritée, il fit verser aux vieux révolutionnaire des larmes de honte ... ou de rage ; que je puis-je dire de repentir !

Mais si Bouët n'avait pu oublier, tout bon chrétien qu'il était, je crois pouvoir rassurer les casuistes qui ne peuvent séparer l'oubli du pardon, en leur affirmant qu'il pardonna réellement ; car, jusqu'à sa mort, il continua à donner à moudre sa modeste pochée de grain à celui qui avait failli lui faire couper la tête.

Revenons, nous aussi, à la lande de Beautour, sur laquelle nous avons laissé le pauvre prisonnier libéré. A la suite de cette vive alerte, Bouët avait repris ses travaux habituels, quand un jour, une nouvelle stupéfiante arriva aux oreilles des habitants de la Jaunaie. Grâce à l'intervention de quelques gens de coeur, tant du parti royaliste que du parti républicain, la paix allait se faire entre la Vendée et la République, et c'était précisément la Jaunaie, sa demeure à lui, Bouët, qui avait été choisie pour le lieu où s'en débattraient les conditions. Si jamais nouvelle était faite pour combler de joie tous les coeurs, c'était bien celle-là. Entre mille exemples dont je n'ai que le choix, j'ai indiqué, par ceux du cousin Cathelineau et des pauvres brigandes de Saint-Fiacre lancées dans la Sèvre comme des boules, à quel degré de férocité était arrivée cette affreuse guerre. On allait donc pouvoir rentrer dans ses foyers abandonnés, reprendre en paix la culture de ses champs, et embrasser des parents dont on n'était souvent séparé que par quelques lieues, mais dont on ignorait parfois jusqu'à l'existence !

franc3a7ois_de_charette_de_la_contrie_wallpaper_dm7vaUne joie d'une autre nature, quoique non moins vive, remplissait le coeur des enfants de Bouët ; ils allaient voir ce fameux Charette dont on parlait tant et que les récits enthousiastes de leur grand frère, quand il revenait de guerroyer avec lui, leur représentaient comme si grand ! Oh ! quel désappointement fut le leur, quand, au jour indiqué, ils virent arriver et s'arrêter devant leur porte une troupe de cavaliers, aux costumes disparates et déchirés par un long usage, bien différents de ceux des beaux hussards républicains de la Mort, qu'ils admiraient en tremblant ! Du milieu de ce groupe se détacha un homme à l'air vif et décidé, qui sauta prestement de cheval. A la déférence affectueuse dont il était l'objet, il était facile de reconnaître leur chef. C'était lui, c'était Charette ; mais Dieu, qu'il était petit ! alors que tous le disaient si grand ! Pour les enfants, un grand homme devait nécessairement se mesurer à la taille, et celle d'un tambour-major n'était pas de trop pour traduire l'idée qu'on devait se faire d'un héros.

HQA quelques jours de là, le traité de la Jaunaie était signé, et pour caractériser le pied d'égalité sur lequel il était conclu, il avait été spécifié que Charette et son état-major, la cocarde blanche au chapeau, feraient leur entrée à Nantes, mêlés aux généraux et à l'état-major républicains. Etait-ce de sa part goût naturel, comme chez certains officiers de la République et de l'Empire, ou bien était-ce pour se donner plus de prestige auprès des masses populaires toujours amoureuses de l'éclat ? Toujours est-il que Charette, pour la circonstance, avait revêtu une toilette un peu théâtrale, qui, du reste, était celle de l'époque. La taille entourée d'une large ceinture, il portait ce frac à grands revers, cette culotte blanche collante, ces bottes à retroussis sous lesquelles la gravure l'a si souvent reproduit. Mais, au-dessus de sa tête et de toutes les autres, émergeait un gigantesque panache blanc, qu'il ne réservait pas du reste pour les seuls jours de représentation, connu qu'il était des Bleus comme des Blancs. Tout à coup, au moment où il allait mettre le pied à l'étrier pour se rendre à la ville, la femme de Bouët, tout émue, fendit le rang des officiers qui l'entouraient, et, élevant dans ses bras sa dernière fille, âgée de cinq ou six ans ; "Regarde bien, mon enfant, dit-elle, et tâche de graver dans ta mémoire le souvenir de ce qui se passe aujourd'hui sous tes yeux ; car, en ce moment, tu vois un grand homme !" - "Dieu merci, racontait avec bonhomie soixante-dix ans plus tard l'excellente mère Picard, la digne fille des Bouët, je n'ai encore oublié aucun des détails de cette mémorable journée, tant ils me frappèrent. Charette, à bon droit flatté, sourit à ce compliment naïf et me donna une petite tape amicale sur la joue ; mais j'avais beau écarquiller les yeux, quoi qu'en eût dit ma mère, je ne pouvais voir de grand en lui ... que le plumet qui surmontait son chapeau !"

Capture plein écran 19032013 224247Cette ère de paix et de tranquillité pour tous qu'amena le traité de la Jaunaie d'abord, puis la soumission définitive de la Vendée n'en fut pas une pour le pauvre Bouët. La misère était grande, à la fin de la guerre civile, et le voisinage de la route de Clisson attirait sur la Jaunaie de nombreux maraudeurs. Ce n'était plus seulement ses fruits et ses légumes qu'on enlevait, mais encore ses bestiaux qui lui étaient volés. Il prit alors le parti de quitter cette ferme et de s'établir dans une contrée plus retirée et conséquemment moins exposée.

Il faut reconnaître qu'il eut la main heureuse dans le choix de la nouvelle ferme qu'il prit. La Maillardière, c'était son nom, était une petite propriété appartenant à la famille Baron, celle de ma grand'mère maternelle. Elle était située dans cette partie de la commune de la Haye-Fouassière comprise entre la Sèvre et la route de Clisson, assez proche des deux villages de la Cornillère et de la Cochonnière. Que mon lecteur veuille bien excuser la vulgarité de ces deux noms, singulièrement expressifs, d'ailleurs, des deux célèbres industries du pays : la fouace cornue et le boudin. Aucune route n'y conduisait alors ; mais, quoiqu'elle soit placée au milieu d'une région vignoble accidentée et d'aspect riant, il est impossible de rêver rien de plus triste, de plus maussade que cette propriété s'enfonçant soudainement dans une dépression du sol, cachée au regard par un épais bocage. A l'embranchement même du bout du chemin qui y accède, on n'en soupçonne pas l'existence, et l'impression toute particulière qu'on éprouve en y arrivant est "qu'elle doit fournir une précieuse retraite pour se cacher en temps de révolution." La Maillardière, du reste, on le verra, n'a pas fait défaut à son enseigne naturelle.

Si Bouët était plus sensible que je le sont d'ordinaire les paysans aux beautés de la nature, il a dû y être bien malheureux. Par contre, il avait retrouvé pour ses récoltes et son bétail une sécurité dont il avait perdu l'habitude, compensation qui avait bien son charme pour un honnête fermier plus désireux que certains de nos paysans d'aujourd'hui de s'acquitter des obligations qu'il avait à remplir vis-à-vis de ses maîtres.

Capture plein écran 20032013 150653A la Haye, grâce au dévouement du plus grand nombre d'habitants, qui les cachaient à tour de rôle, les membres de l'ancien clergé n'avaient pas été contraints de quitter le pays. Comme ses confrères, MM. Courtais à Maisdon, Charron à Saint-Fiacre, Aguesse à Château-Thébaud, le vicaire Gansel, plus tard nommé curé de Monnières, continuait à assister ses anciens paroissiens, aidé dans cette tâche par un prêtre du diocèse de Bordeaux, miraculeusement échappé aux noyades de la Loire. Ce pauvre homme avait conservé du souvenir de l'affreuse scène à laquelle il avait assisté une impression nerveuse bien concevable, mais tellement forte, qu'il mourut de frayeur, rapporte la chronique, à cheval sur le mur d'un petit enclos, un jour où il crut avoir été découvert. Autant qu'il était possible, chaque dimanche la messe se disait dans la maison de quelque village, et les fidèles, secrètement prévenus, se faisaient un devoir d'y venir aussi nombreux que possible.

Si, par son isolement, la Maillardière se prêtait plus qu'aucune autre habitation du pays à cette noble destination, Bouët, de son côté, avait trop de foi pour ne pas croire sa maison grandement honorée, quand Dieu daignait venir la visiter. Un petit dressoir, précieusement conservé par sa petite-fille et qu'elle me montre avec une fierté bien légitime chaque fois que je vais la voir, servait d'autel pour le saint sacrifice. Pieusement recueillis, les fidèles priaient, agenouillés à ses pieds, tandis qu'au dehors veillait une sentinelle prête à donner l'alarme en cas de danger. Nous connaissons tous cette scène émouvante qu'a si bien rendue le pinceau de Muller dans son beau tableau : Une messe sous la Terreur.

Un jour, où, nouvelle nourrice, la femme de Bouët remplissait cet office de sentinelle, elle vit venir vers elle une voisine, qui certainement n'avait pas été invitée à la cérémonie, car on se défiait d'elle au pays. Ce n'était pas assez pour qu'elle crût devoir donner l'alarme, mais ça ne laissait pas que de l'inquiéter. Pour comble de malheur, son nourrisson, éveillé soit par besoin, soit par les lumières et par le bruit insolite qui se faisait dans la chambre, criait à perdre haleine. Il fallait donc à tout prix donner le change à l'indiscrète voisine, et ce n'est pas toujours facile avec les femmes. La conversation suivante s'engagea donc entre elles :
- Bonjour, mère Bouët.
- Bonjour, voisine.
- Qu'est-ce que vous faites donc là de si bon matin ?
- Mon Dieu ... je cherche mon homme, à qui j'ai quelque chose à dire.
- Votre homme ? Je viens de l'apercevoir entrant dans votre cellier avec un Monsieur, que je ne me souviens pas avoir jamais vu. Quel est donc ce Monsieur ? (C'était précisément le prêtre de Bordeaux, qui, s'il eût connu la nature des renseignements qu'on demandait sur son compte, fût certainement mort quelques années plus tôt qu'il ne le fit).
- Ce Monsieur, dit tranquillement la Bouët, qui avait repris tout son sang-froid, c'est un marchand de vin qui est venu goûter celui de notre dernière récolte.
- Ah ! tant mieux, car mon mari en a aussi à lui vendre. Et quel est son nom ?
- Son nom ? Ah ! je serais bien embarrassée pour vous le dire. Depuis que la paix est faite, il nous en vient tant de ces marchands de vin de la ville, qu'on ne s'inquiète seulement pas de savoir comment ils se nomment.
- Vous êtes chanceux, vous autres, car chez nous il n'en vient jamais. Mais, si vous voulez, nous allons lui parler.
- Gardez-vous en bien, reprit la Bouët, en s'efforçant de rire. Quand mon mari est en affaires, il déteste être dérangé. Mais, j'y pense, pour vous éviter la peine de l'attendre, je préviendrai ce marchand, et il passera chez vous, dès qu'il aura fini avec Bouët ; vous pouvez y compter.

Quoique battue et bien battue, la voisine n'avait pas du tout renoncé au désir de savoir ce qui se passait dans l'intérieur de la maison, dont elle voyait bien qu'on lui interdisait l'entrée. A ce moment, l'enfant, redoublant ses cris, vint lui fournir un prétexte tout naturel.
- Mais, mère Bouët, dit-elle, c'est bien votre nourrisson qui crie là-bas, dans la chambre ? Il doit être malade ou avoir besoin de quelque chose.  Allez donc donner à téter à ce pauvre petit.
- Lui donner à téter ! répondit la brave femme, affectant une dureté qui n'était certes pas dans son coeur. Il ne faut pas accorder à chat comme il miaule. J'ai habitué mes enfants à ne prendre leur nourriture que quand cela me convient. Celui-là fera comme les autres, et, quand il sera fatigué de crier, eh bien ! il se taira lui aussi."

Cette fois, absolument à bout d'arguments, la voisine fut obligée de s'en aller, non sans rechigner, j'en mettrais ma main au feu, et, pour comble de malheur, rentrée chez elle, elle dut attendre bien longtemps le marchand de vin, que, par une fatalité inexplicable, on avait aussi oublié de prévenir.

Ici, ou plutôt en 1814, quand Bouët remit si rudement dans son chemin le perfide meunier de la Haye, ici s'arrêtent ce que j'appellerai les souvenirs politiques de cette famille. Rentrés dans l'obscurité de la vie des cultivateurs, lui et les siens ne cessèrent jusqu'à leur mort d'y pratiquer le bien, tant de fait que d'exemple, et ma mère, qui les avait suivis de près, m'a toujours répété que c'était de la crème de brave gens. J'en puis dire autant de leur fille, la bonne mère Picard, celle qui nous a conservé ces récits que j'ai vue s'éteindre doucement, il y a une douzaine d'années. Dans sa dernière maladie, celle qui la cloua si longtemps sur le lit, en tête à tête avec ses vieux souvenirs, arriva-t-elle à rectifier son erreur de croire que "la valeur des grands hommes se mesure exclusivement à leur taille ?" C'est possible, mais je n'oserais l'assurer, tant les impressions de l'enfance sont profondes. Quant à ses petites-filles, encore bien qu'il soit constant que le monde va toujours en dégénérant, je suis à peu près certain que, le cas échéant et à l'exemple de leur aïeul, elles accueilleraient toujours avec empressement les pauvres prêtres obligés de demander un asile, et que le vieux dressoir des Bouët s'ouvrirait, pour ainsi dire de lui-même, pour reprendre son ancienne et pieuse destinations.

FRANCIS LEFEUVRE
Revue de Bretagne et de Vendée (Vannes)
1885