UN EPISODE DE LA GUERRE CIVILE EN NORMANDIE (1796)

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Jacques, vicomte de Chambray, auteur d'une suite d'annales de famille a laquelle le récit qui va suivre est emprunté, était petit neveu et filleul du Bailly de Chambray qui a laissé son nom à un fort célèbre de l'île de Goze et une grande mémoire dans les souvenirs de l'ordre de Malte. Il fit lui-même ses caravanes, combattit presque enfant contre les Barbaresques, assista à la prise de Tunis, et devint lieutenant de vaisseau de l'ordre. On le voit ensuite passer dans l'armée française par tous les grades jusqu'à celui d'officier supérieur des chevaux-légers. Puis il est élu député suppléant de la noblesse du bailliage d'Alençon. Il devient syndic du district d'Argentan ; il est l'un des commissaires nommés pour la division de la Province en départements. Puis il fait la première campagne de l'émigration ; il a sa part très bien racontée du désastre de Quiberon, et subit ensuite dans la Basse-Normandie toutes les misères de la guerre civile. Chargé enfin par M. de Frotté d'une mission toute de pacification, voici ce qui lui en advint.

"... J'allais arriver au château de Couterne, lorsqu'un exprès de M. de Frotté m'apporta des dépêches. Ce général m'annonçait qu'au moment où je recevrais sa missive il serait embarqué pour l'Angleterre.

"Je fis réflexion que simple soldat je ne pouvais agir dans une chose qui concernait seulement les chefs militaires. Je revins en conséquence sur mes pas. Le général Dumesnil impatient envoya des troupes à cheval qui me poursuivirent. Je me jetai dans la forêt d'Ardennes et à l'aide des bois je pus parvenir aux environs de Flers. J'y tombai de Charybde en Scilla, car les balles sifflaient autour de moi. J'envoyai l'agent du général qui me servait de guide pour savoir ce qui dirigeait contre moi la fureur de mon parti. Il vint me déclarer qu'on croyait que j'avais trahi les intérêts communs en pacifiant. Ayant dissuadé cette inquiétude je pus prendre un peu de nourriture et de repos, puis j'assemblai tous les chefs et leur rendis compte de ma conduite en justifiant que je n'avais nui en aucune manière à celle qu'ils voudraient tenir.

"Le général Dumesnil suivait son opération pacifique. Il envoya courriers sur courriers. Il faisait afficher qu'il allait faire détruire les fours et les moulins. Les gens du pays se retirant chez eux, il ne resta plus que les officiers qui pacifièrent avec le général Victor maintenant (1812), duc de Bellune.

"Je ne pouvais rentrer dans mes foyers, n'ayant pas une grande confiance dans le gouvernement républicain, car les lois sur l'émigration me condamnaient à mort. Je partis pour Rouen.

"Le maire de Fontenay me donna un passeport qui pouvait le compromettre. Nous nous acheminâmes, Beaulieu mon domestique et moi, pédestrement. Nous fûmes coucher dans un mauvais village au-dessus de Gacé. Les autorités locales étaient à boire dans le cabaret où nous nous arrêtâmes. Elles ne parlaient pas favorablement du parti royaliste ; elles disaient que l'on pouvait tuer sans risque ceux qui venaient de faire la paix. Je me mêlai à la conversation et ne me laissai pas deviner. Je n'en dis pas moins à Beaulieu : "Payons ce que nous devons, le lit compris, et partons sans tambour ni trompette." Notre dortoir était au rez-de-chaussée. Les autorités buvaient toujours ; elles s'enhardissaient sur notre compte ; elles commençaient à dire entre elles que nous pouvions bien être des royalistes. De crainte de mésaventure, nous passâmes par la fenêtre.

"J'arrivai à Rouen le second jour. Je ne ressemblais pas à un citadin : j'avais le costume d'un marchand de boeufs. Je n'en reçus pas moins l'accueil le plus favorable de M. Portier, ancien financier, en ce moment (1812) receveur principal des douanes au Havre. Il me logea et me nourrit chez lui.

"Je trouvais à Rouen non moins bon accueil chez Mlle de Montbray et M. de Rareton. J'allais avec ce dernier pêcher à la ligne dans les îles de la Seine. Je me livrais au calme après une longue tempête, lorsqu'un beau matin une troupe à pied vint m'arrêter, et me mené à la prison de Saint-Lô. Tous mes papiers et effets furent saisis. On se porta même jusqu'à lever le lambris de mon ami Portier. J'avais sur moi le passeport du maire de Fontenay ; je l'avalai de crainte de le compromettre. Dans ma prison, il me sembla que tous les diables étaient déchaînés contre moi. Je fus mis tout de suite au secret. Un maudit juge de paix, nommé Allaire, m'interrogeait nuit et jour. Les officiers municipaux et toute leur séquelle étaient à mes trousses, quand, pour ma consolation, ma femme, mon fils Georges et ma fille aînée vinrent adoucir ma captivité. Je crachais le sang ; le passage subit de l'air pur à l'air méphitique de la prison avaient infiniment dérangé ma santé.

"Je me trouvais en fort bonne compagnie de gens incarcérés pour avoir servi la même cause. Je finis par découvrir la raison pour laquelle j'étais privé de ma liberté. M. de Frotté qui était retourné en Angleterre m'avait écrit, et la suscription de sa lettre était : "A M. le vicomte de Chambray, président du conseil de l'armée royaliste de Normandie." Cette lettre était bien inconséquente, puisqu'il me croyait chargé de la pacification. Il m'y exprimait combien les princes français me savaient gré de mon énergie et de ma bonne conduite. Cette lettre avait été confiée à un certain Picot qui aimait à boire. Entré dans un café de Bayeux, Picot y fit beaucoup d'imprudences et fut arrêté porteur de la lettre qui m'était destinée. Copie en fut envoyée à Paris. Un certain Hardy, médecin de Rouen, membre de la Convention nationale, partit aussitôt en poste pour Caen, afin de questionner Picot qui, dans la suite, a été fusillé.

"Ce médecin qui voulait me guérir de tous maux était venu me faire arrêter à Rouen. Ce n'était pas bien difficile ; Picot avait donné mon adresse et m'avait desservi. Après quatre mois passés en prison, il vint des ordres de juger tous les royalistes. Un officier d'artillerie fut envoyé le premier pour subir son jugement à Agen, sa patrie. Je pus faire connaître sa marche dans le Maine. Il fut délivré et succomba dans une nouvelle insurrection royaliste.

"Ma femme, mes deux enfants, Portier, Rareton me tenaient fidèle compagnie. Je ne manquais de rien, à la santé près. J'eux connaissance que l'on m'envoyait à Caen pour me faire fusiller, et je conçus l'idée de me faire enlever sur la route, l'officier d'artillerie dont j'ai parlé s'en étant bien trouvé. Ma femme m'aida, et partit en avant pour Caen où la rejoignit la bonne de mes enfants pour l'instruire de l'état de l'entreprise projetée. J'avais à ma disposition un chef royaliste déterminé avec dix autres personnes pour me rendre ma liberté.

"Je partis donc avec deux gendarmes le 31 décembre 1796, vers les dix heures du matin. Comme, de distance en distance, mon escorte devait toujours être doublée, je me déterminai à me faire enlever dans la forêt de Moulineaux, à quatre lieues de Rouen, avant la rencontre de la plus prochaine brigade.

"Ma mauvaise santé m'avait fait obtenir à mes frais un cabriolet pour moi et mes deux gendarmes qui devaient m'escorter jusqu'à Caen. Le signal convenu était un mouchoir blanc que je devais laisser traîner sur le devant de la voiture. Une petite troupe déguisée, sauf le chef, seul à visage découvert, me réclama au haut de la côte de Moulineaux. Un de mes gendarmes fit un mouvement sur ses armes, craignant qu'il ne me tuât, je le saisis au cou ; mes libérateurs bien armés tinrent les deux gendarmes, couchés en joue pendant que je descendais de voiture, que j'y remontais pour prendre un paquet de linge oublié, et que je payais leur journée au postillon et aux gendarmes eux-mêmes.

"Je pris connaissance des papiers qui me concernaient et qu'ils portaient à Caen. Je lus : "Si vous ne le fusillez pas, renvoyez-le à Rouen, il le sera promptement."

"Je restai seul avec le chef qui m'avait délivré ; les autres se dissipèrent dans la forêt. Il me fut donné un fusil à deux coups, et nous suivions un chemin droit. Au bout d'un quart d'heure nous étions en plaine et nous entendions sonner le tocsin à Moulineaux. On nous disait que c'était le fils du maréchal de Broglie qui venait de s'évader. Nous avions l'air de chasseurs ; on ne se méfiait pas de nous ; mais, infirme comme je l'étais, quand j'eus fait cinq ou six lieues, je n'en pouvais plus. Je me couchais à toute minute. Il était dix heures du soir ; une troupe à cheval vint à passer, nous nous collâmes contre un arbre, déterminés à nous défendre ; nous ne fûmes pas vus.

"Enfin j'arrivai à moitié mort en lieu sûr, chez un chef de colonne mobile qui reçut des ordres pour me rechercher, mais qui me protégeait, et je restai deux mois chez lui. J'allai ensuite dans diverses maisons aux environs. Je fis un joli jardin à la Galitrelle (ferme à Saint-Martin-la-Corneille, aujourd'hui réunie à la Saussaye), campagne de Mme de Franqueville.

"Je finis par connaître les routes et je me déplaçais seul. J'eus diverses inquiétudes dans mes promenades. Je rencontrai un jour une brigade de gendarmerie ; je me mis à chanter comme un étourdi et j'en fus quitte pour la peur. Pareille aventure m'arriva vis-à-vis d'un détachement de colonne mobile ; je m'en tirai par les mêmes moyens.

"Cette vie errante ne pouvait toujours durer, l'opinion me recevait bien partout où j'allais, mais la crainte était toujours de la partie. Il me fallait des souterrains pour m'éclipser en cas de besoin ; je couchais à des rez-de-chaussée pour m'évader au moindre bruit. Ma santé ne valait rien ; je crachais toujours le sang.

"Le parti modéré venait de succomber à Paris. Je ne pouvais mieux faire dans cette nouvelle adversité que de changer de place pour ma tranquillité et celle de mes hôtes.

"Je retournai chez mon premier bienfaiteur, toujours chef de colonne mobile ; j'y vis M. Davois de Kinkerville que j'avais connu à Falaise. Il avait fait un très bon mariage dans le pays de Caux. Il me proposa d'aller chez lui, j'acceptai ; nous traversâmes la Seine à Vieux-Port, et j'arrivai avec lui chez son beau-père, ancien chevalier de Saint-Louis, qui m'accueillit à merveille, au Ménil près Lillebonne.

"J'avais changé de nom dans toutes mes courses. Me trouvant très tranquille dans ce dernier asile, j'y pus soigner et je rétablis facilement ma santé. Je travaillai au jardin ; j'avais contracté l'habitude de vouloir toujours voir autour de moi.

"Je n'eus pas plutôt passé six semaines dans cet endroit que j'appris qu'un M. Mallet, de Genève, chef royaliste, s'en retournait en Angleterre. Je donnai mon fusil à M. Davois ; je ne savais comment reconnaître ses bontés pour moi. Je pris une barque et j'allai rejoindre M. Mallet sur la rivière de Seine.

"Il était embarqué sur un bâtiment marchand de Hambourg, chargé de graine de trèfle. Il me dit qu'il m'en coûterait vingt-cinq louis pour être débarqué en Angleterre. J'en avait vingt-huit, mais je comptais sur des fonds en arrivant à ma destination.

"Le bâtiment de Hambourg fut fouillé devant Quillebeuf. Nous étions à fond de cale, et nous entendions les broches de fer des commis des douanes.

"Ce M. Mallet avait le mal de mer et faisait des efforts dont le bruit m'inquiétait infiniment. Je me considérais heureux de m'éloigner de Quillebeuf pour entrer dans l'Océan. Le lendemain nous étions en face de Calais ; la brise était forte, le capitaine voulait y relâcher ; nous nous y opposâmes vigoureusement, et un bateau de douane anglais nous protégea pour entrer dans la Tamise. M. Mallet et moi nous fûmes jetés au village le plus voisin d'où l'on ne voulait pas nous laisser sortir sans un permis du gouvernement. J'écrivis à tout hasard à M. de Puisaye, sous le couvert de M. Windham, ministre de la guerre. Nous fûmes aussitôt réclamés et je me retrouvai à Londres ..."

Revue de la Normandie
1867