LE VILLAGE DE LA HAUTIERE

SOUVENIRS VENDÉENS

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La Vendée et l'héroïque lutte qu'à peu près seule, parmi les provinces de l'ancienne France, elle ne craignait pas d'entreprendre contre le plus odieux despotisme, ont eu, de tout temps, le privilège de me passionner. C'est si beau la révolte de la conscience contre l'oppression et l'iniquité ! Quelque infimes qu'ils soient, je recherche donc avidement tous les souvenirs qui se rattachent à cette mémorable époque. Ce sont miettes de l'histoire, si l'on veut, mais les miettes de la table du riche ne suffisent-elles pas pour rassasier le pauvre, et les plus petites pierres ne trouvent-elles pas leur place dans l'édification de nos monuments, aussi bien que les puissantes assises de granit ?

Dans nos pays de l'Ouest, théâtre de cette noble guerre, il existe peu de localités, si humbles soient-elles, qui n'auraient aujourd'hui leurs légendes glorieuses, s'il s'était rencontré quelqu'un pour prendre soin de les recueillir, avant qu'elles n'aient été effacées par le temps. J'ai été assez heureux, dans un bien modeste hameau, d'en récolter quelques-unes.

La Hautière est un tout petit village de la commune de Maisdon, dans la pointe qu'elle fait entre Saint-Fiacre et Monnières. Il est placé au sommet même du coteau qui borde la Sèvre. A le voir émerger, coquet et riant, du milieu d'un fouillis d'arbres, on a peine à s'imaginer qu'il ait jamais pu être autre chose qu'un séjour de repos et de paix. Il a pourtant été, au moment de la Révolution, le théâtre de scènes de carnage et de la dévastation ; et, chose que je n'ai vue que là, dans notre pays où les ruines de toutes sortes s'effacent si rapidement qu'elles ne laissent même pas leur enseignement forcé, il n'y a pas plus de cinq ou six ans, on en voyait encore les traces. C'est à la Hautière que se sont écoulées les années pleines de charme de mon enfance ; il me serait doux d'en retracer les aimables souvenirs, mais je ne veux, pour l'instant, m'occuper que de ceux qui sont relatifs à l'époque vendéenne.

Donc, au village de la Hautière, mon grand-père, propriétaire d'un assez important vignoble, était devenu, plus tard, acquéreur d'une modeste maison bourgeoise, placée entre cour et jardin. A moitié brûlée pendant la Révolution, il existait, encastrée dans un coin d'une des murailles qui entouraient son enceinte, une statuette de la Vierge, en faïence coloriée, qui, par une sorte de miracle, restée inaperçue, a pu échapper à la destruction. Nous la conservons religieusement comme un talisman précieux.

Il me souvient qu'aux fins des soirées de vendanges, mon père, pour divertir ses journaliers, s'armait d'un vieux crin-crin et raclait une couple de contredanses, inévitablement terminées par un formidable cri de : VIVE LE ROI ! C'était alors l'expression unanime des sentiments du pays (1). La fête était complète et l'enthousiasme porté à son comble, quand, nouveau Tyrtée, le vieux Renaud Moreau y apportait le contingent de ses propres chansons royalistes. Solennel et pompeux, comme il ne messied pas d'être aux poètes, Moreau aimait à se proclamer catholique, apostolique et romain. Sa piété même s'accentuait tout particulièrement, les dimanches soirs des années de grandes vendanges. (Quel héros, hélas ! n'a pas son côté faible ?) Tour à tour il chantait la gloire, toute récente encore, du duc d'Angoulême au Trocadéro, et, sans se rendre un compte bien exact du concours qu'apportaient au prince les maréchaux qui l'accompagnaient, "L'duc d'Angoulême, disait-il, L'duc d'Angoulême n'forge pas l'acier : Il a des maréchaux assez."

Ou bien il célébrait les hauts faits dont abonde l'épopée vendéenne. Aux noms glorieux des grands chefs il entremêlait ceux des Gaudet, Morillon, Cormerais, Barbotin, Brochard, Viaud, le cordonnier, héros obscurs, mais véritables héros, tous de la paroisse, quelques-uns du village même, et confondus au milieu de nos vendangeurs ; avec eux, il avait pris part à cette lutte de géants. Rappelant ses grands souvenirs, pour ranimer les coeurs à la mode d'Homère, il ne dédaignait aucun moyen. Faisant appel au patriotisme de clocher des Maisdonniens, corde qui, pour cause, avait fait défaut au vieux poète, il invectivait leurs voisins et adversaires politiques, les habitants de Saint-Fiacre, qui avaient laissé brûler le leur et leur église avec lui, par quelques mauvais drôles de la localité !
- "Honte, disait-il,
Honte aux habitants d'Saint-Fiacre,
Qui sont tous des démocrates,
Et à ceux d'Château-Thébaud,
Dont plus d'moitié sont patauds."

L'indulgence, indulgence seulement relative, qu'il avait pour ces derniers, ne leur était accordée que parce que, pendant la guerre, ils avaient toujours défendu le leur contre l'incendie. Je veux croire, je puis même affirmer, puisque Château-Thébaud est encore une des meilleures communes, qu'emporté par le dieu des vers, Moreau était trop prodigue dans la distribution de ses anathèmes ; mais la poésie a droit à des licences de plus d'une sorte, licences dont, on peut le voir par ma citation, notre poète ne craignait pas d'user largement.

Placée sous le commandement direct du comte de Bruc-Livernière, père de l'excellent ami que nous venons de perdre, la paroisse de Maisdon relevait de l'autorité militaire de Charette. Toutefois, sa situation sur les confins du haut et du bas pays vendéen explique la présence de ses enfants sur les champs de bataille de la grande armée. - "Avec Charette, me racontait le brave père Drouard, notre vieux fermier, nous avons pris Noirmoutier ; mais nous nous sommes battus aussi avec M. Stofflet, à Coron, en Anjou. Ah ! Monsieur Francis, qu'il était beau, M. Stofflet, quand, quelques instants avant la bataille, il passait au grand galop devant nous, la tête abaissée sur le cou de son cheval pour éviter les balles des Bleus qui l'avaient reconnu à son grand plumet blanc ! ...

"C'est égal, ajoutait-il après une courte pause, nous ont-ils f..ichu une fausse déroute, ce jour-là, à Coron !" Cet aveu naïf, si différent de la jactance soldatesque ordinaire, ne nous révèle-t-il pas le caractère tout particulier de cette noble guerre vendéenne, si en dehors de tout vain souci de gloire. (2)

Malgré la pénible impression que me laissait d'habitude la fameuse déroute de Coron, la joie me revenit instantanément au coeur, si j'avais la chance d'apercevoir, remontant le coteau, son épervier sur le dos, le bon père Louis Métaireau, le père Louison, tout court, comme on l'appelait généralement. Le moyen de rester triste, devant cette figure rougeaude et émoustillée, illuminée par deux petits yeux gris bridés et encadrés de cheveux plats et rouges ? Sa parole était un inextricable enchevêtrement d'exclamations, d'éternûments et de grognements joyeux. Excellent homme et bon chrétien était le père Louison, si bon même, qu'aux sept sacrements de l'Eglise il n'avait pas trouvé trop d'en ajouter deux autres pour son usage personnel ... la pêche à l'épervier et le petit muscadet du pays. Quand, vers sa quatre-vingtième année, les fraîcheurs, comme il le disait, l'eurent contraint de renoncer à la fréquentation du premier, il reporta sur le second toute la piété qu'il partageait entre les deux. C'était un culte, aussi sincère que profond, dont il entourait ce produit béni du sol, mais un culte éclairé et sans abus, bien différent, en cela, de celui que lui rendait le poète Moreau. Louison n'aimait à me faire ses récits et à me chanter ses vieux refrains royalistes, - que j'ai trop tardé à recueillir, hélas ! - qu'au bout de sa barrique. Je ne peux m'empêcher de rire encore en me rappelant le ton de commisération avec lequel, me voyant refuser son pichet, toujours cordialement offert, il me disait : "Comment ! vous ne buvez pas de vin ?"

Trop jeune pour avoir pu être un des combattants de la première guerre, le père Louison s'en était dédommagé aux deux soulèvements de 1815 et de 1832 ; à ce dernier, soit dit en passant, avaient pris part tous les habitants de la Hautière, moins trois infirmes. Comme je lui exprimais, un jour, mes regrets de ce qu'il ne pouvait me fournir que des souvenirs impersonnels de la grande époque : "Mais non, mais non, me dit-il, j'en ai tout de même un, mais bien ancien, car je n'avais guère alors que trois ans. Un après-midi, je jouais avec les autres gamins du village, dans les prés qui bordent la Sèvre, quand une bande de soldats vint à la passer, au gué même de la Hautière."
- "Enfants, que nous dit un grand monsieur à plumet tricolore qui les commandait, où sont vos parents ?
- Nous ne savons pas, répondirent les plus grands.
Ils savaient pourtant bien qu'ils étaient partis avec Charette, mais ils ne voulaient pas le dire.
- Parlerez-vous, petites vermines ... Non ? Eh bien, je vais vous faire fusiller. A genoux donc, maudite engeance, et vous, soldats, en joue !"

Les plus âgés d'entre nous, qui avaient entendu parler de semblables exécutions, pleuraient et demandaient grâce ; mais ne parlaient pas tout de même. A ce moment, je fus pris d'un fol accès de rire. Je riais, mais je riais aux éclats, m'ont redit bien des fois les camarades ; je ne l'avais, d'ailleurs, pas oublié. Il me semblait tout drôle qu'on nous fit mettre à genoux dans les prés, comme on le faisait chez nous pour la récitation de notre prière. Ça'amusait bien aussi de voir les canons de fusils reluire au soleil. Fut-ce la singulière figure que je faisais, au milieu de ces pleurards, qui désarma l'officier ? Je ne sais. Pas vrai aussi, monsieur Francis, ajouta-t-il en clignant de l'oeil, que de tout temps et partout il y a du monde en France, puisque l'officier se mit à rire, lui aussi ?
- Relevez les armes, dit-il brusquement à ses hommes. Quant à vous, petit drôles, fichez-moi le camp, et que je ne vous revoie jamais (2).

Malheureusement le gai Louison n'était pas toujours là pour désarmer par ses rires les officiers humains ou bons enfants. Une autre fois, une bande de soldats rencontra également des bambins, plus jeunes ou moins héroïques que les précédents.
- "Petits, où sont vos pères ? demandèrent-ils
- Ils sont à la guerre.
- Où sont vos mères ?
- Elles sont cachées dans la petite gîte qui borde le grand clos des Chasse-Loire.
- Voulez-vous nous y conduire ? On vous donnera des sous.
- Oui, vraiment."

Et les pauvres enfants, tout joyeux, guidèrent eux-mêmes les bourreaux jusqu'à l'endroit où étaient cachées leurs mères et leurs grandes soeurs. Toutes, au nombre de quatorze, furent impitoyablement massacrées, et les pauvres maris, de retour, quelque temps après, à leurs foyers vides, errèrent pendant trois jours, au hasard, pour chercher leurs femmes. Ils ne les retrouvèrent, vers la fin du troisième ... qu'à l'odeur, apportée par le vent, de leurs cadavres en putréfaction ! à la sente, comme me le disait la mère Saillant !!!

C'est une brave femme, mais une rude paysanne que cette mère Saillant, et l'on ne pouvait, certes, pas lui reprocher trop d'excès de sensibilité. Eh bien ! après plus de soixante-dix ans écoulés, elle ne pouvait faire ce récit sans frémir d'horreur.

Plus effroyable : un réfugié (celui-là n'était heureusement pas de la Hautière) guida lui-même une colonne infernale jusqu'à une cachette, au village de la Pertuisière, où s'étaient réfugiées toutes les femmes des environs. Parmi elles, - il l'ignorait, - se trouvaient la sienne et ses propres enfants. Par châtiment, on peut bien le dire providentiel, il les vit immoler sous ses yeux !

Pauvre bonne vieille Marion Gaudet ! C'était la veuve de l'ancien soldat de Charette de l'heureuse évasion du clocher de Noirmoutiers. Vers 1860, dans une des dernières années de sa vie, je la rencontrai, un jour, sur la semaine, revêtue de ses beaux habits du dimanche, et revenant, bien essouflée, sur la route de Saint-Fiacre à notre village.

- "Et d'où revenez-vous donc ainsi, ma bonne Marion ? lui dis-je en l'abordant.
- D'un service, me répondit-elle, avec le bon sourire qu'elle avait l'habitude, d'un service que je fais dire annuellement pour mon mari et mes pauvres vieux parents, qui ont été tués pendant la guerre.
- Et combien en avez-vous donc perdus ?
- Ah ! beaucoup, dont cinq, parmi lesquels mon père et ma mère, dans la même journée ! ... Vous savez, ajouta-t-elle, que toutes nos maisons avaient été brûlées par les Mayençais ! Nous avions donc été obligés de nous réfugier dans le coteau boisé de l'Ébeaupin, juste en face du bourg de Château-Thébaud. Il faut croire que nous fûmes dénoncés par quelques patauds du pays, puisqu'au matin, à la pointe du jour, nous fûmes surpris dans notre asile.
- Sauve-toi, ma fille, et emmène les petits, me cria mon père, tandis que nous allons arrêter quelque temps les bleus, pour vous donner le temps de fuir."

"Je n'avais guère alors qu'une douzaine d'années. Ma mère, était infirme, me mit sur le dos mon dernier petit frère, qui ne marchait pas encore. Je pris par la main les deux aînés et me voilà m'encourant avec les autres femmes. Affolées par les coups de fusil que nous entendions par derrière, nous marchâmes tout droit devant nous jusqu'au bout de nos forces. Nous ne nous arrêtâmes qu'à quatre lieues de là, au Landreau, dans la paroisse du Loroux, où nous pûmes nous réfugier au château de Beauchêne, alors abandonné. Trois jours après, n'entendant plus parler de rien, nous revînmes au coteau ; mais quelle désolation ! Mon père et deux de mes oncles avaient été tués en combattant, et je trouvai ma pauvre mère, qui n'avait pu s'enfuir, et une vieille tante, percées de coups de sabre et de baïonnettes. On en a enterré trente trente, qui ont été tués ce jour-là, dans une même grande fosse, au coteau de l'Ébeaupin.

Brave Marion, je suis bien sûr que Dieu ne vous aura pas plus oubliée là-haut que vous n'oubliiez ici-bas vos chers défunts.

Je ne voudrais pas laisser mes lecteurs sous l'impression de tant d'horreur et je terminerai ce travail par un récit consolant, s'il est encore triste. J'aime à croire que tous n'auront pas oublié la mention que, dans Le Bon Curé d'Aigrefeuille, j'ai faite de l'abbé Courtais, qui administrait, à cette époque, la paroisse de Maisdon. Dussé-je étonner quelques personnes, qui s'imaginent que, sous l'ancien régime, tout avancement n'était accordé qu'à la faveur, je rappellerai que, reçu docteur ès sciences théologiques, l'abbé Courtais, peu de temps avant la Révolution, venait d'obtenir, au concours la cure encore importante et avantageuse de Maisdon. Je vois encore, comme si c'était hier (car il n'est mort que le 7 décembre 1829), ce bon vieillard, avec sa grande taille un peu voûtée et sa figure digne et affable, encadrée de longs cheveux blancs. Plus heureux que son confrère d'Aigrefeuille, qui avait été déporté en pays étranger, il put, grâce à l'affection de ses paroissiens, ne pas les abandonner, quand il lui eut été facile de trouver un asile sûr au dehors. Tous, on peut dire, le cachèrent, et ce n'est pas le moindre titre d'illustration de notre pauvre vieille maison, qui ne nous appartenait pas encore, hélas ! d'avoir plus d'une fois abrité sa tête. Il y avait alors, au village de la Hautière, une jeune fille, déjà grandette : Thérèse Douillard, qui, après un long service auprès des mêmes maîtres, y est revenue mourir (comme un lièvre à son gîte). Elle était presque centenaire, mais elle avait conservé jusqu'au bout son intelligence et la fidélité de ses souvenirs. - "Une fois, me racontait-elle, pendant le rigoureux hiver de 1794, mon père, qui était allé se battre, rentra chez nous avec un gros rhume (une fluxion de poitrine) et fut forcé de s'aliter. Au bout d'une couple de jours, ne se trouvant pas mieux : - "Mes enfants, nous dit-il, je sens que je vais mourir. J'aurais pourtant bien désiré, auparavant, voir notre curé ; mais on le recherche plus que jamais et je ne veux pas l'exposer à tomber aux mains des méchants. Si seulement on pouvait lui faire connaître mon état, il prierait certainement bien pour moi et je m'en irais tranquille en l'autre monde." A la nuit tombée, un brave garçon du village partit pour la Clavelière, propriété de la famille Gullmann, située à l'autre extrémité de la paroisse ; nous savions qu'il y était alors caché.
- "Monsieur le curé, dit-il en entrant, le père Douillard de la Hautière est bien malade, mais il ne veut pas vous déranger à cause du risque qu'il y aurait pour vous. Il vous fait demander seulement de bien prier pour lui.
- C'est trop fort ! s'écria le curé en se levant d'un bond. Ah ! parce qu'il y a du danger, je laisserais mourir sans consolations ce pauvre Douillard, qui, pour me prévenir de ceux qui me menaçaient, n'a pas craint maintes fois d'exposer sa vie ! Allons, mon enfant, marche, je te suis."

Puis, emboîtant le pas derrière lui et posant ses pieds dans les traces que faisaient les sabots, du jeune gars dans la neige (les empreintes de sa chaussure étaient connues !, il arriva péniblement chez nous, vers une heure de la nuit. Mon père pleura de joie en le voyant, se confessa, reçut le bon Dieu, et mourut une demi-heure après son départ (j'ai reproduit textuellement les paroles de la bonne Thérèse, bien éloquentes dans leur simplicité).

Ah ! comme disait le père Louison, il y a toujours eu du bon monde en France ; mais il y a mieux que du bon monde, il y a de grands coeurs, qui rehaussent les nôtres par les exemples qu'ils leur donnent. Il y a aussi des enseignements qu'on ne devrait jamais laisser perdre, pour les jours possibles de l'épreuve.

Quel dommage, comme je le disais en commençant, qu'on ne se soit pas occupé partout de cette tâche, car on eût trouvé dans tous nos hameaux de l'Ouest une moisson aussi abondante que celle que j'ai recueillie à mon cher petit village de la Hautière !

(1) M. Charon, alors curé de Saint-Fiacre, qui avait suivi l'armée vendéenne, terminait invariablement sa messe par ce même cri. Au mois d'octobre 1820, un dimanche, après son Ite, avant de se retourner vers l'autel : "J'ai appris, dit-il, M. Lefeuvre, juge au tribunal de Nantes, ici présent, a composé une fort jolie chanson, à l'occasion de la naissance de Mgr le Duc de Bordeaux. Sil voulait nous faire le plaisir de nous la chanter ?" Est-il utile de dire que mon père ne crut pas devoir lui donner cette satisfaction dans la maison du Seigneur ?

(2) Le père Jean Gaudet, notre ancien tonnelier, y était aussi. Un heureux hasard m'a fait apprendre tout récemment que, dans l'île avec d'Elbée, il y fut pris et qu'il put, avec deux de ses camarades, échapper à la mort réservée aux prisonniers, en pénétrant dans le clocher de l'église où on les avait renfermés. Ils y restèrent trois jours entiers sans manger et, par une lucarne, ils virent fusiller le général et leurs compagnons. Ayant réussi à s'en échapper, pendant la nuit, ils trouvèrent un peu de nourriture chez une bonne vieille femme et, grâce à l'obscurité, ils franchirent le passage du Goa et parvinrent à gagner leur pays.
Gaudet assistait également à la triste exécution de Bernard de Marigny : mais, sur ce dernier fait, les détails manquaient au neveu qui a eu la complaisance de me donner les premiers. A la Restauration, il reçut la récompense, trop maigrement répartie, hélas ! d'un fusil d'honneur, que j'ai tenu entre les mains. Montés en cuivre, ces fusils étaient ornés de deux plaques d'argent, l'une aux armes de France, gravées, avec l'inscription : "Vive le Roi", l'autre portant la mention : "Donnée par le Roi".

Souvenirs Nantais et Vendéens,
par Francis Lefeuvre
Préface par Alfred Lallié
1913